ARTICLES, BIOGRAPHIES, DIVERS
1936 au jour le jour
L’histoire de cette année magnétique, l’année du Front Populaire, évoquée semaine après semaine, ou presque.
1/11 janvier 1936
Une loi importante (1)
Depuis le début des années trente, la France est frappée par une crise économique, sociale, démocratique grave. Les gouvernements qui se succèdent imposent sans fin des politiques d’austérité. ( Le gouvernement Laval en 1935). Il en est de même en Europe où l’extrême droite montre son grouin (Mussolini, Hitler). Mais cette crise suscite aussi un puissant mouvement de résistance. Face à la montée des périls, aux injustices sociales, aux diktats patronaux, les communistes revendiquent « un front populaire du travail, de la liberté et de la paix » (discours de Maurice Thorez à la chambre des députés le 13 novembre 1934). Une dynamique unitaire à gauche est à l’œuvre. Les municipales de mai 1935 sont favorables à la gauche. Le PCF gagne 90 communes de plus de 5000 habitants (+43) ; c’est un peu l’acte de naissance des « banlieues rouges ». Le 14 juillet de la même année, pour la première fois, tous les partis de gauche défilent ensemble de Bastille à Vincennes. On parle de 500 000 personnes qui scandent le slogan de « paix, pain, liberté ». En septembre, le PC et la SFIO conviennent d’une plate-forme programmatique commune où il est notamment question de la semaine de 40 heures.
C’est dans ce climat que s’ouvre l’année 1936. Les premiers jours de la nouvelle année sont marqués par l’adoption d’une loi importante, le 10 janvier, la « loi sur les groupes de combat et milices privées. » Elle va permettre de dissoudre plusieurs ligues d’extrême droite, qui avaient participé aux émeutes fascistes du 6 février 1934. Soit l’Action Française, un des groupes les plus virulents, (notamment sa fédération étudiante), adepte du nationalisme intégral de Charles Maurras ; les Camelots du roi, le service d’ordre de l’Action française, xénophobe (parmi eux on repère un certain Norbert Pinochet, oncle d’Augusto Pinochet) ; le mouvement des Croix de feu, aussi nommée « association des combattants de l’avant et des blessés de guerre cités pour actions d’éclat », dirigé par le colonel de la Rocque, un mouvement puissant, on parle de 500 000 adhérents ; le Parti franciste de Marcel Bucard(ils portent l’uniforme, la chemise bleue, et saluent à la romaine).
Autant de groupes plus ou moins issus du courant antifreyfusard, et que l’on retrouvera, quatre ans plus tard, parmi les adeptes de la collaboration vichyste.
(Loi importante mais loi qui, au fil du temps, sera dévoyée : elle permettra de réprimer durement la gauche et notamment les mouvements indépendantistes, de libération nationale).
Notons encore que le 7 janvier 1936, le parlement espagnol, les Cortes, est dissous. On va voir que les histoires du Front populaire en France et du Frente popular en Espagne sont intensément, dramatiquement liées.
12/18 janvier 1936
Le programme, version janvier (2)
Le 12 janvier 1936 (curieusement des documents parlent aussi du 9, ou du 10, ou du 11), les partis radical, socialiste et communiste rendent public le programme du « rassemblement populaire » en vue des législatives du printemps (avril/mai). S’y associent la CGT en voie de réunification, des associations de défense des droits de l’homme et antifascistes (Ligue des droits de l’homme, Comité de vigilance des intellectuels antifascistes…).
Ce programme est intéressant et assez mal connu. Il parle de « la réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire », d’« un régime de retraites suffisantes pour les vieux travailleurs », de « l’institution d’un Fonds national de chômage ».
Il y est aussi question de la suppression immédiate des mesures frappant les plus faibles par les décrets-lois; de revalorisation des produits de la terre, création d’un office interprofessionnel des céréales, soutien aux coopératives agricoles ; de la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans ; de l’exécution rapide d’un plan de grands travaux d’utilité publique, citadine et rurale, et associant à l’effort de l’Etat et des collectivités l’effort de l’épargne locale. En matière de défense de la paix, le texte prône la nationalisation des industries de guerre et la suppression du commerce privé d’armes.
L’intervention du parti radical dans la rédaction du programme a limité des propositions qui étaient contenues dans l’accord PC/SFIO de septembre 1935. Ainsi on ne mentionne plus la « semaine des 40 heures ». Il faudra les puissantes grèves ouvrières du printemps, trois mois plus tard, pour que cette revendication phare du Front Populaire s’impose à nouveau.
Georges Politzer commente ainsi ce programme : « C’est parce que le programme du Rassemblement est une liste de revendications qu’il a pu rallier l’unanimité (…) Ce qui importe aux chômeurs, c’est le Fonds national du chômage et non la théorie au nom de laquelle on adhère à cette revendication.(…) L’accord sur le programme a pu être réalisé parce que c’est un programme de revendications et non un traité d’économie politique. »
Le 17 janvier marque la fin du procès de l’affaire Stavisky, un scandale politico-financier faisant suite au « suicide » du susnommé Stavisky. Le Canard Enchaîné titrera « Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée à 3 mètres ; voilà ce que c’est que d’avoir le bras long. »
Cette crise, mettant en cause des notables de la presse, de la justice, de la politique et de la police, secoua le pays et aboutit à l’émeute du 6 février 1934.
19/25 janvier 1936
Les 200 familles (3)
Le 22 janvier s’ouvre à Lyon Villeurbanne le 8e congrès du PCF (jusqu’au 25 janvier). Le parti revendique 74 000 membres (contre 28 000 en 1933). En deux ans le chiffre a plus que doublé. On compterait 25 000 JC. « En avant pour les 100 000 adhérents » clame une banderole du congrès. Maurice Thorez est réélu secrétaire général.
Le manifeste adopté à l’issue du congrès évoque notamment le poids des « 200 familles » qui contrôleraient l’économie française. Le thème fait écho aux 200 actionnaires qui supervisent la banque de France à sa création ( en 1800). On dit qu’à l’origine c’est le radical Daladier qui utilise l’expression, dès 1934 ; mais ce sont les communistes qui vont assurer à ce mot d’ordre un succès phénoménal au cours de l’année 1936.
Dans le film « La vie est à nous » de Jean Renoir et Jean Paul le Chanois (1936), produit par le PCF, le personnage d’un instituteur, interprété par le comédien Jean Dasté, fustige ainsi les grandes fortunes : « La France n’est pas aux Français car elle est à deux cent familles. La France n’est pas aux Français car elle est à ceux qui la pillent. »
A partir du 19 janvier 1936, le journal L’Humanité consacre une longue série d’articles (jusqu’en août), bien documentés, signés Augustin Hamon et surtitrés « Et voici les 200 familles », où défilent les de Wendel, les Schneider, les Neuflize. La série commence ainsi : « On croit communément que la France vit sous un régime démocratique. C’est une erreur complète. Le régime de la France est celui d’une oligarchie ploutocratique. Ce sont les grands riches qui sont les maîtres quasi absolus du pays. Nous disons quasi absolus parce qu’il faut tout de même tenir un peu compte de l’opinion et des aspirations des millions de dirigés. Ces grands riches détiennent entre leurs mains toute l’économie du pays. Ils en administrent, ils en gèrent tous les éléments, dans toutes les branches, l’eau, le gaz, l’électricité, les transports par voie ferrée et par air ; les canaux, les ports ; les transports par route ; les mines, la métallurgie, le textile, qui sont les industries de base de l’économie ; les industries de l’alimentation et de la construction ; les entreprises coloniales et à l’étranger les assurances et enfin les banques. »
En ce début 1936, des informations de presse font état de la fabrication massive (et secrète ? mais c’est un secret de Polichinel) du bombardier Heinkel He 111 pour la Luftwaffe, alors que l’Allemagne n’avait pourtant pas le droit, selon le traité de Versailles, de concevoir des appareils militaires. Ces avions seront engagés dès l’année suivante dans la légion Condor pour bombarder les Républicains espagnols.
26/31 janvier 1936
Vers la réunification de la CGT (4)
« Il n’y a plus qu’une seule CGT » titre L’Humanité du 29 janvier. En prévision de son congrès d’unité de Toulouse (mars), le comité confédérale national a désigné, la veille, le bureau provisoire de la CGT réunifiée. Dans un article du 31, Benoit Frachon écrit : « Pendant le mois qui nous sépare du congrès, les assemblées syndicales vont se réunir pour étudier les problèmes qui seront débattus à Toulouse. Sur certains d’entre eux des opinions diverses se feront jour. Elles exprimeront les courants d’idées qui existent dans le mouvement ouvrier. Mais nous connaissons assez les travailleurs de notre pays pour savoir que, le plus souvent, ces discussions se dérouleront sans passion partisane. Chacun s’efforcera de convaincre son camarade de la justesse de son opinion. Chacun fera son possible pour faire triompher, dans le cadre de la démocratie syndicale, les conceptions qu’il estime être les meilleures. »
29 janvier encore : message de Georges Dimitrov pour le soixante-dixième anniversaire de Romain Rolland : « Je vous envoie mes meilleurs souhaits, à vous l’écrivain mondial, le maître de la littérature, l’ami fidèle de l’Union Soviétique et des travailleurs du monde entier ; le combattant inlassable contre la guerre, le fascisme et la réaction ; le défenseur inébranlable des victimes de l’oppression et de l’asservissement capitalistes, dont le nom glorieux est prononcé avec amour et espoir par les prisonniers languissant dans les cachots fascistes : Thaelmann, Ossietsky et Ludwig Renn ; Gramcsi et Terraccini ; Rakosi, Antikainen, Itsikava et par des milliers d’autres prisonniers du fascisme et de la réaction dans les pays capitalistes. »
Un hommage à Romain Rolland est rendu à la Mutualité pour son 70e anniversaire Le meeting est sous la présidence d’André Gide. Parmi les orateurs, Aragon, J.R. Bloch, Léon Blum, Marcel Cachin, J.Guehenno, Langevin, Paul Vaillant-Couturier. L’historien Michel Winnock y voit « l’acte de naissance du Front Populaire ».
Ces jours de fin janvier, deux questions reviennent assez régulièrement dans la presse : la montée du mouvement revendicatif (grève des traminots de Lille-Roubaix-Tourcoing ; mineurs d’Isère ; métallos de St Nazaire, dockers de Marseille, tisseurs du Nord ); et les provocations répétées des groupes fascistes. Le chef des Croix de feu, La Rocque, traite le nouveau gouvernement (le ministère Sarraut) de « fumier » et déclare « qu’il préparait un coup dur pour qu’il n’y ait pas d’élection. » La gauche demande l’application rapide de la loi d’interdiction des ligues.
Au plan international, à noter la visite à Londres du soviétique Toukhatchevsky, commisaire du peuple (ministre) à la Défense, et les victoires des communistes chinois dans plusieurs régions du pays.
1/9 février 1936
Les factieux s’agitent (5)
Pour le deuxième anniversaire du 6 février 1934, le comité régional de coordination PC/PS décide d’une série de meetings en région parisienne pour rendre hommage aux « morts tombés dans la lutte antifasciste » ; les noms des quatre manifestants progressistes tués sont : Vincent Perez, Maurice Bureau, Ernest Schnarbach, Louis Lauchin. Ces meetings sont prévus alors même que les milieux fascistes s’agitent à Paris: avocats d’extrême droite qui attaquent un confrère progressiste au palais de justice, défilé d’étudiants d’ultra droite au quartier latin, milices armées de « Solidarité française » paradant en uniforme à un meeting a Wagram, ouverture par les Allemands « d’une maison brune » à Paris . Les antifascistes s’organisent. « Un peu de poigne et tout rentrerait dans l’ordre. Mais quelle poigne peut on attendre de ce gouvernement… » écrit L’Humanité. Un rassemblement est donc prévu dimanche 9 février place de la République, à 14h, « pour barrer la route au fascisme ».
Le jour de la manifestation, un communiqué du PCF lance un dernier appel au « peuple de Paris, du Paris du 14 juillet 1789 et de la Commune de Paris » de venir nombreux à la République. Le texte se termine ainsi: « Avec nous, en avant pour la République française des soviets ! ».
Marcel Cachin (9 février) appelle à relancer la souscription du parti afin d’assurer aux 600 candidats communistes aux prochaines législatives un matériel « de propagande » efficace. Son article est ironiquement intitulé « L’or de Moscou ».
Gros succès dimanche 2 du cross de L’Humanité à La Courneuve ; on parle de 4000 participants (« les sportifs ouvriers ») et de 35 000 spectateurs.
A l’occasion de la visite à Paris de Maxime Litvinov, ministre soviétique (commissaire du peuple) des affaires étrangères, Marcel Cachin en une de l’Humanité du 3 février appelle la chambre des députés à ratifier le « pacte franco-soviétique contre la guerre » (et à confirmer ainsi le traité signé à Moscou en mai 1935), alors que la droite et l’extrême droite déclenchent une violente campagne antisoviétique.
Long article (9 février) de Gabriel Péri intitulé « La paix, partout ! » ; il rappelle l’histoire de la politique communiste depuis le traité de Versailles, celle de l’URSS aussi « désireuse de vivre en bonne intelligence avec tous les pays », l’importance d’un pacte franco-soviétique ( combattu par la droite), les différences de positions entre communistes et socialistes ; une analyse qui donne déjà toutes les clés pour comprendre ce qui adviendra trois ans plus tard, le pacte de non-agression germano-soviétique.
A Vienne, le parti communiste autrichien anime une radio clandestine, lançant des appels au front unique ; les émissions se terminent par l’internationale ; la police n’a pas réussi à repérer la station.
10/16 février 1936
Victoire du Frente Popular (6)
Le 13 février, Léon Blum est agressé et blessé par les Camelots du roi, la milice de l’Action Française. Le directeur du Populaire quittait la Chambre des députés quand sa voiture est immobilisée, boulevard St Germain, bloquée par le cortège funèbre de l’académicien royaliste Jacques Bainville. Les factieux reconnaissent le dirigeant socialiste, se mettent à crier « Blum à la Seine ! » et s’apprêtent à le lyncher ; il est sauvé par l’intervention d’ouvriers maçons travaillant dans les environs. Blum a été transporté à l’Hôtel-Dieu. Protestation indignée du PCF qui déplore la mansuétude du gouvernement à l’égard de l’extrême droite. « Le secrétariat du parti fait un devoir aux organisations du parti d’assurer la protection des militants » dit un communiqué. Une délégation de députés de gauche, dont Maurice Thorez, demande des mesures contre les ultras ; dans la soirée, l’Action Française est mise hors la loi.
Une manifestation de protestation des organisations de gauche est organisée le dimanche 16, du Panthéon à la Nation; L’Humanité titre « En prison, tous les chefs factieux sans exception ! Désarmement et dissolution de toutes les ligues fascistes ! »
Plus d’un demi million de parisiens manifestent contre le fascisme assassin, titrera le lendemain le journal.
Toujours ce 16 février, victoire du Frente Popular en Espagne; la coalition de gauche l’emporte avec 47,03% des voix et 286 sièges (+186) devant le Bloc national, coalition des droites, 46,4% (141 sièges, -56). La coalition du Frente Popular inclut notamment le parti communiste d’Espagne (PCE), le parti socialiste ouvrier espagnol ( PSOE), le parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), des partis républicains et l’union générale des travailleurs (UGT). Il est soutenu par les indépendantistes galiciens et catalans et par la CNT, confédération nationale du travail ( qui pour la première fois ne boycotte pas les élections).
Au programme du Frente Popular la libération des prisonniers politiques arrêtés après novembre 1933, réintégration des fonctionnaires suspendus ou licenciés pour des raisons politiqies, révision de la loi sur l’ordre public, enquêtes sur les violences policières ; au plan économique extension de l’intervention de l’Etat dans les travaux publics
Notons que les femmes en Espagne ont le droit de vote depuis 1931.
17/23 février 1936
La pasionaria (7)
Toute la semaine, c’est l’actualité espagnole qui fait la Une. On parle des 14 communistes élus au parlement de Madrid ; des droites défaites en Andalousie et en Asturies ; d’une grève générale proclamée à Saragosse ; de la constitution d’un gouvernement de gauche sous la présidence de Mabuel Azana .
Celui-ci proclame aussitôt l’amnistie en faveur « des condamnés pour délits politiques et sociaux et des conseillers municipaux condamnés en septembre 1934 ». Il est vrai que dès l’annonce de la victoire du Frente Popular, et sans attendre ce décret, des prisons commençaient à se vider sous la pression populaire. 30 000 détenus quittent leurs pénitenciers.
A Madrid, gare du nord, une manifestation, drapeaux rouges en tête, salue l’arrivée d’une élue des Asturies, la pasionaria, surnom de Dolorès Ibaruri. Elle est née en 1895 dans une famille de mineurs, huitième enfant d’une fratrie de onze.
Militante révolutionnaire dès 1917, elle participe à la fondation du PCE, est élue à sa direction dès 1930. Elle est déléguée au Komintern à Moscou en 1933. Deux de ses enfants (les quatre autres sont morts très jeunes) vivent à Moscou, dont Ruben, mort dans la bataille de Stalingrad.
En France, une série de grèves traverse le pays. Celle des dockers de Marseille qui a paralysé le port est victorieuse ; l’accord reconnaît le droit syndical, « garantit les us et coutumes » des travailleurs du port et précise que tous les dockers seront réembauchés. L’animateur de la lutte n’est autre que Charles Tillon (futur député communiste d’Aubervilliers).
Alors que se précise le congrès de réunification de la CGT à toulouse, des dirigeants syndicalistes interviennent très régulièrement en Une de L’Humanité sur les différents enjeux de ce congrès.
Ainsi le 21 février Julien Racamond (responsable de la CGTU et du parti communiste) revient sur un des points du programme : « la mise en œuvre rapide d’un véritable programme de grands travaux d’utilité publique pour lutter contre le chômage ».
Les deux courants (CGT et CGTU) partagent cette revendication comme l’ont montré leurs derniers congrès confédéraux respectifs. Sur ce point il y aura unanimité à Toulouse.
Mais « une différence importante subsiste en ce qui concerne les moyens de financement de ces travaux et on trouve dans ces positions divergentes les caractéristiques qui marquent les plans de la CGT et e la CGTU. »
Pour Racamond, la solution consiste à « faire payer les riches », mot d’ordre qui est d’ailleurs le titre de son article.
24/29 février 1936
Thaelmann(8)
Jean Craignou avait été blessé lors de la manifestation antifasciste du 9 février 1934 : ce communiste du 12e arrondissement, tapissier de son métier, avait reçu une balle de revolver qui lui avait traversé le cou ; il est mort le 23 février. Un communiqué du Comité central du PCF souligne que Jean Craignou « s’est battu héroïquement pour épargner à notre pays la honte du fascisme » et appelle les travailleurs de la région parisienne à lui « apporter un dernier salut » et « lui assurer des obséques grandioses samedi après midi ».
Le 28 février, L’Humanité consacre un dossier de huit pages intitulé « Il faut arracher Thaelmann aux griffes du fascisme hitlérien ». Né à Hambourg en 1886, il avait rejoint le KPD en 1920, dirige l’insurrection de Hambourg, passe à la clandestinité, devient président du parti en 1925, double le score électoral communiste de 1928 à 1932. Il est arrêté le 3 mars 1933 par les nazis. Thorez propose qu’il soit le président d’honneur du 7e congrès de l’Internationale communiste en 1935.
La Chambre des députés ratifie le 26 février le pacte franco-soviétique. Par 353 voix contre 164. « Un succès important des défenseurs de la paix » titre L’Humanité. Dans un éditorial intitulé « Qui provoque ? », le directeur du quotidien Marcel Cachin évoque le dépit des forces réactionnaires et pro-allemandes. « La signature du pacte franco-soviétique fut dans le monde un spectacle inédit. C’est la première fois que l’on entend des représentants de grands peuples comme la France et l’Union Soviétique
Déclarer que jamais ils ne se feront la guerre l’un à l’autre. C’est la première fois qu’ils admettent que s’ils sont attaqués, ils se prêteront assistance contre le criminel qui brisera la paix. »
La guerre, la paix, il en est beaucoup question dans la presse. On parle ainsi d’un étrange putsch qui s’est passé au Japon, organisé par des officiers fascistes qui bénéficient de la complicité de l’armée. Les mutins pourraient se rendre mais on parle aussi du glissement de ce pays vers une dictature militaire. La guerre, la paix, c’est aussi le sujet d’un article de Jacques Duclos qui se félicite de l’initiative de l’ARAC, l’Association Républicaine des Anciens Combattants, fondée par Henri Barbusse, d’organiser un « pèlerinage » à Verdun, pour le vingtième anniversaire des combats sur ce front. « Qu’ils aillent nombreux les anciens combattants sur les champs de bataille de Verdun, qu’ils aillent puiser dans le souvenir des heures atroces qu’ils ont vécu, la volonté inébranlable de tout faire pour empêcher la guerre. »
1/8 mars 1936
L’unité syndicale (9)
Deux informations dominent la semaine.
Le congrès de réunification de la CGT se tient du 2 au 6 mars à Toulouse. 1709 délégués, représentant 3834 syndicats. Ils confirment leur adhésion au programme du Front Populaire et leur attachement aux principes de la lutte des classes. On peut lire dans la résolution finale : « Le congrès déclare avec la plus grande fermeté qu’il ne suffit pas d’énoncer devant le peuple des revendications et des aspirations qui lui sont chères ; il faut sous peine de déceptions cruelles et graves les faire passer dans la réalité ». Ses effectifs vont passer dans l’année de 750 000 à 4 millions d’adhérents. Ont été élus à l’unanimité membres du Bureau confédéral Jouhaux, Frachon, Racamond, Belin, Bothereau, Bouyer, Dupont. « La classe ouvrière a maintenant en mains une arme que les jours qui viennent vont rendre encore plus forte et mieux trempée » commente Paul Vaillant-Couturier qui ajoute : « Nous, communistes, n’avons jamais considéré pour notre part le Front populaire comme une simple et banale formation électorale ni, pour employer une expression chère aux réactionnaires et aux fascistes, comme un cartel tripartite. C’est beaucoup plus et beaucoup mieux à nos yeux. C’est une étape vers la libération définitive des travailleurs de France. C’est un rassemblement qui doit constituer, après comme avant les élections, une force durable de contrôle et d’action ayant, par ses comités, des ramifications dans les entreprises et jusque dans les moindres bourgades du pays. »
La seconde information qui domine la semaine est alarmante: Hitler, en réponse provocatrice au traité franco-soviétique juste signé, décide le 7 mars de réoccuper militairement la Rhénanie. La région était démilitarisée depuis la signature du traité de Versailles. Interdiction était faite à l’Allemagne d’établir des places fortes et de déplacer des troupes dans une zone de 50 kilomètres à l’est du Rhin. Les accords de Locarno (1925) renforçaient ces dispositions et toute violation serait considérée comme une agression allemande. Or Hitler réinstalle la Wehrmacht en Rhénanie. C’est dans cette région que se concentrent les industries de guerre allemandes. Et la France (comme la Grande Bretagne) laissera faire. Comme elle laissera faire l’invasion de l’Autriche puis des sudètes tchécoslovaques (traité de Munich). « La paix en danger » titre L’Humanité sur toute sa Une. Un appel du PCF déclare que « Hitler veut la guerre.(…) Face aux puissances de mort qui nous menacent, toutes les forces de vie doivent se rassembler. »
9/15 mars 1936
Sauver la paix (10)
La question de la guerre ou de la paix domine toute la semaine. Le président du Conseil, Albert Sarraut, juge « inacceptable » la décision de Hitler de remilitariser la Rhénanie, mais rien ne suit. La SDN, la Société des Nations, sorte d’ancêtre de l’ONU, se réunit ; le Royaume Uni déconseille toute action militaire en Rhénanie. Alors que le Sénat ratifie le pacte franco-soviétique, Gabriel Péri interroge : « Loi de la jungle ou sécurité collective ? »
L’Humanité dénonce la complicité des fascistes français (Les Croix de feu ou les « Jeunesses patriotes » de Taittinger ou Marcel Bucard) avec les fauteurs de guerre. Tous ces gens étaient officiellement représentés, dénonce Lucien Sampaix, dans L’Humanité, au congrès nazi de Nuremberg. « Les chefs fascistes français soutiennent Hitler depuis son accession au pouvoir. Ils le soutiennent parce qu’ils le considèrent, avec Mussolini, comme le chef de l’Internationale fasciste appelé à réaliser le bloc des fascistes de tous les pays pour une croisade contre l’Union Soviétique, patrie des travailleurs. » L’article est titré « L’internationale fasciste au travail ».
Le PC propose au PS « d’organiser l’unité d’action internationale pour défendre la paix ». Il s’agit à la fois de tenir des actions communes » contre la guerre préparée et voulue par l’hitlerisme » et de s’adresser ensemble « aux deux Internationales en leur demandant de réaliser l’action commune internationale pour la défense de la paix. » Le PS refuse. « Un refus regrettable » titre L’Humanité.
En Espagne, la Phalange espagnole, organisation fasciste, est déclarée hors la loi et son chef Primo de Rivera est arrêté. Le PCE de son côté se renforce : 35 000 militants en février, 102 000 en mai.
A lire la presse, faisant écho à d’effrayants faits-divers, l’époque semble particulièrement violente. Les assassinats, les meurtres, les parricides sont le lot quotidien. Paul Vaillant-Couturier consacre à ce sujet un éditorial intitulé « Contre le crime ». Le crime a toujours été là, ce qui change, s’amplifie, c’est le crime de la misère et le gangstérisme. « Ils sont typiquement des crimes d’un monde où sévit la crise. » Il y voit « un monde à l’envers où l’on meurt de faim dans un enfer d’abondance ». Et le gangstérisme est l’enfant légitime d’une société où le profit est roi. Il conclut ainsi : « Il faut rendre aux hommes la confiance dans l’avenir et leur donner le sens de leur dignité. »
La date des élections législatives est fixée : 26 avril et 3 mai.
16/22 mars 1936
Le sinistre Maurras (11)
Charles Maurras passe devant la 10e chambre correctionnelle, poursuivi pour provocation au meurtre. Le doctrinaire de l’extrême droite, né en 1868, directeur de l’Action Française, antisémite virulent, est tenu pour responsable de la tentative de lynchage de Léon Blum le 13 février. Il a écrit des articles meurtriers contre le leader socialiste, « ce juif allemand naturalisé » qui a « usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. C’est un homme à fusiller, mais dans le dos ». Le 21 mars le tribunal le condamne à 4 mois de prison ferme, peine qui sera aggravée car il répète ses menaces de mort. Il se retrouvera à la Santé du 29 octobre 1936 au 6 juillet 1937.
Tenue à Marseille du 8e congrès national de la Jeunesse communiste, salle du Brébant. Aux murs des banderoles « Sauvons la jeune génération de sa détresse » et « Vive l’unité des jeunesses révolutionnaires et antifascistes ! », des portraits de Lénine, Staline, Cachin, Dimitrov. Raymond Guyot en est le secrétaire général.
Les pourparlers avec l’Allemagne nazie, suite à la remilitarisation de la Rhur, ne donnent rien mais font toujours la Une. Au plan international encore, série de longs reportages de L’Humanité sur l’actualité espagnole. L’enquête s’ouvre sur une photo des arènes de Madrid où 70 000 personnes écoutent la Pasionaria pour un hommage à la femme espagnole pour le 8 mars: « L’Espagne a toujours laissé dans la mémoire des voyageurs une fanfare d’images, foules chaleureuses, paysages grandioses et nobles, soleil des esprits et du ciel. Mais dans ces jours de luttes des masses, quand triomphe le Front Populaire porté au gouvernement, quand des millions d’hommes et de femmes, conscients, unis, résolus, ceux des champs et ceux des villes, liés par un espoir et un héroïsme communs, tiennent dans leurs mains leurs destinées, alors, que de souvenirs ardents ! »
Sur le front social, débat au parlement sur la création d’une « Caisse des pensions ». Comment financer la Caisse ? on parle de lui affecter le montant de la loterie nationale. Dans le débat budgétaire, il est aussi question de supprimer « le prélèvement Laval (10%) dont les anciens combattants réclament avec raison l’abrogation. »
La date des élections ayant été fixée, le député communiste Renaud Jean « demande que la campagne électorale soit ouverte dès à présent afin de permettre aux partis ouvriers –qui ne disposent pas des millions des 200 familles- de profiter du droit de non-timbrage des affiches pour riposter à l’offensive des puissances d’argent. »
23/29 mars 1936
Romain Rolland (12)
« Elections partielles : Succès partout ! » se félicite Paul Vaillant-Couturier en Une de L’Humanité du 24 mars. Il énumère les résultats communistes dans le Var (Saint-Raphaël), dans l’Oise (Creil), en Seine-et-Oise (Meudon), à Aulnay-sous-Bois. Des résultats qui apportent un démenti au discours de la droite selon lequel les tensions internationales allaient détourner les électeurs du Front Populaire, et singulièrement du PCF.
Les groupes factieux français s’agitent, et s’arment. Ainsi la police vient de découvrir tout un arsenal (mitrailleuse allemande, parabellum et divers revolvers) chez les Croix de Feu de Nice. « Ces armes étaient destinées à la défense de nos amis en cas de besoin » déclare Maurice Pujo, un chef des Camelots du roi.
A Montreuil s’est tenu le congrès national des Comités de défense de L’Humanité » en présence de Marcel Cachin et de Paul Vaillant-Couturier.
Le quotidien communiste publie en feuilleton le roman de Romain Rolland « Colas Breugnon », publié en 1919. Un texte va bientôt (1936/1938) être adapté en opéra par Dimitri Kabalevsky. Le 70e anniversaire du prix nobel de littérature de 1915 avait été fêté par l’ensemble de la gauche fin janvier.
Toute une page du quotidien, intitulée « Sur le front du travail », est consacrée aux entreprises : vie syndicale, luttes, organisation de chômeurs (dans le 11e arrondissement parisien), grèves…
Une rubrique du journal intitulée « Au pays du socialisme » informe sur l’état de la production industrielle lourde de l’URSS, sur sa production alimentaire ; il y est question de l’esprit inventif des ouvriers « dont l’afflux des propositions s’est particulièrement renforcé à la suite du mouvement de Stakhanov. »
Les questions de guerre et de paix sont toujours omniprésentes. L’Italie agresse l’Ethiopie. Hitler qui vient de réarmer la Rhénanie défie la France et l’Angleterre. Une affiche communiste intitulée « Que veut Hitler ? » suscite un bel intérêt. On parle d’une intervention japonaise contre les rouges en Chine.
Les élections au Reichstag ont lieu de 29 mars, quelques jours à peine après la remilitarisation de la Rhénanie. Les nazis obtiennent 44 millions de voix (98%), on compte 500 000 votes contre (1%). Le parti nazi emporte722 députés (et 19 sympathisants), soit 100% des sièges. « Un plébiscite sous la terreur » titre L’Humanité qui ajoute « Sous la terreur et dans l’illégalité, les communistes ont mené une ardente campagne contre la politique de guerre de la croix gammée ».
30 mars/5 avril 1936
La vie est à nous (13)
Les élections ayant lieu dans trois semaines, L’Humanité publie le 30 mars toute une série d’affiches communistes pour la campagne électorale (« Pour faire payer les riches, Votez communiste » ou « Pain, paix, liberté. Votez communiste »); puis, sur deux pleines pages, le 5 avril, la liste des 608 candidats communistes aux prochaines législatives.
La menace de guerre est omniprésente. Après la Rhénanie, on parle maintenant des ambitions allemandes sur l’Autriche et la Tchécoslovaquie. Le dimanche 5 avril se tient un puissant meeting « Pour la paix indivisible ! » à l’appel du PC (le quotidien communiste parle de 80 000 personnes) au stade Buffalo. Les discours de Maurice Thorez et de Marcel Cachin fustigent « Hitler fauteur de guerre » et « les hitlériens français ses complices ! » L’éditorial que signera le lendemain le directeur de L’Huma proclame « Dissolution des ligues fascistes ! Les Soviets partout ! »
Dans la page Entreprises du quotidien, le secrétaire de la Fédération du textile prend de front la question : « Faut-il détruire les machines ? » pour réduire le chômage. Il trouve cette solution stupide et propose notamment comme remède les 40 heures.
Sortie du film « La vie est à nous ». Réalisé, bénévolement, à la demande du Parti communiste, pour les élections législatives, par un collectif d’artistes et de techniciens : Jean Renoir, Jacques Becker, Jean-Paul Le Chanois, Henri Alekan, Jacques B. Brunius, André Zwobada, Pierre Unik, Henri Cartier-Bresson… « Je dois à ce film d’avoir vécu dans l’esprit exaltant du Front Populaire » dira Jean Renoir. (Le coffret du film est disponible à l’association Ciné-Archives.)
Dans son numéro du 3 avril, L’Humanité commente : « Le parti communiste a su comprendre la valeur collective du cinéma, sur laquelle déjà Lénine avait tant insisté. Ce sera une grande fierté pour les communistes que leur parti ait pu grouper pour la réalisation de ce film des hommes venus d’un peu partout, dont beaucoup, hier, s’ignoraient encore, et leur ait donné la possibilité de se rejoindre, de travailler ensemble avec passion, avec leur amour du bon travail, avec leur dévouement à la cause des masses populaires. »
Côté fait divers, les USA annoncent l’exécution sur la chaise électrique de Bruno Hauptmann : il était accusé de l’enlèvement (en mars 1932), avec demande de rançon, et de la mort de la fille de l’aviateur Charles Lindbergh, âgée de 20 mois. L’affaire avait suscité une telle émotion qu’un journaliste US put la considérer comme « l’histoire la plus intéressante depuis la résurrection. »Une série d’articles sur l’année 1936
BIOGRAPHIES
Le puzzle Kanapa
« Tout homme est deux hommes, et le plus vrai est l’autre ».
Jorge Luis Borge
4 de couv :
Un puzzle est un jeu de patience composé d’éléments à assembler pour reconstituer un tout. Cet ouvrage tente de réunir toutes les pièces du puzzle Kanapa (1921-1978), intellectuel et dirigeant politique, personnage emblématique de l’histoire du communisme français. Honni ou vénéré, Kanapa était un homme excessif; il en faisait trop. Il est passé du sectarisme le plus véhément à la novation eurocommuniste mais l’Histoire n’a retenu de lui qu’un titre, celui de stalinien. Cet essai tente d’expliquer pourquoi et comment s’est construit et a perduré ce récit mémoriel tronqué.
A mettre avant l’avant-propos
L’ouvrage s’inspire d’une thèse d’Histoire soutenue à Sciences Po Paris, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney. La première année de cette recherche a donné lieu à la publication de « Kanapa. De Sartre à Staline », aux éditions La dispute (1997) ; puis l’intégralité de la thèse a été publiée aux éditions L’Harmattan (2001). Ce nouvel opus, qui prolonge cette réflexion, a été rendu possible grâce au soutien et aux encouragements de mon éditeur Michel Lebailly (La déviation). Qu’il en soit ici remercié.
+CNL ?
PROLOGUE
Intellectuel et dirigeant communiste, Jean Kanapa (1921-1978) est un personnage emblématique de l’histoire du communisme français de l’après guerre. Il est pour beaucoup demeuré l’archétype de l’intellectuel stalinien. Dans Autocritique, Edgar Morin brossa de lui un terrible portrait : « Délégué à l’injure aveugle, Kanapa fut du même coup enfermé dans le plus mesquin de lui même et promu aux grandes responsabilités politiques » 1.
En fait, on distingue dans l’itinéraire de cet homme six étapes : ses années de formation et son passage de Sartre à Staline ; son expérience, dix ans, à la tête de la revue La Nouvelle Critique ; ses séjours à l’Est (Prague, Moscou, La Havane), pendant dix ans encore ; son intimité et sa collaboration avec Waldeck Rochet puis avec Georges Marchais ; sa participation active, de 1975 à 1978, à la direction du PCF, sur une orientation dite « eurocommuniste » ; sa vie posthume enfin, tant il est vrai que ses archives furent amplement – et publiquement- disputées.
Personnage assez exceptionnellement détesté, mais entouré aussi d’une petite camarilla d’inconditionnels, Jean Kanapa est un homme excessif. Il a la fâcheuse habitude d’en faire trop. Il en « rajoute » et l’avantage de cet inconvénient, c’est qu’en forçant le trait, il est un bon révélateur. Il indique des lignes de force de l’histoire communiste que masquent des profils plus lisses. Cette singulière histoire rend intelligible une étape, essentielle, de l’existence du PCF, et éclaire utilement, entre autres choses, « l’ère Marchais ».
UN HOMME EN GUERRE
Des sources relativement abondantes, un accès privilégié aux archives du PCF, permettent de cerner, autant que faire se peut, les différentes facettes du personnage.
C’est évidemment le politique qui domine ; mais on peut aussi se faire une idée du Kanapa philosophe, journaliste, écrivain ou encore du Kanapa intime.
Au commencement, il y a un homme en guerre. Jeune homme, il est en guerre avec son père, le monde de son père. Le militant cherche à faire oublier le fils de banquier. Disciple sartrien, il polémique avec toutes les autres écoles. Après guerre, il entre en conflit avec Sartre. Ecrivain dit « prolétarien », il bataille au nom du réalisme. Cet état ne le quitte guère. Et c’est parce qu’il est en guerre qu’il est repéré par le parti, par Laurent Casanova plus exactement. Celui-ci se sert de Kanapa pour « gauchir » le secteur des intellectuels, qu’il est chargé de recomposer fin 1947. De son côté, Kanapa se sert du parti pour faire « sa » guerre. Il y a là une sorte de pacte initial entre le PCF et lui.
Sa violence et son expertise sont reconnus par le parti, lui assurent une promotion rapide, une autorité ( ou une haine) tenace. Dans une certaine mesure, Kanapa impose au parti son rythme, son énergie. Certes le contexte de guerre froide prime. Mais, dans ce cadre, Kanapa fixe souvent la règle du jeu. Lui qui connaît le père de l’existentialisme comme personne fait merveille dans sa croisade antisartrienne puis dans son engagement en faveur d’un jdanovisme « à la française ». Il fait partie de ces jeunes intellectuels, fantassins de la bataille idéologique, dont la direction sait attiser les passions, et qu’elle couvre, en cas d’excès. Et ceux-ci, Kanapa en est le parfait exemple, déploient une énergie outrancière que rien ni personne ne canalisent vraiment. A les lire et les suivre, ce ne sont pas des mercenaires qui travaillent à la commande mais des imprécateurs outranciers, qui se sentent libres de leurs faits et gestes. Arthur Kriegel raconte cette anecdote qui situe assez bien Kanapa en 1956 : « On n’est pas venu au communisme pour pratiquer ce terrorisme (stalinien) » dit le premier. « Parle pour toi » lui répond Kanapa.
Aux lendemains du Xxe congrès du PCUS, celui-ci est à la fois écarté et promu, comme correspondant du PCF à Prague, dans l’ersatz d’Internationale qui, après le Kominform, se met alors sur pied. C’est toujours cette même fulgurance, cette pertinence aussi qui feront de lui alors un expert « diplomatique » écouté de Thorez, puis, par ce biais de l’international, et à partir de 1968, un conseiller recherché et enfin un dirigeant éphémère.
Les pratiques de « croyance » et « d’obéissance » se posent donc pour lui dans des termes un peu particuliers. Cet homme s’est fait un parti sur mesure; jusqu’au bout il aura de ce parti, lui qui y a passé sa vie, une image un peu abstraite d’ailleurs. Jacqueline Colombel 3 , qui le côtoya après guerre, décrit assez bien sa maladresse de jeune militant. Ce mal-être demeurera. Cet homme n’est pas un héritier du parti; ses parents, sa culture familiale sont à cent lieus du communisme; il n’a pas du PCF une image religieuse, il n’entretient pas avec lui les complicités ou les haines qu’on ressasse souvent dans les familles; il y voit d’abord un parti politique ( c’est sans doute un point important qu’il partagera avec Georges Marchais).
Plus généralement, cet homme a un rapport singulier au monde. Le réel est pour lui souvent une reconstruction. Ce philosophe, ce romancier, passe par le livre pour saisir la vie. C’est dans un roman ( Comme si la lutte entière, son premier livre, paru en 1946) qu’il décrit le mieux sa rencontre avec le communisme, sous l’Occupation, et son désamour avec Sartre ; il continuera, avec quatre autres récits et recueils de nouvelles, à aborder, entre autres choses, les enjeux et l’âpreté de la lutte politique. Dans son dernier livre, Les choucas, en 1967, il évoque pour la première fois la question des camps staliniens, sujet que ni le Kanapa journaliste, ni le Kanapa politique n’ont abordé par ailleurs.
C’est encore par le roman, mais celui des autres, qu’il passe pour comprendre certains enjeux proprement politiques. L’ouvrage d’Elsa Triolet de 1957 Le Monument, sur le divorce entre le créateur et le politique, semble le secouer – et le faire bouger- bien plus profondément que le rapport Khrouchtchev ou l’invasion de la Hongrie.
Kanapa est lui même un personnage de roman. Dans un récent livre de mémoires, Pierre Daix 4 rapporte qu’il assistait à une représentation récente de la pièce Les mains sales ; dans la salle, écrit-il, il était probablement le seul à savoir qu’Hugo, c’était Kanapa ! Ce jeune révolutionnaire bourgeois qui rêve son parti en 1947-48, c’est Kanapa en effet, Sartre l’admettra de fait plus tard .
UN PERSONNAGE IRRESOLU
Une autre caractéristique de cet homme universellement vu comme une croquemitaine, un être cassant et tranchant de tout: Kanapa est un homme indécis, flou. S’il était un tableau, ce serait plus un personnage de Bacon qu’un héros des icônes du réalisme-socialiste.
On dispose de plusieurs brouillons de textes demeurés inédits. Kanapa avait ainsi ébauché une pièce de théâtre ( « La Peste » en 1944), plusieurs nouvelles, des bouts de roman. Ses personnages, dessinés là en secret, sont des hommes qui doutent, des hommes doubles, des hommes sans personnalité, des hommes vides simplement emplis du désir des autres, des hommes pris pour des autres. “ Kanapa est, sans aucun doute, un personnage plus complexe et subtil que la rumeur publique ne le dépeint ”5 estime Arthur Kriegel, qui tout un temps le côtoya.
Un homme incertain, irrésolu, lui qui a toujours semblé si immédiatement identifiable ? Sa présence était remarquée, son affirmation incontestable ; il affichait une solide personnalité. Mais est-ce qu’elle résumait son individualité ? Quelle était alors son identité ?
Quelle que soit la façon d’aborder le puzzle Kanapa, l’homme semble traversé par des contradictions assez radicales.
Communiste ? certes, il l’est, mais tellement atypique. C’est à ses débuts un militant gêné ; souvent regardé de travers par ses pairs thoréziens, puis les ronds de cuir de l’Est, ou les gens du haut appareil comme Gaston Plissonnier ; ses vraies (et rares) amitiés sont, au fil des années, soit le communiste hors norme Renaud de Jouvenel, qui l’introduit dans la mondanité rouge, soit le chrétien Pierre de Boisdeffre. Par exemple. L’homme est distant avec les siens. A Prague, c’est un fossé qui existe entre lui et les apparatchiks locaux, comme le rappelle l’un d’eux dans ses mémoires 6.
Il est de la famille sans en être ; il en souffre, parfois, surenchérit sans doute, pour se faire accepter… mais il se sait différent, et rien n’abolira jamais cette différence. Entre lui et les siens persistera une distance à laquelle, finalement, il semblait tenir ; les témoins, d’un bout de sa vie à l’autre, de ses compagnons de l’après-guerre à des proches du temps de l’eurocommunisme, utilisent, symptomatiquement, le même adjectif pour caractériser son comportement : aristocratique. Kanapa est un aristocrate rouge.
Cet intellectuel méprise l’intelligentsia. Pourtant, intellectuel, il l’est jusqu’au bout des ongles, transformant tout, sa vie, ses luttes, ses amours, en mots, en idées et concepts, pour analyser, assembler, comprendre. Or cet intellectuel déteste les intellectuels, ce théoricien exècre les hommes de théorie, ce philosophe se moque de la philosophie. Ce n’est pas chez lui une lubie mais une constante.
Cet amoureux est un moralisateur. Ou inversement. L’ancien sartrien eut tôt fait, le jdanovisme venu, de lever le drapeau de la morale. Sus à la pornographie, écrit-il dans Les Lettres Françaises dès 1948 . Puis il revint tant et plus sur le moralisme rouge au long de la décennie cinquante, se retrouvant avec des intellectuels de l’autre bord pour prôner une sorte d’ordre moral , que certains à gauche ne manquent pas de dénoncer. Il en édulcore ses romans. Et il invoque à nouveau cette thématique de la morale, lors du XXIIe congrès du PCF en 1976, de manière tonitruante, alors même que ce parti se présente en pleine relance modernisatrice.
Pourtant l’amour de la femme habite cet homme, qui jamais ne contrariera son désir de séduire.
Voilà un beau paradoxe de ce personnage: homme froid, ascète glacial, doctrinaire intimidant, Kanapa était la passion faite homme. Il ne peut croiser la femme sans tenter de la séduire. Il fréquenta des femmes fameuses, les Simone, de Beauvoir ou Signoret ; il connut l’amour- passion, pour Claudine qu’il enleva à sa famille et pour laquelle il se fâcha avec son père ; il nourrira une sorte d’amour entravé pour la compagne de cet ami baroque, de Jouvenel ; il fut amoureux fou d’une belle Bulgare, puis de Valia, jeune Soviétique, puis de Danièle, sa dernière compagne. Ses passions épousent souvent ses grandes séquences politiques (ou peut-être est-ce l’inverse ?), habitent ses romans, le premier singulièrement. Trois fois mariés, des dizaines de fois « fiancés ». Ce caractère entreprenant lui vaut moult dénonciations auprès des autorités communistes.
Ce romancier tord sa plume. Il aurait sans doute pu faire une carrière littéraire; son premier livre, Comme si la lutte entière… , rencontre un réel écho ; il avait le savoir-faire, l’envie et l’âme d’un romancier. Beaucoup l’ont dit, Jean Marcenac, Louis Aragon, d’autres encore. Ce désir l’habita longtemps, si l’on en croit les bribes de romans et nouvelles figurant dans ses archives ; mais il sabote ce bout de lui, sans doute le plus intime. « La politique gâche la plume » disait-il.
Jouisseur, il prend volontiers une posture sacrificielle ; il attaque puis adopte la pose du martyre qui attend les coups. On pourrait dire que cet homme ne s’accepte pas, ou qu’il fonctionne en ne s’acceptant pas ; qu’il déploie une belle énergie pour faire cohabiter toutes ses facettes, maîtriser l’ensemble.
Un jour, sans doute, cet homme eut peur. De ne pas s’y retrouver. A force de brouiller les pistes, qui était-il au juste ? où était la personnalité de ce sectaire libéral, de cet outrancier travaillé par le doute, de ce russophone qui rêvait d’être américaniste ? un simple « reflet » comme il l’écrit, un effet de mode, de tendance, de courant, une opportunité ?
S’est-il dit qu’il était au fond travaillé par de naturelles contradictions, qu’ainsi était l’humaine condition, qu’il changeait sans changer, qu’il épousa certes mille combats qui le constituèrent, mais que dans cette affaire, il ne fut pas qu’un buvard, il imprima sa marque, il manifesta sa personnalité dans ce qu’elle a de plus intime, la passion, l’égale passion qui le porta toute sa vie ; il ne fut pas que porte-voix, il donna à son discours, amoureux ou politique, son irréductible accent.
Sans doute s’est-il dit tout cela; il dut penser que cela se tenait, mais que cela ne faisait pas le compte non plus. Il restait une part de mystère, d’incohérence, d’inexploré, d’inexplicable. Comme dans ces mosaïques antiques, laborieusement reconstituées, il peut manquer des pièces, perdues, et ces vides empêcheront à jamais de parfaire le puzzle.
UN FAISEUR DE ROI(S)
Ainsi en est-il de son rapport au chef. Cet homme est plutôt un solitaire, mais il a cette particularité d’entretenir des rapports singuliers avec le chef, dont il sait attirer l’attention, anticiper les désirs, consolider le pouvoir. Kanapa, c’est l’homme du chef, qui a pu s’appeler Jean-Paul Sartre, Laurent Casanova, Maurice Thorez, Waldeck Rochet, Georges Marchais. Ce n’est pas rien, comme palmarès. C’est même unique. Le chef exerce une réelle fascination sur lui. Et inversement. Alors, Kanapa, courtisan ? comme le décréta Roland Leroy 7. L’explication est courte. Son lien au dirigeant n’est pas de la flagornerie, il relève plutôt de l’exigence; il tisse avec lui une complicité évidente, nourrit une sorte d’oubli de soi dans l’autre, derrière l’autre, comme une perte – et une révélation- dans l’autre, dans cet autre là qu’il sert, qu’il façonne en partie, qu’il compose ou recompose. On a envie d’écrire que Kanapa fait le chef, au double sens où il le constitue, le conforte, l’étaye et où, par ce biais, il est lui même le chef. Certes, plus il avance dans la vie, en âge et en expérience, plus ce scénario est vrai : avec Waldeck Rochet et Georges Marchais singulièrement.
Quel rapport avec sa propre image du père ? Kanapa fut un fils colérique, qui se brouilla avec son père, qu’il renia à sa façon ( « dis à ton père… » écrit-il à sa sœur pendant la guerre), avec qui il ne se réconcilia jamais ( il connut lors de sa mort, aux dires de témoins, une terrible crise d’angoisse). Sa vie durant, cet homme, qui fut un père incertain et officiellement un dirigeant éphémère, sembla se comporter en fils modèle et modelant le père.
Kanapa entre dans la peau de l’autre. Et çà marche. On peut ainsi penser que Kanapa écrit ce que l’autre attend qu’il écrive . Non pas qu’il n’ait pas d’idées : son intelligence, sa clairvoyance, sa lucidité semblent unanimement reconnus. Non pas qu’il n’ait pas réellement une éthique propre, ni connu une évolution personnelle que l’on retrouve dans la trajectoire stalinisme – khrouchtchévisme – eurocommunisme. Il n’est pas borné, il est organisé ; il n’est pas un fanatique mais il est « le fanatique QU’IL FAUT ETRE », selon la formule d’une dédicace d’un de ses livres à son fils.
On se dit alors que ses variations de discours n’obéissent pas seulement à une évolution logique, exclusivement politique, suivant l’itinéraire, classique, du sectaire qui s’entrouvre, par exemple. On se dit aussi que ses replis tactiques – après 1956 ; en 1961 ; en 1969 ; en 1978 – n’expriment pas seulement de la prudence. Si le sujet n’était si « grave », on dirait que Kanapa, un peu, partage le complexe de Zelig que mit en scène le réalisateur Woddy Allen : il est thorézien avec Maurice Thorez, waldeckiste avec Waldeck Rochet, marchaisien avec Georges Marchais. Il ne s’agit pas ici d’opportunisme mais d’incorporation de l’autre.
Ca marche parce que l’autre accepte cette intrusion, et parce que lui adhère parfaitement au personnage, à la personnalité du chef.
Ca marche dans les deux sens, dirait-on. Et tant que les deux acceptent. C’est tout à fait le cas avec Waldeck Rochet, en 1967/68, expérience interrompue par la mort (figurée) du chef, ou avec Georges Marchais, entre 1975/77, jusqu’à ce que ce dernier semble prendre du champ.
Il y a sans doute dans cette posture un élément de jouissance, il y a aussi une part mortifère. Cet oubli dans l’autre, c’est un peu aussi une mort à soi. Ou une illusion de repousser sa propre mort, peut-être. La mort accompagna Kanapa sa vie durant : cet homme maladif dès sa jeunesse, cloué au lit quand les siens s’insurgeaient, tétanisé chaque fois qu’il prenait l’avion, et dieu sait s’il le prit, évoqua dans tous ses romans l’incurable maladie.
La référence à la mort est si forte chez lui que certains de ses proches ne manqueront pas d’associer son échec politique, en 1978 – qui est peut-être autant échec d’un projet eurocommuniste qu’échec d’un certain rapport à Georges Marchais- et sa propre disparition ; c’est l’association que fait le romancier Pierre Olivieri, quand, dans « Premier mai », il le compare à « un sombre chouca couvant de terribles secrets qui tuent » 8.
« QU’EN (N’)A PAS » EN FAIT TROP
Donc Jean Kanapa ne change pas ; ou il change sans changer. En politique aussi. Il fut libertaire sartrien, puis marxiste politzerien, puis communiste « prolétarien », puis jdanovien, puis stalinien, puis casanovien, puis thorezien, puis waldeckiste, puis marchaisien, puis eurocommuniste, souvent avec de « brutales discontinuités », comme l’écrit le romancier Kanapa.
Toujours il mit une égale passion pour dire et dédire, faire et défaire. Sartrien il pousse le goût de la liberté jusqu’aux frontières de la folie, dit son amie Mme Lamblin. Stalinien, il crie haro sur les blouses blanches alors même que Moscou va les innocenter. On lui demande de critiquer Mascolo, il assassine Sartre. Thorezien, il clame en 1956 sa nostalgie de la « belle école » jdanovienne, alors même que Thorez cherche à éviter les vagues et que lui-même, Kanapa, est un adorateur du Monument antistalinien d’Elsa Triolet. Quand il écrit sur les encycliques, il fait preuve d’une telle érudition qu’il épate les gens d’Eglise eux mêmes. Khrouchtchevien, il assure que le départ de ce dernier était nécessaire pour la relance du khrouchtchevisme. Quand il s’agit, en 1977, de revenir sur l’attitude du PCF face au XXe congrès, il transforme le Bureau Politique du PCF en tribunal fustigeant la vieille garde thorezienne. Ses propositions sur l’Europe ou la force de frappe mettent tous ses pairs (ou presque) devant le fait accompli. Etc…
Ses excès lui joueront des tours. D’autant que, souvent, il laissera entendre qu’il aimait çà.
Cet homme, à l’itinéraire si diversifié, semblait d’ailleurs – ou affectait de – passer d’une étape à l’autre sans le moindre regard sur le passé ; jamais devant les siens il n’évoquait des phases antérieures de son histoire. Il affectait d’être un homme sans histoire.
Son outrance sert ; elle permet d’amorcer le mouvement, de hâter le pas : puis elle le dessert : on trouve généralement qu’il en rajoute. Kanapa, qu’on peut aussi entendre comme « qu’en (n’)a pas », en fait trop, toujours. Homme-passion, homme-excès, ce personnage emblématique a le mérite de forcer le trait, il montre, à la caricature, les envies et les hésitations de la direction communiste.
LE FONCTIONNEMENT DU PC
Dans un brouillon de roman, Kanapa se demande s’il n’est pas un « reflet ». Mais le reflet fonctionne dans les deux sens. Ainsi, on peut penser que derrière son itinéraire personnel, c’est aussi une histoire du communisme français, dans son premier cercle, qui se dessine là. Les archives aidant, l’histoire de Kanapa est un poste d’observation offrant, successivement, trois points de vue: d’abord sur l’univers des intellectuels communistes, de 1947 à 1958; sur le monde de l’international – à partir de 1958 ; enfin sur le premier cercle dirigeant à partir de 1968.
De manière générale, on peut peut-être mieux appréhender comment le PCF fonctionne, comment « ca marche », c’est à dire comment, en permanence, s’élabore la ligne, comment, en permanence, se recomposent les sphères de direction, comment, en permanence, se négocie le rapport à Moscou.
L’élaboration de la ligne est l’objet d’incessantes discussions, rarement publiques, le plus souvent biaisées, tout un jeu complexe et fluctuant. Ces débats sont constants. Il existe peu de périodes d’absolu statu quo d’idées dans le PCF. Pierre Daix dit que la phase la plus calme dans sa vie de permanent se situa entre 1951 et 1953. Or, même là, on perçoit des discussions internes. Certes, plus l’archive est de qualité, plus elle donne à voir ce travail d’aménagement. Mais on retrouve ce processus à l’œuvre tout au long de ces années, de 1947, avec les discussions sur le jdanovisme, à 1977 et les tourments suscités par l’eurocommunisme.
La décision arrêtée, le débat est souvent rude pour la faire passer « en bas » – et souvent ça ne passe pas.
Ce phénomène est peut être un peu plus pointu dans le milieu des intellectuels communistes. On connaît par exemple la grande rupture qui est intervenue en 1956 entre l’intelligentsia et le PC ; mais des cassures n ‘avaient cessé d’émailler les rapports entre ces deux mondes depuis l’après-guerre. Marguerite Duras, Jean Mascolo, Robert Antelme, Pierre Hervé, Henri Lefebvre : avant 1956, la chronique des séparations est déjà fournie.
Cette tension constante est bien sûr perceptible dans le débat d’idées couvert par le mensuel La Nouvelle Critique que pilote Kanapa ces années là. Ainsi cette revue est à l’avant garde pour lancer le mot d’ordre étonnant de « sciences bourgeoises et sciences prolétariennes » dès 1949 ; mais dans ces mêmes colonnes Laurent Casanova calme le jeu dès 1951. L’objectif du « réalisme » en art est lui l’objet d’une discussion interminable, où l’on n’en finit plus d’apporter des précisions, des mises au point, des rectifications, des ajustements. Les questions de pédagogie, la méthode Freinet notamment, divisent longtemps lecteurs et rédacteurs. Etc…
On s’aperçoit que chaque pan d’organisation du PCF a sa force d’inertie. Comme dans toute institution, quand tout va bien, l’impression d’une synergie est forte; mais quand il y a crise, chacun travaille pour « soi ». On observe par exemple ce phénomène à deux moments très différents de l’itinéraire étudié, au commencement et à la fin de la carrière de notre personnage, lors de séquences où les archives sont nombreuses, précises, détaillées : c’est le cas de ce que l’on peut appeler « l’affaire Duras » en 1949-50 puis lors de l’épisode « eurocommuniste » en 1977. A chaque fois, on s’aperçoit que la direction, l’encadrement et les militants ont, chacun, leur rythme propre.
Dans le cadre de cette permanente redéfinition, on observe un (fort) tropisme radical, voire néo-gauchiste du communisme français.
Ou reflexe identitaire ?
La force de ce courant est telle qu’elle risque de déséquilibrer l’ensemble dès qu’il y a flottement. On le perçoit lors des débats sur le jdanovisme; puis au moment de la crise avec les intellectuels de la rue Saint-Benoît 9; au cours des hésitations des années 1951-1953; dans les tentations chinoises qui furent fortes au sein du PCF (1956-1961) ou lors des relations difficiles avec Khrouchtchev; dans l’affaire portugaise de 1974 ou encore lors des résistances à l’eurocommunisme.
Ce tropisme prend des habillages divers, mais il est le point de convergence de nombreux communistes. Sans faire intervenir cette donnée, on comprend mal pourquoi il existe un loyalisme aussi massif à l’égard de la direction; aucune règle d’obéissance ne donnera le mode d’emploi de ce fait.
Dans le même esprit, le périmètre du pouvoir, de l’équipe directionnelle se compose et se recompose en permanence. Derrière l’apparente présence du chef, il y a une constante redéfinition des zones, des tâches, des équipes. Cela dépasse les lieux proprement institutionnels ( Secrétariat, Bureau Politique, Comité Central…). L’attitude de Jean Kanapa en 1975-78 est de ce point de vue caricatural; il passe en permanence par dessus la tête des instances régulières.
Kanapa participe à ces différentes recompositions, dans l’équipe thorezienne, jusqu’en 1961; après le « meurtre » de Laurent Casanova , début 1961, il contribue à la mise à l’écart de Roger Garaudy, à l’installation de Georges Marchais, à la marginalisation de Roland Leroy.
Ce mouvement de recomposition s’opère avec une double caractéristique.
Si le Bureau Politique et surtout le Comité central ont relativement peu de pouvoir de décision, si celui-ci réside toujours autour du secrétaire général, cet autocratisme implique aussi une attention constante aux organisations départementales, aux fédérations. Paris est toujours attentif à ce qui se dit là, et cette écoute induit un certain ( et très relatif) démocratisme dans le fonctionnement interne. L’opinion de cette catégorie de cadres ( les directions fédérales) participe à l’équilibre de la ligne générale.
On note ensuite un poids écrasant du thorezisme. C’est une constante tout au long de ces décennies. Un élément à peu près intouché. Les hommes, les idées, le moralisme de l’ère thorezienne restent en place. Et Kanapa fait avec. C’est le moins qu’on puisse dire. Quand, en 1976, il doit arracher au congrès son accord sur l’abandon de la thèse de la dictature du prolétariat, il galvanise les délégués en faisant diversion avec la question de la morale, invoquant l’exemple venu de « Maurice »…
La seule mise en cause publique du « commandeur » sera l’énonciation, en janvier 1977, par le biais d’une déclaration du Bureau Politique, du mensonge thorezien de 1956 ( quand l’ancien dirigeant prétendit ignorer l’existence du rapport Khrouchtchev). L’affaire n’aura pas de suite.
Le PCF nourrit – ou subit – un thorezisme de fait, entretenant des nostalgies puissantes.
L’URSS ET LUI
La vie de Kanapa est très liée aux grands enjeux internationaux, à l’évolution du Mouvement communiste international, le MCI. Il fréquente peu l’Est avant le Xxè congrès du PCUS. Il a certes séjourné à Prague, à Sofia, à Berlin. Mais sa connaissance de ces pays reste alors limitée. Les choses changent à partir de 1957-58 : représentant le PCF à la revue internationale de Prague, puis correspondant de L’Humanité à Moscou, et plus tard encore « patron » de la section de Politique Extérieure du PCF, la « Polex », il va devenir un familier de ces pays. Son itinéraire nous renseigne beaucoup sur le mouvement communiste international de la « troisième phase » – la phase des Conférences internationales (1957-1976)- après celles du Komintern puis du Kominform, et surtout sur les rapports entre le PCF et le PCUS.
Kanapa connaît parfaitement ce dossier.
Ici aussi, il donne l’impression de vouloir détricoter dans la deuxième partie de son existence politique le maillage dogmatique très serré qu’il a lui même tressé dans une vie antérieure. Dans l’un et l’autre cas, il va mettre la même détermination. Dans l’un et l’autre cas, il finira par s’isoler.
Dès 1957-58, il fréquente à la revue de Prague une génération de nouveaux cadres soviétiques, plutôt libéraux, qu’il retrouve à Moscou dès 1963 ( et qui formeront souvent, vingt ans plus tard, l’ossature de l’équipe gorbatchévienne). En poste dans la capitale soviétique, alors qu’est relancée la déstalinisation, il semble découvrir l’ampleur de la répression stalinienne. Après le départ de Khrouchtchev, il prend assez vite la mesure du caractère conservateur de la restauration brejnevienne mais il est prisonnier d’un double langage : il expose ouvertement son approche critique de la politique moscovite dans ses correspondances avec Waldeck Rochet mais continue d’aligner des papiers plutôt conformistes dans L’Humanité.
Il est néanmoins engagé dans une orientation conflictuelle avec Moscou qui se manifeste en 1968, lorsqu’il épaule le secrétaire général du PCF dans sa démarche autonome vis à vis de l’Est ; il devra réviser à la baisse ses positions jusqu’en 1974-75 : il entraîne alors Georges Marchais – trois ans durant- sur sa ligne « eurocommuniste ». Mais là encore, il en fait trop; on le lui laisse entendre.
Comme si toujours entre lui et le Pc devait exister un certain malentendu.
L’INTROUVABLE AGGIORNAMENTO
L’histoire de Kanapa, c’est celle d’un introuvable aggiornamento, un aggiornamento ajourné ce qui est un comble pour une mise à jour. C’est l’histoire d’occasions manquées, comme avec une certaine obstination. A le suivre, on retrouve le balancement répété des tentatives de réforme et des mouvements de retrait qui marquent alors l’aventure communiste, cette envie d’expérimenter autre chose dès 1947 vite abandonnée, cette tentative de réouverture vers 1954 promptement contrariée, cet essai vers 1960-1961 (affaire Casanova) qui n’est pas transformé, la relance de 1967-68 aussitôt freinée, le nouveau départ en 1975-77 qui n’aboutit pas vraiment…
On voit bien certaines raisons qui feront obstacle à l’ambition kanapiste: l’homme entend réfuter une conception autoritaire du communisme, mais sur un mode lui même autoritaire ; il déstalinise la doctrine, pas l’organisation ; il impose un train de réformes tiré d’en haut, sans la moindre consultation, ou presque : l’abandon de la dictature du prolétariat, la critique de l’Est, le lancement de l’eurocommunisme, les changements de position sur le Parlement Européen ou la force de frappe ; chaque fois, ces dossiers sont négociés en petit comité, mettant le parti devant le fait accompli ; si sa ligne électrise la fraction la plus « éclairée » du PC, la masse des militants traîne ; en règle générale, très peu d’informations filtrent sur le cheminement des décisions, sur les débats de la direction. La force de Kanapa, c’est qu’il savait parfaitement comment marchait la direction, comment marchait Marchais, si l’on peut écrire ; sa faiblesse, c’est qu’il a suffi que Waldeck Rochet chute, que Georges Marchais hésite, que le centre de gravité de la direction oscille pour que çà ne marche plus. Sous le regard indifférent des militants impréparés.
Ceux-ci par exemple vont globalement rater le débat sur l’Est, à partir de 1975. Kanapa, les archives en font foi, livre une partie de bras de fer avec Moscou.
Dans la foulée du XXIIe congrès, il hausse le ton à l’égard de la politique moscovite. De retour du XXVè congrès du PCUS, le patron de la « polex » rapporte une vision catastrophée de la réalité soviétique. Mais son « information » reste limitée à l’élite du PCF, les militants en sont exclus.
Les débats de l’automne 1976, critiques pour les pays socialistes, que Kanapa encourage dans les colonnes de France Nouvelle, au tirage bien plus confidentiel que L’Humanité, paraîtront abscons aux adhérents; ces derniers ignoreront les missives et interventions répétées des Soviétiques d’octobre 1976, de mars et mai 1977, comme les propos grossiers des Tchèques à l’adresse du PCF. On leur cachera la rencontre des partis français et soviétique de l’automne 1977. En se pliant à cette loi du secret, Jean Kanapa voit sa démarche affaiblie. Et l’« omerta » est telle que des militants inattentifs ne décèleront même pas le changement de ligne, quand en 1978-1979, le PCF remet le cap à l’Est.
Or ce problème de méthode fragilise Kanapa précisément là où il est le plus en difficulté, du côté de l’Est ; il semble en effet avoir mésestimé le poids durable du philosoviétisme, de ses innombrables réseaux et échos dans le parti ; car enfin, l’un des enseignements de cette histoire, c’est la place envahissante, durablement envahissante de l’URSS dans la vie communiste française, URSS réelle, URSS symbolique, URSS imaginaire, peu importe. Moscou pèse, comme Rome pour le Chrétien, interminablement.
Remarquons que si le poids du philosoviétisme toutes ces années là est une donnée incontournable, ici aussi, les choses ne sont pas univoques. L’attachement du PCF à Moscou n’est pas acquis une fois pour toutes. Certes l’aura de l’Urss après guerre est grande et son prestige pour les communistes français peu discutable. En même temps, on s’aperçoit que cet attachement est aussi l’objet d’une attention constante de la direction. Comme si, en permanence, il convenait, au fil de ces années, de consolider, re-fabriquer, reconstruire, réactualiser cette image soviétique. C’est patent en 1947-48, où l’on remet l’Urss au centre ; après 1956, on pressent un flottement et il va falloir reconstruire l’autorité de l’Urss en s’inscrivant dans le discours « moderniste » de Khrouchtchev ; après 1968, les communistes français sont dans une posture de défiance et l’Urss va être l’objet, au sein même du PCF, d’une véritable entreprise de réhabilitation, à partir de 1971 ; après une période de « froid » entre les PC français et soviétique, de 1975 à 1977, les formations se rabibochent en 1978-1979.
Le soviétisme du Pcf est donc une construction permanente.
Certes, après chacune de ces étapes, on ne revient pas à la case départ, à proprement parler ; chacune de ces crises accentue malgré tout une manière de distanciation entre l’élève et son modèle; mais ce processus est si ténu, si fragile, marqué par d’incroyables pesanteurs.
Moscou dispose-t-elle donc encore de tant moyens d’action sur le PCF? Sans doute des gestionnaires économes redoutaient le manque à gagner d’une rupture franche; et des cadres timorés craignaient pour « l’unité » du parti ; on mesure là l’inertie philosoviétique à l’œuvre au sein de la direction et dans de larges secteurs militants, dans le même temps où existe une profonde incrédulité à l’égard de cette « conception » singulière du socialisme, ni social-démocrate, ni soviétiste prônée, entre autres, par Kanapa, et que l’on appela » l’eurocommunisme ».
Pourquoi cette conception ne marche pas ? Parce qu’ « en haut », on se dit que le Parti n’en veut pas, qu’on se défie de « la base » ? Parce qu’ « en bas », de fortes réticences demeurent ? Sans doute. Reste qu’il n’y a pas eu une volonté politique ferme de la direction, plus exactement qu’il n’existait pas un rapport de forces suffisant au sein de cette direction permettant d’expérimenter cette nouvelle orientation alors qu’elle était assez largement attendue par de larges fractions de l’opinion communiste. Ainsi un sondage de la Sofres, réalisé en avril 1977 – que Kanapa conservait précieusement- montrait avec force, selon Alain Duhamel, que « les Français distinguent de plus en plus l’Eurocommunisme du socialisme tel qu’il existe dans les pays de l’Est ».
On peut raisonnablement penser que les générations qui adhèrent au communisme français après 1968 sont le plus souvent, au mieux, indifférents au fait soviétique, distants ; ils sont disponibles pour entendre un autre discours : de très nombreux témoignages vont dans ce sens ; or la direction – mais peut-être faut-il dire le lobby soviétique de la direction – parviendra finalement à les rallier à une orientation pro-soviétique ; elle réussira à mobiliser ces nouvelles générations sur une image pourtant bien défraîchie, celle de l’URSS de la stagnation brejnevienne, de la répression de la dissidence, du marasme. Pourquoi cette ligne-là « marche » ? Parce qu’elle bénéficie d’un encadrement ( réseaux de Gaston Plissonnier, de Roland Leroy, etc…) qui a fait défaut aux « eurocommunistes » ; parce que ces cadres ont mis en avant un argument « identitaire » alors que l’identité communiste n’en finissait pas d’évoluer, parce qu’ils ont réussi à assimiler dans l’imaginaire de ces nouveaux venus la radicalité communiste ( ce positionnement très « à gauche » qui est une constante de l’histoire racontée ici) et la mythologie soviétiste dans un moment où l’aiguisement du débat d’idées ( reaganisme, thatcherisme, etc…) permettait une certaine réactivation de l’esprit de « camp ».
D’où ce malentendu final : après Kanapa, la direction s’installe dans une critique méthodique de la social démocratie qui passera pour une surenchère et, dans l’attente de jours meilleurs, parie sur l’aura retrouvée (ou retrouvable) des pays de l’Est. Alors que Kanapa, qui connaît cet enjeu de longue date, semble ne se faire guère d’illusion sur la solidité des sociétés concernées, sur la qualité de son personnel politique, sur la gravité de la crise qui les traverse. Pressent-il le ratage à venir ? Le fait est que, sur son lit de mort, du fond de son délire comateux, il tint encore à dire : « L’URSS, quel gâchis ».
Voici donc l’état du puzzle kanapiste, celui d’un paysage plutôt éclaté
Pour tenter d’expliquer les raisons de cette fragmentation, maintenant que l’on connaît la fin de l’aventure, recommençons l’histoire depuis le début. En espérant que l’approche biographique permette de réunir les différentes pièces du puzzle.
I
Jean Kanapa est né le 2 décembre 1921 à Ezanville dans l’actuel Val d’Oise. Ses grands parents paternels, originaires d’Europe orientale, étaient arrivés en France dans la vague de l’immigration juive fuyant, à la fin du 19è siècle, les persécutions et les pogroms. Son père, Adolphe, mobilisé, remobilisé, prisonnier de guerre , se retrouve à près de 30 ans muni de son seul pécule de sergent mais, travailleur, polyglotte, devenu agent de change, il prospère vite dans le secteur bancaire et crée la banque Kanapa (et Jourda) situé à deux pas de la Bourse. A la veille de la guerre, on en parle comme d’une « des plus importantes banques d’affaire de la place de Paris. »
Sa mère, Jeanne Lahire, est petite main dans un atelier de haute couture. Le couple s’embourgeoise, déménage souvent au fil de son ascension sociale et réside finalement à Neuilly, rue Parmentier. Les Kanapa ont trois enfants, Jean, Jeannine et Jacques. Le choix des prénoms, déclinés sur celui de la mère, exprime une forte volonté d’intégration.
Adolphe est un père sévère, exigeant, un patron dur à la tache. Jean Kanapa insistera plus tard sur ce double hértage : un père banquier, lui-même d’origine modeste, une mère ouvrière, un temps syndicaliste. Il fait sa scolarité au lycée Pasteur de Neuilly et y croise Simone Kamenker-Signoret, Chris Marker. Parmi les enseignants on trouve Henry Petiot dit Daniel-Rops, Robert Merle. Elève doué, précoce, caustique, en avance d’une année sur le cursus, Jean Kanapa aime Bergson, Gide, la culture américaine. En octobre 1937, l’année du bac, son professeur de philosophie se nomme Jean-Paul Sartre. Kanapa n’a pas encore seize ans. La classe des élégants jeunes gens de l’ouest parisien est d’abord sidérée par le personnage chiffonné de Sartre puis elle est très vite conquise. Côtoyer ce maître (il publie alors « La nausée ») est une expérience vertigineuse : vertige devant sa philosophie radicale de la liberté, devant ce prof qui « copine » et tisse des liens d’intimité avec ses élèves. Les parents s’inquiètent mais lors du bac, Sartre conduit sa classe au succès.
Automne 1938, Kanapa entre à la Sorbonne pour obtenir une licence de philosophie. Imbu des idées « révolutionnaires » de la phénoménologie sartrienne, il affiche l’assurance un rien arrogante de disciple du maître. On le dénomme «le petit Sartre ». Une de ses amies alors le décrit « très audacieux, fonceur mais tendu, nerveux, toujours sombre et sarcastique ». Il fréquente le milieu germanopratin, Sartre, toujours accessible, sa tribu, chapeautée par le couple Sartre-Simone de Beauvoir. Complicités intellectuelles et sentimentales s’imbriquent, plusieurs cercles d’amants, d’amis, de disciples s’entrecroisent. Les deux écrivains se montrent tout à la fois intimes et distants, proches et lucides, protecteurs et cyniques, naïfs et manipulateurs avec les membres de cette étrange famille. L’expérience n’est pas sans risque pour le jeune Kanapa que l’on dit alors victime d’une profonde dépression. 1939 : il semble se rétablir. Dans une lettre à Sartre, Simone de Beauvoir rassure son compagnon : « J’ai retrouvé Kanapa au Balzar, il n’était plus du tout fou, très gentil, simple : sans tics, sans regard sur sa montre, sans affectations ». Le jeune homme, qui a repris les cours à la Sorbonne, où il retrouve les disciples de Sartre, de de Beauvoir et de Merleau-Ponty, accueille la déclaration de guerre avec fatalisme.
Sartre, incorporé, est mobilisé en Alsace mais continue de correspondre avec son ancien élève. A Paris, c’est de Beauvoir qui s’occupe de la petite famille sartrienne. A la Noël 1939, Kanapa part aux sports d’hiver avec de Beauvoir à Megève. « Drôle de couple » bougonne Sartre du fond de sa chambrée. Capturé en juin 1940, ce dernier ne rentre à Paris qu’en avril 1941.
Mai-juin 1940, c’est la débâcle, les examens sont décommandés, les professeurs libérés ainsi que leurs étudiants. La famille Kanapa quitte Paris. Le père, la mère, les trois enfants, les beaux-parents Lahire s’entassent dans une voiture. Direction Saint-Nazaire, l’idée est de gagner l’Angleterre. Ils résident à l’hôtel ; le beau-père ne supporte pas le déplacement, il décède. Le 25 juin, Pétain, à la radio, parle d’armistice. Les Kanapa retournent à Paris.
II.
La famille Kanapa reste à Paris de l’automne 1940 à l’été 1941. La voici rattrapée par sa judéité. Adolphe non seulement n’était pas pratiquant mais s’était tenu éloigné de toute expression religieuse. La mère étant catholique, Jean Kanapa est demi-juif. Comme Proust, dira Annie Kriegel. Comme Simone Signoret, sa voisine de Neuilly. Certes, chez les Kanapa, on a lu « Mein Kampf », on a vu passer, dès 1937, de nombreux juifs allemands qui fuyaient le nazisme. Mais tout se passe comme si on voulait s’illusionner, refuser l’inéluctable. Qui ne tarde pas à arriver. En vertu d’une ordonnance allemande du 18 octobre 1940, la banque Kanapa est déclarée juive. Le 17 décembre, le président du tribunal de commerce de la Seine nomme un administrateur provisoire. Adolphe Kanapa est licencié de son poste de directeur en mai 1941.
Jean Kanapa avait retrouvé l’Université à l’automne 1940. La période est traumatisante, il assiste à la débâcle, découvre sa judéité, se confronte au déclassement social. La désinvolture du jeune sartrien, son apparent apolitisme sont mis à dure épreuve. La Sorbonne semble être un des rares lieux qui échappe à la soumission ambiante à l’ordre nouveau. Mais les pétainistes sont à la manœuvre. De premières révocations d’enseignants juifs ont lieu. En même temps, des manifestations de défiance à l’égard des nouvelles autorités éclatent, des manifestations se déroulent le 8 novembre devant le Collège de France, le 11 novembre à l’Etoile. Kanapa participe-t-il à ces initiatives ? les témoignages de ces proches sont partagés.
L’hiver 1940/1941 est terrible. Il n’ y a guère de chauffage à Neuilly, on y brule ce qui tombe sous la main. N’empêche, les rares occasions sont bonnes pour faire la fête, pour rêver aussi d’actions contre l’occupant. Ça bouge par exemple du côté de Normale Sup où le professeur Merleau-Ponty tente d’animer un petit réseau, « Sous la botte ».
Début avril 1941, Sartre est de retour, il veut agir, se battre, réunit « la famille » dont Kanapa. L’écrivain crée le réseau « Socialisme et liberté ». Un mouvement plein de bonne volonté, résolument anti-nazi, soucieux d’ouverture. On y croise le couple Desanti, Jean-Toussaint et Dominique, marxistes, David Rousset, entre autres. Mais le mouvement est mal organisé, volontiers bavard, peu considéré par les autres courants de la résistance.
Kanapa, aux premières loges de cette non-aventure, est troublé par ce côté velléitaire des sartriens.
Eté 1941, la famille Kanapa passe en zone sud, à Nice d’abord puis à Grenoble. Jean, qui a noué une relation passionnée avec une jeune avocate, Claudine Retail, entre en conflit avec son père, retourne à Paris pour retrouver sa fiancée. Licencié en philosophie, il s’inscrit, à la rentrée, à l’Institut d’Ethnologie au Musée de l’Homme. Finalement il repasse clandestinement la ligne de démarcation avec Claudine, qu’il épouse en janvier 1942. Son père l’engage à subvenir seul aux besoins de son ménage.
Jean Kanapa va donc enseigner, d’abord à Gap, en Haute-Provence, puis au lycée Fauriel de St-Etienne comme professeur délégué de philosophie. Il a en charge une classe de khâgne. Ses élèves se souviendront d’un très jeune professeur à l’allure non-conformiste, aimant susciter le débat, évoquant volontiers Georges Politzer, philosophe communiste, résistant, fusillé par les nais en mai 1942 au mont Valérien.
Dans le Panthéon de Kanapa, tout se passe comme si l’image de Politzer, intellectuel sacrifié, juif originaire de l’Est, allait concurrencer et progressivement éloigner celle de Sartre dont l’engagement apparaît plus timoré.
Décembre 1942 : Adolphe décède au sanatorium d’Assy (Haute Savoie). Ce décès, soit dit en passant, bloque le processus d’aryanisation (et de liquidation) de la banque puisque la veuve est « aryenne ».
Jean était en mauvais terme avec son géniteur mais il vit très mal cette disparition. Au printemps 1943, nouvelle épreuve : on l’avertit d’une prochaine visite de la police, peut-être liée à l’application du STO, le Service du travail obligatoire pour les hommes nés entre 1920 et 1922. Il se met au vert plusieurs semaines ; l’affaire est sans suite.
A la même époque, il prépare son agrégation de philosophie. L’écrit est à Lyon, l’oral à Paris, le 26 juillet 1943, à la Sorbonne. Il est admis. Il s’exprime, dit-on, avec une désinvolture inhabituelle dans ce genre de lieu, ces années-là de surcroît.
Bonne nouvelle donc mais qu’il va falloir aussitôt tempérer : lors de la visite de titularisation qui suit l’épreuve, les médecins constatent qu’il est atteint de tuberculose, qui venait de terrasser son père.
La place de la maladie est un élément important de l’identité de Kanapa. La hantise de la maladie va revenir de manière récurrente dans tous ses écrits romanesques et l’accompagner sa vie durant.
Durant ces années de guerre, sa physionomie change, les photographies l’attestent. Il a certes muri, il semble surtout s’être durci. Du visage poupon, rond, rieur qu’il a encore en 1938, dans la cour du lycée Pasteur de Neuilly aux côtés de Sartre, on passe à une figure émaciée, vaguement triste, un temps barbue, moustachue. De petites lunettes, des cheveux plaqués accentuent encore cet aspect austère. La guerre, les privations, la perte de proches, la hantise de rafles, l’incertitude existentielle tout simplement sont passées par là. Le beau temps de Neuilly paraît loin.
Dans sa « bio » ( nous reparlerons de ce document plus tard), Kanapa situe à l’automne 1943 sa tentative de contacter la Résistance. Jusque là, il manifestait un intérêt plutôt distant à l’égard de l’action politique. Il lui arrivait de parler de Révolution avec Simone de Beauvoir ; mais il demeura spectateur des remous étudiants de l’automne 1940 puis de la tentative sartrienne de « Socialisme et liberté ». Ses évocations de Politzer devant ses élèves stéphanois marquent une étape même s’il restait plus « philosophisé » que politisé. Alors qu’un certain nombre de jeunes gens rencontrés dans la famille sartrienne sont passés au PCF et à l’action militante (les Desanti, Cuzin, Picard), lui demeure sur son quant-à-soi. Au premier semestre 1943, il entend s’engager, un peu sur un mode sartrien. Il entame en effet la rédaction d’un texte sur un « penseur allemand » – s’agit-il de Marx ? de Hegel ?-, texte qu’il estime pouvoir être utile à la Résistance… Cette façon de faire, très intellectualisée, plutôt décalée par rapport aux besoins du moment, rappelle que Sartre, à peu près au même moment, s’est lancé dans la rédaction d’une Constitution pour l’après-guerre.
En septembre, à Grenoble, Kanapa va transmettre ce texte à Simone Devouassoux, professeur de philosophie (Annie Kriegel est une de ses élèves). Il la sait militante active. En même temps où il fait « don » de ce texte, il demande de pouvoir nouer des contacts avec la résistance à St-Etienne.
Mais les choses en restent là, la maladie s’aggrave, Kanapa, atteint d’un pneumothorax, passe l’hiver 1943/1944 alité. Il quitte St-Etienne avec Claudine pour le soleil du sud-ouest. Répondant plus tard à la double question : « Où étiez-vous à la Libération ? Votre rôle dans l’insurrection ?», il répondra : « A Caussade, Tarn et Garonne. Je n’ai joué aucun rôle, j’étais au lit ».
III.
C’est d’ailleurs à Caussade que Kanapa adhère au PCF en aout 1944, puis, dans la foulée, au Front national (mouvement de résistance proche des communistes) et à l’association des amis de l’URSS. Il y a chez lui comme une volonté de rattraper le temps perdu. En février 1945, il rentre à Paris avec Claudine. La banque créée par son père s’est transformée en banque Jourda, l’oncle Maurice lui est devenu une personnalité éminente du consistoire. De santé fragile, Kanapa continue de fréquenter volontiers le sanatorium.
C’est alors un jeune homme partagé, affichant son dévouement militant tout en menant une vie de dandy germanopratin.
Il écrit ses premiers articles, notamment dans la revue La Pensée, des interventions argumentées et polémiques, érudites et incisives, savantes et sulfureuses, ce qu’on pourrait déjà appeler le style Kanapa.
Il retrouve Sartre (lequel finance en partie ses frais de maladie) qui connaît alors une phénoménale popularité. Les rapports entre Sartre et le PCF sont tendus. Les philosophes communistes se défient du projet humaniste sartrien, interprété comme une manière d’idéalisme auquel ils opposent un matérialisme désincarné. La philosophie de la liberté radicale leur semble faire fi des « structures », le rôle de l’individu chez Sartre apparaît contraire à leur conception de l’Histoire. Roger Garaudy, Henri Lefebvre attaquent Sartre sans ménagement. Pourtant des passerelles nombreuses existent entre ces deux courants.
Jean Kanapa se sent bien sûr très concerné et il participe vite au débat. Contre Sartre. D’abord dans un article dans la revue créée par Sartre, Les Temps Modernes, puis dans son premier roman, « Comme si la lutte entière », qui sort en 1946 aux éditions Nagel.
Le livre, où se croisent plusieurs récits, raconte notamment l’histoire de Jacques Rebuffet, jeune intellectuel tenté par la Résistance et le communisme, qui va rompre, difficilement, avec son maître Labzac, philosophe bavard qui n’en finit plus de théoriser sur la Révolution dans les cafés parisiens et refuse en fait de s’engager.
La construction littéraire assez inédite pour l’époque, le style cinématographique, le vocabulaire cru, l’absence de pathos sont assez largement inspirés des techniques des romanciers américains, Dos Passos par exemple, qu’affectionne Kanapa. Ce roman de rupture avec l’existentialisme, d’adhésion au communisme, séduit nombre de jeunes intellectuels alors (Pierre Daix, Edgar Morin, Jean Marcenac) ; il est pourtant l’objet d’un tir de barrage de dirigeants du PCF, de Jeannette Thorez-Vermeersch singulièrement qui lui reproche son immoralisme, sa sensualité, son américanisation aussi.
En fait l’ouvrage sort au moment même où un débat s’esquisse chez les communistes sur l’esthétique, une dispute s’amorce entre partisans et adversaires du « réalisme », pour dire vite.
Le livre de Kanapa est un peu à mi-chemin, ni franchement réaliste (optimiste), ni bien sûr tout à fait noir.
Mais Mme Thorez ne l’aime pas. Kanapa a cependant un défenseur de poids en la personne d’Aragon, qui n’est jamais complètement là où on l’attend. Le poète aurait menacé de se tuer si on excluait Kanapa. Le PCF boycotte vaguement l’ouvrage mais Kanapa n’est même pas réprimandé.
IV.
En dépit de quelques contrariétés, l’attitude de Jeannette Thorez par exemple, Kanapa réussit en quelques mois son entrée dans le monde parisien de l’intelligentsia communiste. Par l’intermédiaire de son épouse, conseillère juridique, il a des échos des sphères syndicales et gouvernementales. Même brouillé avec eux, il connaît bien les réseaux existentialistes. Il fréquente le milieu des écrivains, se familiarise avec l’univers de l’édition. Il s’occupe notamment de la publication des « Principes élémentaires de philosophie » de Politzer qui sera longtemps le B.A.BA philosophique de générations de communistes. Il présente dans la revue Europe un bilan documenté de l’édition marxiste en France à la Libération. Il collabore à la revue La Pensée et rédige des critiques sur ses deux sujets de prédilection, la philosophie et la littérature américaine. Il écrit également dans Poésie (de Seghers), les Lettres françaises (d’Aragon) ou Action (de Maurice Kriegel-Valrimont), hebdomadaire issu de la Résistance. On le croise encore dans le groupe « Mortier », animé par Jean Duvignaud et le poète Jacques Gaucheron.
L’engagement communiste de Kanapa n’est pas exclusivement de nature politique, il est aussi d’ordre culturel, éthique, esthétique. Il partage en cela l’opinion d’un certain nombre de jeunes intellectuels communistes qui, sur les marges du parti, pensent que les espoirs nés à la Libération ne sont pas tenus, qu’il ne suffit pas de bousculer l’ordre politique ni même la société, c’est l’homme qu’il faut changer. Comme l’écrit Duvignaud, « nous posons l’absolu dans notre vie, et nous voulons qu’elle soit révolutionnaire, cette chienne de vie. A quoi bon changer la société si l’homme ne change pas ».
Fort de toute cette expérience, s’estimant suffisamment au fait des enjeux tant politiques qu’idéologiques, Kanapa prend, en décembre 1946, l’initiative de proposer à la direction du PCF la création d’une revue de philosophie marxiste dont il assurerait la coresponsabilité. La pratique est peu coutumière dans l’organisation communiste mais elle témoigne d’un certain sens de la novation de la part de ce jeune intellectuel : il a à peine 25 ans. Dans une note, cosignée avec l’historien de la philosophie Emile Bottigelli, Kanapa constate que dans le paysage éditorial occupé par nombre de publications, « il manque une revue capable de faire vivre un marxisme vivant, dans une atmosphère de polémique, donc attirante, où les communistes seraient la puissance invitante ». A noter encore le ton de ce document : « Pour atteindre son but, rassembler les intellectuels marxistes et marxisants, cette revue ne doit pas être dogmatique. Il faut montrer que le marxisme est d’une richesse qui exclut tout étroitesse et qu’il est le domaine de l’expression libre de la pensée. Il faut montrer que le désaccord de deux marxistes sur un texte de Hegel ne constitue pas un crime mais au contraire le germe du progrès de l’interprétation même et de la culture. On permettra, dans tel ou tel domaine, de lancer des « ballons d’essai » quitte à les rattraper ensuite ; c’est seulement de cette façon qu’on suscitera un mouvement de travail auprès des jeunes marxistes ».
La note détaille les rubriques de cette future revue, propose la composition du comité de rédaction, chiffre le tirage, hésite sur le titre : Prométhée ? Devenir ?
Le texte est examiné par Jacques Duclos, fin décembre. Si la direction (en fait le secteur des éditions) ne donne pas de suite immédiate à cette proposition, elle envisage cependant d’utiliser Jean Kanapa à la rédaction des « Cahiers du communisme », mensuel doctrinal pour les cadres du parti.
Comme accompagnant cette sorte d’offre d’emploi, Kanapa doit alors remplir une « bio », un questionnaire autobiographique. Il s’agit d’une formalité obligée pour tout communiste qui postule, ou est sollicité, pour une fonction dans l’organisation, centrale ou périphérique, du PCF, l’appareil comme on dit, a fortiori pour un cadre appelé à un poste de responsabilité.
Kanapa est en congé-maladie depuis l’été 1943, depuis plus de trois ans, et manifestement il n’est pas disposé à reprendre le professorat. A plusieurs reprises dans son existence, il aura à choisir entre la politique et l’enseignement ; à chaque fois, il exclura l’idée de reprendre le chemin du lycée (et désapprouvera ceux de ses amis qui feront ce choix). Il est trop attiré par la chose politique. S’il a peu de goût pour les mandats électifs, il conçoit son travail comme un sacerdoce idéologique. Pour lui, la politique, c’est d’abord le discours, le mot, le langage, le pouvoir de la parole.
Financièrement, où en est-il ? Il bénéficie de ses indemnités, de quelques droits d’auteur et droits de traduction. Ce jeune agrégé vit sur un pied modeste. Un collègue, écrivain catholique, dira même qu’il était pauvre. Il en sera ainsi à peu près toute sa vie. Kanapa, fils de banquier, élevé dans les « beaux quartiers », vivra une sorte d’ascèse, comme indifférent aux choses de l’argent.
Il remplit donc en janvier 1947 sa « bio », un questionnaire de huit pages auquel il faut ajouter deux pages volantes car la place manquait parfois pour certaines réponses un peu longues.
Le document s’ouvre sur les questions rituelles ( état-civil, famille, profession, santé –« mauvaise en général ») puis se fait plus politique. On lui demande son opinion sur Munich et sur le traité germano-sovietique.
« Munich et le pacte germano-soviétique sont les deux aspects d’un même fait : l’hostilité définitive des trusts, et des hommes qu’ils avaient au gouvernement, contre l’URSS. Munich, c’est le recul devant Hitler pour lui laisser les mains libres à l’Est, le refus de faire coopérer l’Union Soviétique au règlement des affaires internationales. Le pacte est la suite logique de l’attitude des hommes comme Bonnet qui refusent d’envisager une alliance véritable avec l’URSS et qui sabotent les conversations militaires franco-anglo-soviétiques. Ces hommes refusant à l’URSS les moyens de se défendre – notamment par l’entrée en Pologne, aux mains de gouvernants fascistes, des troupes de l’Armér rouge, en cas de guerre avec Hitler, l’URSS se devait et devait à l’avenir de se donner du temps pour se préparer à défendre son pays – et les autres- contre l’agression fasciste menaçante. C’est la seule signification de ce pacte de non-agression grâce auquel finalement l’URSS a pu être à la tête de la lutte contre Hitler ».
Au dos de la bio, un responsable porte cette annotation : « Semble avoir fait des études assez poussé (sic) sur le marxisme. Bonne compréhension politique.(…) Ce camarade semble être assez durement touché par la maladie. Tuberculeux. Deux pneumothorax. Ne participe pas à l’activité de sa cellule pour cette raison. Fait une bonne impression ».
La candidature de Kanapa est entre les mains de Marty, responsable des cadres. Ce secteur formule le constat suivant : « Les appréciations de la section des cadres : père (décédé) ancien directeur de banque, était « de gauche ». Femme conseil juridique à la Fédération des métaux, PC. Beau-père Retail Léon, ennemi, aucune relation avec ce dernier. Origine du nom polonaise, grand-père né à Kiew (origine juive). Le camarade fait une bonne impression mais il est difficilement utilisable en raison de sa santé (tuberculose pulmonaire, double pneumothorax, pleurésie liquide chronique, état de santé général mauvais. Ne pas utiliser aux Cahiers le camarade Kanapa. »
V.
Comment Kanapa prend ce refus ? En est-il seulement informé ? Impossible à dire. Il semble bien, en cette année 1947, se radicaliser. Il explicite en effet sa démarche politique et esthétique dans un court et vigoureux essai, « Les mots ou le métier d’écrivain », paru dans la revue Poésie1947 de Seghers. Ce manifeste d’un « écrivain révolutionnaire » va faire du bruit dans la famille communiste, susciter d’interminables disputes. Les uns l’acclament, d’autres s’en offusquent. Sa parution coïncide avec le lancement d’un long et dramatique débat au sein de l’intelligentsia communiste qui se conclura par la jdanovisation de cette dernière.
L’article paraît alors que le climat politique s’est alourdi. Ramadier vient de révoquer les ministres communistes. Les USA, avec la « doctrine Truman », signe l’entrée en guerre froide. Au congrès de Strasbourg du PCF, Laurent Casanova, responsable du secteur des Intellectuels, fixe la ligne en matière culturelle : une dogmatisation du champ artistique, une manière de soumission de l’art, de la création (et de la réflexion théorique) aux impératifs politiques de l’heure.
C’est donc dans ce même été 1947 que Kanapa signe son article-programme. Le texte se présente en deux parties, la « rhétorique » et le « réalisme ». Dans un premier temps, Kanapa polémique avec une pléiade d’hommes de lettres : Leiris, Paulhan, Blanchot, Brice Parain, Sartre, les gens de la NRF, les lettristes, Queneau, Caillois, Delteil, Saroyan, Etiemble. Ils sont accusés de vouloir casser les mots, de privilégier la forme au détriment du sens. L’auteur estime qu’il n’y a pas de distinction à faire entre ces créateurs et de simples politiciens, il faut traiter de la même manière Sartre et Truman. Puis Kanapa donne sa définition du réalisme. Ce qui importe, c’est de rendre compte de la lutte des masses et non pas se complaire dans le scandale privé. Pour un « écrivain prolétarien », dénoncer ne suffit pas, il faut susciter l’enthousiasme. Il reconnaît qu’il y a bien un réalisme bourgeois et un réalisme socialiste. Le public de Sartre est bourgeois, or Kanapa entend travailler pour les « masses ». Et il proclame cette sentence qui scandalisera nombre de ses camarades : « Ce n’est pas par nos écrits que nous changerons la face du monde mais c’est au contraire à condition de la transformer d’abord par notre activité pratique en liaison avec les masses que l’activité littéraire aura son véritable sens ».
Le ton de Kanapa n’a jamais été aussi violent. L’article secoue, des lecteurs apprécient, d’autres sont révulsés. Porte-drapeau pour les uns, il devient vite pour beaucoup un symbole détestable. Kanapa aime l’affrontement, il le recherche. Il donne des coups, il en reçoit, il en souffre. Il n’y a rien d’impulsif chez lui : il retravaille sans fin ses argumentaires avec une minutie maniaque. C’est après mûres réflexions qu’il profère parfois des énormités.
Le pamphlet « Les mots » intéresse la direction du parti. Kanapa a agi en franc-tireur mais son texte « tombe bien ». Trop d’intellectuels aux yeux de Casanova cèdent aux délices de l’académisme mais Kanapa, certes avec un côté « chien fou », représente une nouvelle catégorie d’intellectuels apparemment sans passé, sans histoire, sans complexe, disponibles pour incarner la ligne nouvelle. Repéré, récupéré, Kanapa entame une nouvelle étape de son itinéraire.
Sollicitée par Pierre Daix, il entame une collaboration de plus en plus suivie au journal Les Lettres françaises. Il vilipende Mauriac, crucifie Gide, dénonce la pornographie qui inonderait les romans, il sépare la bonne littérature, de lutte, et la mauvaise, de crise. Janvier 1948 : Kanapa est « affecté à la section idéologique », c’est à dire qu’il entre dans la petite équipe de collaborateurs de Laurent Casanova. Kanapa est à son affaire, il a trouvé sa place, et son maître. Entre lui et Casanova se tissent des liens très forts. Le jeune romancier inquiet est subjugué par la force tranquille de ce politicien madré, de seize ans son aîné, que ses collaborateurs surnomment « le Cardinal ». Il adhère totalement aux projets de celui-ci, à sa conception d’un réalisme à la française. De son côté Casanova l’apprécie, le teste, l’encourage et le protège en toutes circonstances.
La première opération dont Kanapa est chargé est de porter le fer contre les sartriens. Il rédige un vigoureux essai intitulé « L’existentialisme n’est pas un humanisme ». Il y nie toute possibilité de rapprochement entre marxisme et existentialisme, multiplie les formules assassines. Dans le même temps, il publie son second roman, « Le procès du juge », une sorte de roman policier anti-existentialiste, étrange récit écrit durant les années de guerre où s’affrontent deux conceptions de la liberté. La morale est probablement dans l’exergue : « Par où l’on voit qu’il n’est jugement dernier que du peuple et pêché mortel que de solitaire. »
VI.
Kanapa a changé. L’engagement politique l’occupe tout entier. Un peu comme s’il se sentait le parti incarné, comme s’il ployait sous une immense responsabilité, ce jeune homme de 26 ans affiche une gravité intransigeante qui peu à peu l’éloigne de ses anciens amis. Il s’applique, il en rajoute. Intellectuel fasciné par l’ouvrier, par le dirigeant communiste d’origine ouvrière – il le demeurera en partie sa vie durant – il se force à jouer du mieux qu’il peut son rôle de militant prolétarien. Libertin intimidé, il prend des poses d’imprécateur. Il tient ces différents discours et ces discours le tiennent.
Tout se passe comme si Kanapa non seulement s’acharne à faire oublier son passé de fils de riche mais aussi son origine juive. Appréhende-t-il quelque chose ? S’est-il heurté dans le parti à des formes de défiance ? L’écrivain Néraud de Boisdeffre qui fut l’ami de ces années-là le pense mais on dispose de peu d’indices sur ce sujet. A plusieurs reprises, on verra Kanapa adopter sur cette question de la judéité des positions opposées, toujours outrancières. Il applaudira en 1953 au procès des blouses blanches au relent si évidemment antisémite ; puis à Prague, en plein dégel khrouchtchévien, il se mettra en tête de donner à ses filles des prénoms de consonance juive, ce que son épouse d’alors, soviétique, refusera.
Kanapa se brouille avec ses proches, il se sépare de Claudine (et de son fils Jérôme). Dans sa nouvelle famille très militante, on apprécie la sagacité de ce néophyte, Maurice Thorez lui-même le louange pour son texte « Les mots » : « Quelle verve ! Quelle profondeur ! C’est un modèle de littérature marxiste et dès lors combattante. » Kanapa se sent formidablement encouragé à en rajouter, lui qui a déjà une si forte propension à en faire trop.
Les écrits de l’idéologue soviétique Jdanov sont peu à peu popularisés en France. Ce dernier prône la soumission de la création au politique, l’instrumentalisation de la culture, une problématique, on l’a vu, qui travaillait déjà l’intelligentsia. Kanapa va rendre compte dans le journal « Action » d’une intervention de Jdanov qui appelle la communauté philosophique soviétique à mieux « appliquer le principe fondamental du marxisme, sa position de parti ». Kanapa soutient, applaudit : « Il est à prévoir que ce document provoquera dans notre pays une discussion large et sans doute véhémente. Tant mieux. Elle nous donnera l’occasion de mettre les points sur les i ». Et cette occasion lui en est vite donnée. Printemps 1948 : Laurent Casanova poursuit sa remise en ordre de l’intelligentsia communiste. Il s’agit d’obtenir des intellectuels du PCF un accord sur le durcissement de la bataille d’idées, sur le choix de l’esthétique réaliste en art, sur une manière de soumission du champ culturel aux impératifs politiques, sur un art de parti en quelque sorte. Or cette « jdanovisation » des esprits se heurte à des hésitations, des réticences, des refus. Est créé un « Cercle des critiques » pour permettre aux créateurs communistes de se retrouver, débattre, sans tabou. C’est du moins ce qui est annoncé. Aux premières réunions, l’assistance est imposante. Des dizaines d’auteurs sont présents, les gens de la rue St Benoît (Marguerite Duras, Robert Antelme, Dyonis Mascolo) et puis Guillevic, Eluard, Aragon, Claude Roy, etc. Certains plaident pour l’autonomie de la création, revendiquant les positions de l’écrivain italien Elio Vittorini. A leurs yeux, « Kanapa était devenu le symbole même du mal que nous dénoncions. Mais nous considérions plus le kanapisme comme une excroissance tératologique au sein de l’intelligentsia que comme l’image exacte du zèle stalinien » (Edgar Morin). Une réunion du Cercle est consacrée à la critique du texte « Les mots » de Kanapa. Robert Antelme mène la charge, la majorité de l’assistance le soutient. Seul ou presque Aragon épaule Kanapa. Les contestataires pensent avoir emporté le morceau. Mais Casanova reprendra vite l’initiative et parviendra à isoler les opposants.
De fait, Kanapa se voit promu. Il accompagne peu après Casanova au Congrès mondial des intellectuels pour la paix, qui se tient en Pologne. 45 pays sont représentés, la délégation française est fameuse : Pablo Picasso, Fernand Léger, Paul Eluard, Aimé Césaire, Pierre Seghers, Vercors, Roger Vaillant, Irène Joliot-Curie, Marcel Prenant, Yves Farges… Les Soviétiques sont venus sur une ligne dure : au second jour du forum, le chef de leur délégation, Fadéev, un proche de Jdanov, bouscule le congrès, vante le réalisme socialiste, s’en prend nommément à Sartre, qualifié de « hyène dactylographe » et impose une ambiance très guerre froide.
Pour Kanapa, cette expérience est importante. Il côtoie les plus grands noms de l’intelligentsia française et internationale, s’initie pour ce premier voyage à l’Est aux arcanes du mouvement communiste international, aux mœurs soviétiques dont il deviendra un fin connaisseur. Il a fait le bon choix, doit-il se dire, et pris la bonne orientation, celle de durcir.
A Paris, les débats entre intellectuels, ouverts avec le « Cercle des critiques » courent tout au long de l’année 1948. L’enjeu est de taille : il s’agit d’obtenir de ces militants pour l’essentiel venus au communisme dans la foulée des combats de la Libération, sur une base humaniste, un ralliement à une sorte de diktat ouvriériste. Ce n’est pas tant leur spécificité dans la vie sociale, leurs compétences dans le monde des idées, leur démarche critique qui intéresserait le PCF que leur savoir-faire à mettre au service d’une autre classe. Ils doivent en quelque sorte faire abstraction de leur singularité et de leurs intérêts et « s’incorporer au prolétariat révolutionnaire » selon la formule en vigueur. Comme l’explique Edgar Morin, « l’intelligentsia, après un bref sursaut de fronde, fut frappée d’immobilisation tétanique. Avant la métamorphose. Ou plutôt l’achèvement d’une mue qui, commencée avec la vulgate, devait rejeter la vulgate comme une chrysalide pour déployer les ailes de la magie stalinienne ».
Pour nombre de participants critiques du printemps 1948, c’est le temps du doute, et bientôt de la rupture. Dans cette affaire, Kanapa concentre l’attention de tous. Voici ce jeune homme, à peu près inconnu de la masse du parti il y a encore un an, qui se retrouve, à la suite de polémiques retentissantes et de quelques formules bien senties, au centre d’un débat majeur pour les intellectuels ; il est tout à la fois voué aux gémonies par Saint-Germain-des-prés mais donné en exemple par Thorez et Casanova. Il est devenu l’archétype de l’intellectuel qui a rejoint « entièrement les positions idéologiques et politiques de la classe ouvrière ». Ce scenario lui convient. Il est « là où les choses se font » comme le rêvait le héros de son premier roman. Il expérimente avec bonheur l’efficacité de sa plume : non seulement il peut laisser libre cours à sa naturelle véhémence mais il mesure avec délectation combien sa violence fait mouche, plaît ou dérange.
Apôtre de l’esthétique réaliste, d’une manière de soumission de l’intellectuel à la cause ouvrière, Kanapa est en l’occurrence plus qu’un publiciste enthousiaste. Il est à l’image de ces jeunes intellectuels qui, tout en étant à l’aise dans le maniement des concepts, éprouvent de la méfiance à l’égard de ces idées qui ont fait faillite avec la guerre. Ils réclament du factuel, du réel ; il y a chez eux comme une volonté tenace de tout ramener au concret, c’est devenu une manie, un réflexe polémique. C’est moins le fait d’esprits bornés que l’agacement d’une génération convaincue que la rhétorique de leurs aînés fut un fiasco. Dès cette époque, Kanapa est un intellectuel qui méprise les intellectuels. Elitiste et populiste à la fois, il peut développer des argumentaires élémentaires dans la presse communiste (son nom apparaît dans « L’Humanité ») et signer dans « La Pensée » des chroniques philosophiques où il dispute les théories d’Alexandre Kojève sur « la section A du chapitre IV de la Phénomènologie de l’esprit » de Hegel…
VII.
L’idée d’éditer une nouvelle revue, à la fois théorique et visant un assez large public d’intellectuels communistes, les jeunes singulièrement, est dans l’air depuis l’arrivée de Casanova à la direction du PCF. Il y a besoin d’un journal qui intervienne dans la bataille d’idées avec rapidité, vivacité. Ce sera le mensuel La Nouvelle Critique. Kanapa est désigné pour piloter l’initiative. Il met en place son comité de réaction, avec notamment Pierre Daix, Annie Besse, Jean Toussaint-Desanti, Victor Leduc, Jean Fréville, Henri Lefèbvre. Jean Kanapa assume la fonction de rédacteur en chef. A 27 ans, il est le plus jeune et politiquement le moins expérimenté, moins gradé également que ses collègues universitaires. De l’Est il ne connaît pas grand chose. Il ne peut prétendre au titre de résistant à la différence de tous les autres membres de la rédaction. Mais précisément, il a le profil qu’on attend d’un cadre communiste en ce début de guerre froide. On le sent plus attentif aux enjeux de classe qu’à la référence nationale. Il est paradoxalement servi par son histoire de sartrien repenti et sa connaissance de l’Amérique. Sa virulence correspond au ton de l’époque. Il est « l’estafette idéologique de Laurent Casanova ».
Le premier numéro sort le 15 décembre 1948. Cette « revue du marxisme militant », qui compte 128 pages, dispose d’un local boulevard Blanqui, dans le 13è arrondissement. Au sommaire du premier numéro, on trouve des articles polémiques ou doctrinaires, des chroniques et un supplément, un dossier plus exactement (un témoignage sur le maccarthysme dans le cinéma américain), des papiers d’actualité. Une certaine place est accordée à l’actualité soviétique, l’heure étant à la valorisation du modèle. Kanapa intervient à plusieurs reprises dans ce numéro, sous son nom, ou sous le pseudo de Jo, ou dans le courrier des lecteurs et surtout il est l’auteur d’une longue présentation où il mentionne les objectifs de la nouvelle publication : « Mais regardez les (les idéologues de la réaction, NDA) ! Ils suent le mensonge et la peur que les choses soient dites.(…) Notre programme est donc clairement défini. La Nouvelle Critique démasquera vigoureusement tous les mensonges, toutes les falsifications, toutes les manœuvres idéologiques des fossoyeurs de la culture, de l’indépendance nationale et du progrès. Elle sera impitoyablement et profondément critique. Elle profitera de sa perspective critique pour tenter d’enrichir sa doctrine créatrice vivante, le marxisme-léninisme, pour la développer sur la base des problèmes nouveaux qui sont à l’ordre du jour de la vie des peuples, pour permettre aux marxistes de notre pays « d’essayer leurs forces », comme le demandaient Jdanov et le Parti communiste bolchevik aux philosophes, sur de nouvelles questions, les questions contemporaines, pour résoudre les problèmes que la pratique pose quotidiennement ».
On retrouve dans ce texte-manifeste l’argumentaire casanovien qui, depuis l’été 1947, traverse les débats de l’intelligentsia ; on y privilégie la pratique, l’action, la lutte « préalablement à tout débat de caractère philosophique ». Victor Leduc parlera plus tard « d’une adaptation du marxisme qu’il faut bien qualifier de populiste ». Cette manière de pragmatisme, qui accompagne un gel de la réflexion théorique, vaut également en matière d’esthétique : l’art, réaliste, doit partir de « la capacité d’émotion des masses ». La référence à l’exemplarité soviétique est fortement présente. Marx ne se comprend qu’avec Lénine et Staline. Kanapa écrit désormais que « le véritable marxiste ne se juge marxiste qu’à partir du moment où il lui semble pouvoir mériter l’épithète enthousiasmante de stalinien ».
La Nouvelle Critique va être un organe de combat, de guerre froide. Certes en cette fin des années quarante, la véhémence est un penchant largement partagé. Communisme et anticommunisme se livrent à un phénoménal bras de fer. Les excommunications valsent, le Kominform agonise Tito, le Vatican criminalise les rouges, Washington et Moscou rivalisent en diatribes guerrières. Les rédacteurs de la Nouvelle Critique n’ont aucun état d’âme face au durcissement à l’Est, à la répression stalinienne. Ils sont convaincus de participer à une sorte de lutte finale où tous les coups sont permis. Kanapa vit dans une sorte d’euphorie, il a une formidable envie d’en découdre, il fonce, il bouscule, il en fait beaucoup, et le reste de la rédaction avec lui. Le journal est résolument philosoviétique. On parle de camps en URSS ? ce sont des camps de travail, précise Kanapa. La répression à l’Est ? pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Défendre la paix ? c’est défendre l’URSS. La revue participe bien évidemment au culte de la personnalité de Staline fin 1949 et propose pour le 70è anniversaire du leader un numéro spécial dont Kanapa s’empresse d’adresser un exemplaire à Maurice Thorez.
Le journal ne fait que participer au combat général du PCF. Ce qui en revanche le singularise, c’est son apport à « l’élaboration dogmatique ». Un bel exemple en est la campagne autour de « science bourgeoise » et « science prolétarienne ». On part de l’idée que l’affrontement de classes traverse toute chose, toutes les instances sociales, que deux camps partagent le monde comme ils partagent la littérature, la philosophie, la musique, la science. Le journal semble emporté dans une spirale sectaire que certains lui reprochent ; c’est le cas par exemple de Roger Garaudy qui, à l’occasion du premier anniversaire du journal, note que l’énergie de la revue « tourne parfois à l’ivresse dogmatique ».
Dans cette furie ambiante, Kanapa est à son affaire. C’est l’homme idoine. S’il s’inscrit dans un courant général, il y joue en même temps un rôle personnel important. Au journal, il corrige, conseille, modifie, rectifie.
Des années plus tard, très exactement en décembre 1968, lors d’un séminaire de la rédaction de La Nouvelle Critique, il reconnaitra ainsi son interventionnisme : « J’ai été rédacteur en chef de La Nouvelle Critique pendant dix ans, les dix premières années. Et pendant pas dix ans mais au moins cinq ou six, j’ai réécrit tous les articles que les camarades donnaient à la revue. Non pas pour des raisons de style mais pour des raisons de fond, pour des raisons que je croyais justes. Je corrigeais ce qu’ils écrivaient, d’une part ; d’autre part, sans leur demander leur avis. Troisièmement en essayant même le plus souvent de les mettre devant le fait accompli, pour être sûr qu’ils ne protesteraient pas. Quatrièmement, et ceci fait aussi partie de cette période, ils ne protestaient généralement pas. Il ne leur venait pas à l’idée de protester. (…) Eh bien pour moi, le stalinisme, c’est ça, c’est la substitution du commandement à la conviction, c’est le remplacement de l’adhésion des masses par le commandement des masses ».
Si en 1949, Kanapa peut se permettre une telle attitude, c’est aussi parce qu’il se sait couvert, il travaille en étroite collaboration avec Casanova, il est, sous l’aile de Thorez, l’homme est en pleine ascension.
Un mot sur l’« affaire Duras » qui débute cette même année. Un soir de mai, Marguerite Duras, Dionys Mascolo, Robert Antelme et Jorge Semprun, qui sortent de la réunion de cellule du quartier, sont attablés au café Bonaparte à Saint-Germain-des-Prés. Sur le ton de la plaisanterie, ils se moquent de Kanapa, de Casanova qualifié par l’un d’eux de « mac ». Cette discussion servira bientôt de motif à un long procès stalinien en bord de Seine et par l’exclusion notamment de Duras. Si Kanapa n’est pas directement impliqué dans ce vaudeville, l’anecdote dit assez la force du sectarisme dominant de cette période.
VIII.
Pour Kanapa s’ouvre une période d’activités débordantes. Il travaille beaucoup. D’abord à La Nouvelle Critique, qui demeure son camp de base, où il réécrit presque tout le journal, on l’a vu, en assure les éditoriaux, supervise la pblication des brochures. Dans le cadre de la revue, il va se lancer dans un cycle de conférences aux quatre coins du pays. Dans le même temps il rédige des essais, signe des préfaces, prépare de futurs romans, collabore à d’autres médias communistes, participe à la défense du cinéma français. Il devient, pendant plus d’un semestre, de mai 1950 à janvier 1951, le critique littéraire de L’Humanité.
Suite à la rencontre de Wroclaw s’est structuré « Mouvement des intellectuels français pour la défense de la paix » qui tient sa première conférence nationale à Paris en avril 1949. Kanapa est chargé d’en coordonner provisoirement le Bureau.
Il court les manifestations, fait des sauts à l’étranger, évoque cette agitation dans une lettre à sa sœur en s’excusant du peu de temps consacré aux siens : « C’est la drôle de vie, cul entre deux chaises, perché sur la branche, bohème malgré moi, la drôle de vie que je mène qui en est responsable, rien d’autre. Ce n’est pas la sécheresse de cœur (du cœur, j’en ai à revendre), ni même de l’indifférence. Non simplement l’allure de cavalcade, souvent incohérente, de mon existence. Ca se tassera, aucun doute. »
Kanapa est en guerre, il aime ça. Il poursuit la polémique sur les deux sciences, la bourgeoise et la prolétarienne, pourfend les adversaires du réalisme en art : « S’il leur plaît d’être tarés », multiplie les pamphlets vigoureux. Sa première cible est Arthur Koestler dans « Le traître et le prolétaire ou l’entreprise Koestler and col td » (Editions sociales) : il s’attache à casser l’image d’aventurier moderne de Koestler, cherche à discréditer l’homme, use de formules cinglantes : « Les héros de la bourgeoisie impérialiste aujourd’hui s’appellent Rajk et Kostov et les espions des ambassades impérialistes à Prague ou à Budapest ou à Varsovie et les agents secrets parachutés en Albanie, toute l’engeance des traîtres dont Tito est le maréchal… »
Il en fait trop et se fait rappeler à l’ordre, par Léo Figuères par exemple, responsable des Cahiers du communisme : « Il convient d’écarter les violences de langage inutiles, les tournures par trop sectaires, les jugements hâtifs et définitifs »
Il est batailleur, cassant, arrogant. C’est du Kanapa de ces années-là que parlera JP Sartre dans sa préface (1960) à « Aden-Arabie » de Paul Nizan : « Aveuglés par les deuils et la gloire, les intellectuels du parti se prenaient pour un ordre de chevalerie, ils se nommaient entre eux les héros permanents de notre temps et c’est vers cette époque je crois qu’un de mes anciens élèves me dit avec une suave ironie : nous autres, intellectuels communistes, nous souffrons, voyez-vous, d’un complexe de supériorité ! »
Dans l’immédiat après guerre, l’héritage moral de la famille communiste, comme beaucoup de ses valeurs, a été bousculé. La libération des mœurs a accompagné en partie celle du pays mais les vieux reflexes reprennent le dessus et, dans le sillage de la guerre froide, la normalisation est en marche. On fustige volontiers la décadence, la nausée sartrienne, l’absurde de Camus. On lui oppose une culture « positive », volontariste, saine. L’alignement kominformien de l’automne 1947 précipite les choses, encourage une forte vague anti-américaine. Ce n’est pas sans réticences que certains intellectuels, singulièrement les derniers venus au communisme, vivent ce retour de l’ordre moral. Dans cette bataille, Thorez met tout son poids dans la balance et le moralisme ambiant imprègne les colonnes de La Nouvelle Critique. Pourtant Kanapa n’est pas un père la pudeur. Dans son premier roman, le héros résumait ainsi sa philosophie de l’existence : « Baiser ou lutter ». Mais comme Aragon, c’est un être double. Homme de plaisir, de désir, il est aussi homme de valeur, de devoir. Et comme Aragon, il compose. Dans la longue préface d’un recueil d’articles de Gorki intitulé « Les petits bourgeois » (1949), il lance un appel à l’esprit de sérieux, à la rigueur morale et Thorez apprécie : « C’est très très bien ! »
On retrouve ici en partie le débat sur le réalisme en art. Dans le même temps, Kanapa met les siens en garde contre l’étroitesse, quand ils boudent par exemple un (bon) roman parce que l’auteur est de droite : « Le sectarisme n’est pas seulement un vice de jugement ; il est aussi un défaut du cœur. L’esprit de parti ne signifie pas l’intransigeance exaspérée pour tout ce qui n’est pas communiste ».
L’absence de Thorez, malade, à Moscou, d’octobre 1950 au printemps 1953 correspond, sans pour autant tout expliquer, à une période de repli et d’isolement du PCF. C’est une époque d’outrance verbale et de luttes dures, de grèves violentes et de répression implacable, de manifestations musclées (Ridgway) et de chasse aux communistes (arrestation d’André Stil, complot des pigeons, incarcération de Duclos).Kanapa se sent ballotté entre Casanova, progressivement écarté des lieux de décision, et le redoutable Lecoeur devenu envahissant. Son philosoviétisme se systématise. « Sans la fidélité à l’Union Soviétique, les prétendus communistes ne sont plus qu’un groupe d’aventuriers, coupés des masses d’abord, et puis bientôt une bande d’agents de l’impérialisme ».
Au fil des mois, il se laisse déporter vers les eaux de l’ultra-sectarisme. Au point de coller, avec la direction du parti, aux aventures du Kremlin, de flirter avec l’antisémitisme qui marque la fin du règne stalinien. Il reprend à son compte, dans l’éditorial de La Nouvelle Critique de février 1953, sans doute le plus virulent de tous ses textes, l’argumentaire de Moscou dans le soi-disant complot des blouses blanches, des médecins soviétiques qui auraient avoué le meurtre de Jdanov ! « (On ne me fera) jamais défendre, pour amour de la vérité, les criminels, qu’ils soient trumaniens, slanskistes ou médecins soviétiques parce que la vérité est précisément qu’ils sont des criminels et méritent à ce titre d’être châtiés ».
Fort heureusement, si l’on peut écrire, Staline décède le 5 mars 1953. La thèse du complot est abandonnée, les médecins libérés début avril.
IX.
La mort de Staline et le retour de Thorez portent un coup d’arrêt à cette dérive. Dans la revue, une tonalité nouvelle commence à se faire sentir, elle va s’amplifier au fil des mois. Dans un long article du numéro de mai 1953, « Avec les manouvriers de la culture française », Kanapa regrette les termes de sa précédente critique littéraire où il incendiait les ouvrages de Roy et Jourdain : c’était « injuste » et « inexact » d’amalgamer ces auteurs communistes avec Mauriac, reconnaît-il. Sur les deux sciences, il admet que « parlant comme nous l’avions fait un temps se science bourgeoise et de science prolétarienne, nous abusions des mots ». Il ajoute qu’en peinture existent différents courants, cite Picasso, Pignon tout en redisant encore que Fougeron demeure le numéro un du réalisme socialiste.
Francis Cohen, qui a bien connu notre personnage, observe que « dès le début de 1953, Kanapa est un des rares communistes à avoir l’intuition qu’il fallait réagir contre nos excès dogmatiques, pour parler schématiquement. Il participa alors à ce mouvement de recherche autocritique » notamment conduit par Aragon.
Cette nouvelle approche « autocritique » débute par un débat sur la peinture. En fait, derrière une discussion (sévère) sur certaines œuvres du peintre réaliste Fougeron, notamment un tableau intitulé « Civilisation occidentale », se profile une nouvelle orientation de la politique culturelle communiste. Aragon fixe la ligne, Kanapa soutient… et se coupe derechef de ses nouveaux amis, qu’il compare aux partisans du « proletkult », cette conception radicale de la culture combattue par Lénine en son temps et que Kanapa définit ainsi : « un idéal prolétarien qui élabore une culture en serre car lui même a placé en serre un prolétariat idéal ».
Plus généralement, sous ce débat « culturel », c’est une certaine orientation politique d’ensemble du parti, dogmatique ou gauchiste, qui est visée. « Certaines des erreurs que cristallisait la tendance proletkultiste, ne les retrouve-t-on pas à des degrés divers dans notre propre activité ? » écrit-il.
Au XIIIè congrès du PCF de juin 1954, la ligne change, et lui partage la nouvelle orientation donnée par Thorez, Casanova, Aragon. Il épouse même la nouvelle ligne (refus de l’ouvriérisme, culture nationale) avec entrain. Kanapa change, encore, il s’ouvre. Cependant, la fête va vite être gâchée pour lui car intervient en ce même printemps 1954 un épisode tragi-comique, son altercation, par medias interposés avec Jean-Paul Sartre qui va durablement installer son image dans l’intelligentsia.
Depuis le lancement de « La Nouvelle Critique », Kanapa, ancien disciple existentialiste, ne s’est jamais privé de polémiquer avec Sartre. A présent que le philosophe amorce un compagnonnage avec les communistes (« les anticommunistes sont des chiens »…), Kanapa multiplie les commentaires aimables pour son ancien professeur. Les deux hommes se réconcilient en 1952. Et pourtant une fracassante polémique intervient bientôt. On (il s’agit de François Billoux) charge Kanapa de critiquer dans « L’Humanité » un livre de Dionys Mascolo. Kanapa se laisse aller et utilise des formules assassines où il crucifie les positions « des philosophes de Saint-Germain-des Prés, de l’intellectuel-flic ». C’est Mascolo qui est visé mais Sartre se sent touché. Ce dernier rédige une réplique cinglante dans « Les Temps Modernes » où il demande à la direction du parti de désavouer Kanapa : « Il faut plus d’une hirondelle pour ramener le printemps, plus d’un Kanapa pour déshonorer le parti.(…) Le seul crétin, c’est Kanapa (…), il a l’habitude du désaveu et son insolence n’a d’égale que sa servilité. C’est le plus authentique fruit sec de tous les PC européens ». Il le qualifie de mouchard, de pédant, etc.
La violence du Maître n’a rien à envier à la véhémence de l’élève. On se dit que ces deux-là ont dû s’apprécier beaucoup pour se détester si fort. L’affaire fait du bruit, la direction communiste est gênée, contacte Sartre, promet une autocritique de Kanapa. Qui s’exécute. Ses expressions étaient « imprécises », corrige-t-il ; l’important aujourd’hui est « l’unité d’action politique »… Kanapa sort de cette histoire affublé d’un qualificatif qui le suivra sa vie durant, jusqu’à cette « Une » de Libération, près de trente ans plus tard, à l’annonce de son décès : « La mort d’un crétin ».
La relative ouverture de la revue – et du PCF- observée depuis l’été 1953 se confirme. « La Nouvelle Critique » bruisse de commentaires sur les questions d’actualité (instabilité politique, réarmement allemand, guerre d’Algérie) mais ce sont les nouveaux enjeux internationaux et avant tout les évolutions perceptibles à l‘Est qui apportent un souffle neuf. La revue est à l’évidence avertie (par Aragon ?) que des changements se trament dans le milieu des lettres à Moscou. Elle va consacrer durant des mois une place exceptionnelle à la préparation, à la tenue puis aux conséquences du IIè congrès des écrivains soviétiques (décembre 1954), un forum annonciateur du XXe congrès du PCUS deux ans plus tard.
La rencontre des écrivains est un forum mouvementé, où Cholokhov fustige Fadeïev, dénonce la nullité de trop de ses confrères, où Fédine considère Bounine, passé à l’ouest, comme toujours partie intégrante du patrimoine soviétique ; où Ehrenbourg et Simonov s’affrontent sur la notion de héros positif. La revue, qui rend compte de ces débats dans un numéro spécial, se trouve dans une situation paradoxale. Elle cherche à restreindre la nature des changements en cours à Moscou dans le même temps où elle les présente abondamment.
Kanapa, qui cite volontiers Elsa Triolet et se réfère constamment à Aragon (qui était présent à ce congrès) nie les oppositions de tendances, les conflits de personnes, se moque de la manie de la presse bourgeoise de rechercher les durs et les mous. Il tempère, calme le jeu, évite de parler de nouvelle orientation, préfère valoriser le « niveau déjà atteint » par l’URSS, estime que le congrès a surtout décidé d’ «avancer plus vite ». Il semble aussi considérer que ce congrès n’a pas accordé au développement de la théorie du réalisme socialiste tout l’intérêt qu’il mérite. Bref il a l’air de faire la leçon aux Soviétiques, de les prendre de gauche, défenseur de la pureté de l’esthétique réaliste contre des révisions hâtives. Il multiplie donc les précautions mais il ne boude pas pour autant les changements en cours.
Est-ce en rapport avec le dégel khrouchtchevien mais une certaine impatience se manifeste dans l’intelligentsia communiste. Henri Lefèbvre regrette la faiblesse du travail théorique du PCF, Pierre Hervé estime que le parti bouderait la coexistence pacifique, serait gêné par les évolutions en URSS, que les intellectuels seraient soumis à une pression ouvriériste. Kanapa, toujours vigilant, gronde. Dans un article cosigné avec Jean Suret-Canale (et approuvé par Thorez), il accuse Hervé de prôner en fait la liquidation du parti. « Très bien » note Maurice Thorez dans la marge de son exemplaire de la revue.
X.
C’est dans ce cadre qu’intervient le XXè congrès du PCUS. 1956 s’annonce plutôt encourageant. Les législatives du 2 janvier ont été bonnes pour le PCF, des perspectives unitaires s’ouvrent. On évoque volontiers le souvenir du Front Populaire qui célèbre son vingtième anniversaire. Kanapa veut croire que les interrogations de Lefèbvre ou de Hergé restent marginales. Les rapports avec Sartre se normalisent.
Au journal, la composition de la rédaction bouge. On attend de La Nouvelle Critique un travail plus collégial, histoire de contrebalancer les tendances autoritaires de Kanapa. La revue sort une nouvelle collection, « Les Essais », qui marque une certaine ouverture, un désir de décrispation, une volonté « de s’éloigner de tout dogmatisme ».
Reste l’évolution de la situation à Moscou. Sur le sujet, la revue est pour le moins prudente. Elle n’écrit rien sur la préparation du congrès des communistes soviétiques prévu pourtant en février (du 14 au 26). On subodore que ce congrès va hâter les changements mais la rédaction fait comme si de rien n’était et prépare un gros numéro (mars-avril)… sur la RDA !
Silence radio, la ligne est fixée par Thorez. Ce dernier assiste au congrès à la tête d’une importante délégation (Jacques Duclos, Georges Cogniot notamment). La session du congrès où Nikita Khrouchtchev présente son rapport sur les crimes et « le culte de la personnalité » de Staline est à huis clos. Mais la délégation française a aussitôt connaissance du texte dans sa version russe. Cogniot en improvise la traduction puis le document serait rendu aux Soviétiques. De retour à Paris, ces délégués gardent le silence sur cette allocution et continuent de faire applaudir le nom de Staline dans leurs comptes rendus.
(Il faudra attendre 1977, on le verra, pour que les survivants de la délégation, sur pression de Kanapa, admettent leur mensonge par omission !)
Thorez se méfie de Khrouchtchev, il craint que sa politique de déstalinisation ne discrédite l’idée communiste. Et Kanapa ? Il n’y a rien sur l’URSS dans sa revue jusqu’au printemps. Son silence est assourdissant, comparé au battage, quelques mois plus tôt, sur le congrès des écrivains. Ce mutisme cache mal le désarroi de la rédaction et de la direction.
Ce n’est qu’en juin que « La Nouvelle Critique », sous la signature du philosophe Jean-Toussaint Desanti, livre de « premières réflexions sur le XXè congrès ». Dans le même numéro, le rédacteur en chef glisse un argumentaire, pondéré, sur l’actualité soviétique, avec certains accents autocritiques sur la démarche de la revue. « On vient de loin. On aborde la classe des prolétaires avec tout ce que les couches sociales qui lui sont antagonistes ont semé dans nos têtes. »
Les réunions de rédaction s’animent, les divergences se précisent. Un livre cristallise les débats, le nouvel opus de Pierre Hervé (« Lettre à Sartre et à quelques autres par la même occasion »). Cet auteur, qui s’est fait exclure du PCF, dénonce « l’opportunisme de gauche » de la direction et s’en prend particulièrement à Kanapa. Un chapitre s’intitule même « Ce que j’écrivais en 1953 et ce qu’en pensait Jean Kanapa ». Il moque ses critiques communistes qualifiés de « Kanapa, sous-Kanapa, sur-Kanapa, Kanapa de tous grades ».
Comment l’homme Kanapa vit cette actualité ? Arthur Kriegel, l’époux d’Annie Kriegel, se souvient d’avoir croisé le rédacteur en chef ce jour de juin 1956 où « Le Monde » publie le rapport Khrouchtchev. Tous deux descendent l’avenue de l’Opéra, ils ont rendez-vous place du Palais Royal avec Valrimont. Kanapa pressent que Valrimont ne viendra pas car, assure-t-il, il ne voudra pas croiser un jour comme celui-là quelqu’un comme lui, avec la réputation qu’il promène. « Tu es comme les autres » rétorque Kriegel, estimant absurde de cataloguer ainsi les communistes : « Nous avons fait du terrorisme car nous jugions que c’était nécessaire mais on n’est pas venu au communisme pour ça ». Et Kanapa lui répond : « Parle pour toi ! »
Les rapports entre les deux hommes vont s’arrêter là mais Kriegel précisera un peu plus tard : « En fait, Kanapa m’avait prévenu peu auparavant. Quand on se fâchera, m’avait-il dit – et comme j’étais étonné, il répéta- quand on se fâchera, car tout le monde se fâche avec moi, sachez, Annie et toi, que je vous ai beaucoup aimés ».
En mai 1956 sort le troisième roman de Jean Kanapa, « Question personnelle », le plus volumineux de ses livres, le plus autobiographique aussi, écrit entre 1949 et 1955. Il se présente comme la suite de « Comme si la lutte entière » où l’on suivait Jacques qui s’émancipait de la tutelle sartrienne pour s’engager dans la résistance communiste. On y retrouve ce personnage qui a eu tant de mal à s’engager, qui n’est pas aussi entier qu’il aimerait le laisser paraître. Le doute le tarabuste. Dans les toutes dernières pages du livre, il exprime même comme une envie de laisser tomber, « prendre ses distances parce que c’est lassant la lutte, la bataille contre soi-même, les petites perfidies des autres, c’est lassant de se sentir responsable ».
Dans « Les lettres françaises », la critique de ce livre par André Wurmser en dit long sur l’image de Kanapa : « J’ai double plaisir à vanter ce roman. D’abord parce qu’il est excellent, et neuf, et ensuite à cause des animosités que Jean Kanapa suscite, violentes, injustes, flatteuses aussi. Kanapa est plus détesté, c’est vrai, que beaucoup d’autres. C’est qu’il se bat. Pour des idées, ce qui le rend suspect aux artistes (des idées ? a-t-on idée…) et le fait mépriser des romanciers (des idées ? pour quoi faire ? ). »
Thorez apprécie, mais modérément, le livre, il l’écrit à l’auteur où il se dit aussi « heureux du succès de « La Nouvelle Critique » malgré ses difficultés inévitables ».
Juillet 1956 : le PCF tient son 14è congrès au Havre. Kanapa y prononce une intervention remarquée. Aragon avait été chargé du rapport sur les intellectuels mais il s’en décharge sur Kanapa qui intervient pour la première fois devant une telle assemblée. Certaines de ses formules lui seront reprochées plus tard. Du XXè congrès, il déclare : « Quelles qu’aient été les épreuves et les difficultés, les défauts ici, les tâtonnements là, non, nous ne regretterons pas cette belle et dure école à laquelle a été notre esprit de parti ces années passées, notre esprit de combattant du mouvement ouvrier révolutionnaire ». Sur l’enjeu de la culture, il lance ce cri : « Le jdanovisme, ce n’est rien d’autre que l’esprit de parti dans les questions de la littérature, de l’art, de la culture. Cet esprit de parti, ah oui, nous le conserverons ».
L’intervention est remarquée, elle figure alors dans une brochure sur « Le parti et les intellectuels ». Tout le monde s’attend à voir Kanapa élu au Comité central ; il a rempli d’ailleurs une nouvelle « bio » quelques jours avant le congrès (où il rappelle entre autres qu’il a « une santé très moyenne »). Or il ne figure pas parmi les promus.
XI.
Les débats à la rédaction de « La Nouvelle Critique » se durcissent au fil des semaines. En fait, si le XXè congrès a choqué, ce sont surtout les événements de l’été en Pologne, puis la crise hongroise et l’intervention soviétique qui provoquent dans l’intelligentsia un séisme. Une nouvelle vague de contestation, beaucoup plus critique, s’exprime alors. L’équipe est divisée, des rédacteurs s’éloignent. Le XXe congrès polarise les débats. La ligne du journal peut se résumer ainsi : désaccord (implicite) avec la démarche khrouchtchevienne ; pour des réformes prudentes à l’Est dans le cadre de lois générales du socialisme ; préférence pour une centralisation du mouvement communiste. On n’est pas très loin de la position de Mao. D’ailleurs cette communauté de vue avec Pékin est évoquée.
Kanapa polémique avec Claude Roy qui l’a personnellement mis en cause. Dans « Réponse à Claude Roy » (février 1957), il revient sur l’origine de son engagement : « Je suis venu personnellement au communisme par dégoût ( plus encore que par détestation) de la bourgeoisie, de son hypocrisie, de l’asphyxie qu’elle fait peser sur un jeune intellectuel, de ses tares, de sa mesquinerie ; à quoi se mêlait une haine confuse de l’iniquité sociale qui fait qu’il y a des riches et des pauvres ».
Kanapa retrouve son goût de la diatribe. Comme Claude Roy fustige le « fanatisme » et donne comme exemple Kanapa et La Nouvelle Critique, ce dernier réplique : « Le seul de ses camarades qu’il choisit pour cible, c’est Kanapa. C’est vrai, Claude Roy, je n’ai pas de la liberté la même idée que toi. (…) Chacun ses pairs. Les miens ne sont pas les Narcisse pleurnichards qui font carrière sur les fautes de goût d’un peintre soviétique ou sur les plaies du prolétariat hongrois ».
Lors d’une réunion du comité de rédaction avec la direction du parti, Kanapa est pris à partie par des rédacteurs : « Kanapa provoque » (Kriegel) ; « Kanapa nous renvoie à nos origines sciales » (Sebag) ; « Kanapa doit démissionner » (Lefèbvre). Sa personnalité est devenue un problème politique. Mais la direction du parti lui renouvelle son soutien et appelle la rédaction à poursuivre le débat…
La crise va durer ; la plupart des rédacteurs critiques prennent leurs distances. La direction communiste, perplexe, met sur pied un système de cogestion de la revue.
Kanapa semble inchangé, polémiste, cassant, intransigeant. Pierre Daix, qui le côtoie à la rédaction de la revue, décrit ainsi son état d’esprit : « Aux yeux de Kanapa, nous passions un mauvais moment. Il convenait de se dérober devant l’adversaire mais non de lui céder. Kanapa justifiait par la lutte des classes une conception utilitaire de la vérité. La vérité était ce dont l’action du parti avait besoin. Nous étions obligés de battre en retraite mais en préparant des contre-offensives. Je le sentais à vif, en train de se crisper sur son passé. Je ne le comprenais plus. Tu récrirais ton article contre Sartre ? lui demandai-je à brûle pourpoint. Il leva ses yeux clairs : « Lequel ? » Je lui dis d’oublier ma question. Et il l’oublia ».
Apparemment donc Kanapa traverse le tsunami politique de 1956 sans bouger, il demeure imperturbable. L’homme public trace sa route sans broncher. Et pourtant une faille s’est ouverte, l’individu est touché, déstabilisé. Non pas par un argument politique, par une attaque personnelle ni par une contrariété d’ordre philosophique, mais par un roman. Comme si lui, le romancier qu’il est également, accordait à la fiction un pouvoir plus intimidant qu’à la simple réalité des faits. Le roman s’intitule « Le monument », il est signé Elsa Triolet et paraît en avril 1957 dans Les Lettres Françaises et à la NRF. Partant du suicide (avéré) du sculpteur du monument à Staline érigé à Prague, Triolet met en scène, dans un pays du centre de l’Europe, les rapports tumultueux entre un artiste, Lewka, et un dirigeant communiste, Torsch. Le roman dénonce la soumission de l’art au parti. L’autrice reconnut, plus tard, avoir eu ce sujet en tête depuis le scandale suscité par le portrait de Staline par Picasso en 1953. Le livre touche à une question taboue et suscite de l’émotion parmi les communistes, des réactions tranchées d’approbation ou de rejet. Il est tenu à distance par la direction du parti, non pas censuré mais marginalisé. Or Kanapa fait partie des lecteurs bouleversés par le récit et qui l’écrivent à Elsa Triolet. Celle-ci, évoquant l’abondant courrier reçu, mentionne à plusieurs reprises la lettre de Kanapa : « Il y a un drame intérieur qui est la difficulté de faire coïncider Lewka et Torsch dans un même homme comme le dit Jean Kanapa lorsqu’il parle de Torsch relayant Lewka en nous-mêmes, en chacun de nous.(…) Je suis avec ceux qui me disent : l’agonie de Lewka est mon agonie, c’est mon drame. Nous avons tous notre « Monument » et ce n’est pas forcément ni une statue ni un roman, comme l’écrivent Kanapa et d’autres ».
Kanapa va durablement vénérer ce roman : « On n’a jamais rien écrit de plus vrai » note-t-il dans ses archives. Comme si ce passage par la fiction lui permettait de vivre sa propre dualité, responsable stalinien et artiste contrarié (par celui-ci) en même temps. Pourtant La Nouvelle Critique n’évoquera le livre que plus d’un an après sa parution, en mai 1958, par le biais d’un débat, où Kanapa s’exprime en termes très langue de bois.
Où est le vrai Kanapa ? Celui qui en privé est un des plus chauds partisans du roman ? ou celui qui, dans son journal, lisse ses propos, atténue les enjeux ?
Est-il l’un ou l’autre ou les deux ? Plus généralement que peut-on dire de Kanapa après le XXe congrès du PCUS ? Il se montre inflexible mais il est troublé. Un de ses proches, Francis Cohen, écrira même: « Depuis le XXè congrès il n’a pas connu le repos ».
Est-ce un simple double jeu ? n’est-ce pas plutôt un double JE ? on peut trouver dans ses romans, parfois aussi dans quelques discours, des formules sibyllines sur l’écart entre désir et contrainte, souhait personnel et engagement politique, qui traverserait l’intellectuel communiste. En fait Kanapa est en crise.
Dans le dernier numéro de 1957 de la revue, il rend compte des débats qui ont traversé le mensuel, des divergences apparues (« touchant à la conception de cette revue mais aussi à ses assises théoriques et politiques »), des départs qu’il regrette, des erreurs à corriger.
Un nouveau comité de rédaction est mis en place. Kanapa conserve le titre de rédacteur en chef mais sont nommés à ses côtés un rédacteur en chef adjoint, un secrétaire de rédaction et une secrétaire générale. Cette restructuration participe d’une tentative plus générale de la direction communiste de reprendre l’initiative dans le monde intellectuel.
A partir de février 1958, Kanapa ne participe plus guère aux réunions. Bientôt il ne signe même plus les convocations. Hormis le débat sur « Le monument » de Triolet (déjà mentionné), il n’apparaît plus non plus dans le sommaire. Le rédacteur en chef a la tête ailleurs. En effet, les différents partis communistes, ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement communiste international, ont décidé de se doter d’une revue dont le siège serait à Prague. La direction du PCF nomme Jean Kanapa au comité de rédaction de cet organe intitulé « La nouvelle revue internationale ».
Promotion ou exil ? Il y a un peu des deux dans cette nomination. C’est un poste de confiance dans un lieu qu’on imagine, depuis Paris, aux mains des khrouchtcheviens. D’un autre côté, Kanapa, aux yeux de larges secteurs de l’intelligentsia, est « grillé » pour dire vite, devenu la figure emblématique de l’outrance sectaire. « Kanapa s’est kanapisé, se moque ainsi Edgar Morin. Lanceur de boules puantes, délégué à l’injure aveugle, il fut du même coup enfermé dans le plus mesquin de lui même et promu aux grandes responsabilités politiques ».
Il tient encore à apparaître en fin d’année, pour la sortie du journal qui célèbre son centième numéro et ses (quasi) dix ans d’existence.
XII.
Le mouvement communiste international, incertain depuis la mort de Staline, tente de retrouver un équilibre avec la conférence mondiale des PC de 1957 à Moscou. La ligne Thorez/Mao y est assez affirmée. Les partis se redonnent une structure de coordination, limitée en fait à une revue commune, la Nouvelle Revue Internationale, ou NRI, établie à Prague. Vingt et un partis participent à la création de cet organe, douze de pays socialistes, six d’Europe occidentale, trois du « tiers monde ». Son objectif ? « Approfondir la théorie marxiste léniniste ». Mais il n’est pas question, apparemment, d’imposer une ligne commune.
La revue se présente comme une structure multinationale, nouvelle Tour de Babel rouge. En fait la présence soviétique est massive. Ils chapeautent, et financent largement. Il y règne un climat particulier, plus détendu que dans les sièges centraux des PC de l’Est, y compris pour « la colonie soviétique », plusieurs dizaines de jeunes cadres qui constitueront dix ans plus tard l’ossature du département international du PCUS tel Vadim Zagladine.
Jean Kanapa effectue des séjours de plus en plus réguliers à Prague dès le printemps 1958. Le premier numéro de l’édition française de la revue paraît en septembre de la même année.
Comme pour consacrer son nouveau statut, Jean Kanapa est élu membre suppléant du Comité central du PCF au XVè congrès de ce parti (juin 1959).
Plusieurs années il va donc se partager entre Paris et Prague où il réside de manière plus systématique à partir de 1959. Une cité qu’il décrit ainsi dans une nouvelle : « C’est une ville au lyrisme pétrifié qu’il arpentait en quête d’églises à photographier et cela ne manquait pas, les églises, dans cette ancienne colonie jésuite ». Il doit éprouver une étrange impression d’habiter la ville qui servit en partie de modèle à Elsa Triolet pour écrire « Le monument ». A la revue, Kanapa dirige la section internationale (en charge des grands enjeux mondiaux), la section d’économie mondiale et il est responsable de l’édition française. Le personnage impressionne son entourage: « Il était quelqu’un de distant, il vouvoyait ses collaborateurs, il affichait une sorte de comportement aristocratique. Il fréquentait peu le personnel, déjeunait rarement à la cantine ou alors il mangeait seul » observe une employée française de la revue, qui ajoute : « Mais c’était un homme droit. ». De la même manière, il en impose à ses collègues des pays de l’Est : « un éloge de Kanapa passait pour la plus belle des décorations » avouera un délégué soviétique, Tcherniaiev, qui ajoute « Kanapa « régnait » sans conteste sur la rédaction. Non seulement il était incomparablement plus instruit et compétent que les collaborateurs soviétiques de la revue mais il était le plus qualifié professionnellement, le plus expert, le plus intelligent de tous les membres du collège de rédaction. »
C’est ce responsable redoutable que l’on peut aussi croiser casqué et harnaché de cuir car il fera souvent le trajet Paris/Prague en moto (ce qui n’était pas très conseillé pour un ancien malade des poumons).
Nouveau pays (en fait Kanapa n’aime guère la Tchécoslovaquie, « pays de petits bourgeois », nouvelle vie : il se remarie avec une jeune secrétaire soviétique, Valia Zaïtseva, dont il aura deux filles, Lise et Anne.
Kanapa fait coïncider les grandes séquences de sa vie (et de sa carrière) et de grandes passions amoureuses.
Ce séjour lui permet de connaître, intimement, les dirigeants du mouvement communiste international, soviétiques, chinois, ouest européens, gens du Sud, il s’y familiarise avec les arcanes de ce milieu.
Il travaille beaucoup mais écrit peu.
La revue est d’une certaine pauvreté formelle, les points de vue sont nivelés, les propos répétitifs, le niveau théorique faible. Censée s’adresser de la même manière aux militants des quatre coins du monde, elle ne parle finalement à personne. En vérité, cela traduit aussi un équilibre précaire entre Soviétiques (pro-khrouchtcheviens) et Chinois ( très réticents à l’égard du XXè congrès). La crise couve. Kanapa est aux premières loges.
La conférence des PC de Moscou de 1957 avait fait la part belle à un courant de gauche, qui allait de certains conservateurs soviétiques (opposants à Khrouchtchev) à Mao en passant par Thorez. On retrouve cet arrangement un temps dans l’orientation de la NRI.
Mais peu à peu, les divergences idéologiques entre Moscou et Pékin se précisent en même temps que se confirme leur rivalité pour le leadership du mouvement communiste. Les différences de vues portent sur des enjeux lourds : fatalité de la guerre (selon Pékin) ou coexistence pacifique (pour Moscou) ? passage pacifique au socialisme ou guerre libératrice ? Les débats, longtemps feutrés, s’affichent durant l’été 1960. Thorez met la question à l’ordre du jour de la direction du PCF et il presse Kanapa d’intervenir. Celui-ci fait état de divergences graves : « Les Chinois contestent les positions de l’URSS sur le désarmement, ils refusent la détente, justifient les guerres, pensent que le préalable à la paix est la suppression de l’impérialisme, que le passage au socialisme ne peut se faire de façon pacifique ». Le comité central est abasourdi : pour la plupart de ses membres, c’est une révélation. Kanapa, nouveau membre de ce cénacle, apparaît comme un homme possédant des informations redoutables et gravitant au sein des noyaux dirigeants du monde communiste.
Pourquoi cette information est-elle donnée si abruptement au Comité central ? En tout se passe comme si la direction thorézienne, après le XXè congrès, avait été partagée entre sa tradition de fidélité, même contrariée, avec Moscou et une certaine attirance pour les options maoïstes. Au final, Thorez prend ses distances avec Pékin.
A Prague ce conflit a des répercussions immédiates, les Chinois réagissent. Leur poids dans la revue n’est pas négligeable. Ils sont après les Soviétiques le principal bailleur de fonds et leur appareil sur place est significatif. Rédacteurs chinois et soviétiques polémiquent, tentent d’imposer leurs vues. C’est le bras de fer.
Une nouvelle conférence mondiale des PC s’organise, en décembre, à Moscou. Kanapa figure dans la délégation française. L’affrontement y est rude et le texte issu de la rencontre fait état d’accord général sauf sur quatre points qui ne sont pas mineurs : les questions de guerre et paix, le communisme national, le caractère exemplaire du XXè congrès et le refus des fractions. Autant la conférence de 1957 avait été complaisante avec les idées chinoises, autant la nouvelle conférence opte pour la vision soviétique.
XIII.
C’est alors que survient l’affaire. L’affaire Casanova. A la mi-janvier 1961, lors d’une longue session du Comité central, Laurent Casanova est mis en cause devant les instances dirigeantes de son parti. Il est vite démis de ses fonctions. La purge concerne également Marcel Servin, Maurice Kriegel-Valrimont, Jean Pronteau et Jean-Pierre Vigier. Les divergences d’ordre politique sont de plusieurs ordres. Elles portent sur la nature du pouvoir gaulliste, sur les positions du parti liées à la guerre d’Algérie, sur la politique d’union également. On parle de différences de vues sur la pratique politique (la place des mouvements de masse). Enfin il y a désaccord sur les nouvelles données internationales, aussi bien les changements en URSS que l’appréciation de la coexistence pacifique. Des différences nombreuses, sérieuses, qui sont dans l’air depuis plusieurs mois, entre la direction thorèziene et ses contradicteurs. C’est dans le même temps une sévère dispute pour le pouvoir qui se déroule. Thorez est inquiet, fragilisé, il se sent menacé. Le congrès approche, il est souvent synonyme de changements alors même que l’autorité de Casanova s’affirme. Ce dernier vient d’ailleurs d’être décoré d’un prix prestigieux par le Kremlin. Et il est plutôt bien vu par le PC Italien. Au comité central de la mi-janvier, Waldeck Rochet puis Thorez sonne la charge contre « la déviation de droite ». Kanapa, présent, se tait. Fin février, nouvelle réunion qui sanctionne cette fois Casanova. Kanapa, prudent, est resté à Prague. Lui que l’on considère comme le fils politique de Casanova laisse passer l’orage, il espère se faire oublier.
Mais en s’abstenant d’intervenir, en lâchant son ancien mentor, il participe à sa manière au « meurtre » du père. D’ailleurs on va lui faire comprendre qu’il ne s’en tirera pas à si bon compte. Il est trop en vue, certains l’ont dans leur ligne de mire. Des lettres de dénonciation de Français de Prague, membres de la petite communauté de militants travaillant en Tchécoslovaquie, le visent. Ces correspondances mettent en cause son comportement, ses opinions, et forment un dossier à charge dont se saisit le bureau politique. La direction lui demande de renier publiquement Casanova dans une missive qui sera reproduite dans L’Humanité. Et Kanapa, une fois de plus, s’exécute, c’est le mot. Sa lettre est publiée fin avril. Il dit son accord avec l’orientation thorézienne, regrette « les divergences de caractère opportuniste manifestées notamment par les camarades Casanova et Servin ». Il conclut sur ces mots : « J’avais conçu pour le camarade Casanova personnellement une très grande affection et aussi une admiration dont le caractère extrême risquait d’affecter mon jugement politique ». Cependant, en suivant le principe de « Maurice Thorez : le cœur chaud mais la tête froide », il demande aux sanctionnés « de se montrer dignes de l’estime qu’ils s’étaient acquis ».
Pour Kanapa, l’épisode est traumatisant ; elle lui attire de vives critiques, voire le mépris de certains proches.
Abandonné, Casanova s’isole mais ne regrette rien et n’émettra jamais le moindre reproche à quiconque.
Kanapa se fait discret au XVIè congrès où il est réélu membre suppléant du Comité central ; il gardera cette posture de retrait relatif pendant plus de dix ans.
C’est à cette période, selon un de ses intimes, qu’il émet ce regret : « On est à la botte de Moscou.»
XIV.
La politique va progressivement étouffer en Kanapa le romancier. A l’aube des années soixante, il demeure toutefois très attaché à son travail d’écriture et publie, au second semestre 1962, un recueil de (quatre) nouvelles intitulé « Du vin mêlé de myrrhe » aux éditions EFR.
Dans chacune de ces quatre histoires, le monde ( la guerre, les bases militaires, l’Espagne, l’Algérie) s’invite (ou s’impose) dans l’intimité des gens, cette « rencontre » bouscule la vie du (ou de la) principal (e) protagoniste.
Dans une de ses nouvelles, « Excellence », le héros s’interroge sur le sens de l’histoire : « Entre l’histoire et les hommes, il y a méprise. Une méprise tragique. Ils n’ont pas la même mesure du temps. Et l’homme parfois s’en prend à l’histoire de compter large, trop large pour lui. (Or l’histoire), elle s’en fiche. Elle se règle toujours sur l’homme de demain, sur l’homme d’après demain, jamais sur celui d’aujourd’hui. On croit que l’histoire, c’est le passé mais finalement c’est toujours elle qui a de l’avance. Les hommes qui marchent à son pas sont rares. » Ce même personnage est un homme ballotté : « …cet interminable voyage qu’était sa vie. Une vie sans port d’attache, une vie qui s’en allait de tous les côtés et qu’il fallait une sacrée énergie pour rassembler ». Dans la nouvelle qui donne son titre au livre, « Du vin mêlé de myrrhe », une petite fille demande à son institutrice pourquoi le Christ a refusé de boire de cette plante qui calme et endort. Parce qu’il voulait rester conscient, répond-elle : « Cela veut dire qu’il ne faut jamais fermer les yeux, même devant sa propre douleur. Qu’il faut porter sa charge sans faiblir, sans renoncer… »
Le livre est placé sous le patronage d’Elsa Triolet et d’une de ses phrases tirée de « L’inspecteur des ruines » : « La démarche d’une vie, le « fil en aiguille », qui est la biographie à proprement parler, dépend aussi de comment l’homme enfile cette aiguille ».
Il s’agit certes de fictions. N’empêche, on retrouve dans ces pages un homme de passion, qui revendique son droit à la colère. En même temps ces histoires, écrites pour apprendre à ne pas se raconter d’histoire, sont un exercice de lucidité. On y croise un homme qui a pris des coups, l’éternel amoureux qui est aussi un homme seul. De fait Kanapa a peu d’amis. Plus exactement, lors de conflits politiques successifs, ses amitiés, celles de la période sartrienne, du temps de La Nouvelle Critique ou de l’équipe casanovienne, ont été, sont ou seront foudroyées.
On repère dans ce recueil une filiation avec ses autres livres, le fil rouge de ses premiers romans à savoir le traitement des « couples » individu/collectif, vie privée/vie publique, solitude/politique, légèreté/engagement, contrainte/ responsabilité (« baiser ou lutter » disait-il à ses débuts…), le difficile mélange des classes également. Mais tout est dit sur un ton plus grave. Et cette fois, la phrase mise en exergue insiste moins sur cette sorte d’engrenage qui happe les existences que sur ce fait : la vie, cela « dépend aussi de comment l’homme » s’y prend.
La bibliographie de Kanapa qui figure dans ce recueil est très sélective. Sont cités ses trois premiers romans, ses deux derniers essais mais toute sa production pamphlétaire contre Sartre ou Koestler a disparu, son livre sur la Bulgarie également. On voit ce qu’il assume, ce qu’il efface, un travail non de mémoire mais de tri où il ne conserve – lui ou ses éditeurs ?- que ce qu’il juge présentable. Il recompose son passé, reconstruit –tente de reconstruire – son image, se montrant toutefois moins sévère que dans son essai de 1957, « Situation de l’intellectuel », où seul son dernier roman « Question personnelle » trouvait grâce !
Thorez aime le livre et le fait savoir à l’auteur (« (c’est) vivant, profond, émouvant »). L’ouvrage suscite assez peu d’échos. Est-ce parce qu’il s’agit de nouvelles, un genre toujours un peu minoré ? André Stil dira plus tard qu’il fut injustement traité. Il a cependant droit à une belle critique, de Pierre de Lescure, lui même auteur (et cofondateur avec Vercors de Editions de minuit) dans l’hebdomadaire France Nouvelle, sous le titre « L’art réaliste de la nouvelle » : « En quelques mots, en quelques gestes, au cours d’un événement surgi avec une instantanéité bien éloignée du roman, un personnage se montre et un thème se compose. Ce n’est pas l’installation romanesque dans le temps ni la longue respiration du récit. Les présents deviennent simultanés et, du coup, l’aspect fugitif d’une vie se saisit. (…) L’auteur de ces quatre nouvelles nous fait comprendre que les rencontres qu’il décrit sans insistance, lui-même conduit par le mouvement de la vie et ses contradictions, sont capables de modifier, peu à peu, l’existence de ses protagonistes. »
Dans son exil praguois, Kanapa écrit beaucoup. Outre son recueil de nouvelles, il commet un essai : « La doctrine sociale de l’Eglise et le marxisme », un texte qui sera, lui, remarqué par les médias français et le monde religieux.
Mais curieusement, il signe peu d’articles dans la NRI. Ces années-là, l’enjeu majeur des débats au journal est l’attitude chinoise. Le représentant du PC chinois, mis en minorité, quitte d’ailleurs la rédaction durant l’été 1961. Cette question chinoise prend une place considérable dans les correspondances de Kanapa avec la direction du PCF jusqu’à la fin 1962.
Pour l’heure, ce conflit demeure une affaire plutôt interne. Le PCF garde le silence sur ces dissensions, avec le secret espoir sans doute que les choses s’arrangent. Quand la crise viendra sur la place publique, début 1963, ce parti va devoir s’expliquer dans la précipitation.
En fait les débats à la NRI, à l’image de ce qui se passe dans le mouvement communiste, se complexifient, ils sont à présent tous azimuts. Et Kanapa est au cœur de ces relations contradictoires. Pour reprendre une terminologie de l’époque, aux yeux des thoreziens, il y a le combat à mener contre le dogmatisme de gauche, celui des Chinois (et des Albanais) mais aussi contre l’opportunisme de droite, celui des Italiens. Thorez reproche à ces derniers d’avoir parlé, à propos du stalinisme, « de dégénérescence de la société socialiste » et n’apprécie pas leur discours sur les « réformes de structure ». Sa critique des positions de Rome est d’autant plus virulente qu’il y voit une certaine accointance entre le PCI et Casanova, pareillement accusés de « révisionnisme ».
Enfin les relations entre le PCF et les Soviétiques sont tendues. La rédaction en chef de la NRI, khrouchtchévienne, s’est même permise de censurer un article de Thorez, en tout cas d’en changer le titre (il s’agissait d’un hommage à la conférence mondiale des PC de 1957, du temps où chinois et soviétiques coopéraient). Thorez est furieux, Kanapa est montré du doigt, il esquive.
En vérité, Kanapa à présent est attiré par ce qui se passe en URSS, par son remue-ménage intérieur, sa nouvelle diplomatie. Ce pays retrouve un évident prestige et le vol retentissant de Gagarine en est un signe. Il demande à Paris de pouvoir partir à Moscou pour écrire un ouvrage sur le communisme, et quitter cette revue dont il a fait le tour. On lui propose, début 1963, d’occuper le poste de correspondant de L’Humanité en URSS. On le voit un temps hésiter (revenir à Paris le tente) puis accepter.
XV.
Il ne découvre pas à proprement parler la réalité soviétique. Après le choc que fut pour lui le roman « Le monument », puis ses années à Prague, sa fréquentation des partis de l’Est, son intimité aussi avec la vie soviétique par le biais de sa belle famille, Kanapa sait plutôt à quoi s’en tenir sur l’état de développement, le climat civique et la qualité du personnel politique des « démocraties populaires ». S’il n’a pas complètement perdu ses illusions, il mesure mieux l’ampleur des problèmes en suspens.
Mais la clairvoyance est une chose, son expression en est une autre. Sa famille politique n’est guère prête à une approche problématique des choses. Elle entend ce qu’elle attend. Et elle attend qu’on nourrisse son rêve d’un communisme se réalisant vaille que vaille. Tout autre discours est inaudible, évacué. Thorez en niant quasiment le rapport Khrouchtchev par exemple a compris cette mécanique qu’il nourrit en même temps. Cette question est posée à la presse communiste et particulièrement à ses envoyés spéciaux à l’Est. Si beaucoup écrivent ce qu’on attend d’eux, par conviction ou fatalisme, d’autres jonglent pour qu’un peu de tonalité critique transpire dans leurs articles. Faire autrement, prendre à contre pied cette attente, c’est s’attaquer à trop forte partie.
Kanapa réside rue de la Pravda où, comme son nom l’indique, se trouve aussi le siège de l’organe central du PCUS. Il y réside avec son épouse Valia et ses deux filles, Anne et Lise. Il fut peu père avec son fils Jérôme ; il le sera plus avec ses filles, il aura avec elles des rapports d’affection, d’intimité, continuera à s’en soucier lorsqu’il vivra séparé d’elles. Des témoins se souviennent d’un père attentif, autoritaire, traditionnel.
Parallèlement à ses fonctions de journaliste, il poursuit ses recherches sur la doctrine sociale de l’Eglise, présente même (en russe) sur le sujet une thèse de philosophie ; il est fait docteur en sciences philosophiques de l’Académie des sciences sociales auprès du Comité central du PCUS en mai 1964. Etrange exercice, sans doute en partie symbolique qui lui vaut aussitôt les félicitations de L’Humanité en « une » du journal.
Il est à peine installé à Moscou que Thorez décède (juillet 1964). Kanapa et Thorez : les deux hommes se connaissaient depuis vingt ans. Leurs rapports, irréguliers, avaient mieux commencé qu’ils n’avaient fini. Mise à part l’attitude de Jeannette Vermeersch à l’égard de son premier roman, Kanapa vivra toute une période d’accord à peu près parfait avec le secrétaire général. Ce dernier ne cessera de l’encourager, dès 1947, manifestera une attention particulière au jeune rédacteur en chef de La Nouvelle Critique, félicitera le pamphlétaire, le polémiste pour ses saillies. Il le retrouve en 1953, compte sur lui en 1956, le fait entrer au Comité central en 1959. Il l’associe à ses efforts diplomatiques ( à Moscou en 1960). Si ces rapports sont éminemment politiques, le secrétaire général n’oubliera jamais de manifester son intérêt aux ouvrages du romancier Kanapa. Le doute s’installe en 1961 avec l’affaire Casanova et malgré la loyauté persistante de Kanapa, leurs rapports seront plus défiants.
En qualité de correspondant permanent, Kanapa écrit beaucoup. D’avril 1963 jusqu’à novembre 1964, date de la destitution de Khrouchtchev, on dénombre 113 articles, soit une moyenne de deux papiers par semaine. Tout un temps, l’essentiel des articles portent sur la politique extérieure de l’URSS. Il est vrai que la semaine même où Kanapa prend ses nouvelles fonctions, le conflit sino-soviétique devient une affaire publique avec la publication d’une adresse critique des Soviétiques aux Chinois. Si les lecteurs de L’Humanité tombent des nues, lui connaît parfaitement le dossier et va commenter au fil des mois ce contentieux.
S’il nourrit dans ses reportages l’image revalorisée de l’URSS, il tente aussi d’avoir une approche plus contradictoire de la réalité soviétique. Il réalise une série de chroniques sur « les problèmes actuels de l’économie soviétique », s’attarde sur la question de l’intéressement des travailleurs de la campagne. Il est attentif aux évolutions idéologiques ; il dénonce l’antisémitisme ; il ne cache pas son estime pour le style « naturel » de Khrouchtchev, mentionne, prudemment, son combat pour la déstalinisation : « Le combat engagé contre les conséquences profondément négatives du culte de la personnalité de Staline qui conduisit au dogmatisme et au byzantinisme, à la stagnation de la pensée théorique, aux clichés et au schématisme ».
Novembre 1963 : le propos se fait plus net. Reprenant un article du quotidien « Les Izvestia », il consacre un long papier aux crimes du stalinisme, à la réhabilitation de leaders réprimés. « Presque chaque jour la presse soviétique rend ainsi leur honneur à d’éminents militants communistes dont toute la vie avait été consacrée à la révolution socialiste et qui moururent victimes des illégalités criminelles dont s’est rendue coupable Staline ». A deux reprises, il fait part de son émotion : « On se rend ainsi compte, avec une émotion que je ne vois aucune raison de dissimuler, de l’ampleur de cette répression, de la coupe sombre qu’elle a effectuée dans les rangs du parti soviétique, du peuple soviétique.(…) La dénonciation joue ici un rôle éminemment éducatif et c’est celui-là qu’on retient, passé le moment de l’émotion poignante qui vous vient à la lecture de tels articles ».
Au total, sur cette période, Kanapa consacre une demi-douzaine de papiers à la déstalinisation. Cela représente un dixième de ses correspondances ; c’est peu mais si l’on considère le chemin qu’il vient de parcourir, si l’on mesure les réticences qu’il peut rencontrer à la rédaction de L’Humanité, le choc que cela représente pour le lectorat du journal, le caractère inédit de ces critiques pour le parti de Thorez, ce n’est pas négligeable.
Tout indique que, de l’été 1963 à l’été 1964, Kanapa prend mieux la mesure de l’ampleur de la répression stalinienne. Cette question l’occupe, le préoccupe, beaucoup. D’ailleurs il conservera chez lui, jusqu’à sa mort, quantité d’extraits de presse soviétique sur ce sujet. Non seulement il évalue mieux le poids de la répression mais il commence à déceler différentes facettes du stalinisme (collectivisation, incompétence, mythologie).
XVI.
En cette année 1964, le panorama politique bouge, vite. Après la disparition de Thorez, voici la destitution de Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev, « démissionné » de son poste le 14 octobre. La nouvelle déconcerte Kanapa. Certes il mesurait l’impopularité croissante du responsable soviétique du fait de sa politique sociale mais il suivait avec intérêt ses efforts démocratiques et son entreprise de déstalinisation. Toute une semaine il garde le silence, pas un mot dans le journal puis il signe un papier, qui passe en « une » de L’Humanité, intitulé « La presse soviétique réaffirme : pas de modifications fondamentales de la politique de l’URSS ». Si « La Pravda » noircit le portrait de l’ancien dirigeant, Kanapa se garde de charger Khrouchtchev et veut croire au discours sur la démocratisation de la société que développe la propagande de la nouvelle équipe.
Toutefois, quelques jours plus tard à Paris, devant la direction du PCF, et hors micro si l’on peut écrire, il se dit inquiet de la tournure des événements à Moscou, salue les mérites de Khrouchtchev dans « sa lutte contre le culte de la personnalité de Staline ». Il refuse la comparaison établie par les nouveaux chefs du Kremlin entre ces deux dirigeants : rien à voir entre Khrouchtchev et Staline « qui disposait d’un appareil, disons, je crois que ce n’est pas exagéré (de le dire), un appareil de terreur policière ».
Une brève polémique l’oppose alors à Marchais. Celui-ci avait conduit une délégation du PCF en URSS (Kanapa n’y participait pas) et il venait de transmettre à ses pairs la position officielle du PCUS. Kanapa émet des doutes sur cette version ; les deux hommes se contredisent.
On découvre lors de cette session de la direction un Kanapa résolument, ouvertement antistalinien ; son propos sur « l’appareil de terreur policière » est inouï dans un tel cadre. Partisan des réformes khrouchtchéviennes, il se montre plutôt lucide sur les premiers pas de la nouvelle équipe au pouvoir, sur l’état de l’opinion soviétique (apparemment indifférente aux changements en cours). C’est le ton d’un homme décidé, indépendant et non plus celui du cadre humilié de l’affaire Casanova. Il est en (léger) décalage avec l’orientation de son parti, ce qui ne l’empêche pas, paradoxalement, de nouer une relation privilégiée avec le nouveau chef du PCF, Waldeck Rochet.
A Moscou, où il séjourne encore un an et demi, Kanapa semble attendre de l’équipe brejnevienne qu’elle fasse du khroutchevisme sans Khrouchtchev. Désormais, ses articles, longs, détaillés, portent essentiellement sur les questions intérieures. En partie pour répondre à une demande de Paris de valoriser les acquis du système. Mais aussi parce que la parole communiste, la presse communiste commencent à s’affranchir de la tutelle thorézienne. Tout se passe comme si on voulait combler un retard dans l’approche de la société soviétique ; on veut aussi s’assurer que le cap des réformes lancées après 1956 est bien maintenu.
Dans ses reportages, il y a un effort d’objectivité, une approche moins idéologique, plus pratique. Il y parle d’une URSS aux « Spoutniks ultra perfectionnés et (aux) chaussures défectueuses ». Il insiste sur l’héritage d’inculture, parle de la désertion « des intellectuels », des cadres coupés des gens, de communistes souvent passifs. Si l’ouvrier ignore l’insécurité, « ce n’est pas qu’on ait fini avec les survivances du vieux passé autocratique et bureaucratique, et son culte de la hiérarchie, non plus qu’avec certaines habitudes de méfiance inculquées dans un passé plus récent et qui ont laissé quelque empreinte bien qu’elles n’aient plus de raison d’être . Ce n’est pas non plus que ce très fort sentiment d’égalité ne prenne pas des formes parfois rustres ».
Il écrit encore : « Sans la démocratie, le socialisme ne peut véritablement porter ses fruits et s’épanouir ».
Propos iconoclastes mais acceptables dans le cadre de reportages (qui lui valent d’ailleurs des lettres critiques de lecteurs soviétiques, très certainement « téléguidés » par les autorités).
La démarche de Kanapa se veut plus lucide, il en dit plus mais il ne dit pas tout. Il le reconnaît. Il y a ce qu’on voit, il y a ce qu’on écrit. Il y a ce qu’on dit, il y a ce qu’on tait. C’est ce qu’il disait aux élèves français de l’Ecole internationale de Moscou dès 1963. Parlant devant le Comité central, en novembre 1964, de la passivité de l’opinion soviétique, il ajoute : « Il ne faut pas l’écrire ». Ce double langage (qui paradoxalement est le signe d’un esprit critique nouveau comparé à une période récente d’aveuglement ou/et d’inconditionnalité) va maintenir le lecteur dans une relative ignorance de la réalité soviétique, permettre aussi de relancer le mythe soviétique sur une forme modernisée, où l’aventure cosmique remplace l’épopée de la guerre.
On peut prendre la mesure de cette distorsion en comparant, dès l’automne 1965, ce que Kanapa écrit dans le journal sur l’URSS et ce qu’il ajoute dans ses lettres (abondantes et privées) à Waldeck Rochet, « sur des choses que je ne peux naturellement évoquer dans L’Huma ». Il est en pleine confiance avec le nouveau secrétaire général. Dans le journal, il détaille la réforme de l’économie ; dans sa lettre privée, il précise « l’économie soviétique, et notamment ses cadres aux divers échelons, ne sont pas du tout préparés à ce que va exiger d’eux cette réforme ».
On mesure vite que le (faible) espoir qu’il avait mis dans la nouvelle direction soviétique a fait long feu. Non seulement, la déstalinisation est gelée mais des méthodes répressives resurgissent, tel le procès Siniavski-Daniel (condamné par Aragon).
A Moscou, Kanapa n’est pas seulement un journaliste, il est également un praticien du Mouvement communiste international. Après ses années à la revue de Prague, cet univers n’a plus de secret pour lui. Il est vite associé à l’interminable préparation d’une nouvelle conférence mondiale des PC (elle débute en 1963 et ne se déroulera qu’en 1969). On a ici une des raisons de son intimité avec le premier cercle du pouvoir, au PCF, depuis qu’il fréquente l’Est. Son expertise internationale explique, en partie, cette maintenance de rapports étroits entre Kanapa et Maurice Thorez puis Waldeck Rochet et enfin Georges Marchais. Cette filiation n’a rien d’évidente. Il s’agit moins de moeurs de « courtisan » comme semblait le penser Roland Leroy, mais d’une synergie entre expertise et direction. Pour Paris, Kanapa est devenu LE spécialiste du mouvement communiste mondial.
Les rapports soviéto-chinois semblent s’apaiser mais Kanapa redoute que cela s’opère sur une ligne « de gauche », anti XXè Congrès.
Et puis on voit se préciser une divergence majeure entre le PCF et le PCUS qui porte sur l’appréciation de la politique extérieure gaulliste, sur l’attitude de la diplomatie soviétique. Une contradiction semble s’installer entre l’intérêt d’Etat des Soviétiques et l’ambition révolutionnaire des communistes français. En clair, la coexistence pacifique signifie-t-elle la coexistence idéologique ? ou pire : le statu quo ? Cette question, on le verra, est proprement centrale dans la réflexion de Kanapa. Il l’aborde dès 1956 dans une conférence devant les parlementaires ; il la mentionne lors de son séjour à Prague ; elle va devenir de plus en plus envahissante et il n’aura de cesse de retravailler cet enjeu.
Au milieu des années soixante, un net rapprochement franco-soviétique est sensible. Tout cela ne devrait guère soulever d’objection de la part du PCF, partisan de solides liens entre les deux pays. Mais des interrogations se font jour. Elles portent sur l’analyse du pouvoir gaulliste : est-il représentatif d’un courant de la bourgeoisie nationale, comme le pensait Casanova face à Thorez qui parlait d’une démarche atlantiste et fascisante ? La vie a tranché, c’est Casanova, le banni de 1961, qui avait raison. Il y a aussi des questions plus agaçantes sur l’attitude soviétique. Manifestement Moscou se montre complaisant avec le régime gaulliste. Cet enjeu est d’autant plus vif qu’on approche d’une élection présidentielle où s’affrontent de Gaulle et le candidat de la gauche, Mitterrand.
Kanapa s’alarme dans une lettre à Waldeck Rochet du choix de Moscou : « (La presse soviétique) se livre à un panégyrique sans réserve de la politique étrangère de de Gaulle . Approbation totale. (…) Pas la moindre allusion à la force de frappe. Pas la moindre allusion au programme de Mitterrand ni à notre jugement sur la politique extérieure gaulliste. (…) A mon avis, il va falloir faire quelque chose. Cet article est un peu la goutte d’eau qui mérite de faire déborder le vase. Or il n’est pas exceptionnel, il n’est que le comble d’une orientation générale.» Et dans la marge de cette lettre, Kanapa ajoute : « Quand la presse bourgeoise écrit : A Moscou on se félicite de l’élection de De Gaulle, c’est vrai ».
XVII.
1966 : après huit années passées à l’Est, Kanapa rentre en France. Mais après Moscou, et avant Paris, il doit encore passer par La Havane où il séjourne tout l’été. Sur l’insistance de Waldeck Rochet, en effet, il va y ouvrir le bureau de correspondant de L’Humanité, et rappeler la volonté du PCF d’entretenir de bons rapports avec Castro.
Cuba, il connaît, il y était déjà passé en 1961. Ce socialisme équatorial ne l’enthousiasme guère. Le romantisme brouillon de ses hôtes, leur « complaisance pour le théâtre » le contrarient. Il se trouve mal accueilli par les autorités qui semblent réserver leurs faveurs à d’autres, tel « ce morveux de 25 ans, Régis Debray, français, très habilement hostile à notre Parti, considéré comme le grrrrand théoricien de la lutte révolutionnaire ».
Kanapa doit attendre un mois et demi avant d’être reçu « à un niveau très efficace » : il s’agit de Raoul Castro.
L’île affiche alors un positionnement tiers mondiste, distant à la fois de l’URSS et de la Chine. La Tricontinentale (de janvier 1966) vient de théoriser le modèle cubain.
Dans un ultime courrier à Waldeck Rochet, au terme de son été cubain, il dit se méfier du caractère national, voire « nationaliste » du communisme cubain. Il estime que le PCF doit soutenir la révolution castriste mais « notre attention, voire notre vigilance doivent être très en éveil ». Fin de la séquence cubaine.
Kanapa réussit son retour politique à Paris et intègre aussitôt le cercle dirigeant du parti. Pour plusieurs raisons.
Il revient fort d’une expertise précieuse du mouvement communiste mondial alors même que celui-ci connaît une crise durable et multiforme. Et puis, si le pays a bien changé depuis son départ pour Prague en 1958, lui n’a jamais été bien loin de l’actualité française, faisant des sauts fréquents à Paris. Un débat théorique traverse le PCF en ce milieu des années soixante, dans le prolongement en quelque sorte du XXe congrès soviétique (et dans cet immédiat après Thorez). Kanapa va y jouer un rôle important. Des philosophes communistes s’opposent en effet sur la mise à jour de la doctrine communiste. Face à Garaudy, qui se veut l’homme de l’ouverture (et de la déstalinisation), à « droite » dirons nous pour simplifier, Althusser, à « gauche », prône la rigueur et la rénovation marxiste, critiquant les « mots sans concept » tel que le culte de la personnalité.
La ligne de Waldeck Rochet semble être : ne pas trancher. Mais le secrétaire général, pour mener sa barque entre les écueils garaudistes et althussériens, a besoin de gens éclairés, qui connaissent bien le dossier et sont des familiers aussi de « la maison », qui savent jusqu’où on peut aller, à quel rythme et quels pièges déjouer. C’est en grande partie le rôle que le secrétaire général va assigner à Kanapa.
A sa manière, ce dernier a anticipé sur ce travail théorique en rédigeant un ouvrage intitulé « Karl Marx, textes »(éditions Calp), comprenant une courte biographie de Marx et un choix de ses textes, puis dans la foulée un second opus dédié à Engels. Soit dit en passant, cette recherche sur les textes fondateurs lui a permis de mesurer combien les apports originaux de ces deux penseurs avaient été déformés, trafiqués ou censurés. Ces deux livres (1965/1966) connaissent alors un vif succès. Kanapa, philosophe de formation, ne l’oublions pas, se trouve donc tout disposé à prendre part aux débats en cours. Il évoque d’ailleurs à de nombreuses reprises ces enjeux de doctrine avec Waldeck Rochet, dans ses correspondances (depuis Moscou). Il y avance (dès 1965) l’idée de la création d’une commission de travail sur la théorie, suggestion, on va le voir, que le secrétaire général retiendra ; il y critique ouvertement « le manque de sérieux » de Roger Garaudy, qui passe pourtant alors à tort ou à raison pour le philosophe « officiel » du parti.
C’est ce débat des philosophes qui conduit à une session « historique » du Comité central, la session d’Argenteuil de mars 1966, premier grand « geste » post-thorezien du nouveau secrétaire général. On en retiendra surtout la position du PCF en matière de liberté de la création, l’abandon de tout art de parti au profit du pluralisme. Le refus aussi de toute « vérité à priori ».
A cette session, l’apport de Kanapa est remarqué. C’est en quelque sorte le « nouveau » Kanapa qui s’affirme là.
En accord avec Waldeck Rochet, il part en avant-coureur, ouvre des pistes qu’il va retravailler dans les mois qui vont suivre.
Il est pour l’ouverture ET pour la rigueur. Il reproche le fait « d’avoir délibérément étouffé des textes de Marx et Engels, soit en les faisant passer pour des approximations d’hommes du XIXè siècle, soit purement et simplement en cachant ses textes ». Sont visés les Soviétiques et les Chinois. Il évoque longuement le fait religieux, désapprouve Garaudy sur son appréciation de l’Islam : l’Islam poussait à la guerre sainte contre l’occupant, disait Garaudy, c’est la preuve que la religion ne détourne pas de la lutte : « Non, réplique Kanapa, ce n’est pas l’Islam qui a poussé le peuple algérien à la lutte pour l’indépendance. Il lui a seulement donné ce caractère de guerre sainte ». On peut se demander s’il faut s’en féliciter, ajoute-t-il.
Sur humanisme et anti-humanisme, un des enjeux du débat général, il avance prudemment que c’est un débat à poursuivre sans « anathèmes contre qui que ce soit de nos camarades ». Le parti a besoin de Roger (Garaudy) mais « on ne peut pas considérer qu’Althusser et d’autres sont sans mérite.(…) Il n’y a pas de monopole dans le domaine de la recherche ».
La transcription de cette intervention dans Les Cahiers du communisme, peu après, sera légèrement corrigée, policée (par la revue ?). Mais reste l’essentiel : Kanapa sort d’Argenteuil avec une nouvelle image et sa complicité avec Waldeck Rochet s’est renforcée.
Ses idées sont entendues : une commission « pour coordonner le travail théorique », sous la direction de Krasucki, est nommée, comprenant Kanapa. Et le secrétaire général s’entretient peu après avec Althusser.
Ainsi, lorsqu’à l’automne 1966 Kanapa revient à Paris, il va poursuivre auprès de Waldeck Rochet ce rôle de « conseiller » du prince déjà amorcé sur un mode épistolaire.
C’est une nouvelle étape politique pour lui, un moment où il signe en même temps ses adieux à la littérature. En mars 1967 est publié son ultime roman, Les choucas (EFR). Le sous-titre est plus explicite : « Quelques aspects de la vie de Fred Hopner dans l’hiver 1961-1962 ». Un livre sombre, désenchanté où Hopner, le héros, un cinéaste hanté par la maladie, traverse une crise professionnelle, amoureuse, politique. On croise dans le récit un invité soviétique qui sort des camps : « C’est la question des questions ». La direction du parti décide de « soutenir » le livre mais les échos seront maigres. L’exemplaire de l’ouvrage destiné à son fils Jérôme porte une curieuse dédicace : « Pour Jérôme,…ce roman où il est question des fanatiques qu’il faut être ». Comme si Kanapa changeait sans changer : il ressemble moins à un prédicateur inspiré et un peu plus à un jésuite érudit ; il s’éloigne des dogmes pour revenir aux textes ; il vit moins dans un repli identitaire, semble plus ouvert à la société ; pourtant il demeure un homme véhément, rigoureux, toujours travaillé par l’ardeur du « fanatique qu’il « faut être ».
XVIII.
La coopération entre Jean Kanapa et Waldeck Rochet sera de courte durée, deux années à peine. Le secrétaire général, malade, va bientôt sombrer. Mais cette séquence, marquée par des événements spectaculaires (mai 1968, l’invasion de la Tchécoslovaquie, les tensions avec le PCUS) sera exceptionnellement intense, productive, novatrice.
La relation entre ces deux hommes est étroite. Jean Vigreux, biographe du secrétaire général, note : « Les conseils de Kanapa sont largement présents dans les dossiers de Waldeck Rochet, sous forme de billets, de notes de synthèse. (…) De leurs confrontations sont nés véritablement les tournants du secrétariat de Waldeck Rochet. Les deux hommes, si différents l’un de l’autre, se vouaient une véritable admiration, une confiance réciproque et une certaine communauté d’esprit ».
Le responsable du PCF sollicite Kanapa essentiellement dans trois domaines : la théorie politique, les questions internationales, la politique unitaire. Autant dire qu’il a une vue sur l’essentiel des dossiers du moment, la diplomatie, la doctrine, l’union de la gauche.
Côté doctrine, Kanapa insiste sur la démarche résolument démocratique du PCF. Assurant dans L’Humanité la promotion de l’ouvrage « La marche de la France au socialisme » (préfacée par Waldeck Rochet, une préface écrite par Kanapa, on a tout lieu de le croire), il remarque : « L’idée maîtresse de l’ouvrage, c’est celle que Waldeck Rochet place en tête de sa préface : « Démocratie et socialisme sont inséparables ». Il faut l’entendre, si l’on peut dire, dans les deux sens. C’est à dire avant et après. Avant : la lutte pour la démocratie, pour l’instauration puis l’élargissement, l’approfondissement continus d’une démocratie authentique est « le problème fondamental de l’acheminement des masses à la révolution socialiste ». Après : le socialisme étant le « couronnement » de la démocratie, il constituera en France l’expression la plus large, la plus complète de la vie démocratique ».
Ces formulations sont nouvelles, elles changent avec la rhétorique thorezienne. Kanapa va plus loin, en amorçant une critique du concept de « dictature du prolétariat » qui était jusque là une des références majeures de la pensée communiste. Il se garde de dénoncer frontalement l’expression mais la tient à distance, en quelque sorte, en précisant : « ce que la terminologie traditionnelle appelle dictature du prolétariat ». Les termes sont peut-être ampoulés, précautionneux mais ils signifient qu’on ne partage plus complètement cette notion, qui ne sera ouvertement abandonnée que dix ans plus tard.
Fin 1967, on retrouve l’influence de Kanapa dans une brochure de Waldeck Rochet qui servira de « manuel » aux communistes en 1968 : « Qu’est ce qu’un révolutionnaire dans la France de notre temps ».
Ces novations, dans l’orientation et le langage, sont remarquées à gauche.
Kanapa se retrouve aussi aux avant-postes des débats politiques entre forces de gauche qui allaient aboutir en 1972 au programme commun entre communistes, socialistes et radicaux de gauche. Cette idée de programme commun, c’est Waldeck Rochet qui la lance au XVIIe congrès, en 1964, lorsqu’il accède au secrétariat national. Il milite en faveur d’une candidature unique à gauche pour les présidentielles de 1965 ; un accord sera d’ailleurs trouvé avec F. Mitterrand, sans réelle base programmatique. Quelques mois plus tard, le PCF et la FGDS procèdent à une série de rencontres, font état de leurs convergences et de leurs divergences. Kanapa apparaît dans ces échanges dès les premiers mois de 1967 ; il réalise systématiquement des PV d’une grande précision. Kanapa est un méthodique, un homme de notes, un greffier rouge, un notaire du communisme, imbattable dès lors qu’il s’agit de conserver les minutes de la procédure. Les débats, très idéologiques, portent sur la démocratie, le passage au socialisme puis sur les nationalisations, l’Europe. A cette étape, Mitterrand n’apparaît pas dans ces discussions, la méthode ne lui convient guère, ces discussions de doctrine l’indiffèrent. Il attend.
Les deux partis créent un groupe de travail chargé de poursuivre ce dialogue. Revoilà Kanapa qui, grâce au soutien de Rochet, prend du galon, double les structures officielles puisqu’il est en effet chargé du dossier de la politique extérieure. Or, dans l’organigramme du PCF, c’est toujours Raymond Guyot qui est le patron du secteur international. Le partenaire de Kanapa, pour la FGDS, est alors Roland Dumas, député de Corrèze. Le groupe s’entend sur un protocole commun : pour une politique extérieure de paix, de sécurité, d’indépendance ; le refus de la course aux armements et des blocs ; le soutien aux efforts de désarmement ; le refus de la force de frappe ; un traité d’interdiction des essais ; vers un accord de non-prolifération. Le texte détaille les positions respectives sur certains enjeux comme le Moyen Orient (des divergences existent sur le retrait israélien des territoires) ; sur l’Europe ( le PCF se dit contre un gouvernement supranational, la FGDS est favorable à un pouvoir politique commun). Mais, suite à des problèmes internes à la FGDS, ce travail n’aboutit pas à un accord public comme cela avait été convenu.
Kanapa pour le PCF, et Fuzier pour la SFIO, proposent même un « plan de travail » pour la relance des échanges, avec huit groupes de travail sur autant de thématiques clés (démocratie, socialisme, partis…). Mais les deux formations vont se contenter d’une déclaration commune.
Toutes ces discussions poussent cependant le PCF à approfondir d’importants points de doctrine et de programme où Kanapa joue un rôle moteur ( sur la démocratie, l’Europe, l’Otan…).
Conseiller de Waldeck Rochet, et acteur des négociations à gauche, Kanapa est également membre de la section de politique extérieure, la Polex. Là, il est dans une situation paradoxale, simple membre de la section alors que c’est un peu lui qui donne le « la » sur les enjeux internationaux. Il y est essentiellement occupé par la préparation d’une nouvelle conférence mondiale des PC. Les précédentes expériences remontent à 1957 puis 1960. Encore faut-il s’entendre sur l’ambition d’un tel forum. Les Soviétiques rêvent d’un tribunal anti chinois. Kanapa propose de limiter l’ordre du jour à l’anti-impérialisme et d’y inviter tout le monde, Chinois, Yougoslaves. Une réunion préparatoire est prévue à Budapest début 1968. Kanapa écrit le discours du secrétaire général mais Waldeck est malade, il sera remplacé par Georges Marchais.
Ces deux hommes alors ne s’apprécient guère. Difficile d’imaginer deux personnalités si dissemblables. Mais la rencontre se passe bien, l’intervention française est appréciée, cette première collaboration entre Kanapa et Marchais est positive.
Kanapa au fil des semaines semble totalement mobilisé par cette préparation de conférence, au cours de laquelle va se manifester les tensions croissantes entre Soviétiques et Tchécoslovaques. Il établit une note précise sur l’état des échanges entre partis ; elle est datée du 3 mai 1968. Ainsi, alors que débutent les incidents au quartier latin, Kanapa est d’abord occupé par ses exercices de diplomatie communiste. Ce « décalage » est symptomatique de la posture du PCF, d’une partie de sa direction en tout cas, installé dans la réalité nationale mais fonctionnant aussi, du fait de son appartenance au mouvement communiste, avec sa liturgie propre, dans un monde à part.
XIX.
Au cours des « événements » de mai-juin 1968, Kanapa, homme de l’ombre, est une des « plumes » du secrétaire général lors des multiples interventions de ce dernier. Toutefois, ce qui l’occupe essentiellement alors, c’est la crise tchèque et ses « retombées » sur le PCF. Kanapa est un acteur majeur de cette séquence particulièrement dramatique.
A Prague, Dubcek anime depuis janvier une politique de réformes visant à donner « plus de vigueur à la démocratie socialiste ». Garaudy applaudit, Waldek Rochet « suit avec intérêt » tout « en se posant des questions ». Il appréhende surtout la réaction des « partis frères », des Soviétiques, qui eux sont très remontés contre ce qu’ils caractérisent comme une contre-révolution. Alors même qu’on le sait malade, affaibli, épuisé, Waldeck Rochet s’investit totalement dans un rôle de médiateur. Avec la complicité de Kanapa, collaborateur tout désigné pour ce genre d’initiatives, il se rend dans la seconde quinzaine de juillet dans les capitales soviétique puis tchèque. Les deux hommes y proposent leurs bons offices, et tiennent systématiquement informée la direction du PCF de chacune de leurs démarches.
« Waldeck Rochet espère vivement que nous réussirons, écrit à la mi-juillet l’ambassadeur tchèque à Paris dans un courrier diplomatique.(…) Les camarades français s’inquiètent de la position des camarades soviétiques. Ils redoutent une forme d’intervention qui pourrait conduire, comme dit formellement le PCF, à une catastrophe destructrice tant pour les pays socialistes que pour tous les PC à l’Ouest ».
Kanapa, qui maitrise le russe, note soigneusement les moindres échanges. « C’est un scribe qui, avec la rapidité d’une sténo, prit des notes à faire presque regretter l’invention du magnétophone » remarque l’auteur du livre « Kremlin-PCF » .
De son séjour à Moscou, les 15/16 juillet, Waldeck Rochet rentre bouleversé, à peu près convaincu que l’URSS a décidé d’intervenir. Le 19, les deux hommes sont à Prague, informe Dubcek de la position soviétique. « Nous souhaitons que vous réussissiez » réaffirme le secrétaire général.
Le 25 juillet, l’ambassadeur tchèque écrit à Prague : « Le PCF tout entier traverse une évolution rapide sous le choc de la crise en Tchécoslovaquie. Les comportements antisoviétiques s’exacerbent, justifiés par l’attitude incroyable des Soviétiques non seulement à notre égard mais aussi à l’égard du PCF. Les camarades m’ont dit que dans les jours derniers, chez la plupart des dirigeants, s’était brisé le rapport sentimental à l’Union Soviétique datant de l’époque où tout ce qui venait de Moscou était considéré comme ultima ratio ».
Kanapa qui a d’ores et déjà préparé un projet de résolution de la direction pour « désapprouver » l’URSS en cas d’invasion, rédige une note confidentielle pour Waldeck Rochet sur les orientations du parti soviétique en matière idéologique où il fait état d’une véritable crise du régime.
Les troupes de l’URSS et de ses alliés interviennent dans la nuit du 20 au 21 août. Le bureau politique exprime « sa surprise et sa réprobation ». Le Comité central partage cette ligne mais un ton en dessous ; la « réprobation » devient « désapprobation ».
Moscou accepte mal que le parti français, longtemps le meilleur élève de la classe, lui fasse défaut et multiplie les gestes de mauvaise humeur. Paris riposte mais cherche aussi à calmer le jeu, pour tenir compte des hésitations internes. Et puis Waldeck Rochet, rongé par la maladie, sort très affecté de cette crise.
En octobre, Jeannette Thorez-Vermeersch démissionne de la direction (et Garaudy écope d’un blâme). C’est Kanapa qui se charge de répondre aux critiques de la veuve de Thorez dans une intervention au Comité central qui curieusement disparaîtra ensuite des archives… Il s’en prend à l’URSS qui s’arroge le droit de décider de ce qui est bon et mauvais pour les autres partis. Il estime que la ligne du PCUS, celle du refus de la démocratisation, est suicidaire. « En quoi serait-ce faire de l’antisoviétisme que de penser que le développement de la démocratie socialiste en URSS n’est pas à la hauteur de son essor économique et social ? Qu’il y a un retard des structures politiques et idéologiques… »
Les termes restent mesurés mais la critique est dure. Kanapa se fait ici le porte parole du secrétaire général mais en procédant ainsi, il se « grille » du côté de Moscou, ce que constate par exemple le livre Kremlin-PCF : « Il était assuré de signer là son arrêt de mort politique aux yeux des Soviétiques qui ne le tenaient déjà pas en odeur de sainteté ».
Peu après il se trouve dans la délégation française qui va rencontrer Brejnev. Les Français font état de la « divergence » (mot tabou dans ces cercles) tchèque. Brejnev, arrogant, vante les mérites de la dictature du prolétariat, fustige les révisionnistes et désigne une pile de documents devant lui en déclarant : « Voilà, tout ça est dirigé contre le PCF ! » Ambiance…Au terme de cette rencontre, les Soviétiques refuseront que le communiqué final fasse état de divergences entre les deux partis.
En fait, tirant les leçons à la fois des événements français et de la crise du mouvement communiste international, Kanapa plaide depuis des mois pour que le parti précise sa conception de la démocratie et du socialisme, fournisse un travail idéologique sur l’idéal socialiste C’est l’objectif que se fixe, en cette fin d’année 1968, le « Manifeste de Champigny », qui marque un véritable aggiornamento théorique, doctrinal. Avec des limites. Kanapa prônait l’abandon de la dictature du prolétariat. Waldeck Rochet ne peut s’y résigner. On joue sur les mots, en quelque sorte, sur les formulations et au final, le texte stipule : « Ce double aspect du pouvoir politique des travailleurs – développement continu de la démocratie et défense des conquêtes socialistes- caractérise ce que les fondateurs du marxisme ont appelé la dictature du prolétariat ».
XX.
Au lendemain de la réunion de Champigny, Kanapa participe à un séminaire de la rédaction de La Nouvelle Critique au Petit Quevilly, intitulé « La marche au socialisme et la marche du socialisme ». Il y est invité non pas en qualité d’ancien rédacteur en chef ( encore qu’il y évoquera quelques souvenirs piquants sur le stalinisme notamment, on l’a vu) mais comme expert du mouvement communiste et stratège proche de Waldeck Rochet. Il considère que ce mouvement, justement, connaît « la situation la plus difficile » de son histoire ; que les difficultés ne portent pas seulement sur les concepts mais sur les questions politiques ; que maintenir l’unité de ce mouvement est nécessaire et problématique.
C’est d’ailleurs dans un esprit unitaire que le PCF participe à la préparation d’une conférence mondiale communiste. Les deux délégués français aux travaux préparatoires sont Jean Kanapa et Georges Marchais, qu’on va retrouver lors de la conférence elle-même à Moscou en juin 1969. Si la participation à la Conférence est importante (75 PC sur les 92 recensés), elle est en même temps, selon la formule de la spécialiste Lily Marcou, « la dernière tentative de sauvegarder l’esprit de la IIIè Internationale ». Elle ne parvient pas à ressouder le mouvement, montre les divergences à l’œuvre entre formations. Dans son intervention à Moscou, Waldeck Rochet fait profil bas, il n ‘y fait même pas mention de la crise tchécoslovaque. Et puis, catastrophe : le secrétaire général doit être hospitalisé : il ne se rétablira jamais (« un mort vivant » dira François Hincker) et il disparaitra de la scène politique. A Moscou, c’est Marchais qui prend les choses en main avec l’aide de Kanapa. Six mois plus tard, le 19è congrès du PCF nomme Marchais secrétaire général adjoint.
Avec la disparition de Waldeck Rochet, Kanapa perd un allié avec lequel il ressentait une grande proximité. Marchais de son côté a pu apprécier l’efficacité de ce collaborateur. On va donc assister au « passage » de Kanapa de Waldeck à Marchais ( comme dans une moindre mesure on avait observé un « transfert » de Thorez à Rochet).
L’historien Michel Dreyfus notera dans « PCF, crises et dissidences » : « Plus discrète mais d’une grande efficacité est l’action de Jean Kanapa. Après avoir été un stalinien des plus endurcis à la fin des années 40, il évolue considérablement depuis 1969. Devenu l’un des proches les plus écoutés de Georges Marchais, il fait avancer autant qu’il le peut (la) politique unitaire du PC ».
La préparation puis la tenue de la Conférence de Moscou a donc constitué un moment fondateur dans les relations Marchais-Kanapa. Leur rencontre n’allait pas de soi, elle est tardive. Les deux hommes se côtoyaient sans guère se voir depuis près de quinze ans, l’éloignement de Kanapa n’explique pas tout. Leurs trajectoires sont différentes. Tous deux ont certes participé à l’affaire Casanova, participé au « meurtre » de ce dernier mais chacun sur une partition singulière. On les voit polémiquer en pleine session du Comité central de 1964 sur les leçons à tirer de l’éviction de Khrouchtchev. Marchais est fasciné par Cuba, Kanapa hésite. On pourrait dire que tout les oppose, les origines sociales, l’éducation, les goûts, le rapport aux femmes. Ils ne sont pas différents, ils sont aux antipodes. Kanapa voit en Marchais un primaire impulsif, Marchais l’imagine comme un pète-sec austère. Or, comme me le dira Jean-François Gau, « Kanapa constatera que Marchais aime le débat, et Marchais se félicitera que Kanapa aime la vie ».
Ils sont absolument différents et complètement complémentaires.
On se souvient peut-être que Waldeck Rochet tentait de maintenir dans sa direction un fragile équilibre entre les néo thoréziens et une aile plus impatiente, notamment incarnée par Garaudy. Le 19è congrès, qui a promu Marchais au premier plan, n’a pas réélu Garaudy à la direction. Celui-ci, trois mois plus tard, se venge en accusant Marchais d’avoir donné aux conservateurs tchèques le PV de l’entretien entre Waldeck Rochet et Alexandre Dubcek de juillet 1968, un PV pris par Kanapa. L’accusation est grave, la direction embarrassée ; le texte (que publie la presse) est authentique.
Ce n’est que la première étape de l’affaire des archives, convoitées de Kanapa, une histoire rocambolesque qui va rebondir dans les quinze années à venir…
Le fait est qu’Etienne Fajon, présent à Prague en novembre 1969, fait passer (maladresse ? déloyauté ?) aux conservateurs tchèques les notes de Kanapa qu’il avait en sa possession…La direction du parti décide alors de publier sur deux pleines pages de L’Humanité du 18 mai 1970 les notes originales de Kanapa ; c’est Kanapa en personne qui en assure la présentation. Et Marchais soutient : « Jamais dans l’histoire de notre parti nous n’avons été l’objet d’une opération aussi contraire aux normes qui régissent les rapports entre PC.(…) Nous ne pouvons pas nous laisser traiter par qui que ce soit de délateurs ».
Si la direction souhaitait « normaliser » ses rapports avec l’Est, elle constate qu’elle doit faire face à des pressions grossières venues de Prague, de Berlin ou de Moscou, toutes choses qui ne doivent guère surprendre Kanapa habitué aux mœurs délétères et cyniques des dirigeants des pays de l’Est. Entre le PCF et l’Est, il y a de la tension dans l’air mais Paris minimise, dédramatise.
Tout se passe comme si la condamnation par le PCF de l’intervention soviétique à Prague avait ouvert une brèche. Cette prise de position marquait une rupture, elle bousculait une référence (la solidarité avec l’URSS) considérée par beaucoup comme constitutive de l’identité communiste. Une fissure s’est ouverte. Que faire désormais ? La nier ? Impossible. L’élargir ? Impensable. Le PCF est à la recherche d’un équilibre introuvable, partagé entre un désir de modernisation et un attachement nostalgique. Kanapa doit gérer cette contradiction. Il se montre à la fois pointilleux sur l’attitude soviétique, il redoute l’ingérence de Moscou dans les affaires intérieures du PCF. Et dans le même temps, il est soucieux de calmer le jeu. Il mène, à coups de notes internes, une petite guérilla visant à alerter la direction sur certaines orientations soviétiques qu’il juge inquiétantes. Son principal reproche, l’argument sur lequel il va réussir à fédérer au fil du temps différentes composantes de cette direction, c’est la complaisance de Moscou à l’égard de la diplomatie française et de Pompidou en particulier.
Kanapa a mis de l’eau dans son vin. Lui qui était si critique à l’égard de Moscou aux côtés de Waldeck Rochet, louvoie, compose avec un courant philosoviétique. Il prépare et participe à une nouvelle rencontre Marchais-Brejnev de juillet 1971. Chaque partie fait preuve de bonne volonté. On masque les contentieux. Reste cette différence de taille : Moscou cajole Pompidou alors que le Pcf dénonce le glissement atlantique du pouvoir français. La détente impliquerait-elle donc le statu quo ?
XXI.
Au fil des mois, la coopération entre Kanapa et Marchais s’institutionnalise. Le secrétaire général adjoint a besoin du savoir-faire, de l’efficacité de son « éminence grise ». Fin juillet 1971, Marchais part en vacances et adresse une longue lettre à son conseiller (absent alors de Paris) où il lui fait part de ses préoccupations ( la montée en puissance de François Mitterrand) et lui demande de préparer son débat télévisé à la rentrée face à Jacques Chirac.
Kanapa va donc s’occuper du « lancement » médiatique du responsable communiste, lequel, ainsi conseillé, va très vite prendre goût à l’exercice et devenir en ce domaine un phénomène.
Kanapa contribue de manière spectaculaire au renforcement de l’autorité de Marchais, conforte sa position dans le parti (face à la possible concurrence de Roland Leroy), lui devient indispensable.
Vis-à-vis de l’Est, Kanapa participe à la ligne Marchais : normaliser les rapports, valoriser les « acquis » mais ne pas taire les différences. Une ligne alors très outenue à l’intérieur du parti. Attentif à l’enjeu chinois, il cherche les occasions pour multiplier les gestes de bonne volonté à l’égard de Pékin.
En septembre 1972, Marchais obtient un débat télévisé sur l’Est intitulé « Les pays socialistes, échec ou réussite ». Il est opposé à Alain Peyrefitte. Kanapa a méticuleusement préparé le débat, lui rédigeant une vingtaine de fiches et Marchais reprend scrupuleusement l’essentiel de ces notes. Il se démarque de Moscou sur la question de Soljenitsyne : « On a une position différente, très différente de celle de l’Union Soviétique. Nous sommes pour la liberté de création ».
Sur le même enjeu, Kanapa fera entendre sa petite musique dans le journal L’Humanité fin novembre : commentant une série de publications traitant des pays de l’Est, il dénonce leur tonalité antisoviétique mais dans le même temps il en profite pour revenir longuement sur le passé stalinien et faire écho à certaines critiques qui se développent à l’égard de l’URSS ( inefficacité, répression), toutes choses jusque là plutôt inédites ou rares dans ce journal.
Lui-même commence à apparaître dans les médias. Peu à peu, il retrouve cette diversité d’activités qui était la sienne avec Waldeck Rochet. Il est l’incontournable expert sur les questions internationales mais se trouve aussi associé à la reprise des discussions à gauche qui vont aboutir à la signature du programme commun. Il est co-responsable, avec le socialiste Gérard Jaquet, d’une des quatre commissions, la commission internationale.
Un accord se fait sur les institutions européennes ainsi que sur la suppression des blocs militaires, Otan et Pacte de Varsovie. Le programme commun est signé en juin 1972.
A la fin de cette année, Kanapa intervient devant les délégués du XXe congrès du PCF,où, critiquant vivement l’atlantisme de Pompidou, il polémique, mezzo voce, avec l’intervention du délégué soviétique. il faut remonter à 1959, avant l’affaire Casanova, pour le voir s’exprimer à une telle tribune. Comme si sa traversée du désert était enfin terminée.
C’est à ce congrès que Marchais devient secrétaire général et Kanapa est désigné responsable de la section de politique extérieure, la Polex. En même temps cette promotion est limitée : accéder à un tel poste supposait son entrée au Bureau politique, ce que souhaitait Marchais. Mais le nouveau patron du PCF se heurte à des réticences dans sa direction (de Duclos notamment) et Kanapa n’a pas sa place au BP. Reste que diriger la « Polex » constitue une date marquante de sa carrière politique. C’est un des secteurs de travail les plus importants de la direction qui dispose d’un des plus gros budgets de l’appareil central. D’emblée, il imprime sa marque au secteur international, rajeunit ses cadres, redynamise ses méthodes de travail, redéfinit ses priorités.
Il semble plus intéressé à la dimension occidentale des problèmes ; tout se passe comme si la Polex prenait un peu de champ avec le monde socialiste.
Certes durant quelques mois encore, Kanapa semble encourager tout un effort de propagande prenant la défense des pays de l’Est. Mais l’équilibre entre un philosoviétisme public, même nuancé, et une analyse « en interne » qui se veut lucide de l’Est, est de plus en plus compliqué à trouver.
Et puis les méthodes de travail de la « polex » changent. On sort des approximations, des élans affectifs ou déclamatoires pour se livrer à de véritables études sur tous les enjeux : l’évolution de la politique américaine, l’analyse des pays de l’Est, la situation chinoise, la politique extérieure de la France. Manifestement Kanapa s’efforce de sortir la politique internationale du PC de l’orbite soviétique pour lui donner un double nouvel ancrage. Il privilégie un tiers-mondisme actif et il accorde désormais la priorité à l’Europe occidentale.
Kanapa regarde du côté du parti italien. C’est un parti qu’il connaît bien, proche et agaçant à la fois. Il prend volontiers leur ouverture d’esprit pour une tendance à l’arrangement mais depuis des années, il répète que la coopération entre les deux partis est importante. Très vite des initiatives communes et spectaculaires sont organisées comme le meeting Marchais/Berlinguer à Bologne en mai 1973. Le représentant français insiste sur la communauté de situations, d’analyses et d’actions entre les deux partis. Le même mois, Kanapa, rapportant sur la situation internationale devant le comité central, plaide pour une Europe des travailleurs, pacifique, démocratique, indépendante. Un double engagement sort de cette nouvelle orientation : au plan communautaire, le PCF se veut attentif aux institutions de la CEE ; il demande à participer au Parlement européen dont il était jusqu’alors écarté. D’autre part le PCF œuvre désormais pour rassembler le mouvement communiste ouest européen. D’où la conférence de Bruxelles de janvier 1974 réunissant 19 PC d’Europe de l’Ouest. Une première. La politologue Lily Marcou écrira : « La Conférence de Bruxelles peut être considérée comme le lieu où l’eurocommunisme fut catalysé car c’est à ce moment précis et dans son cadre que ces caractéristiques se sont consolidées ».
XXII.
Marchais a la cote. Un sondage de ces années-là, 1973/1974, montre que les bonnes opinions grimpent en un an de 28 à 43%. Kanapa apparaît assez systématiquement à ses côtés. Il l’encourage à reprendre la réflexion sur socialisme et liberté. Le PCF avait du chemin à faire ; jusque là il refusait l’idée d’alternance par exemple. Dès le printemps 1973 puis tout au long de l’été, Kanapa est mobilisé par la rédaction du premier (et du plus important) livre de Marchais, paru début septembre chez Grasset : Le défi démocratique.
Ce livre marque une évolution sensible de la doctrine communiste. Marchais s’engage. Il ne se contente pas de formuler les éléments les plus avancés de la réflexion communiste, il innove, il lance (teste) des idées inédites, il bouscule.
C’est cette posture, encouragée par Kanapa, que l’on va souvent retrouver au cours de cette décennie. Avec ses avantages : rapidité, écho médiatique, avancées. Et ses inconvénients : solitude de la prise de position, fragilité de la conviction, risque d’être bousculé au premier vent contraire.
L’essai se prononce sans réticence en faveur du pluralisme, de l’alternance, du respect de la (petite) propriété privée ; on y dédiabolise le terme de socialisme démocratique. On y retrouve la plume kanapiste, nerveuse, pressée.
En même temps toutes ces novations sont « plombées » par le maintien du dogme de la dictature du prolétariat, par la persistance de relations toujours privilégiées avec l’Est.
A cette étape, la vie politique s’accélère : dès l’annonce du décès de Georges Pompidou, comme Marchais ne se sent pas en état de postuler, le PC suggère une candidature unique de la gauche en la personne de François Mitterrand. La campagne est active, le résultat impressionnant, la gauche se sent forte, réunie. Il y a de l’euphorie dans l’air. Seule ombre au tableau : Moscou a manifestement préféré le statu quo à une victoire de la gauche, le Kremlin a « voté » Giscard d’Estaing. Dans L’Humanité, Kanapa grogne. Et se ravive le contentieux entre le PCF et le PCUS.
N’empêche, l’été 1974 est serein. Apparemment, personne, à Fabien, n’a vu arriver le coup de tonnerre des législatives partielles (elles concernent six départements) de la fin septembre. Dès l’annonce des résultats, le patron de la Polex clame : « C’est très grave ! » et il s’enferme dans le bureau de Georges Marchais pour une longue conversation.
Ces élections sont marquées par une forte progression à gauche ( qui passe de 34 à 42%) mais, dans ce cadre, le PS grimpe partout alors que le PCF recule.
Pour la direction communiste, le traumatisme est profond. La dynamique unitaire ne profite qu’à l’allié socialiste. Le PC pensait profiter de sa proximité avec la social-démocratie pour gagner des forces nouvelles, c’est le contraire qui se passe. Pis : le PS se construit une nouvelle image, modernisée, rassembleuse, gauchie alors que le PCF reste entre deux eaux. Ses contradictions ( rapports à la société, à la démocratie, à l’Est) s’avivent et lui coûtent. Il faut choisir.
Revenir à une identité communiste plus traditionnelle, thorézienne pour dire vite, laquelle d’ailleurs n’existe plus ? Ou poursuivre la ligne du « Défi démocratique », s’engager bien plus fortement dans la recherche d’une modernité communiste qui se différencierait de la social-démocratie mais aussi de la matrice soviétique ?
C’est cette dernière option que retiennent Kanapa et Marchais. Elle passe par trois chantiers : la démocratie, l’Europe, l’Est.
Pour Kanapa, le PCF doit reprendre l’offensive sur la question des libertés. En mai 1975, Marchais présente un « projet de déclaration des libertés », une proposition de lois de 89 articles explicitant la conception communiste en matière de libertés individuelles et collectives, de droits économiques et sociaux, de droits à la culture et à l’information, de droits politiques et de garanties judiciaires.
Avec ce texte, intitulé « Vivre libres ! », on est loin de ce qui se fait à l’Est. D’autant que le régime brejnévien continue de se durcir. De fait les rapports avec le PCUS se tendent. Moscou, contrarié par la Conférence de Bruxelles des seuls PC de l’Ouest, tente de reprendre la main et propose une conférence pan-européenne. Un forum aux allures diplomatiques pour l’URSS, centré sur la paix et le désarmement, alors que les Français veulent mettre l’accent sur les transformations sociales, le socialisme. L’accord entre ces deux options est improbable. Kanapa harcèle littéralement les délégués du PCUS. Charles Fiterman qui participait à l’une de ces rencontres se souvient : « La bagarre avec les Soviétiques était violente car Kanapa était redoutable. Parlant le français, l’anglais, le russe, un peu l’allemand, comprenant l’espagnol, il les apostrophait dans toutes les langues et les terrorisait ».
C’est sur cet enjeu , « Coexistence pacifique et lutte de classes », qu’intervient Kanapa en avril 1975 pour son second grand rapport devant le Comité central.
Un mois plus tard, un double événement, lié, marque la nouvelle session de la direction. Dans son rapport, Marchais émet pour la première fois sous une forme aussi officielle une condamnation solennelle du stalinisme. « Parce qu’il s’agissait de conceptions et de pratiques totalement étrangères à leur idéal et à leur politique, les communistes français furent atteints très douloureusement par les révélations du XXè congrès du PCUS (…) Ils condamnèrent ces crimes et ces drames ». Il ajoute : « Nous n’entendons naturellement pas couler la France socialiste dans le moule soviétique.(…) Nous voulons un socialisme aux couleurs de la France ».
Et puis, significativement, à cette même session, Jean Kanapa est élu au Bureau Politique. Alors que se profile le XXIIe congrès du PCF, où Marchais entend frapper fort, le secrétaire général a besoin a besoin d’être conforté au « BP ». D’où cette promotion inhabituelle entre deux congrès.
XXIII.
La désignation tardive de Jean Kanapa au Bureau Politique traduit au moins deux choses : la détermination nouvelle de Marchais de hâter le pas et la force des résistances à la cooptation du chef de la Polex au sein de l’instance dirigeante. Sans doute que la disparition de Jacques Duclos fin avril 1975 explique en partie ce dénouement. On peut penser également que l’homme Kanapa est un peu redouté par certains de ses pairs pour son « radicalisme ». Reste que Marchais a besoin de lui. S’approche en effet une échéance capitale, le prochain congrès du parti. Kanapa est désigné rapporteur du document préparatoire de ce forum. Sur cet enjeu précis se met en place de fait une direction bicéphale, Marchais/Kanapa. Ce dernier est devenu le numéro deux.
Marchais est le point d’équilibre de l’orientation majoritaire de sa direction. Celle-ci se laisse convaincre qu’il faut relever le défi de la concurrence socialiste en faisant bouger la politique communiste, et l’image du parti, manifester aux Soviétiques un certain agacement, une fermeté devant leur comportement rétrograde, non solidaire.
Tout en préparant le congrès, Kanapa affronte les dossiers internationaux. Il y a toujours en suspend la tenue d’une conférence pan-européenne des PC. Lors d’une réunion de travail devant ses pairs, , il affiche un ton détaché, montre qu’il n’attend plus grand chose de cette future grand-messe. Il dit en substance à cet aréopage de dirigeants communistes (27 PC représentés), aux Soviétiques singulièrement : vous n’avez pas voulu d’un document de lutte ; vous vous contentez de considérations quasi diplomatiques, notre position n’a pas été entendue, nous en tirons les conséquences. Le mieux est d’en finir au plus vite avec ce texte – et cette conférence- sans ambition et sans enjeu. Le PCF pour sa part poursuivra, insiste-t-il, sa lutte révolutionnaire, autre façon de dire que certains, finalement, s’accommodent assez bien de l’état du monde. Un propos mal reçu par les PC de l’Est, mais c’était fait pour…
L’homme dérange. A Moscou, à Paris aussi. Le socialiste Jean Poperen le traite d’agent soviétique ! La revue « Est/Ouest » lui consacre un portrait acidulé sur douze pages (article, vanité des vanités, que Kanapa conservera dans ses papiers personnels)..
L’homme intrigue pareillement Washington : un fonds d’archives intitulé « Opération Aquarium » montre comment la CIA, espionnant alors le siège du PCF, l’immeuble de la place du colonel Fabien, est alors tout particulièrement intéressé par le personnage de Kanapa. La centrale américaine demandait à ses agents le maximum d’informations sur son aspect physique, avec l’idée de fabriquer un sosie. Elle comptait utiliser ce doublon pour fouiller son appartement privé. On imagine la surprise de Kanapa rentrant prématurément chez lui et tombant sur un autre Kanapa ! L’affaire, révélée par Alain Guérin dans L’Humanité en février 1976 (et qui devrait donner lieu ces temps-ci à un documentaire télévisé), ne se fera pas.
Mais cela dit assez la place nouvelle que Kanapa occupe désormais dans le paysage politique.
Il tient la plume du document préparatoire au congrès, un texte qu’il veut plutôt court, écrit simplement. La réponse à la crise capitaliste réside dans la démocratie dit le texte qui entend faire vivre le socialisme non comme une « société future idéale et imaginaire » mais avec ses implications concrètes d’aujourd’hui : « L’idée centrale, le fil rouge, c’est notre conception de la voie démocratique au socialisme » et un socialisme qui s’épanouit dans la démocratie.
Le texte fait événement, Kanapa, très sollicité, en devient le grand communiquant. On en retiendra notamment cet échange sur France Inter avec Jean-Pierre Elkabbach. JPE : « Mr Kanapa, est ce que je peux vous féliciter pour votre ascension personnelle ? ». JK : « Ça n’a aucune espèce d’importance. C’est le genre de question – excusez-moi, je ne veux pas être méchant- mais pour moi c’est une façon de détourner, ce n’est pas votre intention mais en général c’est quand on ne veut pas parler de choses sérieuses ». JPE insiste. JK : « Cette question c’est à peu près du domaine de la couleur des chaussettes de la reine Margaret ». JPE : « Mais ça a parfois de l’influence les couleurs des chaussettes. Est-ce que ce n’est pas difficile pour vous, Jean Kanapa, de lire ou d’entendre dire que vous êtes un dur, un stalinien, un intransigeant et qu’à cause de vous, l’intérieur du PC va peut-être changer et se durcir ? Je le lis chaque fois que j’étudie un livre sur le PC ». JK : « On m’a déjà posé cette question et j’ai eu l’occasion de répondre qu’on disait tellement de choses que celle-là ou d’autres, ça n’a aucune importance. Je suis membre d’une direction collective et si vous voulez savoir ce que je pense aujourd’hui, lisez le projet de document prépararoire au XXIIe congrès. »
Réponse très langue de bois mais peut-être un peu biaisée aussi : quand Kanapa dit que ce qu’il pense, c’est ce qui est écrit dans le texte préparant le congrès, cela peut s’entendre comme : c’est mon texte et je le pense…
Durant ce même automne 1975, les rapports entre communistes français et italiens se renforcent spectaculairement. Kanapa encourage une rencontre entre Marchais et Berlinguer. Ce dernier avancera notamment l’idée qu’ « on doit envisager un modèle de socialisme qui sera différent de l’Est, ce qui ne signifie pas une opposition à l’Est ». Les deux leaders fixent un calendrier ambitieux d’actions communes. Ils adoptent peu après une déclaration commune soulignant leur communauté de situations, d’analyse, de propositions. On ne parle pas encore d’eurocommunisme mais tous les ingrédients sont là.
Au moment où se forme sinon un axe du moins une relation privilégiée entre ces deux partis, les rapports entre le PCF et le PCUS se dégradent. Toutefois les propos de Kanapa sur l’Est semblent retenus, prudents. Il sait que le sujet demeure délicat dans le parti, que certains dans la direction l’attendent au tournant, comme on dit, sur cet enjeu. Kanapa paraît soucieux de ne pas précipiter les choses, de ne pas gâcher une politique d’ouverture longtemps différée.Il se méfie de ceux qui veulent aller trop vite comme Jean Ellenstein ou Pierre Juquin.
Toutefois, quand TF1 diffuse un documentaire sur un camp de travail du côté de Riga, la direction, catégorique, parle « d’image intolérable », « de faits injustifiables ».
Kanapa et Marchais ne se quittent plus, ils ont passé en familles leurs vacances à Cuba. A leur retour, plutôt que de ralentir l’allure, ils décident d’un électrochoc : passer en force sur la question de la « dictature du prolétariat ». Cette notion pour le moins contradictoire avec le tournant démocratique qu’ambitionne le congrès, si elle n’est pas évoquée dans le document préparatoire, figure dans les statuts du PCF. Dans les premiers jours de janvier, Marchais lors d’une émission télévisée, propose d’abandonner cette expression. Dans l’univers communiste, c’est un formidable coup de théâtre ; les débats préparatoires au congrès s’en trouvent redynamisés. Les partisans de « la dictature » sont influents, actifs, la bataille s’annonce ardue. Or, à cette étape, les discussions entre communistes vont globalement dévier : le sujet de la morale s’invite soudainement dans les échanges. D’un côté, des responsables parisiens trouve au texte un goût « obscurantiste » en matière de sexualité, de l’autre des conservateurs s’indignent de cette reprise du mot d’ordre de 1968 : « jouissez sans entrave ». Kanapa soutient ces derniers. Et vite, on ne parle plus que de ça. Certains parleront d’une opération-leurre.
Au congrès, Marchais argumente longuement sur la dictature du prolétariat et entonne un hymne à la liberté. Kanapa interviendra, entre autres, sur la morale : « L’histoire dira peut-être que l’un des grands mérites du PCF, c’est d’avoir, selon un mot de Nietzsche, revalorisé toutes les valeurs. (…) La fraternité, la solidarité, serait-ce des valeurs bourgeoises ? La pudeur serait-ce aujourd’hui une valeur bourgeoise ? Et la bonté, camarades, tout simplement la bonté, serait-ce une valeur dont puisse se réclamer cette bourgeoisie rapace, cruelle, impitoyable ? » Et il conclut, provocant : « Nous ne sommes pas des petits bourgeois anarchisants. Nous sommes des communistes ».
L’essentiel est atteint, le congrès entérine l’abandon de la dictature du prolétariat. Marchais, patron de fait depuis sept ans, secoue l’héritage thorézien et entame une nouvelle étape de son leadership. Pour l’ancien homme de l’ombre Kanapa sonne l’heure de la consécration, et de la revanche.
La novation du congrès est significative (et les échos de presse sont considérables) mais cependant limitée et fragile. La faiblesse originelle du « kanapisme », c’est que cette novation est obtenue à la hussarde, autant par manipulation que par conviction ; l’assimilation de la nouvelle politique est aléatoire.
D’autant que l’opposition à cette ligne, y compris à la direction, ne s’est pas franchement exprimée. Sur la dictature du prolétariat, sur les pays de l’Est, cette opposition n’a pas été battue, elle ne s’est pas battue, elle attend sans doute son heure. Enfin non seulement la conviction est faible mais un malaise s’est installé parmi certains militants, certains intellectuels notamment, heurtés par la méthode kanapiste.
XXIV.
Les relations entre le PCF et le PCUS se dégradent. Marchais répète à qui veut l’entendre qu’il n’est pas question pour lui de se rendre au 25è congrès du parti soviétique qui se tient en février 1976. La délégation du PCF à Moscou est donc conduite par Gaston Plissonnier. Kanapa en est. Les Soviétiques battent froid leurs invités français. Fait rarissime, les congressistes chahutent l’intervention de Plissonnier quand il évoque « le socialisme aux couleurs de la France ». Les Français ne sont pas en reste, les correspondances de L’Humanité ( soufflées par Kanapa) sont passées au citron.
De retour en France, il rédige une « Information » acide sur la réalité soviétique pour le Bureau politique. Si l’appréciation est « pour l’essentiel positive », il parle de congrès de fonctionnaires, de congrès de vieux, de triomphalisme, d’immobilisme, de retard, de culte de la personnalité, de retards, de silence sur les libertés. Et d’absence d’analyse de la situation internationale, ramenée à des considérations diplomatiques. Il prend acte des tensions dans les rapports bilatéraux, s’attend à des ingérences soviétiques (et d’autres partis « frères » comme les Tchèques, les Bulgares, les Hongrois) dans le parti français, via les fédérations par exemple (« des opérations déplaisantes »). A l’évidence le PCF change de ton et de ligne à l’égard de l’URSS, mais avec une certaine discrétion.
Après le BP, l’ « information » de Kanapa est transmise aux membres du Comité central mais n’est pas publiée. (Toutefois le journal « Rouge » en citera des extraits. Un nouvel épisode à verser au dossier de la divulgation des papiers « secrets » de Kanapa… ) Cette « information » descend lentement, et imparfaitement, vers les adhérents communistes. La communication s’arrête le plus souvent en chemin, au niveau des directions départementales. Partout il y a de la rétention. L’attitude des militants est certes diversifiée ; certains apprécient ce ton nouveau mais pour beaucoup, les choses vont trop vite. On ne bouscule pas en quelques semaines une mentalité philosoviétique construite au fil des décennies.
La fin du premier semestre 1976 est dominée par la conférence pan-européenne des PC de Berlin, réclamée par Moscou. Sa préparation traîne depuis deux ans, alors que dans le même temps, les divergences avec l’Est n’ont cessé de s’approfondir. Kanapa dit et répète que le projet de texte auquel doit aboutir la rencontre est « opportuniste », se limitant à des considérations diplomatiques en lieu et place d’un engagement anti-impérialiste. On se demande même si la conférence pourra se tenir. Des dirigeants de l’Est (Brejnev, Honecker, Jivkov) font directement pression sur Marchais pour obtenir son accord, lequel leur fait répondre que pour toute réclamation, il faut s’adresser à Kanapa. Finalement, le PCF viendra à Berlin mais insistera sur « l’objectif simple et limité » de la conférence. Autrement dit, une conférence pour rien ou presque.
Ce printemps 1976 est aussi un moment de rupture dans la vie personnelle de Kanapa. Il est depuis plusieurs mois amoureux de Danièle Angeli, ouvrière, petite main dans la couture (comme sa mère). Valia défend son couple ; la séparation puis le divorce sont difficiles. Le nouveau mariage a lieu le 14 avril 1976.
Les polémiques au sein du mouvement communiste prospèrent ; nombre d’articles notamment soviétiques insistent par exemple sur la nécessaire dictature du prolétariat (suivez mon regard) pour construire le socialisme. Kanapa – pour s’exprimer, il privilégie l’hebdomadaire communiste « France nouvelle » – réagit illico : « Il faut parler clair. Si l’on considère que pour instaurer le socialisme en France, il faudra recourir à la dictature du prolétariat, il faut préciser qu’on considère nécessaire entre autres d’interdire les partis d’opposition, d’établir la censure, de retirer à une fraction de la population les libertés d’expression, d’association et de manifestation etc… »
Des militants acceptent mal ces critiques et cette crise dans la famille communiste. Kanapa le sait mais il ne lâche rien, argument et pousse les feux. Ainsi en octobre le PCF annonce qu’il participera à un meeting à la Mutualité pour la libération de six prisonniers politiques dans diverses régions du monde et parmi eux deux Soviétiques et un Tchèque. Pierre Juquin y représente le parti et échange avec le dissident Léonid Plioutch une poignée de mains très médiatique.
L’initiative enrage Moscou.
En décembre Kanapa participe à l’émission télévisée « Les dossiers de l’écran » qui porte sur « Les procès dans les pays de l’Est : une maladie du socialisme ? » avec la projection du film de Costa Gavras « L’aveu », tiré du livre d’Arthur London.
Il caractérise les procès et l’autoritarisme de « cancer du socialisme parce que tout cela est profondément étranger au socialisme ». Il dit encore : « Si nous avions su (à l’époque des procès), nous aurions hurlé notre indignation ».
L’émission connaît une audience considérable. Kanapa, connu jusque là essentiellement de milieux politiques accède à une véritable notoriété, il se construit une nouvelle image.
XXV.
1977 : on entre dans la fournaise. Kanapa s’y brûle les ailes. Il entame cette année avec confiance et entrain ; il en sort affaibli et isolé. Les trois dossiers qui l’occupent (notamment), rapports avec Moscou, eurocommunisme et union de la gauche, connaissent alors une tension dramatique maximale.
Dans les premiers mois de l’année, la cadence des changements au PCF s’accélère, se précipite même. Toutes les initiatives prises visent à montrer que les communistes sont entrés dans une phase nouvelle, qu’un virage est pris, qu’on tourne la page, qu’on sort décidemment du thorezisme.
Depuis sa participation à l’émission « Les dossiers de l’écran », Kanapa est en pleine lumière.
Marchais et lui mettent sur le gril la fraction thorezienne et posent la question taboue, celle de l’attitude de Thorez en 1956. Ce dernier avait-il eu connaissance du rapport secret de Khrouchtchev (sur les crimes de Staline) au XXe congrès soviétique ? Dans l’affirmative, pourquoi l’a-t-il caché au parti ? Sont donc convoqués à la direction les deux survivants de la délégation française à Moscou, Georges Cogniot et Pierre Doize. «Beaucoup disent que la délégation avait été informée, déclare, patelin, Kanapa, il faut donc aller y voir de plus près, il faut donc vérifier ». Effectivement la délégation (Thorez et Duclos notamment) avait alors été mise au courant. Kanapa commente ainsi cet aveu : « Lorsque nous avons appris cette vérité, nous l’avons dite publiquement. J’ajoute que la décision de rendre public ce témoignage n’a pas suscité une minute de discussion au Bureau politique. Tous les membres du BP ont immédiatement déclaré : dès lors que nous savons maintenant une chose de ce genre, il est hors de question que nous la taisions. »
A écouter Kanapa, cette mise à jour du mensonge thorézien tient du conte de fée. Thorez, Duclos seraient ainsi montrés du doigt pour leur double jeu, leur loyalisme à l’égard de Moscou et la direction applaudirait sans broncher. Cet unanimisme affiché indique au contraire la force des résistances et des non-dits.
Dans le même temps on revalorise le rôle de Waldeck-Rochet. Dans un article pour la revue américaine « Foreign Affairs », Kanapa insiste : « C’est à partir de 1968 (que s’opère) un renouvellement, une mise à jour de l’ensemble de la ligne politique du PCF, de sa stratégie ».
Alors que les rapports avec Moscou continuent de se dégrader, Marchais et Berlinguer rencontrent à Madrid, en mars, Carillo, le premier dirigeant du PCE, en signe de solidarité avec la démocratie espagnole renaissante. La réunion connaît un retentissement sensationnel (300 journalistes accrédités), dépassant de loin les attentes de ses organisateurs, y compris de Kanapa.
Une déclaration commune est adoptée qui fait état des convergences démocratiques des trois partis ; il n’y a pas un mot sur l’Est mais pour tout le monde, les orientations définies prennent l’exact contre-pied de la réalité soviétique. On pressent un tournant radical dans le mouvement communiste, on parle de schisme. Le mot d’eurocommunisme, plus ou moins dans l’air, s’impose, magistralement. Il est entendu comme une voie de libération différente du soviétisme et de la social-démocratie.
Mais Kanapa a beau travailler à ce chantier depuis des années, il demeure précautionneux avec le mot, il le prend avec des pincettes. Il sait que la notion va faire tousser nombre de militants (et de dirigeants). En janvier encore, il trouve l’expression « discutable ». Toutefois, à Madrid l’ambiance est euphorique et Marchais, à son retour à Paris, est catégorique : « L’eurocommunisme se porte bien ».
Madrid inquiète Moscou. La direction du PCUS adresse à son homologue français une lettre acrimonieuse, menaçante. Kanapa n’est pas surpris, il s’y attendait. Depuis 1968 il ne manquait jamais une occasion pour mettre en garde ses pairs sur un risque d’ingérence soviétique.
« Il était clair qu’après le 22è congrès, nous allions entrer dans une phase nouvelle de nos rapports avec le PCUS » dit-il.
La missive de Moscou s’adresse directement aux membre du Comité central, passant pardessus la direction ; il cible « certains dirigeants du PCF », « certains camarades de la direction » qui « abusent de notre modération, de notre patience »; leur faute ? critiquer l’URSS.
Marchais et Kanapa gardent plusieurs jours la lettre sous le coude. Quand il en informe plusieurs semaines plus tard le Comité central, Kanapa déclare : « La lettre dit en somme au Comité central : vous avez des dirigeants indignes, des dirigeants qui portent tort à votre parti, dressez- vous contre eux, luttez contre eux, changez de direction. C’est une démarche scandaleuse, sans précédent dans les relations entre nos deux partis ».
Dans sa réponse, le PCF estime la méthode inadmissible, rappelle qu’il existe entre les deux partis une divergence profonde sur la démocratie, et qu’il n’est plus question de défendre aveuglément tout ce qui se fait en Union Soviétique.
Pour autant, comme le dira Marchais, il s’agit « d’être fermes mais de ne pas rompre ».
La direction du PCF veut éviter la guerre ouverte, elle tait publiquement la polémique. Ce faisant, en n’informant pas les militants de cet enjeu, elle se fragilise.
Pour l’heure, les élections municipales du printemps sont bonnes pour la gauche. Le PS, en position dominante, conforte « sa place de premier parti de France » selon l’expression de son Comité directeur. Mais le PCF enregistre des gains appréciables. Plus de 1500 maires sont élus, ce qui est le cas dans 72 villes de plus de 30 000 habitants.
Désormais les yeux sont braqués sur les législatives de 1978 où la gauche devrait l’emporter. Dans les notes de Kanapa après la session de la direction qui tire les enseignements des municipales, il écrit : « Nous rassemblons aussi bien que le PS, parfois mieux. Recul général des thèmes anticommunistes. Report très modeste quand PS vote pour nous.(…) Par contre les reports PC sont (trop) bons, sauf à Marseille ».
La direction, qui a tout lieu de se réjouir de ses avancées électorales, va au contraire, dès la fin mars, insister sur la complexité de la situation, sur les risques de la période, mettre l’accent sur l’ampleur des tâches à venir, comme la nécessaire renégociation (ou l’actualisation) du programme commun de la gauche, signé en 1972. Elle attire l’attention sur les hésitations du PS, sur la vigueur maintenue de la droite.
L’idée est de remobiliser les cadres communistes, de contrer toute illusion sur le PS, de nuancer l’idée que la gauche va à coup sûr gagner dans quelques mois.
Prenant à rebrousse poils l’opinion, le peuple de gauche notamment, le PC adopte ce qu’on pourrait appeler la stratégie de l’inquiétude. Un exercice qui consiste à marteler l’idée que le chemin de la victoire est parsemé d’embûches, que le plus dur reste à faire, qu’une lourde bataille est à mener dans un temps court.
Dans une réunion des cadres de la Seine-St-Denis, Kanapa prend acte des bons résultats des listes d’union de la gauche, notamment conduites par des communistes ; mais il souligne aussi le résultat de Marseille où il y eut désunion : là le PS a perdu et le PC a gagné.
« L’inclination naturelle, spontanée des gens ( y compris des travailleurs), avertit-il, les fera se tourner de préférence vers le parti socialiste. Dans les conditions de l’union, il est plus difficile pour les gens de faire la différence entre révolutionnaires et réformistes, communistes et socialistes. Nous avons commencé à parer à ce danger qui pourrait être mortel pour l’issue de la lutte ».
XXVI.
L’image du PCF dans l’opinion bouge. Un sondage Sofres en avril indique qu’une nette majorité voit « de grandes différences » entre le socialisme de ce parti et celui des pays de l’Est. Ils estiment que son programme est plus près de celui de Mitterrand que de Brejnev ; toutefois, ils continuent de douter de l’indépendance du PCF à l’égard de Moscou…
En ce printemps 1977, la direction du PCF, et Kanapa tout particulièrement, prennent des initiatives remarquées sur la politique étrangère qui montrent la bonne volonté d’une formation s’affirmant comme parti de gouvernement.
Kanapa reçoit au siège du PCF des diplomates américains et leur assure que les communistes français sont « très attachés à un développement de relations normales entre la France et les Etats-Unis ».
Se pose bientôt la question de l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Les communistes sont opposés à ce scrutin, ils y voient le risque d’une dérive supranationale. Mais le dossier est délicat. Les positions du PC et du PS sur cet enjeu divergent ( il en est de même avec les communistes italiens) et les médias en font toute une affaire. Et puis comment s’opposer au suffrage universel ? et au système de représentation proportionnelle ?
C’est un article de Maurice Duverger dans Le Monde qui va donner à Kanapa la solution. Le juriste suggère en effet que la loi organisant ce scrutin pourrait interdire une modification des pouvoirs du Parlement Européen. Kanapa saisit la balle au bond, se précipite chez Marchais, Le Monde à la main. Deux jours plus tard, sur Europe1, Marchais reprend les formulations de Duverger. Et le gouvernement choisira cette voie.
On a là un bel exemple de la méthode Kanapa, efficace, sans état d’âme mais plaçant le reste de la direction, ses cadres, ses militants devant le fait accompli. Robert Ballanger, président du groupe communiste à l’Assemblée et plusieurs députés s’opposent à cette orientation. Au final, le groupe s’abstiendra.
Dans le même temps, le PC actualise sa position sur une autre question clé, celle de la défense nationale. Le programme commun (de 1972) prévoyait un désarmement général et une renonciation à la force de frappe. Cette posture ne fait pas le compte, tout le monde en convient. Le PS dit réfléchir à ce dossier sans donner d’indications. Marchais annonce que la direction communiste s’interroge sur la question de l’existence de la force nucléaire. Et Kanapa se met au travail. La bombe est-elle un instrument indépendant ( ou atlantique) ? est-elle orientée tous azimuts ? Il réunit, il consulte, il réaffirme l’importance du désarmement ; il sait l’attachement pacifiste du parti. Cependant il ajoute : « Nous sommes des gens sérieux et réalistes » et assure ne pas ignorer les nécessités de la défense.
Finalement Kanapa insiste et arrache à Marchais la décision de se « rallier » à la force de frappe. Reste à convaincre le parti et d’abord sa direction. Le bureau politique hésite, Marchais résume la discussion à sa manière : « La sensibilité du parti ? soit mais faut aussi être ferme. Ce qui est en question, c’est la crédibilité de notre marche au pouvoir. D’autant plus que la situation a bougé. Il nous faut une défense nationale. Comme parti ouvrier, nous sommes pour la paix. Cela dit, nous vivons dans un monde donné ; il faut une politique de défense nationale. D’autant qu’il faut se défendre des Allemands pour réaliser le programme commun. C’est une arme politique. »
En vérité, la discussion montre aussi, et peut être surtout, que le cœur de l’équipe dirigeante, Marchais, Kanapa, Fiterman, s’inscrit bien, pour l’heure dans la perspective d’aller au pouvoir dans la proche période.
Cette prise de position alerte Moscou. En effet, parler de dissuasion tous azimuts, c’est envisager aussi une possibilité de frapper les pays de l’Est.
Un conseiller d’ambassade, le 7 mai, est porteur d’ « une communication verbale », protestant contre ce changement de ligne. C’est la quatrième intervention solennelle et critique du parti soviétique depuis octobre 1976. Une nouvelle fois, le parti tait l’incident.
Reste que pour l’historien François Hincker « le PCF en l’espace de 18 mois s’était déplacé de plusieurs milliers d’années lumière par rapport à sa position antérieure à l’égard de l’URSS. »
Kanapa rapporte devant le Comité central peu après et le texte de son intervention sera tiré à 600 000 exemplaires. (Un travail collectif et public, donc, mais qui sera par la suite « diabolisé » et baptisé « rapport Kanapa » comme s’il avait été l’œuvre d’un homme seul).
Avec le choix de la bombe, Marchais signifie en substance à Mitterrand : la politique indépendant que demande le programme commun nous amène à opter pour la bombe, c’est à dire pour une politique tous azimuts, c’est à dire encore pour une certaine distance avec Moscou. Et le PC attend un geste de réciprocité de la part du Ps, soit une prise de distance (relative) avec les milieux atlantistes ; il ne s’agit pas de mettre en cause l’alliance atlantique mais de marquer en son sein une forte volonté d’autonomie. Or ce geste ne vient pas.
Et significativement, c’est sur ce dossier de la défense nationale que les négociations à gauche vont échouer.
Les partis de gauche ont en effet décidé de reprendre les discussions sur « l’actualisation » du programme commun signé cinq ans plus tôt. Chaque parti cependant n’entend pas ce travail de la même façon. Pour Mitterrand, il faut juste dépoussiérer, et vite, le texte. Pour Marchais, il faut approfondir la démarche, étoffer les propositions, les chiffrer et pour cela, prendre son temps.
Les trois formations désignent un groupe de travail composé de quinze membres, cinq négociateurs par parti ; Kanapa est le délégué communiste sur la politique extérieure.
« Je ne vous cache pas, les discussions sont difficiles » déclare-t-il lors d’une réunions durant l’été.
Sur la défense nationale, la seule question à débattre est celle de la bombe, dit-il. Les communistes ont pris leur responsabilité. Mais le PS n’aurait prévu d’en débattre qu’en décembre.
Kanapa, qui commente volontiers dans les médias l’état des discussions, dresse un bilan des travaux fin juillet. Il regrette que les enjeux internationaux n’aient pas été mieux abordés. Pour lui, la question de la bombe va se poser ; refuser cette arme, c’est rechercher le parapluie américain.
« Un accord sur le programme commun en général, global, est inconcevable sans que nous aboutissions avec eux à une position commune, claire, sur la question de défense nationale ».
Au soir du 27 juillet, Mitterrand, à la télévision, dit douter de la crédibilité de la bombe et penche en faveur d’un référendum après la victoire de la gauche.
Le lendemain, évoquant cette prise de position, Kanapa, Fiterman dramatisent les débats. Mais finalement, le 30 juillet, L’Humanité titre « Sommet de la gauche. Le groupe des quinze chargé de l’actualisation du programme commun a achevé ses travaux. Des progrès significatifs. Il reste à créer les conditions d’un bon accord ». La formulation est prudente mais ce titre, globalement, est plutôt optimiste. Or il a été soufflé par Kanapa au rédacteur du journal, Michel Naudy, lors d’une interruption de séance.
XXVII.
Août 1977 : le vent tourne. Après deux années de succès à répétitions, d’obstacles franchis, voici que les contrariétés s’accumulent pour Kanapa. Il est parti en vacances plutôt satisfait de l’état des négociations à gauche. Mais, dès la mi-août, il mesure qu’il doit revoir sa copie. Marchais se dit alerté par la position de Mitterrand (le 27 juillet) repoussant à la tenue d’un référendum la question d’un accord sur la force de frappe. La question de la défense nationale revient au centre des débats. Fiterman, en qualité de négociateur en chef, annonce que « si des bases générales d’accord se dégagent », il ne peut y avoir accord global sur un texte tant que certaines parties restent à rédiger.
« Il faut encore beaucoup travailler pour aller à la réunion au sommet » ajoute Gremetz qui pointe une assez longue liste de divergences à gauche sur les enjeux sociaux, économiques, démocratiques, sur le calendrier d’application aussi.
Kanapa semble pris à contre-pied. Il participe cependant à la campagne publique de grande ampleur que la direction du PCF engage. Il précise dans L’Humanité début septembre : « Le plus grave est le fait suivant : la délégation socialiste nous avait annoncé que son parti s’engagerait clairement sur le fond du problème. Or c’est tout le contraire qui se produit. Le PS continue de laisser dans l’ombre son choix en matière de défense nationale. »
A son corps défendant, Kanapa se trouve au centre des débats. Mitterrand en effet va mettre en cause à plusieurs reprises le « rapport Kanapa » qu’il qualifie d’ubuesque. Il s’agit du rapport que celui-ci présenta devant le Comité central au printemps sur la défense nationale. Fruit d’un travail de direction, il fut largement diffusé et commenté, on l’a dit. Or l’expression mitterrandienne, répétée dans les médias, personnalise le texte à l’excès, lui donne même un petit côté intriguant. Kanapa réfute bien sûr cette appellation (« qui voudrait accréditer l’idée d’un rapport mystérieux et confidentiel »). Mitterrand interprète (déforme) la position communiste : esquivant la question de la bombe, il insinue que le PCF voudrait renverser les alliances de la France, passer en quelque sorte de l’Alliance Atlantique au Pacte de Varsovie.
Marchais riposte : « Si par hypothèse absurde la France était agressée par l’URSS, nous serions au premier rang pour défendre le territoire national. Est-ce que vous, François Mitterrand, vous prendriez le même engagement si la France était agressée par les Américains ou les Allemands ? »
Le débat à gauche capote. Mais dans le bras de fer engagé avec le PS, le PC surestime probablement ses forces. Il sous-estime aussi le calcul de Mitterrand qui est de « sauter » les élections législatives de 1978 ( celui-ci n’a guère envie de se retrouver avec un gouvernement composé à parité par le PC et le PS, et cohabitant avec Giscard d’Estaing…) pour viser la présidentielle de 1981.
Autre sujet de préoccupation pour Kanapa : le débat sur l’eurocommunisme. Au sein du mouvement communiste, il est brocardé par les partis les plus liés à l’URSS (dont le PC américain !). Pourtant l’enjeu eurocommuniste passionne le milieu politique, les médias, les chercheurs, les politologues. Le PCF ambitionne de relancer spectaculairement la coopération avec le PC italien ; un protocole est arrêté listant des actions communes mais il sera sans suite. Manque de volonté politique en dernière instance ? Chaque parti, il est vrai, est confronté à une actualité, la rupture à gauche en France, les agissements armés des Brigades rouges en Italie, particulièrement dramatique. Et puis les rapports entre le PCF et le PC d’Espagne de Santiago Carillo se détériorent.
Quant aux relations avec les pays de l’Est, elle sont devenues carrément exécrables. Alors que Brejnev et Giscard d’Estaing affichent une entente cordiale, Marchais boude la visite en France du dirigeant soviétique. Le PCUS fait comprendre au correspondant français à Moscou, Serge Leyrac, que Kanapa est « l’homme à abattre ». En même temps, tout se passe comme si on hésitait, tant du côté du PCF que de celui du PCUS, à passer à une nouvelle phase du conflit, à rompre les liens On se garde de prendre des initiatives publiques intempestives. (Ce qui explique au passage que les militants communistes ignoreront pour l’essentiel l’existence de ces tensions.)
Pour les cérémonies du 60è anniversaire de la Révolution d’octobre à Moscou, la délégation française, conduite par Paul Laurent, intègre Kanapa, dont c’est le dernier voyage en URSS. Un dossier de la « polex », préparant ce séjour, pointe les divergences entre les deux partis : « Elles touchent essentiellement quatre domaines : les voies pour aller au socialisme et la politique d’alliance ; le socialisme et la démocratie ; l’internationalisme et les relations entre PC ; la politique extérieure ».
Dans une note de Kanapa à Laurent, il y a cette phrase : « Il est possible qu’il s’agisse d’une divergence sur la conception que nous avons, les uns et les autres, du socialisme ». La conception du socialisme : dans la phraséologie communiste, le mot est fort. Il ne s’agit plus de différences de sensibilités à l’égard d’un socialisme aux contours néanmoins partagés mais d’un autre socialisme, ni soviétiste, ni sociale-démocrate. Paul Laurent reprend l’expression dans son intervention. Les échanges entre Français et Soviétiques sont vifs. « Il est inconcevable, dit Paul Laurent, que tout le monde en URSS pense en communistes. Inconcevable qu’on puisse juger effrayant que certains ne pensent pas en communistes. Notre discussion confirme bien qu’il y a deux ordres de problèmes et qu’il faudra du temps, et la pratique, pour les résoudre ».
Et Kirilenko de répondre : « Nous ne nous attendions pas à ce comportement.(…) Il nous est difficile de comprendre pourquoi vous posez à nouveau ces questions.(…) C’est dirigé contre notre pays et ça ne facilite pas. Il faudra du temps. Nous pourrons reprendre la question de la dictature du prolétariat. Pour nous il est inconcevable que vous continuiez à critiquer certains aspects de notre politique. Si nous disions à notre peuple ce que vous pensez de notre démocratie, il serait indigné ».
XXVIII.
Kanapa rentre « très déçue » de son ultime déplacement à Moscou. « Ce sont des monstres, il faut cesser tout rapport avec eux » aurait-il déclaré à Marchais à son retour, selon Francis Wurtz. Il milite désormais pour une démarcation plus nette avec l’Est et son système. Il développe ce thème devant des cadres du parti à l’occasion d’une école centrale ; sa conférence s’intitule « Le mouvement communiste international hier et aujourd’hui ». Il évoque les questions de la centralisation originelle du mouvement, de l’indépendance des partis, des divergences sur le problème des libertés : « L’impossibilité de nous accorder là-dessus peut conduire à se demander s’il n’existe pas là une divergence sur la conception que nous avons, les uns et les autres, du socialisme », une phrase retenue par les médias, Le Monde notamment.
Il insiste sur l’inaptitude du PCUS « à mener la lutte des idées ».
Ce texte ne rencontre pas l’écho attendu dans le parti ; il est publié en deux parties par l’hebdomadaire communiste France Nouvelle mais L’Humanité se tait.
En novembre encore, Kanapa planche devant les chercheurs du Centre d’étude des relations internationales, le CERI sur « les caractéristiques de l’eurocommunisme ». Il en repère cinq : des PC confrontés à une même crise capitaliste durable ; la démocratie au cœur de leur stratégie ; les différences avec les pays socialistes ; des réponses convergentes ; une démarche de principe.
Sur le terme lui-même, il continue d’être prudent, il le trouve « approximatif ». Reste que « l’expression, tel que nous le manions, a aujourd’hui acquis pour nous un sens positif, offensif ». Il enfonce le clou sur l’Est : « La démocratie étant à nos yeux une composante essentielle du socialisme, on nous dira peut-être que cette divergence touche en fin de compte à la conception même que nous avons les uns et les autres du socialisme.(…) Plus subsisteront les faits qui donnent lieu à cette divergence, plus la question viendra effectivement à se poser ». Et il ajoute, amer : « Peut-être certains sont-ils tentés de se demander si ce cheminement n’aurait pas dû se produire plus tôt. Il nous arrive aussi d’y réfléchir. »
La revue « La Nouvelle Critique » consacre tout un dossier à « L’URSS et nous » qui donnera lieu, un an plus tard, à un fameux ouvrage homonyme. (Notons en passant qu’à la même époque, le PCF supprime l’édition française de la NRI…).
Sa défiance à l’égard de l’URSS est telle qu’il s’interdit de retourner à Moscou pour revoir ses filles qui y séjournent avec leur mère. C’est en Pologne qu’ il les croise…
Si Kanapa creuse donc son sillon, dans le même temps son orientation est loin de faire l’unanimité à la direction communiste. Ses travaux ne rencontrent qu’un écho limité dans la presse communiste. Il avait préparé pour L’Humanité un entretien avec Paul Laurent où ce dernier devait rendre compte, sur un mode critique, de sa délégation à Moscou ; or le texte n’est pas publié.
De la même manière, son exposé à l’Ecole centrale ne sera diffusé qu’après sa mort !
A l’évidence, en cette fin 1977, Kanapa n’a plus la même écoute du secrétaire général. Est-ce qu’il paie sa tiédeur à s’engager dans la rupture à gauche ? Engagé dans un combat politique et électoral difficile, la direction calme le jeu avec l’Est. Pas question d’envenimer les choses avec Moscou, de polémiquer sur « la conception » du socialisme.
Kanapa semble de plus en plus décalé, il n’est plus dans le ton, il apparaît en porte-à-faux avec le discours de la direction. Comme s’il entrait en contradiction avec l’état d’esprit de ses pairs. Alors que sa critique de l’Est se radicalise, l’expression publique des désaccords entre le PCF et les Etats socialistes semble s’atténuer.
Il commence à se dire que Kanapa va trop loin, qu’il en fait trop, qu’il mordrait le trait. C’est ce que dirait Charles Fiterman, l’ami Fiterman. Et puis le lobby soviétiste s’alarme. Et montre l’exemple espagnol : agacée par les critiques de Santiago Carillo, les Soviétiques ont encouragé une scission de ce parti.
Marchais est sensible à cette pression. Et Kanapa est maussade.
La vigueur de la campagne électorale fait passer au second plan son effort de rénovation doctrinale. L’eurocommunisme est à la peine, les partis ainsi nommés sont en difficulté, les espagnols se divisent, les Italiens se heurtent à une crise politique inédite.
Une anecdote traduit bien les résistances à l’œuvre à la tête du PCF. Pour la campagne des élections législatives du printemps 1978, une brochure est préparée, à plusieurs millions d’exemplaires, explicitant les différents axes de la politique communiste. Elle comporte une photographie représentant Juquin serrant la main du dissident soviétique L.Plioutch. Plissonnier, « hors de lui », s’y oppose farouchement et fait céder Marchais ; le document passe au pilon.
Kanapa prend sa part à la campagne des législatives de mars 1978, participant notamment à un face-à-face télévisé pugnace avec Jean Lecanuet (qui insinue que Kanapa serait un agent soviétique…). Le premier tour du scrutin montre que la gauche n’a pas partie gagnée ; il confirme le nouvel équilibre entre les formations du programme commun, le PS devance le PC pour le première fois depuis la Libération lors de législatives. Mais la progression du PS et le recul du PC (0,7%) sont loin d’être aussi spectaculaires qu’on aurait pu s’y attendre. Mitterrand est contrarié, Marchais semble rassuré.
Kanapa continue de croire la victoire possible. Il participe au lendemain du premier tour à la rencontre avec la direction socialiste ; les partis s’entendent sur le principe du désistement récriproque et s’engagent à reprendre leur renégociation du programme commun. C’est Kanapa qui propose, avec l’accord de Marchais, la Une de L’Humanité, au lendemain de cette rencontre: « ÇA Y EST. Accord à gauche. On peut battre la droite ».
Ce titre, Kanapa est-il seul à y croire. Par la suite, il suscitera d’interminables débats : était-il nécessaire de passer par un an de guerilla à gauche pour en arriver là ?
XXIX.
Au lendemain du second tour, et l’échec de la gauche, alors que l’entourage de Marchais pense avoir limité la casse, Kanapa, lui, parle d’ « occasion manquée », ajoutant que le PC n’aura pas le temps pour rattraper l’affaire.
Les résultats suscitent un vif et long débat au sein du parti qui voir s’éloigner des pans de l’intelligentsia qui lui restaient attachés. Beaucoup mettent en cause le fond et la forme de la campagne communiste.
Cette fronde a des accents que Kanapa peut comprendre, notamment lorsque les contestataires reprochent à la direction de ne pas avoir tenu plus fermement la ligne de la rénovation doctrinale, de la critique de l’Est, de l’eurocommunisme. Mais Kanapa garde ses distances avec ce mouvement ; pour des raisons affectives (sa proximité avec Marchais), politiques (son image est brouillée), personnelles (il a une sainte horreur des intellectuels).
Il conserve des reflexes autoritaires et assassine, dans un billet anonyme de L’Humanité, Althusser pour avoir donné une interview au journal « Il manifesto ». D’autre part il ne trouve rien à redire à la formule de Marchais qui brocarde les intellectuels « assis derrière un bureau » !
Le secrétaire général, ensuite, croit utile de rencontrer des intellectuels oppositionnels ; l’entretien ne donne rien. Kanapa note : « Je le lui avais bien dit, qu’est ce qu’il allait faire là ? Non seulement il n’y a rien à gagner mais il va se faire mépriser. Il faut être dur avec eux. »
Pour Francis Cohen, « Il y avait chez Kanapa, dans les dernières années, un rejet des intellectuels et de leurs problèmes, lui, intellectuel s’il en est. Peut-être le retour d’une mauvaise conscience refoulée parce que stupide, bien que fréquente, parce que fils de banquier (oh, tout petit), ex-étudiant et jeune prof excellant en toutes directions ? »
Kanapa pense qu’avec l’insuccès des législatives du printemps 1978, le temps va manquer au parti pour redresser la barre. Et lui-même désormais n’a plus guère le temps. Car voici que la maladie s’en mêle. Il est de plus en plus souvent saisi par de terribles quintes de toux mais impose le silence sur ses symptômes. Une radio des poumons, durant l’hiver, inquiète ses proches mais il semble ne pas s’en soucier. Le fait est qu’il apparaît affaibli ; on laisserait même entendre qu’il n’a plus toute sa tête, qu’en tout cas, ce n’est plus le Kanapa qu’on avait connu. Il tient à accompagner, contre l‘avis des médecins, Georges Marchais à Mexico ; celui-ci y présente les propositions communistes pour un nouvel ordre mondial, un sujet qui tient particulièrement à cœur au responsable de la Polex. Mais ce voyage l’épuise, l’air à Mexico est irrespirable. Au retour, on parle ouvertement de cancer.
Le 6 juin, il entre au centre chirurgical Val d’or de Saint Cloud ; le mal est si avancé que l’intervention à peine entamée, les chirurgiens renoncent à opérer.
« Les médecins qui l’avaient opéré disaient aux proches qu’ils n’avaient jamais vu ça et que tout autre, dans cet été, serait déjà mort » confie Francis Cohen. Le 12 juin, L’Humanité publie un petit encadré : « Notre camarade Jean Kanapa a dû être hospitalisé pour subir une intervention chirurgicale. Entouré des soins les plus attentifs, il subit un traitement approprié à son état de santé ».
Il est éloigné du bureau alors qu’une délégation soviétique de haut niveau séjourne à Paris à l’invitation du PCF. Elle lui adresse un petit mot, débutant par « Cher Jean… », qui a un goût amer. Les Soviétiques sont de retour alors que lui est terrassé par la maladie : cela doit lui sembler incongru.
Comment vit-il cette nouvelle rencontre avec la maladie ? Redonnons la parole à Francis Cohen : « Je ne peux pas croire qu’il n’ait pas vu venir cette fin horrible. Ce minuscule et malin cancer du poumon qui a déjà essaimé avant qu’on ne le découvre. Avant de partir au Mexique, parlant des douleurs terribles qui lui traversaient soudain le côté, il m’a dit : « Ce n’est pas la suite de la tuberculose, je me connais ; ou bien c’est un cancer très avancé, ou bien un rien. Et puis après son opération, il s’est mis à répéter docilement les fables des médecins et à parler de ses projets d’avenir ».
Un temps, il pense être atteint d’une jaunisse, s’accroche à cette idée. Il est amaigri, son visage a un teint de parchemin. Jacques Denis qui co-pilote la section internationale se souvient : « Autant Kanapa était lucide en politique, autant il était aveugle sur lui même, il minimisait les choses, ne voyait nullement l’hypothèse d’un cancer. Je lui fais une remarque sur les cigarettes, des Boyard maïs qu’il continuait de fumer, il me répond tout de go que le papier maïs protège de la maladie.
Condamné à l’inactivité, il lit, des polars américains ; il entame l’écriture d’un livre sur la Chine, un pays qu’il connaît bien, sa première visite remonte à 1960. C’est sa manière à lui de militer pour la normalisation des rapports entre le PCF et le PCC.
Kanapa est absent du débat polémique qui se développe dans le parti mais voici qu’on commence ici ou là, du côté de la direction ou de celui des oppositionnels, à invoquer ses textes, ses conceptions ; c’est le début d’une sorte de querelle d’héritage entre sensibilités communistes qui va durer des années.
Accusé sur Antenne2 à la mi-août de complaisance à l’égard de l’Est, Marchais (qui pour la première fois fait état d’une différence de conception du socialisme) annonce que le Pcf publiera bientôt des documents sur le sujet. Il va s’agir de la publication, en septembre 1978, de l’exposé de Kanapa à l’école centrale de novembre 1977. La préface indique : « Comme responsable de la section de politique extérieure du comité central du PCF, Jean Kanapa est particulièrement bien placé pour apprécier ces problèmes et formuler des propositions. Comme membre du Bureau politique, il a fait appel à la reflexion collective de la direction de son parti. » Sort dans le même temps l’ouvrage « L’URSS et nous », émanation du collectif URSS de la polex, un travail attentivement suivi par Kanapa.
Il assiste de loin à ces échanges. Jacques Denis qui lui rend visite ces jours-là, constate : « Kanapa était très pessimiste, très noir sur l’URSS ».
Il revoit ses filles, en Bulgarie, courant août, rentre à Paris plus affaibli que jamais, entre en clinique. Comme le héros de son dernier roman, Les Choucas, il travaille jusqu’au bout de ses forces, reçoit des visites, parle politique, donne des conseils. « Il soulève dans ses derniers jours atroces, écrit Francis Cohen, chez ses médecins blasés le respect et l’admiration qu’on n’a que pour un homme d’exception ».
Jean Kanapa meurt le 5 septembre 1978 à 14h45. Quand son fils Jérôme le retrouve dans la matinée, Kanapa ne le reconnaît déjà plus, il divague. Seul à son chevet, Jérôme se souvient de ses derniers mots qui auraient été : « L’URSS, quel gâchis » !
XXX.
Le décès de Kanapa va donner lieu à une importante couverture de presse : près d’une centaine de papiers dans les quotidiens nationaux ou de province, dans les hebdomadaires, dans la presse internationale. Radios et télés en font état.
Pierre Durand dans « L’Humanité » remarque qu’il « avait suffisamment de qualités pour être l’un des dirigeants du PC les plus haïs de nos adversaires ». Pour Pierre Ysmal dans « Sud Ouest », « il restera un personnage de roman, un homme d’appareil qui avait peut-être des sentiments mais qui passa son existence à les dissimuler au nom d’une idéologie choisie dès son plus jeune âge ». L’AFP diffuse une longue dépêche, plutôt équilibrée, évoquant son passé ( Staline, Prague, Moscou), ajoutant « mais Jean Kanapa participera à l’évolution du PCF concernant la nécessité de bâtir un socialisme correspondant aux réalités de la France et intimement liés à la démocratie et aux libertés ».
Dans cette première série d’articles, si on privilégie, selon la couleur politique des organes de presse, le Kanapa stalinien (Le Figaro) ou le Kanapa novateur (L’Humanité), en même temps nombre d’observateurs (Thierry Pfister, Gérard Carreyrou, Yvan Levaï) semblent prendre acte de l’ambivalence de l’homme, de sa mue, un peu à l’image de l’AFP. Mais les commentaires de Libération vont focaliser le débat. Le quotidien de Serge July affiche en Une ce titre: « La mort du crétin le plus célèbre », avec cette légende « Dans les années cinquante, Jean Kanapa écrivait des romans staliniens si bornés que Sartre l’a immortalisé sous le nom de « ce crétin de Kanapa ». Mais il en fallait plus pour arrêter la carrière de l’apparatchik ».
Le titre de l’organe officieux de la Mitterrandie, d’une de ses chapelles pour le moins, est vécu comme une injure par le PCF, direction et militants confondus. Il est non seulement provocateur, il enferme Kanapa dans la première moitié de sa vie, il efface, il nie sa lente évolution qui est peu ou prou celle du mouvement communiste français. Au-delà de l’image de l’homme Kanapa, s’engage ainsi une violente bataille de mémoire.
Jusqu’aux obsèques, la presse commente autant la polémique autour de la mort que la mort elle-même.
Rarement un décès fut accompagnée de tant de controverses polémiques. De l’ultra-droite qui veut voir en Kanapa un agent soviétique, comme la revue Est-Ouest, à l’ultra-gauche : « Nous ne nous inclinerons pas » clament les trotskistes dans l’organe de l’AJS-OCI.
En réaction, l’émotion militante est bien réelle : des centaines de messages et de lettres parviennent au siège national ; une pétition circule pour dire l’indignation « au plus profond de nous-mêmes en voyant sombrer certains commentateurs animés par leur haine de classe, dans la bassesse et la calomnie ».
Choquée par l’article de Libération, saisie des protestations de militants, la direction communiste tempête, rendant hommage à un dirigeant un peu marginalisé ces derniers mois et va donner aux funérailles l’allure d’une manifestation publique. Le traitement du décès de Kanapa est aussi révélateur de l’état des relations entre le PCF et le PCUS, de l’image que Kanapa s’est faite auprès des cercles dirigeants moscovites. Les Soviétiques, experts en protocole, boudent les funérailles et font le strict minimum, un message minimaliste et tardif, marquant ainsi leur aversion pour le disparu. Comme l’écrit François Hincker, « quand Kanapa mourut, les Soviétiques devaient lui rendre la monnaie de sa pièce en saluant sa mémoire par un communiqué d’une sécheresse insolente ».
En même temps, cette mort suscite d’innombrables échos dans le monde, en Italie, en Europe occidentale. Les partis réputés eurocommunistes se manifestent. C’est du tiers-monde qu’affluent les messages les plus chaleureux.
Quelques témoignages évoquent le Kanapa écrivain. « Jean Kanapa a sacrifié un immense talent de romancier au parti » estime Agagon. L’universitaire Suret-Canale partage cette idée : « Comme naguère Vaillant-Couturier, il a sans hésitation sacrifié ce qu’il considérait comme un devoir, ce à quoi l’appelaient ses goûts et ses aptitudes ». Le poète Jean Marcenac précise : « Quand parut son premier livre, dans les jours exaltés de la Libération, nous avons été quelques-uns à imaginer qu’un très grand écrivain poussait la porte et faisait son entrée parmi les hommes. Je ne sais point si on se souvient de ce roman : Comme si la lutte entière… » C’est le même ouvrage que mentionne la journaliste Martine Monod: « Je n’ai jamais oublié cette phrase du livre (car il écrivait des romans avant d’être trop occupé pour continuer) où son héros disait : je suis exactement le contraire de disponible.(…) Je voudrais rappeler cette chaleur humaine qu’il dissimulait derrière une ironie réelle et un détachement de façade, cette chaleur dont peut-être seuls ses amis pouvaient apprécier toute sa force. »
Dans son éloge au Père Lachaise, Georges Marchais reprend l’idée que Kanapa aurait pu devenir « l’un des écrivains les plus brillants de sa génération ». Il partagea, poursuit le secrétaire général, « des illusions et des erreurs qu’il ne cherchait pas à oublier ou à minimiser » mais il avait aussi « un sens aigu du nouveau ». L’hommage rendu est fort mais pas un mot n’est dit par Marchais sur l’URSS, les pays de l’Est ou l’eurocommunisme, sujets qui occupaient tant le disparu.
Il fut enterré au « carré du Parti », entre le communard A. Lejeune et le patriarche Marcel Cachin : en face du Mur des Fédérés, la 97è division du cimetière est en effet la propriété du parti. Comme si sa mort, son corps appartenaient au parti mais c’est sans doute un aboutissement logique pour cet homme qui a voulu incarner cette formation, faire corps avec.
L’Humanité couvre assez largement ces obsèques mais, le caveau fermé, on passe à autre chose. Un papier de l’écrivain chrétien Pierre Néraud de Boisdeffre, qui fut un temps intime de Kanapa, devait passer dans le journal mais il n’est jamais paru : « Kanapa sentait depuis quelque temps le soufre » dit-il.
A peine mort, on se dispute son héritage. Une anecdote illustre bien ce fait : selon son fils Jérôme, l’appartement de Jean Kanapa à Bagnolet est « visité » le lendemain même du décés ; l’opération se déroule sans effraction, sans doute effectuée par des proches. Des dossiers ont été dérangés, voire subtilisés. Auraient été visés des originaux de lettres de dirigeants de l’Est, de Brejnev et de Honecker notamment que Kanapa conservait chez lui.
On se souvient qu’en 1975, la CIA avait envisagé également de visiter cet appartement en pensant se servir d’un sosie du patron de la Polex …
Les commentaires sur le défunt se partagent en plusieurs catégories. Il y a ceux qui présentent –ils sont largement majoritaires- le portrait d’un individu aveugle, robotisé. D’autres évoquent l’intellectuel hésitant, cherchant sa vérité. Quelques uns soulignent son rôle propre, irremplaçable dans l’élaboration de la politique communiste. Francis Cohen par exemple dans un très long article d’octobre 1978 de La Nouvelle Critique insiste : « Le parti lui doit, pour une part beaucoup plus importante qu’on ne le sait, les changements engagés dans les dernières années ». Son ancienne complice Annie Kriegel estime dans Le Figaro que le PCF a « la malchance de perdre un de ceux qui élaboraient réellement et conduisaient au jour le jour cette entreprises risquée de mutation contrôlée ». Il y a enfin ceux qui parlent d’un Kanapa ascète : on trouve cette tonalité, paradoxalement, dans le courrier des lecteurs de « Libération », sous la plume de Jeannette Colombel, fille de Marcel Prenant. Elle qui partagea l’outrance de Kanapa dans les années de guerre froide trouve regrettable le traitement par ce quotidien du cas Kanapa (« le crétin ») et pose cette question : « Comment un jeune agrégé de philosophie adhère à la Libération au PCF qui est alors dans toute sa splendeur, celle de la Résistance, celle du pouvoir, celle que lui confère les masses, renonce à l’Université et à ses avantages, entre dans l’appareil, prend une responsabilité dans le secteur idéologique, celui qui provoque et laisse le plus de haine et devient trente ans plus après membre du Bureau politique.» Elle précise son interrogation : « Quels gages faut-il donner au « parti de la classe ouvrière » quand on est juif, intellectuel, fils de banquier et qu’on n’est plus au temps de Marx mais de Staline ? Quels gages faut-il se donner pour n’être pas traître en puissance, pour extirper de soi toute « survivance petite bourgeoise », pour confirmer en soi « l’esprit de parti », pour ne pas démériter cette confiance que celui-ci met en toi ? » Et elle parle ainsi de l’ardeur de Kanapa : « Tant qu’on était au PC (je ne crois pas aux innocents et me méfie des belles âmes) on y participait peu ou prou. Prou chez Kanapa : ascèse et zèle en cette croyance. »
XXXI.
Les archives de Kanapa constituaient-elles une bombe à retardement ? Ses papiers furent en effet étonnamment disputés. Ils ont donné lieu non seulement à une querelle d’interprétation mais aussi à une bataille de dissimulation, d’appropriation, de divulgation. Cela s’était fait déjà de son vivant. Ses notes sur la crise tchèque de 1968 avaient été récupérées par les dirigeants de Prague l’année suivante. Tombées aux mains de dissidents, elles revinrent en France et, publiées officieusement puis officiellement, elles défrayèrent la chronique au printemps 1970. Un autre de ses textes, au printemps 1976, une « information » confidentielle sur le XXVè congrès soviétique, est partiellement publié par un organe de presse (Rouge). Et à sa mort, son appartement serait donc visité.
Après sa disparition, de 1979 à 1991, à plusieurs reprises, on eut recours de manière spectaculaire à ses papiers, pour avaliser tel ou tel message.
La modification de l’orientation communiste, sensible dès le second semestre 1977, s’accentue durant l’automne 1978. La désignation de Maxime Gremetz, énergique mais buté, comme successeur de Kanapa à la tête de la Polex en est un signe. Marchais mesure que Kanapa est proprement irremplaçable et il nomme un proche qui a toute sa confiance, histoire de dire : c’est moi qui vais m’occuper directement de l’international.
Si en octobre 1978, Marchais souligne que « l’orientation appelée l’eurocommunisme est irréversible », il nuance fortement, durant l’été 1980 : « l’eurocommunisme est devenu un costume beaucoup trop étroit ».
Dans le même temps, la tendance à reprendre langue avec Moscou se confirme, marquée par exemple par la rencontre entre A. Gromyko et Ch. Fiterman ou la reprise des rapports du PCF avec la NRI de Prague.
Alors que Kanapa insistait sur la différence de « conception » entre le socialisme à la française et l’expérience soviétique, la direction avance plutôt l’idée que « le bilan (de l’Est) est globalement positif ». Une expression qui deviendra une des thèses du XXIIIè congrès du parti en mai 1979.
Pourquoi ce changement de ton ? Pour l’historien Philippe Robrieux, cela s’explique « vraisemblablement par la disparition de Kanapa. La mort du confident et premier conseiller du secrétaire général avait profondément affecté le chef du PCF.(…) Que les dirigeants brejneviens aient pu, aussitôt après cette disparition, accroitre l’efficacité de leur pression au point de la rendre désormais irrésistible ne fait guère de doute ».
Un processus qui aboutira, en janvier 1980, aux entretiens entre Brejnev et Marchais et au soutien apporté à l’URSS pour son aventure afghane. Cette manière de réalignement (même si Marchais ne cache pas ses critiques mais qui deviennent inaudibles dans ce cadre) ne pouvait en fait plus mal tomber. Elle va coûter cher au PCF : elle intervient alors que la crise des pays de l’Est s’approfondit, que leur image dans l’opinion ne cesse de s’affaisser. Des kanapistes vont s’insurger de façon spectaculaire ; c’est ce qu’on appellera « l’affaire Fabien ».
L’actualité mouvementée du début de la décennie quatre-vingt, l’élection de François Mitterrand, la formation d’un gouvernement de gauche à (faible) participation communiste, les rééquilibrages PC/PS entre autres choses, font oublier Kanapa. A peine si son nom est évoqué par un journaliste du Monde interviewant Marchais sur l’URSS. On peut lire cependant sous la plume de l’historien marxiste Jean Bruhat, dans son autobiographie, cet hommage contradictoire : « J’en suis arrivé, personnellement, bien que je n’aie jamais eu beaucoup de sympathies pour lui, à considérer que la mort de Kanapa a été néfaste pour le PCF. Si quelqu’un a été stalinien, c’est bien lui. Les opérations dans le domaine intellectuel, c’est lui. Il avait laissé de bien mauvais souvenirs. Et pourtant aucun texte n’a été aussi loin que son rapport et les Soviétiques l’ont bien senti, qui se sont mis à lui porter une haine mortelle ».
Et puis, fin 1984, le choc : au Journal Télévisé d’Antenne 2, le journaliste Paul Amar passe en effet un petit film ; on le voir recueillir les révélations d’un homme dont il est séparé par une cloison, que l’ombre ne rend pas identifiable, dont la voix a été transformée et le propos sous-titré. Ce témoin masqué se fait appeler « Jean Fabien » ; il dénonce le virage prosoviétique de la direction communiste dans un ouvrage intitulé « Kremlin PCF. Conversations secrètes », aux éditions Orban et fonde toute son argumentation sur…les archives de Kanapa, notamment ses notes sur les entretiens entre le PCF et le PCUS en 1968.
L’essai entend démontrer que le PCF a tourné le dos à la dynamique eurocommuniste et l’essentiel du texte est constitué de documents de Kanapa datant du second semestre de 1968, quand Waldeck Rochet et le patron de la polex tentaient une médiation entre Moscou et Prague.
Ces textes, que nous avons cités plus haut, sont pour l’essentiel inconnus des militants communistes et a fortiori du grand public. Les auteurs de l’ouvrage gardent l’anonymat ; en fin d’ouvrage, ils évoquent plusieurs biographies dont celle de Kanapa qu’on reproduit volontiers : « Kanapa (Jean), décédé le 5 septembre 1978. Responsable de la section de politique étrangère du PCF en 1972, en même temps qu’il est un des sept représentants du Parti communiste au sein du Comité de liaison des partis de gauche. Jean Kanapa ne deviendra membre du Bureau politique qu’en mai 1975. Il sera le principal artisan du XXIIè congrès du PCF en 1976 qui sera une fois encore un tournant raté. (…) Il fit néanmoins paraître en 1978 « L’URSS et nous », un ouvrage collectif très critique sur « la patrie du socialisme ». Auparavant il devait être extrêmement éprouvé par la défaite de la gauche en mars 1978 pour les mêmes raisons qu’en 1968 ; elles marquaient un retour en arrière et un rétrecissement de la marge de manœuvre dans le Parti et face à l’Union Soviétique(…) » Une biographie bien singulière puisqu’il semble que Kanapa, ici, vienne au monde politique en 1968 !
L’ouvrage fait du bruit. La qualité des documents, le secret de l’opération dynamisent l’ensemble de la presse. Tous les médias en parlent. Tous ne sont certes pas des maniaques de la vérité historique, certains doivent être animés d’arrières pensées politiques : en cette année 1984, le pouvoir mitterrandien vient de faire le choix de l’austérité et redoute une contestation de gauche ; une nouvelle division du PCF l’arrangerait. N’empêche : l’écho médiatique est considérable. Et surprenant. Des journalistes qui n’avaient pas eu de mots assez durs pour Kanapa de son vivant, comme Eric Dupin de Libération ou Alexandre Adler, à présent s’émeuvent. Dupin par exemple parle de Kanapa comme d’un être « complexe ». Etait-il stalinien ou rénovateur ? « La réalité, autant qu’on puisse l’apprécier, est plus contradictoire ». Toujours dans les colonnes de Libération un des auteurs du livre explique comment il s’est procuré ces notes : « De la manière la plus simple du monde : l’Histoire et Jean Kanapa les avaient mises à l’abri. Jean Kanapa avait l’intention d’écrire un livre traitant des sujets abordés dans « Conversations secrètes ». Seul le temps lui a manqué. Le livre publié par nous n’est donc en aucun cas un livre de Jean Kanapa même s’il lui doit beaucoup ».
La direction du PCF est embarrassée, elle dénonce le procédé. Roland Leroy a beau jeu de dire : « Kanapa était insulté de son vivant, injurié le jour de sa mort. Aujourd’hui on essaie d’utiliser des communistes morts contre les communistes vivants ». Le PCF épure ses archives dans les jours qui suivent la publication de l’ouvrage ( celui-ci sort le 9 novembre, la « descente aux archives » est datée du 12 novembre 1984). Disparaît la pointe avancée de la réflexion critique de Kanapa, à savoir son intervention lors du Comité central de la fin octobre 1968, où il réfute l’argumentaire de Jeannette Thorez et analyse la crise du système soviétique. Des bandes d’enregistrement de la session d’octobre sont « corrigées », Kanapa y est en partie effacé. D’autres textes connaissent le même sort. Procédé un peu désuet puisque ces documents sont désormais publics mais les auteurs de cette substitution ( en l’occurrence Gaston Plissonnier) doivent se dire que l’original disparaissant, toute reproduction perd en crédibilité.
Heureusement, les fameuses archives de « Fabien » seront in fine remises à la BNF.
Reste la question : qui est « Fabien », l’auteur masqué » ? Un groupe d’opposants dont le porte-voix est Pierre Olivieri, journaliste communiste, proche de Jérôme Kanapa aussi bien que de Patrick Le Mahec ou de Pierre Juquin.
Marchais, dans ses dernières années à la tête du PCF, rend à plusieurs reprises hommages à Kanapa. A l’occasion d’une démarche symbolique sur sa tombe lors du dixième anniversaire de sa mort (1988) ainsi que dans son dernier ouvrage, « Démocratie ». Puis, fin 1991, alors que l’URSS s’effondre, « Les Cahiers du communisme » se souviennent des rapports au vitriol existant, en 1977, entre le PCF et la nomenclature soviétique et publient l’échange des lettres furibardes entre Paris et Moscou.
XXXII.
2021 marque le centenaire de Jean Kanapa. Que reste-t-il de lui dans le panorama politique ? Une vague légende noire prévaut autour de cet homme. Son nom est associé assez systématiquement au stalinisme, bien plus rarement à l’eurocommunisme. C’est ou bien, ou bien. C’est pourtant le même homme qui glorifia Staline et initia un communisme de liberté. Les différentes pièces du puzzle ont toujours autant de mal à se placer bien entre elles.
Le nom de Kanapa, au fil des ans, réapparaît parfois dans des mémoires, des témoignages, des romans, des travaux historiques. Il est entré au « Maîtron ». C’est bien. C’est peu.
MARIVO
Marie-Claude Vaillant Couturier
INTRODUCTION
28 janvier 1946, matin, Nuremberg, Allemagne. La direction nazie, une partie d’entre elle en tout cas, passe en procès devant le tribunal international. Pour crime contre l’humanité. Le procès en est à sa 44e journée. Il y a là Hermann Göring, Rudolf Hess, une vingtaine d’autres notables hitlériens. Un magistrat appelle un nouveau témoin. Une femme entre, la première à témoigner dans ce cadre. Elle est grande, blonde aux yeux bleus, belle. Un ange passe. Au lieu de se diriger directement vers la barre, elle avance vers les dignitaires hitlériens. La salle hésite. Va-t-elle s’en prendre aux inculpés ? Le témoin se contente de les dévisager, lentement, l’un après l’autre. Pas un mot n’est échangé. La femme découvre ses bourreaux, ces monstres aux allures de Monsieur-tout-le-monde, et par sa seule présence, lumineuse, elle les défie, elle a l’air de leur dire : Non seulement vous ne m’avez pas brisée, bande de salauds, mais je vais dire au monde de quoi vous étiez capables. Elle s’appelait Marie-Claude Vaillant-Couturier. Voici son aventure.
Chapitre 1
La famille Vogel
Marie-Claude Vogel est née 3 novembre 1912, rue Bonaparte, dans le centre de Paris. Le père aurait voulu un garçon, écrit un de ses biographes. Au milieu des années 20, Lucien, le papa, s’occupe de la revue « Vogue » ; la maman, Cosette de Brunhoff, rédige des articles de mode. Cécile de Brunhoff, la tante, autrice, est à l’origine de la série « Les aventures de Babar ».
Les Vogel font partie de ces « bonnes familles » où les filles font de l’équitation, du piano, séjournent en Angleterre et en Allemagne et passent l’été en Bretagne.
Lucien a un côté dandy. Les parents se vouvoient. Dans la maison de campagne familiale, en forêt de St Germain, « la Faisanderie », on reçoit beaucoup ; des grands noms de l’art, des sciences ou de la politique s’y côtoient, Einstein, Daladier, Paul Reynaud, Picasso, Fernand léger…
Marie-Claude a des professeurs particuliers ; elle passe A? son premier bac de justesse, ne souhaite pas passer son 2e bac. C’est l’art, la peinture, qui l’attire. Elle parle parfaitement l’anglais et l’allemand. 1928 : elle part en Allemagne (elle s’y était déjà rendue deux ans plus tôt, chez la cousine Ingeborg), s’inscrit à l’université Humboldt et découvre un pays en crise profonde. La misère pousse aux pires extrémités, mendicité, prostitution, alors que la propagande nazie martèle que tout ça, cette déchéance, c’est la faute des juifs !
1928 toujours. Lucien, à Paris, crée l’hebdomadaire « Vu » ORIGINALITE qui accorde une place essentielle à la photographie. Dans le premier numéro il est dit : « Conçu dans un esprit nouveau et réalisé par des moyens nouveaux, VU apporte en France une formule neuve : le reportage illustré d’information mondiale (et il va publier) des pages bourrées de photographies traduisant par l’image les événements de la vie politique française et étrangère (…), de sensationnels reportages illustrés, spécialement entrepris pour nous par les plus actifs reporters français (…), des pages bourrés de documents (…), des récits de voyages entrepris dans les pays les plus beaux ou les plus curieux pour les mœurs de leurs habitants et écrits par les explorateurs les plus audacieux (…), les dernières fantaisies de la vie littéraire et artistique. » VU, du jamais vu.
Le père y fait entrer la fille, en apprentissage. Rubrique photo. « Je n’étais pas satisfaite de ma peinture, j’avais envie de voyager et l’idée de faire de reportages me plaisait, je rêvais de partir en Union Soviétique, écœurée par la bourgeoisie environnante et persuadée que ma méconnaissance du russe ne serait pas un obstacle. » A « VU », elle croise les grands noms de la photographie, André Kertesz, Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, Germaine Krull, Marcel Ichac, Brassai, Man Ray, Gerda Taro. Les meilleurs.
Chapitre 2
Paul Vaillant-Couturier
Elle croise, à la table de son père, PVC
Journaliste du quotidien communiste L’Humanité, Paul-Vaillant Couturier, en ce début des années trente, est un personnalité qui compte dans la vie publique. Rédacteur, député, romancier, l’homme est un boulimique.
André Wurmser dit de lui : “Il était poète, peintre, dramaturge, romancier, conteur, orateur, journaliste, aucun art ne lui était étranger”.
L’écrivain René Ballet esquisse ses différentes facettes, « ceux du poète… et du fondateur de l’aviation populaire. Du dirigeant communiste et du braco. D’un auteur de drame lyrique mystique et de pièces d’agit-prop. D’un homme qui a un siège à la chambre des Députés et un numéro matricule à la prison de la Santé. Du petit garçon modèle de Passy et du tribun populaire. Du pamphlétaire rouge et du compositeur de chansons de campeurs. Ajoutez-y ceux du défenseur du droit à l’amour, de l’amateur de « bonnes bouffes entre copains » et du passionné de radio, de cinéma et de télévision (dès 1935). Et ne vous rassurez pas trop vite en comptant sur la chronologie pour résoudre ces contradictions, le temps n’efface rien du tout. » Il voyage beaucoup, l’URSS en 1931, la Chine en 1932.
De Paul Vaillant-Couturier, Aragon dira un jour : “ Paul, c’était un homme, voyez-vous, au sens plein du mot, pas un personage en representation. Je connais des gens que ça indignera si j’écris d’abord de lui qu’il aimait les femmes. Et ne s’en privait pas. Mais que voulez-vous, c’était comme ça…Pas de honte, mes enfants, pour quelqu’un qu’on dise de lui, au bout du compte, qu’il a été un coureur… Il aimait les femmes, la chasse et la pêche… Un beau jour, on a appris qu’il se mariait. Pour un homme comme lui, c’est toujours un scandale, et meme un défi.Surtout parce qu’il y avait désormais dans sa vie cette jeune fille, don’t j’ai entendu dire que sa beauté était scandaleuse. Elle était très belle, pas un peu.”
Paul est de la génération de Lucien Vogel. Il fréquente donc sa table, et y fait la connaissance de Marie-Claude. Il tombe sous le charme, elle est séduite par son extraordinaire vitalité. Elle n’a pas vingt ans, il en a vingt de plus. Et Paul est marié, avec Ida Treat, journaliste américaine, paléontologue. Marie-Claude la connaît ; elle en parlera ainsi plus tard: “ J’ai connu Ida avec Paul quand ils sont venus chez mon père et je les ai revus l’un et l’autre. En 1932, elle m’a invitee à passer des vacances dans la petite maison qu’elle possédait sur l’île de Bréhat, en Bretagne. Elle travaillait alors au museum d’Histoire naturelle avec Marcellin Boule et le père Teilhard de Chardin avec lequel elle était très liée. J’ai passé quinze jours chez elle. Un ami allemand, Peter, celui avec lequel de suis allée plus tard faire des photos du camp de concentration de Dachau et qui était amoureux de moi est venu passer deux jours à Bréhat, accompagné de sa mère, qui était une grande actrice allemande. Puis Vaillant-Couturier est arrive et moi je suis repartie. Je trouvais Ida beaucoup plus agreeable à vivre que Paul. Paul allait à la pêche, revenait avec une cargaison de poisons qu’il fallait vider et grater et ni moi ni Ida n’aimions particulièrement nous occuper de cuisine, alors que Paul, lui, s’intéressait à la bouffe.”
Parmi ses multiples activités paul fondateur (1932) , l’AEAR, l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires. Il y invite naturellement aris-Claude
“Il y avait là différentes sections. La principale, et celle dont l’activité était la plus remarquable, était la section littéraire avec des gens comme Gide, Malraux, Aragon, Nizan, Moussinac et des tas d’autres. Il y avait également une section d’art plastique où j’ai fait la connaissance du peintre Ernest Pignon. Il y avait également une chorale où chantait Doris Niedermann, l’épouse de Pierre Villon, qui lui était à la section architecture et que j’ai remarqué plus qu’un autre car il habitait rue de Seine, à côté donc de la rue Bonaparte et nous avions un numéro de téléphone très proche, que les gens confondaient souvent. Et puis il y avait la section des reporters photographes. Avec Chim, en fait David Seymour, Capa, Elena Makowska, Eli Lotar, le compagnon de Germaine Krull, Willy Ronis et d’autres”.
Elle avait déjà croisé un certain nombre de ces créateurs à la table de son père.
”Je crois que quand on vit dans ce genre d’atmosphères, on n’a pas l’impression qu’on frôle de grands hommes. Ça vous paraît une chose naturelle. J’ai été intéressée de voir physiquement des hommes dont j’avais lu les livres: les Conquérants et La condition humaine de Malraux, beaucoup de choses de Gide, le long poème d’Aragon Persécuteur persécuté (1931) imprimé sur du papier vert sous une couverture rouge. Mais aussi Céline (qui écrira dans VU) dont j’avais beaucoup aimé le Voyage au bout de la crise, un ouvrage qui me paraissait une dénonciation du monde dans lequel je vivais, du régime capitaliste et de la bourgeoisie, une dénonciation à laquelle j’adhérais pleinement”.
Paul est très amoureux. De lui cette lettre de l’été 1933 alors qu’il part en Chine à bord d’un paquebot : “ Je suis bien triste , ma chère Marie-Claude, d’être sans toi. Oui, c’est tout bêtement comme ça. Et la mer rouge aggrave mon cafard. Comment es-tu ? T’es-tu habituée à l’absence? Pas trop j’espère. Le tête-à-tête perpétuel avec moi-même que me procure le bateau déchaîne en moi de sacrées tempêtes. Dix jours déjà… Ah Maïco, notre petit Moulin! La fraîcheur du matin au bord de l’eau ! Ta bonne jeunesse fraîche. Tes doigts agiles. Ta tête qui sait. Tout ce que je veux faire de toi, avec toi. Tu es tout le temps avec moi, ici. Ta photo sur le mur, ta montre qui me dit l’heure, tes cigars que je fume, ton appareil (photo), ton khalat. Et encore, si ce n’était que ça! Ce khalat a ton odeur, la douceur de soi de tap eau, quel tremplin terrible… Je te prends. Paul.”
Grand amoureux, donc, et inquiet forcément. De lui encore cette autre missive: ” Crois-tu qu’il soit vraiment possible à ta jeunesse de s’associer durablement à un homme de mon âge. Je dis durablement (souligné) car tout ce qui maintenant est en commun en nous ne me permet plus de prendre facilement ta disparition éventuelle. Tu m’aimes fort, mais pourras-tu m’aimer longtemps? Et m’aimer même s’il y a des obstacles momentanés.”
Marie-Claude, dans les premiers temps de leur rencontre, est plus réservée : ” J’étais très séduite par Paul. Pas physiquement, pas amoureusement. C’était un ami de mon père, de la génération de mon père. Moi je faisais très jeune et lui nettement plus que son âge. Mais je le trouvais passionnant. En plus, ça me posait un problème parce que je trouvais sa femme très sympathique et j’avais beau savoir qu’il n’avait plus d’autres relations que des relations d’amitié, ça me posait quand meme un problème”.
La famille Vogel n’apprécie pas les relations qui se nouent entre Marie-Claude et Paul.
“ (Mon père) a traité Vaillant-Couturier de tous les noms en disant que c’était scandaleux qu’il ait détourné sa fille du droit chemin, confessera-t-elle. Je lui ai répondu qu’étant donné sa propre vie, je trouvais que c’était un peu raide de jouer les pères nobles. A quoi il m’a dit que, justement, c’est parce qu’il comme un mari modèle qu’il ne soihaitait pas que sa fille connaisse le meme sort que ma mere”.
N’empêche, en 1934, les amants décident de vivre ensemble.
Lucien Vogel n’a pas change d’opinion. Dans une longue letter à sa fille, il note: “ Il n’est pas question que je te reproche quoi que ce soit et je ne pense pas avoir démerité ta confiance. Paul est pour moi un grand ami de Coeur et de pensée. Je peux meme te dire qu’en père jaloux comme tous les pères, paraît-il, je penserais plutôt: j’aime mieux celui-là qu’un autre… Avec cependant une restriction qui est d’importance mais sur un autre plan. J’ai l’angoisse de te voir mal engagée dans la vie, mal partie. Je ne crois pas que pour to ice début sentimental soit heureux. Je n’y vois pas d’issue souhaitable pour toi qui n’as pas le temperament d’aventurière ni la santé nécessaire à une vie irrégulière faite de difficultés matérielles et d’angoisse, peut-être.”
N’empêche, donc, Marie-Claude et Paul vont connaître ensemble des années d’une incroyable densité.
Le tourbillon politique emporte Paul. En 1934, il est élu maire de Villejuif, conseiller général ; l’année suivante, il devient rédacteur en chef de l’Humanité qui sera en quelque sorte le quotidien du Front populaire. Apprécié dans les milieux de culture, il anime le front des intellectuels antifascistes, aux côtés d’André Gide, d’André Malraux.
“ Il était toujours en activité, racontera-t-elle. Il ne savait pas ce que c’était que se reposer. Pour lui, le repos, c’était remplacer une activité par une autre. J’ai aimé cela, bien qu’il fut épuisant de vivre avec lui. Quand il partait quelques jours, c’était un déchirement mais aussi un moment de respiration. Et si j’ai un regret, c’est de l’avoir connu alors que j’avais entre 20 et 25 ans. Entre 25 et 30, j’en aurais tire plus de profits. Mais quand il est mort, je savais qu’il m’avait ouvert une fenêtre sur la vie et sur le monde qui ne se refermerait jamais. Il m’a change la vie”.
Marie-Claude poursuit son travail de photographe de presse, armée de sa Leica ; elle signe ses photos du pseudo Maria Luca ou Marivo. Elle réalise le portrait de Capa , de Malraux, de Jean Richard Bloch, de l’écrivain soviétique Ilya Ehrenbourg. Toujours salariée à VU, elle collabore aussi à la revue communiste Regards. Nadine, sa sœur, actrice, épouse le cinéaste Marc Allegret.
De 1933 date son premier grand reportage (avec Ida Treat) en Allemagne, un travail clandestin où elle prend des photos des deux premiers camps de concentration nazis, ceux de Dachau et d’Oranienburg, publiées en mai 1933 sous le titre “ VU explore incognito le IIIè Reich.”
“J’ai photographié l’entrée du camp de Dachau avec des S.A. puis nous avons tourné autour du camp et je suis montée sur le capot de la voiture pour faire une photo par-dessus le mur pour regarder les types qui travaillaient à l’intérieur. »
Cette partie de la vie de MCVC photographe
reserve encore aujourd’hui des surprises
la Bibliothèque nationale de France en 2004 présentait une belle exposition des photographies de Robert Capa. Un cliché le montrait en 1934, torse nu devant un lavabo ; il se lave, on voit très mal son visage. La légende du catalogue indique : Marie-Claude Vogel, Robert Capa, Paris, 1934.
La commissaire de l’exposition, Laure Beaumont-Maillet, dans son article du catalogue, explique cette découverte : « Des débuts de l’année 1934 date un beau portrait d’André pris dans un cabinet de toilette. Appartenant à Susie Marquis qui l’attribuait jusqu’ici sans grande certitude à Gerda Taro, ce portrait vient d’être rendu à son véritable auteur grâce à un dépouillement minutieux du magazine VU. Une image très voisine a en effet servi d’illustration pour le premier épisode d’un feuilleton de Don Pablo (Paul Bataille), Le tueur au boomerang, agrémenté de photographies de Marivo. Sous ce pseudonyme se cachait, on le sait, Marie-Claude Vogel… »
Un feuilleton qui parut pendant l’été 1934, accompagné des illustrations de Marivo qui photographie des mises en scène élaborées par le journaliste et dessinateur Ludwig Wronkow.
1934, en février très exactement, elle prend sa carte du PCF. Paul l’ignore. “C’était les affaires. Je ne devenais pas communiste pour lui faire plaisir.” Elle adhère “ par révolte devant l’inégalité des chances dont j’ai pris conscience vers mes douze ans. La fille du jardinier de mon père, bien meilleure élève que moi, a dû entrer en apprentissage au lendemain de son certificat. “
elle dira que vers 14/15 ans le constat qu’il y avait des gens trop pauvres et des gens trop riches la révulse
son père lui explique alors que pour changer cet état de choses, il faut d’abord changer la société, faire comme ce pays qui allait en ce sens, l’Union soviétique
Son séjour en Allemagne, en 1930/1931, au plus fort de la crise sociale, l’aurait aussi beaucoup marqué:” J’y ai pris conscience qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond dans ce monde. Il y avait 7 millions de chômeurs en Allemagne, pour 60 millions d’habitants, on considérait qu’il y avait 21 millions de personnes sous-alimentées, on rencontrait des jeunes qui vendaient des cartes postales, des épingles, qui jouaient un peu de musique ou qui mendiaient, tout simplement ou des filles qui faisaient le trottoir pour 50 pfennigs et en même temps mon cousin qui m’emmenait à dîner et dépensait l’équivalent d’une semaine d’allocation chômage pour deux repas au restaurant”.
Paul voulait un enfant de Marie-Claude. Elle suivit des traitements divers pour en avoir un. Sans résultats. Dans une lettre à Paul, de 1937, elle parle d’un rêve où il est question d’un bébé “ que je nourrissais et j’étais très ennuyée parce que je ne savais pas l’écart entre les tétées et personne ne pouvait me le dire et j’oubliais toujours de lui donner à téter la nuit, et j’étais inquiète parce qu’il ne pleurait jamais, je ne sais pas pourquoi j’avais peur qu’il soit sourd, il avait de grands yeux bleu clair et pas du tout l’air d’un nouveau-né”.
Le couple est très sollicité. “Pratiquement, nous n’avons pas passé une seule soirée ensemble pendant notre vie commune. Nous n’invitions personne, personne ne venait déjeuner ou dîner. Paul était très occupé. Mais j’ai été contente d’avoir mes soirées libres, d’aller à des réunions, d’avoir une activité propre.”
1936. Le climat politique se tend. En France avec le triomphe, puis les difficultés du Front populaire. En Europe où le spectre de la guerre se devine. Les régimes fascistes sont au pouvoir en Italie, en Allemagne. La guerre civile éclate en Espagne durant l’été 1936. Le journal VU consacre à ce drame un numéro spécial dès le 26 août 1936. Les célèbres photos de Capa sortent le 25 septembre. Il est reproché à Lucien Vogel de trop s’engager en faveur des Républicains ; il perd sa place.
Automne 1937 : comme habité par un pressentiment, le couple de Marie-Claude et de Paul décide de se marier. Il a 45 ans, elle en a 25. Paul décède trois semaines après la cérémonie. Ils devaient partir en URSS quelques jours plus tard.
Crise cardiaque. Surmenage. L’autopsie parle d’”altération grave du foie et des reins remontant à plusieurs années. Et le médecin légiste, le professeur Balthazar de s’étonner : “ C’est extraordinaire. Il a l’intérieur d’un homme de 80 ans, c’est l’ypérite qu’il a inhalée pendant la guerre ”.
C’est à l’occasion de ces obséques que Marie-Claude Vogel signe pour la première fois des formulaires du nom de Marie-Claude Vaillant-Couturier. “ C’est avec la mort de Paul que la plupart des gens ont appris que nous étions mariés. Je ne portais pas son nom. Mais alors les copains m’ont appelée Vaillant-Couturier. Et personne n’aurait compris que je dise : je veux garder mon nom de jeune fille. Le minimum a été, ensuite, d’essayer d’être digne de ce nom.”
A ses funérailles, à Villejuif, il a droit à une garde d’honneur du PCF. Il est enterré au Père Lachaise où la foule défile devant son cercueil durant six heures. De ces obsèques, Marie-Claude garde « le souvenir d’un grand fleuve avec des milliers de gouttes d’eau et j’étais une goutte d’eau parmi des milliers d’autres gouttes, j’appartenais au fleuve. La mort n’était donc pas ce trou noir que j’avais imaginé. »
Chapitre 3
La guerre d’Espagne
La mort n’est peut-être pas ce trou noir mais Marie-Claude déprime. Déménage. La jeune veuve se heurte à certaines discriminations. Elle passe au service photo du journal L’Humanité : « Photographe à VU, un hebdomadaire, j’étais syndiquée à la CGT des produits chimiques. Mais pour travailler dans la presse quotidienne, il fallait être syndiqué au Livre. J’ai donc demandé ma carte, mais on n’adhérait pas comme ça. Le secrétaire général du syndicat était contre les femmes reporters et il m’a bien fait comprendre que c’était par respect pour Vaillant-Couturier qu’il acceptait sa veuve dans les rangs du syndicat. Mais il ne fallait pas que je croie que j’allais ouvrir la branche aux femmes… Et si L’Humanité devait faire une compression de personnel, ça commencerait par moi…J’étais sidérée. C’était la première fois que je me heurtais à ce genre de situation, parce que je n’avais aucun problème avec L’Humanité ».
Juin 1938. Elle se retrouve en Espagne, en pleine guerre civile, croise Henri Tanguy, le future Rol-Tanguy, découvre les brigades internationales. L’un des bataillons se nomme Paul Vaillant-Couturier ; la brigade Abraham Lincoln se compose de jeunes américains.
A Paris, elle se retrouve à la direction de l’UJFF, l’Union des jeunes filles de France, milite contre le sexisme ambiant, pour l’émancipation des femmes, leur autonomie. Avec Danielle Casanova, Jeannette Vermeersch, Claudine Chômat, elle forme un groupe de dirigeantes surnommées « les quatre mousquetaires ». De Danielle Casanova, par ailleurs dentiste, elle declare:”Comme je suis à la fois sa collaboratrice et une de ses innombrables clients gratuites, c’est tout en ma passant la roulette de dentiste qu’elle m’explique ce qu’elle veut insérer dans le prochain numéro (du journal de l’UJFF, ndr) et me demande mon avis. Difficile de répondre dans cette position. Mais je suis le plus ouvent d’accord. Danielle possède au plus haut point le don de faire comprendre et de faire agir. Persuasive.”
Octobre 38, elle est à Moscou. Elle se souvient que Paul, dans ses reportages sur l’URSS, disait que ce pays n’était ni le paradis, ni l’enfer, ni le purgatoire mais « un autre monde. Un nouveau monde. » Féministe, elle apprécie les mesures en faveur de l’avortement, la création de crèches, les lois pour l’égalité homme/femme. On lui propose une place de correcteur au « Journal de Moscou », hebdomadaire du gouvernement soviétique à destination des étrangers ; elle réside à l’hôtel Lux. « Les jeunes filles que je rencontrais étaient employees par l’hôtel ou engages pour garder les enfants des camarades qui travaillaient. Elles venaient de la campagne et elles étaient souvent peu éduquées. Je les voyais faire des devoirs le soir et dès qu’elles arrivaient à être un peu débrouillées, elles entraient dans des usines et certaines continuaient de suivre des cours. Cela correspondait exactement à ce que je pensais que devait être l’Union soviétique. Tout comme je ne pouvais qu’être sensible, moi qui savais que le régime capitaliste c’était d’abord les inégalités de chance, à ce que la femme de ménage qui faisait les bureaux où je travaillais ait un fils ingénieur et une fille professeur d’anglais. Et meme des chose sui à priori auraient pu me heurter me paraissaient acceptables à Moscou.»
Elle donne des cours de français à la fille de Walter Ulbricht, futur responsable de la RDA. Interrogée plus tard sur la répression politique qui frappait alors des opposants, reels ou supposés, à Staline, sur les disparitions de proches, elle déclara : « Je n’en étais pas ébranlée, je comparais à ce qui s’était passé pendant la Révolution française, la terreur, et je pensais que c’était ainsi que se faisaient les révolutions. »
Printemps 1939 : elle retourne à Paris, reprend son activité de journaliste-photographe au journal L’Humanité, à l’UJFF. On ne parle que du risque de guerre prochaine, des menaces de Hitler, des négociations internationales en cours pour protéger la France. C’est alors qu’on annonce le pacte germano-soviétique. Comme la plupart des communistes, Marie-Claude dit comprendre la position de Moscou : “ J’étais absolument d’accord sur le fait que l’URSS devait se preserver et que c’était la faute des autres s’il y avait ce pacte. C’était clair et net pour moi. Pour l’URSS, il n’y avait pas d’autres solutions. Par contre, je pensais qu’il fallait lutter comme avant contre le régime hitlerien. Il y avait eu le discours de Molotov, ceux qui l’avaient lu ont dû penser que ça faisait partie de la tactique, meme si le pacte était quelque chose d’extrêmement désagréable, ça c’est sur. Mis l’ensemble des communists n’a jamais pensé que ça serait éternellement comme ça, et ils ont attendu la rupture, qui est arrive un an et demi après.”
Un autre moment elle dit:” Le fascisme est le fascisme, en tout état de cause, il fallait lutter contre, quelle que soit la position de l’Union Soviétique”.
Gabriel Péri, à la rubrique internationale du journal, est réservé sur cet accord. Se défendre des nazis, oui ; coopérer avec eux, non. La position du PCF coûte cher à ce parti. Le 26 août 1939, L’Humanité est interdite ( elle le restera cinq ans !). Et Marie-Claude se retrouve donc « travailler » dans un journal interdit !
A cette date, “ j’ai encore passé huit jours à l’Humanité car le journal n’était pas interdit entièrement. Nous faisions tous les jours un journal fictif pour garder la main et, si l’interdiction était levée, sortir le journal. C’est à ce moment-là que Gabriel Péri m’a pris à la rubrique internationale du journal, ce qui était mon rêve. Cela a duré deux, trios jours. Et puis L’Humanité a été fermée”.
Marie-Claude Vaillant-Couturier n’est plus seule ; elle a rencontré, et vit avec, Pierre Villon, architecte, responsable communiste De son vrai nom Roger Ginsburger. Il est veuf, a un fils, Thomas.
Chapitre 4
La Résistance
Septembre 1939 : la France déclare la guerre à l’Allemagne … et ne bouge pas. Ce statu-quo, qui va durer des mois, on l’appellera la « drôle de guerre ». Pendant ce temps, la répression contre le PCF s’est durcie, le parti est dissous. Marie-Claude continue de rencontrer, discrètement, ses camarades de l’UJFF, dans un square de Montreuil notamment. Une scène qu’Aragon placera ainsi dans son roman “Les communistes” :
“Danielle (Casanova) a pris un groupe, moi (Marie-Clause) un autre, Jeannette, Rose, Claudine, Georgette… Enfin on se les était partagés. Il y avait deux bancs, il y en avait peut-être une cinquantaine autour de nous. On leur avait donné des directives, qu’il fallait s’attendre à être mises dans l’illégalité. Il fallait à tout prix garder le contact. On ne peut plus compter sur l’organisation que connaissent les traîtres. On a discuté sur le pacte. Les éclaircissements étaient bien insuffissants. Une camarade m’a demandé si c’étit une guerre juste ou injuste.”
Un temps elle vit chez sa mere, rue de Washington: “ Je fais des photos pour des familles riches qui font photographier leurs gosses. Danielle Casanova et Claudine Chomat viennent brûler les archives de l’UJFF dans la cheminée. Ma mere a de la vertu parce qu’elle nous considère comme des traîtres mais je suis quand meme sa fille, alors, elle accepte. J’ai des amis qui viennent me voir de temps à autre. Je tape à la machine pour Pierre Villon une intervention de Marty (qui est alors en URSS) à la radio de Moscou et je suis exaspérée par cette radio qui parle de l’exposition agricole comme si c’était la chose la plus importante alors que nous, ce qui nous intéresse, ce sont les problèmes de la guerre et de la paix”.
Marie-Claude est alors dans une semi-clandestinité, elle assure le portage de documents de Pierre Villon. D’octobre 1939 à juin 1940, l’Humanité clandestine sort à raison de sept numéros par mois.
Avril 1940 : le décret Serol punit de peine de mort tout responsable de propagande communiste. Pour le coup, elle passe vraiment à la clandestinité. Elle dit à sa mère qu’elle part s’installer dans le midi ; en vérité elle demeure à Paris mais déménage Porte de St-Cloud et change de nom : elle s’appelle désormais Mavet.
“Quand j’ai annoncé à ma mère que je partais, elle était penchée sur une carte de la Finlande (où vient de s’achever la guerre russo-finlandaise) et elle a à peine fait attention à ce que je lui disais, croyant sans doute que je n’allais m’absenter qu’un long week-end…J’étais un peu émue parce que je la quittais et j’allais devenir illégale”.
L’armée allemande envahit la France, c’est la débandade, l’exode. Le 14 mai, les soldats du Reich sont place de l’Opéra. Elle se souvient : « Il y avait un flic, une vieille dame et moi quand les troupes sont arrivées par le boulevard des Italiens. Je me rappelle que le flic, la vieille dame et moi, on pleurait. Et puis j’ai repris mon métro pour aller raconter ça à Pierre. »
Pierre Villon avait un fils d’un premier mariage, Thomas.
“ La mère de Thomas était morte alors qu’il approchait de ses deux ans. Pierre avait conduit Thomas (près de Dieppe) et, devenu illégal, l’y avait laissé. Au moment où il y a eu l’exode, il voulait désespérément récupérer Thomas. Et moi aussi, parce que l’existence de Thomas a été quelque chose de déterminant dans la décision que j’ai prise de vivre avec Pierre. Parce que je n’avais jamais eu d’enfant avec Vaillant – bien qu’ayant fait toutes les cures de France et de Navarre-, donc je n’avais pas grand espoir et puis ce n’était pas le moment d’être enceinte et je n’avais pas tellement envie…Paul avait eu tellement envie que j’aie un gosse et c’était encore très proche. Pierre avait un gosse qui n’avait pas de mère et moi j’étais une mère qui n’avait pas de gosse. Alors la seule chose que je lui avais fait promettre c’est que, si ça marchait pas entre nous, j’aurais les mêmes droits qu’une mère divorcée parce qu’un gosse auquel on s’attachait, on s’y attachait pour la vie”.
Ils vont donc, en vélo, chercher l’enfant en Normandie. En route, elle découvre un des aspects de l’exode: “On a traversé des villages où les Allemands n’étaient pas encore arrivés et ceux qui étaient restés avaient déjà pris chez leurs voisins, avec bonne conscience, en disant vaut mieux que ce soit nous que les Allemands”.
Pierre Villon est bien sûr clandestin lui aussi. Il s’occupe d’une revue, interdite, Les cahiers du bolchevisme. Sous le nom de Delguet, il se fait passer pour un musicien des Concerts Colonne. Ce qui lui permet, entre autres, de justifier auprès des voisins ses horaires de travail hors normes. Mais, le 8 octobre 1940, il est arrêté, par la police française.
“J’entends l’ascenseur monter et toujours pas de Pierre. Finalement je me dis qu’il a été arrêté. J’espère encore un peu qu’il a été retenu à cause du couvre-feu mais quand le couvre-feu cesse, le lendemain matin, je me dis que s’il n’avait pas été arrêté, il serait arrivé de n’importe où le plus vite possible pour me rassurer et donc qu’il est sûrement arrêté.”
Marie-Claude se retrouve seule, recontacte la direction du PC. On la charge de corriger les copies d’une revue, clandestine, intitulée « La pensée libre » où des intellectuels comme le philosophe Georges Politzer ou Jacques Salomon assurent le résistance universitaire à l’occupant, polémiquent et ripostent aux idées nazies. Elle est en relation avec la direction du PCF, Jacques Duclos, Benoit Frachon. Des proches sont arrêtés, le journaliste Gabriel Péri est assassiné en décembre 1941.
Marie-Claude doit faire l’apprentissage de l’illégalité : toujours être sur ses gardes, se méfier de tout et de tous, se maquiller, éviter les rafles, assurer les liaisons, transporter des matériaux, des armes. Les premiers mois, la résistance communiste est d’abord politique (presse, tracts, revendications, etc). Elle passe à l’action armée à partir de l’été 1941. Le 21 août 1941, « Fabien » qui tue un militaire allemand sur les quais de la station de métro Jaurès donne en quelque sorte le signal.
Marie-Claude correspond régulièrement avec Pierre Villon, qui est à la prison de la Santé, passe ensuite à Fresnes ; il change plusieurs fois encore de lieux d’incarcération.
“ On s’écrivait très souvent et j’espère pour les censeurs que tous les prisonniers ne s’écrivaient pas des lettres aussi longues et avec une si petite écriture parce que les pauvres gars, ils devaient être très occupés…Chaque fois qu’on ne recevait pas les lettres que nous attendions, nous étions angoissés. Pierre parce qu’il avait peur que je sois arrêtée et moi parce qu’à partir d’août 1941 tous les Français arr^étés par les autorités occupantes ou pour celles-ci sont considérés comme des otages. Et le 27 août 1941, cinq communistes arrêtés le 13 août sont fusillés et d’autres encore le 3 septembre.”
Le 17 janvier 1942, Villon s’évade. Le couple se retrouve. Pour peu de temps. Un souvenir marquant de cette période, celui du « steak Longchamp » qu’ils partagent dans un restaurant le 9 février. Elle raconte : « Je me souviens de ce beefsteak Longchamp car c’était la première fois que je mangeais du cheval. Dans ma famille, on ne mangeait pas de cheval ; dans la bourgeoisie on ne mangeait pas de cheval et comme Vaillant était un cavalier, il trouvait que manger du cheval, c’était quasiment de l’anthropophagie. Je n’avais donc encore jamais mangé de cheval. Mais sous l’occupation, on était moins délicat et j’avais donc commandé un steak Longchamp. Mais si j’ai gardé le souvenir de ce menu, c’est aussi parce que c’est le dernier déjeuner que j’ai fait libre. »
Chapitre 5 La prison
Après l’entrée en guerre de l’URSS, après l’attentat de Fabien, la répression contre les communistes s’aggrave. Et l’étau se resserre autour de la jeune femme. Au terme d’une filature implacable, la police parisienne finit par l’arrêter. On la soupçonne de participer à un réseau communiste mais on ignore son nom et son adresse.
“Dès que j’arrive à la Préfecture, ils vérifient ma carte didentité et au bout de dix minutes savent que je suis la fille de Lucien Vogel qui est parti en Amérique et la veuve de Vaillant-Couturier. Ils insistent pour connaître mon adresse. Je leur dis que je ne leur donnerai pas car je suis hébergée par des amis personnels de Vaillant-Couturier qui ne sont pas communistes et que je ne veux pas qu’ils aient des ennuis. Alors on me met des menottes dans le dos et on me garde dans les bureaux de la préfecture.”
Elle joue les amnésiques.
Trois jours de garde à vue sans boire ni manger:
“Un des jeunes flics m’a dit: si vous avez des tickets d’alimentation et de l’argent (parce que je n’avais rien mangé), je vais vous chercher des sandwichs comme les nôtres. Et je me souviens de ce sandwich à la confiture de groseilles comme une des meilleures choses de ma vie. Ce jeune flic m’a vu, des années plus tard, à la télévision et m’a écrit en me disant qu’il avait été bouleversé parce qu’il se souvenait de ce sandwich…”
La police fait publier dans la presse, dont Le Matin et L’oeuvre, le 12 février, son portrait et demande qui la connaît.
Les policiers des brigades spéciales, à l’époque, sont redoutables. Ils assurent près de 50 arrestations par semaine. Marie-Claude se retrouve à la Préfecture de police puis au Dépôt du Palais de justice. Seule bonne nouvelle : Pierre Villon, qui se camouflait chez des proches, évite de justesse une arrestation en se sauvant dans la nature, en pantoufles et en pyjamas.
Elle passe de la Conciergerie à la prison de la Santé, au “quartier allemand”, le 20 mars 1942:
“J’ai toujours été en cellule toute seule, pour des raisons que j’ignore totalement. Danielle Casanova avait avec elle trois copines. A un moment, faute de place, l’occupation des cellules a été doublée. Pas la mienne. Je fais de la gymnastique, je marche dans ma cellule, j’extrais des racines carrées en gravant les formules dans le mur avec une baleine de corset transformée en couteau, je me récite des poèmes de Heine. Un jour, une gardienne allemande m’apporte un portrait de Vaillant-Couturier, en me disant qu’elle a vu que le mot d’ordre était pour le pain, la paix, la liberté… Je vois les bourgeons sortir sur les marronniers du boulevard Arao, puis les feuilles puis les fleurs.”
Elle découvre la vie en prison.
“J’ai gardé un souvenir inoubliable, comme du reste ceux qui ont vécu cette période, de l’époque où nous avons été à la Santé. Les femmes étaient au rez-de-chaussée, les hommes au dessus. Il existait dans cette prison une atmosphère extraordinaire. Quand on est dans une certaine atmosphère, il faut être extraordinairement lâche pour ne pas être très courageux. On est pris dans une ambiance.”
Elle apprend à communiquer avec ses voisines, notamment Marie-José Chombart de Lauwe, use de codes pour échanger avec les autres cellules, via la tuyauterie par exemple. Printemps 1942, elle apprend que des proches sont exécutés, comme le philosophe Politzer. Elle lit, beaucoup : Rabelais, Montaigne, Daudet.
“J’ai été interrogée le 9 juin 1942. A la fin de mon interrogatoire, on a voulu me faire signer une déclaration qui n’était pas conforme à ce que j’avais dit. Comme j’ai refusé de la signer, l’officier qui m’interrogeait m’a menacée et comme je lui ai dit que je ne craignais pas la mort ni d’être fusillée, il m’a dit:”Mais nous avons à votre disposition des moyens bien pires que de fusiller les gens pour les faire mourir” et l’interprète m’a dit: Vous ne savez pas ce que vous venez de faire. Vous allez partir dans un camp de concentration allemand; on n’en revient jamais”.
Marie-Claude Vaillant-Couturier est transférée le 24 août au fort de Romainville, Frontstalag 122.
Là, elle connaît la faim mais le moral des détenues est bon. Elles s’organisent, réussissent même à écrire, dans des conditions invraisemblables, un journal de prison, « Le patriote du Fort de Romainville » ! La solidarité est forte entre les prisonnières. Il s’agit de tout partager, diviser par exemple les colis:
“Nous sommes 46. Nous mettons tous les colis sur la table dès qu’ils arrivent. On fait avec tous 46 parts de viande, de fromage, de beure, de légumes cuits, de friandise, en donnant dans la mesure du possible à celles qui ont eu un paquet leur part sur ce qui vient de chez elles. Cce système donne les meilleurs résultats. Nous avons un poêle sur lequel nous pouvons cuire une grande gamelle, pour toutes, alors qu’il serait impossible de faire des petits plats individuels. En réunissant tous les légumes, pâtes, etc, nous arrivons à nous faire chaque matin à dix heures un bol de soupe chaude et un plat en plus de la soupe offerte gratuitement à une heure par l’établissement”.
Les filles inventent des astuces pour rester en lien, comme cacher un message dans une noix, organiser des causeries. Il leur arrive de monter un spectacle. L’un d’eux évoque l’histoire de France jusqu’à l’occupation.Elle joue un SS:”Je l’avais fait très idiot parce qu’on en avait vraiment de très gratinés”.
Le 11 novembre 1942, à midi pile, toutes se mettent à chanter La Marseillaise.
A sa soeur Nadine, elle écrit, avec parfois des mots qui semblent codés:
“Nous avons eu une semaine bien triste dans notre salle. Dix amies sur quarante de notre affaire ont appris que leurs maris avaient été fusillés comme otage, en son temps, ce qui fait que maintenant sur 65 hommes de notre affaire, 49 ont été fusillés. Les familles des veuves n’osaient pas leur annoncer car les gens du dehors ne peuvent pas se rendre compte de la force qu’on a en prison. La peine des unes est la peine de toutes. Je me demande comment nous serons en sortant, après avoir vu tant d’horreurs et tant d’héroïsme. Tu sais, le peuple de France est très grand. Le malheur, c’est que ce sont les meilleurs qui tombent. Mais il est bien encourageant de voir qu’il s’en lève toujours d’autres pour les remplacer.”
Début janvier 1943, selon la rumeur, une partie de la prison va être déportée. Sa dernière lettre (clandestine) est datée du 21 janvier:
“Je crois bien, cette fois-ci, que c’est le départ définitif. On est venu nous dire, ce soir, de préparer nos bagages, pour renvoyer nos affaires à nos familles en ne gardant que le strict nécessaire, un petit bagage à mains avec des lainages. Ne te fais pas de bile. J’ai vécu à la Santé avec beaucoup moins que ce que j’emporte. J’emporte le livre de poèmes. Dis à R.( Roger-Pierre Villon) que je l’aime et que la petite pomme que j’ai trouvée en face du poème de Rimbaud m’a fait chaud au coeur. J’aurais bien voulu avoir une photo de Martine (Thomas) à emporter mais tant pis. J’ai ses lettres, c’est déjà beaucoup. Si nous avons le droit d’écrire, je vous préviendrai immédiatement mais il est bien possible que non. Recherchez-nous par la Croix-Rouge puisqu’elle va même en Allemagne, quoique il est après tout possible que nous restions en France. En tout cas “à Dieu va”; et les voyages forment la jeunesse et je me sens encore jeune. Je vous aime tous tant et je suis si touchée de tout ce que vous avez fait pour moi, surtout toi (Suzette), ma chérie; je vous embrasse tous si fort. PS: nous reviendrons peut-être avec l’Armée rouge, au train où vont les choses…”
Au train où vont les choses… Malgré la prison, les nouvelles vont vite. Les informations sur le front russe disent que l’Allemagne piétine à l’Est. La victoire retentissante de Stalingrad, le 2 février, correspond, à quelques jours près, au départ de Marie-Claude vers les camps. Cette actualité venue de l’Est, la perspective qu’elle ouvre, va constituer pour celles qui s’enfoncent dans l’enfer nazi, un unique et inestimable espoir.
Le 24 janvier 1943, elle se retrouve en gare de Compiègne, dans un convoi de 230 femmes (dont Charlotte Delbo) ; destination inconnue. En fait le groupe arrive deux jours plus tard à Auschwitz.
Chapitre 6
Auschwitz/Birkenau
Ce convoi des 230, c’est ainsi qu’on l’appellera désormais, et l’identité de nombre des prisonnières seront connus du monde de la Résistance, de Londres et même des Etats-Unis (où vit alors une partie de la famille Vogel), quatre mois plus tard, via un détenu polonais évadé. Des tracts en France en feront état. L’histoire de ces femmes sera lue sur les antennes de Radio Londres.
Le 27 janvier, le train arrive à Auschwitz. « On a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse. » Ces femmes arrivent dans un paysage de mort, les SS, les chiens, les miradors, le givre. On les dirige vers un camp annexe, celui de Birkenau, et au moment où elles pénètrent dans le camp, elles s’autorisent une chose incroyable : elles chantent la Marseillaise ! En ce lieu de totale désolation, d’absolue soumission, c’est un événement si totalement inattendu, et improvisé, que les gardes ne réagissent pas. Mais le camp, lui, en parlera encore un an après.
Birkenau est un des camps d’Auschwitz, près de Cracovie, Pologne. Il comprend quatre fours crématoires, quatre chambres à gaz. Autour de ce centre gravitent plusieurs camps plus petits, chargés de fournir des travailleurs, esclavagisés, aux entreprises allemandes.
Les nouvelles venues sont dévêtues, on leur rase les cheveux, le pubis, on les badigeonne avec un torchon imbibé de pétrole ; on les marque. Marie-Claude a le matricule 31 685. On les affuble de tenues sales, de galoches ; leur veste porte un triangle rouge, le signe des « politiques ». On leur distribue des gamelles infectes. Une des premières hantises des nouvelles arrivantes, c’est la peur de perdre ses « chaussures ». Le camp est une mer de boue qui peut aspirer les galoches ; il y a aussi la peur d’être volé. Rester ici sans chaussures, c’est l’horreur.
Marie-Claude est affectée au bloc 14.
“Comme ces opérations avaient pris plusieurs heures, nous voyions, des fenêtres du bloc où nous nous trouvions, le camp des hommes, et vers le soir, un orchestre s’est installé. Comme il neigeait, nous nous demandions pourquoi on faisait de la musique. A ce moment-là, les commandos de travail d’hommes sont rentrés. Derrière chaque commando, il y avait des hommes qui portaient des morts. Comme ils pouvaient à peine se traîner eux-mêmes, il étaient relevés à coups de crosse ou à coups de bottes, chaque fois qu’ils s’affaissaient”.
Le bloc 14 est une construction de briques, de 80 mètres sur 10, un sol de terre battue. Sur trois étages de planches, des bat-flancs de deux mètres sur deux où couchent les détenues. A neuf par espace, tête-bêche. Chaque mouvement de l’une réveille tout le monde.
Elle évoque des scenes du camp:
“A trios heures et demi du matin, les hurlements des surveillantes nous réveillaient et à coups de gordin, on était chasse de son grabat pour partir à l’appel. Rien au monde ne pouvait dispenser de l’appel, meme les mourantes devaient y être trainees. Là, nous restions en rangs par cinq, par -15 ° jusqu’à ce que le jour se lève, c’est à dire 7 à 8 heures du matin en hiver et, lorsqu’il y avait du brouillard, quelque fois jusqu’à midi. Nous restons isolées dans ce bloc une quinzaine de jours. Nous nous rpétons: il ne faut surtout pas se laisser aller. Et par exemple, pour nous réchauffer, nous faisons la ronde en chantant Joyeux enfants de la Bourgogne don’t le refrain fait appel à la fierté des Bourguignons”.
Autre souvenir:
“A 3 heures et demie tout le camp a été reveille et envoyé dans la plaine alors que d’habitude l’appel se faisait à 3 heures et demie mais à l’intérieur du camp. Nous sommes restées dans cette plaine, devant le camp, jusqu’à 5 heures du soir, sous la neige, sans recevoir de nourriture, puis, lorsque le signal a été donné, nous devions passer la porte une à une, et l’on donnait un coup de gourdin dans le dos, à chaque détenue, en passant, pour la faire courir. Celle qui ne pouvait pas courir, parce qu’elle était trop vieille ou trop malade, était happée par un crochet et conduite au bloc 25, le bloc d’attente pour les gaz. Ce jour-là (6 février), dix Françaises dans notre transport ont été happées ainsi et conduits au bloc 25. Lorsque toutes les détenues furent rentrées dans le camp, une colonne, don’t je faisais partie, a été formée pour aller relever dans la plaine les mortes qui jonchaient le sol comme sur un champ de bataille. Nous avons transporté dans la cour du bloc 25 les mortes et les mourantes sans faire de distinction; elles sont restées entassées ainsi.”
Le 12 février, le groupe passe au bloc 26: mille prisonnières, une majorité de polonaises, entassées dans des cases, huit par case, une lapinière, dit-elle. “Nos soupiraux donnent sur le bloc 25, l’antichambre de la salle à gaz. “
Le 3 août, des 230 du convoi de janvier, il ne reste que 57 survivantes. Un taux de mortalité effrayant, provoqué par la saleté, le froid, les coups, la faim. On meurt de néphrite, de pneumonie, de dysenterie. Le typhus rode. Certaines, qui ne mangeaient plus, ne dormaient plus, meurent d’épuisement.
Marie-Claude va porter des briques 12 à 14 heures par jour. Car le camp n’en finit pas de s’agrandir:
“La kapo était une polonaise ou une allemande, je ne me souviens plus, en tout cas elle gueulait en allemand. Ce qui fait que les Françaises ne comprenaient pas ce qu’elle leur demandait. Une des raisons qui fait que je suis une survivante, c’est que moi, je comprenais l’allemand. Alors je n’ai jamais reçu les coups de gourdin qu’on donnait à celles qui ne comprenaient pas ce qu’on voulait d’elles. Deuxièmement j’avais un coeur à toute épreuve, ce qui fait que je ne suis pas morte du typhus. Enfin j’ai pu avoir des boulots moins durs parce que je comprenais l’allemand. Donc, quand on s’est mis à travailler, j’ai traduit aux autres ce qu’on leur demandait, j’ai servi d’interprète. Au bout d’un certain temps, la kapo m’a dit: si vous êtes interprète, vous n’avez pas besoin de porter des briques. Si ma participation avait permis d’accélerer et terminer plus rapidement le travail, j’aurais porté des briques mais à l’évidence ici elle ne changeait rien, elle ne soulageait personne. Et si je pouvais distraire la kapo de la surveillance en lui parlant allemand, c’était autant que les Françaises n’avaient pas sur le dos. Donc j’ai servi d’interprète au chef de bloc ”.
Elle se retrouve ensuite à l’infirmerie, le « revier », avec Danielle Casanova. Celle-ci avait une formation de dentiste. Comme le précédent dentiste était mort du typhus, on l’affecte à ce poste où elle accueille Marie-Claude comme secrétaire (Schreiberin). “ Je note les entrées, les sorties, les décès. Le gros avantage c’est qu’on échappe au terrible appel la nuit mais le typhus y rôde plus qu’ailleurs…”
A cette place, on peut se tenir au courant des besoins des unes et des autres, tenter de les aider. Marie-Claude se souvient:
« « Ce qu’il y avait d’extraordinaire dans ce camp, dira-t-elle plus tard, c’est qu’on y gazait les gens y compris ceux qui étaient immatriculés pour un oui pour un non et qu’on y plombait les dents cariées ! Certes on ne plombait pas les dents du tout-venant. On plombait les dents de ceux qu’on appelait les proeminenten, le gratin des détenus. Mais enfin, Danielle (Casanova) est parvenue quant même à soigner quelques copines. Pourquoi soigner des dents à Birkenau ? C’était pour faire des statistiques qu’on envoyait à Berlin pour la propagande, pour montrer que les camps allemands n’étaient pas aussi abominables qu’on le disait et qu’Auschwitz n’était pas un camp d’extermination, puisque, la preuve, c’est qu’on y soignait les dents ! Les SS avaient intérêt à ce que les statistiques soient élevées. Et Danielle avait donc intérêt à prendre le plus de clientes possibles, non seulement pour les statistiques mais parce que pendant quelques minutes, elles étaient au chaud et, s’il s’agissait de Françaises, elle pouvait leur dire quelques mots de réconfort. Son chef SS appréciait tellement son boulot qu’il l’a fait vacciner contre le typhus ».
Malgré l’enfermement et la terreur, des informations, on l’a dit, sortent du camp, circulent à l’extérieur, passent les frontières. On saura donc en France, en mai 1943, que Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova, Hélène Salomon ou Maïa Politzer, par exemple sont internées à Birkenau. Parfois, grâce à certains réseaux, la radio anglaise BBC pourra dire ce qui se passe à Auschwitz avec un décalage de deux jours. Inversement des nouvelles du monde arrivent aux prisonnières. Stalingrad, bien sûr, plus tard le débarquement en Normandie. Les filles vivent dans l’espoir permanent d’une arrivée toute proche des Soviétiques : « Les Russes avancent, dans deux mois… »
A Birkenau, les poux prospèrent, le typhus aussi. Maïa Politzer en meurt, Danielle Casanova aussi. Marie-Claude est touchée à son tour ; elle délire, et garde de cette période le souvenir de deux rêves : « Le premier, je nageais à travers l’océan pour aller voir ma mère en Californie et manger des oranges. Et l’autre, Pierre (Villon) s’était remarié et il avait trois enfants. Ce qui est étonnant, c’est que les quelques copines françaises qui étaient dans le bloc où je me trouvais, un bloc d’Allemandes puisque j’étais au revier des Allemandes, m’ont dit que je divaguais en français avec les Françaises et en allemand avec les Allemandes. Elles m’ont dit que je caressais la tête de la fille allemande qui était à côté de mon lit, une blonde à qui l’on avait coupé les cheveux à ras, comme un garçon, en l’appelant Thomas, et c’est comme ça qu’elles avaient appris l’existence dans ma vie d’un petit garçon qui s’appelait Thomas. »
Une femme de ménage, employée à la cuisine diététique, l’aidera à se rétablir. Car il y avait une clinique diététique dans cette usine de mort, autre étrangeté. Après la disparition de Danielle Casanova, c’est un peu Marie-Claude qui est considérée, dans cette Internationale des internées, comme la responsable des Françaises.
Mi juillet 1943 : Marie-Claude va mieux. Elle est convoquée par la police politique du camp, la Politische Abteilung. Sa famille, via la Croix-Rouge internationale, a demandé de ses nouvelles. On lui annonce qu’elle peut leur écrire ! Signe d’une très relative amélioration de son sort.
En fait, Radio Londres mène une campagne sur le sort des prisonnières françaises. En France, Aragon fait écho à leur drame dans son poème « Le musée Grévin » :
« Aux confins de Pologne existe une géhenne
Dont le nom siffle et souffle une affreuse chanson Auschwitz ! Auschwitz ! o syllabes sanglantes!
Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu.
On appelle cela l’extermination lente.
Une part de nos coeurs y périt peu à peu.
Limites de la faim, limites de la force:
Ni le Chtist n’a connu ce terrible chemin
Ni cet interminable et déchirant divorce
De l’âme humaine avec l’univers inhumain…
Puisque je ne pourrais ici tous les redire
Ces cent noms, doux au fils, aux frères, aux maris
C’est vous que je salue, en disant en cette heure la pire, Marie-Claude, en disant : je vous salue Marie. »
Les nazis semblent tenir compte de ces campagnes. En vérité, tout se passe comme si Himmler et une partie de la direction nazie sentaient le vent tourner et voulaient assurer leurs arrières.
Ces prisonnières sont donc placées en quarantaine, dans une baraque spéciale, à l’extérieur des fils de fer barbelés. Cette baraque est une sorte d’antichambre vers la sortie pour de rarissimes détenues. Mais en l’occurrence, la mise en quarantaine vise à préserver les Françaises du typhus, à les garder en vie.
Marie-Claude commence donc à écrire, en allemand, aux siens. Elle pourra envoyer –et recevoir- une lettre par mois, d’août 1943 à juillet 1944.
“Comme je savais l’allemand, on m’a donné une feuille spéciale du camp et j’ai pu écrire séance tenante”.
Elle écrit sa première lettre à sa soeur le 24 juillet 1943:
“Je vais bien. J’espère beaucoup qu’il en est de même pour vous. Tu peux t’imaginer avec quel désir j’attends votre courrier, je voudrais surtout savoir comment vont les enfants, Rudi, Martine et la petite encore inconnue. Vous ne pouvez pas savoir combien je pense à vous et tendrement. Je voudrais tout savoir de vous. S’il vous plaît, quand vous écrirez, écrivez tous quelques lignes afin que je revoie vos écritures. Je suis très triste qu’Hortense soit chez son père. Je pense aussi beaucoup au pauvre petit Mimi. Dieu merci je sais que vous en prendrez soin. Je voudrais beaucoup recevoir de l’ail et des oignons. Il vaut mieux en envoyer plus souvent des petits paquets, rien que des matières non périssables, pas de médicaments, rien que des vivres. Vous pourriez aussi m’envoyer un peu d’argent si cela se peut, cela doit être envoyé en Reichsmark. Je serais aussi bienheureuse si vous pouviez m’envoyer des photos des deux enfants. Danièle doit déjà pouvoir bien bavarder si elle a hérité de cette qualité familiale du côté maternel. Beaucoup de compliments et de baisers de votre affectueuse MC.”
Les termes sont codés: Rudi est Roger, soit Pierre Villon; Martine est Thomas; Hortense est Danielle Casanova; Mimi est Michel, le fils de Maï Politzer; et Danièle est la fille de Nadine, sa soeur.
Plus tard elle expliquera:
“Il fallait parler par allusion à cause de la censure. Pour annoncer la mort de Danielle Casanova, j’ai dû tulisier un de ses pseudos, Hortense et dire qu’elle était chez son père, mort bien avant la guerre, et plaindre le petit Mimi (Michel Politzer) pour qu’on comprenne que sa memant, Maï Politzer aussi était morte”.
Dans d’autres lettres, elle use de codes, de jeux de mots. Quand elle écrit, par exemple : « J’espère que Nina, Edna et Emilie s’occuperont d’elle », il faut entendre par Nina l’Angleterre, par Edna les USA et par Emilie l’URSS ; quant à « elle », c’est bien sûr l’Allemagne nazie…
Dans la nouvelle baraque, dite de quarantaine, Marie-Claude croise une communiste allemande qui doit être libérée. Elle lui demande d’aller voir sa cousine à Berlin, Ingeborg, de lui dire ce qui se passe dans le camp, ce que l’autre fera. Il faut témoigner sur la machine d’extermination fasciste, sur son perfectionnement permanent.
Dans un texte qu’elle écrit en 1945 sur Auschwitz, on peut lire par exemple:
“Quand ous avons travaillé au bloc de la couture en 1944, le bloc où nous habitions était en face de l’arrivée du train. On avait perfectionné le système: au lieu de faire la sélection à la halte d’arrivée, une voie de garage menait le train presque jusqu’à la chambre à gaz et l’arrêt, c’est à dire à 100 mètres de la chambre à gaz, était juste devant notre bloc, séparé par deux rangées de fil de fer barbelé. Nous voyions donc les wagons déplombés, les soldats sortir les hommes, les femmes et les enfants des wagons, et on assistait aux scènes déchirantes des vieux couples se séparant, des mères étant obligées d’abandonner leurs jeunes filles, puisqu’elles entraient dans le camp tandis que les mères et les enfants étaient dirigés vers la chambre à gaz. Tous ces gens-là ignoraient le sort qui leur était réservé. Ils étaient seulement désemparés parce qu’on les séparait les uns des autres mais ils ignoraient qu’ils allaient à la mort. Pour rendre l’accueil plus agréable, à cette époque, c’est à dire en juin-juillet 1944, un orchestre composé de détenues, toutes jeunes et jolies, habillées de petites blouses blanches et de jupes bleu marine, jouait, pendant la sélection à l’arrivée des trains, des airs gais comme La veuve joyeuse, la Barcarolle, des contes d’Hoffmann, etc. Alors on leur disait que c’était un camp de travail, et comme ils n’entraient pas dans le camp, ils ne voyaient que la petite plate-forme entourée de verdure où se trouvait l’orchestre. Evidemment, ils ne pouvaient pas se rendre compte de ce qui les attendait.”
Son témoignage se poursuit ainsi:
“Ceux qui étaient sélectionnés pour les gaz, c’est à dire les vieillards, les enfants t les mères, étaient conduits dans un bâtiment en briques rouges qui portait les lettres “Bad”, c’est à dire “bains”. Là, au début, on les faisait se deshabiller, et on leur donnait une serviette de toilette avant de les faire entrer dans la soi-disant salle de douches. Par la suite, à l’époque des grands transports de Hongrie (printemps-été 1944), on n’avait plus le temps de jouer ou de stimuler. On les deshabillait brutalement et je sais ces détails car j’ai connu une petite juive de France, qui habitait avec sa famille place de la République… la petite Marie et qui était la seule survivante d’une famille de neuf. Sa mère et ses sept frères et soeurs avaient été gazés à l’arrivée. Lorsque je l’ai conue, elle était employée pour deshabiller les bébés avant la chambre à gaz. On faisait pénétrer les gens, une fois deshabillés, dans une pièce qui ressemblait à une salle de douches, et par un orifice dans le plafond, on lançait les capsules de gaz. Un SS regardait par un hublot l’effet produit. Au bout de cinq à sept minutes, lorsque le gaz avait fait son oeuvre, il donnait le signal pour qu’on ouvre les portes. Des hommes avec des masques à gaz – ces hommes étaient des détenus- pénétraient dans la salle et
retiraient les corps. Ils nous racontaient que les détenus devaient souffrir avant de mourir car ils étaient agrippés les uns aux autres en grappes et on avait beaucoup de mal à les séparer. Après cela, une équipe passait pour arracher les dents en or et les dentiers. Et encore une fois, quand les corps étaient réduits en cendres, on passait encore au temis pour essayer de récupérer l’or”.
Toujours dans le même texte, ces visions d’enfer:
“Il y avait à Auschwitz huit fours crématoires. Mais à partir de 1944, ce n’était pas suffisant. Les SS ont fait creuser par les détenus de grandes fosses dans lesquelles ils mettaient des branchages arrosés d’esence qu’ils enflammaient. Ils jetaient les corps dans ces fosses. De notre bloc, nous voyions à peu près trois quarts d’heure ou une heure après l’arrivée d’un transport, sortir les grandes flammes du four crématoire et le ciel s’embraser par les fosses. Une nuit, nous avons été réveillés par des cris effroyables. Nous avons appris le lendemain matin, par les hommes qui travaillaient au Sonderkommando (le commando des gaz) que la veille, n’ayant pas assez de gaz, ils avaient jeté les enfants vivants dans la fournaise”.
Une rumeur court, elle n’en finit pas de courir tous au long de ces mois : les troupes soviétiques s’approcheraient d’Auschwitz. Un fol espoir qui nourrit aussi une terrible crainte, celle que les nazis pourraient “liquider” le camp.
“Nous pensions que nous allions être exterminés à cause de la chambre à gaz, parce que les types qui travaillaient à la chambre à gaz étaient experminés à peu près tous les deux mois, pour ne pas laisser de témoins, et nous nous disions, il n’y a pas qu’eux comme témoinq, il y a nous aussi. Et notre but était d’organiser, le moment venu, une évasion collective, en e disant il en mourra des quantités, parce qu’ils canarderont, mais il faut qu’il en survive. Nous étions hantées par l’idée permanente qu’il n’était pas possible que nous crevions toutes, il fallait que quelqu’un sorte, qu’il y ait des témoins qui en sortent vivants pour que le monde sache. Sache les conditions générales de vie dans le camp mais surtout l’extermination par les gaz. Donc nous avons organisé (volé) des cisailles pour couper les fils de fer électriques avec un système qui permettrait de ne pas s’électrocuter. Les filles qui travaillaient à l’usine de munitions “Union” ont ramené de la poudre et quatre d’entre elles ont été pendues après notre départ pour Ravensbrück et puis il y a eu la révolte du Sonderkommando en octobre mais pas d’évasion collective”.
Sur la religion et ses rapports avec les croyants dans de telles conditions, elle écrit:
“ Je dois dire vraiment que, aussi bien à la Santé que par la suite à Romainville, c’est avec les catholiques qui vivaient leur foi que j’ai eu les meilleurs contacts et je crois que c’est en general le cas des communists. Je ne parle pas des gens qui sont simplement baptises mais des gens qui sont vraiment croyants et qui vivent leur foi et auxquels on était lié non seulement par un commun patriotisme mais aussi par une éthique.”
Cette expérience des camps, la deshumanisation qu’elle provoque marquera Marie-Claude à vie. « Un régime fasciste peut transformer les hommes en bêtes sauvages quels qu’ils soient, dit-elle à Henri Alleg, l’auteur de La question, dans les année 1970. A Auschwitz, ils prenaient des gars de plus en plus jeunes, qui étaient probablement de braves petits qui, au départ, n’auraient pas fait de mal à une mouche. On les voyait se transformer parce qu’ils se trouvaient dans une situation qui leur donnait de la puissance sous sa forme la plus brutale. Mais il doit être difficile de se maîtriser quand on n’a pas eu le courage de résister à certains actes honteux. On a tendance à les justifier, on s’y enfonce. Pas tous.»
Dans cet univers de violence du camp, quelques uns gardent leur dignité. Tel toubib allemand, par exemple, qui n’était ni un salaud ni un héros, se saoule pour tenir le coup.
“Finalement, ce que je garde de plus profond en moi, c’est une grande estime pour les hommes et les femmes parce que j’ai surtout connu parmi les détenus des gens qui s’étaient bien conduits et qui étaient restés des êtres humains, même au péril de leur vie. Mais il est peut-être plus facile de rester un homme jusqu’à la dernière minute, de garder sa dignité quand on va être fusillé que lorsqu’on croupit dans la fange, qu’on est battu, avili.”
Dans un de ses entretiens avec son amie Yann Viens, Marie-Claude observe avec étonnement qu’au sein des prisonniers, au bout de trois mois, les classes sociales se reforment. Et parmi ceux qui s’en « sortent », les « kapos » par exemple, les petits chefs, il se livre un invraisemblable marché noir, qu’on appelle le « Kanada ». « Au Kanada, on pouvait se procurer tout et n’importe quoi à condition d’avoir des monnaies d’échange. C’est au Kanada que parvenait tout ce dont les juifs étaient dépouillés quans ils arrivaient à Birkenau avec leurs affaires. Le Kanada était riche. Les filles qui y travaillaient, celles du Lommando du triage, pouvaient se procurer des sous-vêtements de oie, ou des olives et de la confiture de prunes quand les juives grecques sont arrivées. Au marché, on trouvait ça. Parce qu’ils étaient arrivés avec des provisions; et suivant la provenance des convois, il y avait toujours des produits arrachés aux détenus qui étaient triés par d’autres détenus qui amélioraient leur ordinaire parce que l’ordinaire d’Auschwitz permettait difficilement de survivre. Elles rapportaient, il faut le dire au péril de leur vie, sous leurs vêtements, un saucisson, un paquet d’olives, une culotte de laine, un tricot, une paire de bas, etc. Il y avait donc, quand nous sommes arrivées à Auschwitz, des riches et des pauvres et les riches exploitaient les pauvres. »
D’où l’opinion qu’elle partagera longtemps : l’exigence de justice prime sur celle de liberté.
“Si on voulait empêcher l’exploitation des uns par les autres, il fallait passer par la dictature du prolétariat. Si on voulait empêcher l’exploitation par les riches, il fallait le faire au détriment de leur liberté.(…) C’est seulement beaucoup plus tard que j’ai réalisé que le manque de liberté d’abord devenait insupportable et ensuite était très dangereux.”
Chapitre 7
Ravensbrück
Le 2 août 1944, Marie-Claude Vaillant-Couturier est transférée à l’ouest, vers un autre camp, Ravensbrück où elle arrive le lendemain avec 49 survivantes de son groupe. Il s’agit d’un camp de femmes au nord de Berlin. En y croisant des femmes à cheveux blancs, elle y voit plutôt un signe encourageant. Il n’y avait plus de cheveux blancs en effet à Birkenau ; c’est donc qu’ici, on pourrait survivre… Elle porte le matricule 47 987. Moins dur que Birkenau, Ravensbrück reste cependant un univers terrible avec ses chiens, ses coups, ses femmes au visage terreux, ses camps de travail. Le camp est surpeuplé, désorganisé.
“Ravensbrück était un camp qui était dur pour la discipline mais qui était un camp de travail; c’était en quelque sorte un camp où se faisait le triage pour envoyer les femmes dans différents kommandos à travers toute l’Allemagne pour travailler dans des usines, y compris à Ravensbrück même; celles qui restaient à Ravensbrück, une partie travaillait chez Siemens et d’autres travaillaient à l’intérieur du camp pour fabriquer des tissus. Naturellement on était insuffisamment nourries, naturellement on risquait sans arrêt d’être attrapées et envoyées au Strafblock (bloc de punition) et peu à peu, au ur et à mesure que les mois passaient, les conditions sont devenues de plus en plus dures et la chasse aux bouches inutiles de plus en plus menée avec beaucoup d’efficacité. C’est à dire que toutes celles qui n’étaient plus aptes au travail, eh bien, d’une manière ou d’une autre, on les exterminait”.
Elle est dans le bloc 32, dit Nacht und nebel, nuit et brouillard ; dans le vocabulaire nazi, cela désigne des gens destinés à disparaître sans laisser de trace, dans la nuit et le brouillard, comme le nain Alberich dans l’opéra de Wagner, L’or du Rhin.
Marie-Claude ne peut plus correspondre avec sa famille. Elle retrouve des amies et connaissances, Marie-Jo Chombart de Lauwe ( arrivée en août 1943), Germaine Tillon ( octobre 1943) ou Martha Desrumeaux, résistante communiste du Nord qui lui sera d’un grand secours. Un temps, elle est terrassier puis « schreiberin », secrétaire, au bloc 8 du « revier », l’infirmerie. Le bloc 8 est celui des diarrhées. Pour une erreur de dossier, elle en est chassée.
“Il m’est arrivé une aventure qui aurait pu me coûter plus cher qu’elle ne m’a coûté si je n’avais pas autant de chance que j’en ai. Quand une Allemande mourait, sa famille était avisée. Il y avait au bloc 8 une Anna Muller et une Emma Muller au bloc 11. L’une de ces Muller est morte et les cartes que tu avais pour rentrer dans le Revier – chacun avait une carte avec son numéro matricule, son nom et sa date de naissance- ont été confondues, ce qui fait que la famille d’Anna Muller a reçu un avis de décès du camp et, en même temps, une lettre d’Anna Muller parce ue celle qui était morte était Emma Muller de l’autre bloc. Alors le docteur Percy Treite, qui était le chef du Revier, a fait une enquête, a su que c’était moi la schreiberin et m’a fait chasser du bloc 8 mais j’aurais pu avoir une punition plus grave que d’être simplement foutue à la porte de mon travail.”
Elle doit alors ratisser les cours. Dans cette activité, elle est seule, libre si l’on peut dire, elle tombe sur un journal allemand qui parle du front, de la régulière avancée russe. « Dans deux mois, ils seront là… » : cet espoir permanent aide à vivre. Finalement elle retourne travailler à l’infirmerie. Elle peut circuler parmi les services, aide, conseille, soutient, remonte le moral.
“ Ce poste me donnait l’avantage de pouvoir aller dans l’ensemble des blocs du Revier, voir les malades et essayer de leur apporter des médicaments qu’on se procurait par celles qui étaient aux wagons, à l’arrivée des convois, ou bien leur apporter des suppléments de nourriture, et puis ça permettait de visiter des filles qui étaient ou particulièrement jeunes ou particulièrement malades, de leur remonter le moral et de les aider à guérir ou malheureusement souvent à mourir. Mais qu’elles se sentent moins seules. C’est le travail que j’ai fait jusqu’à ce que je quitte le camp ”.
Chombart de Lauwe dira d’elle plus tard : « Marie-Claude, c’était la générosité même, une espèce d’authenticité, de vérité. Nous avions l’impression qu’elle était persuadée qu’elle reviendrait. Elle devait sentir elle-même qu’elle résisterait jusqu’au bout. Et j’attribue cette attitude à sa personnalité propre mais aussi à ce qui la portait, cette confiance dans le destin de l’humanité et la volonté d’y prendre sa part. »
A Ravensbrück, il y a ce qu’on appelle les « transports noirs », c’est à dire la mise à l’écart des détenues les plus faibles afin de les tuer, pour « se débarrasser d’un matériel humain excédentaire » selon la terrible formule de Germaine Tillon. Excédentaire, la population du camp l’est devenue en ces derniers mois de guerre. L’afflux de nouvelles prisonnières est constant. Les circuits se dérèglent. S’installe à Ravensbrück un système d’extermination. Marie-Claude s’efforce, autant que faire se peut, d’éviter la mort à certaines détenues, comme Maryvonne Lebrochet , en usant de ses connaissances, de sa pratique de la langue allemande, en les aidant à se cacher dans le camp, aussi. C’est le cas des « lapins ». Traduction du mot allemand « cobayes », le terme de lapin désigne des prisonnières polonaises victimes d’expériences sadiques de médecins SS et qui en portent les marques sur leur corps. En février 1945, ces femmes sont menacées d’exécution. Les médecins veulent ainsi faire disparaître les traces de leur forfait. Le camp va se solidariser avec ces femmes et les cacher. Marie-Claude participe à ce mouvement.
Accédant aux fichiers des détenues, elle permet l’échange d’identité de plusieurs autrichiennes, militantes de longue date. Ces anciennes des Brigades internationales en Espagne avaient été chargées, en France, durant la Résistance, du « Travail Allemand », le T.A. : il s’agissait pour elles d’approcher les troupes allemandes et de tenter de les démoraliser !
Mars 1945, Marie-Claude est prise, un soir, dans une rafle à l’intérieur du camp. Les personnes arrêtées sont directement envoyées dans les chambres de la mort. Elle sort aussitôt de sa poche un brassard vert, celui des administratifs, et passe d’autorité les rangs des gardiens. Elle avait, dit son biographe, des tas de brassards différents dans ses poches ! A son tour, elle se cache, devient illégale dans l’enceinte même de la prison.
A partir du 5 mars, elle tient son journal. La pression des Alliés sur Berlin se fait sentir, des choses bougent au camp. Le 24 mars, elle note:
“ Conversation entendue entre le docteur et le commandant: qu’est-ce que nous allons faire de toute cette merde? –Je m’en charge, elle aura un bon lit bien chaud. C’est atroce.” Plus tard, dans la marge de son manuscrit, elle ajoutera qu’il était sans doute question d’un convoi venant de Rechlin.”
Fin mars, une « commission internationale » visite Ravensbrück ; les autorités du camp cachent les « schmuckstuck », les prisonnières les plus maigres, celles qui n’avaient plus que la peau sur les os.
Le lendemain, elle note:” Hier les malades graves sont parties!!! (elle ajoute en marge: pour la chambre à gaz). Aujourd’hui on touche au Revier de l’ovomaltine pour Pâques”.
Le 2 avril, 300 Françaises sont libérées grâce à l’intervention de la Croix rouge ( et à un accord entre Himmler et Bernadotte ).
21 avril, on lit dans son carnet:”La sentinelle a demandé à des prisonnières si elles n’auraient pas un peu de soupe à lui donner car ils ne touchent plus qu’un cinquième de pain et ils ont tellement faim!!!”
23-25 avril, les départs continuent, vers la France via le Danemark.
Marie-Claude décide de rester avec les prisonnières malades. 27 avril : les SS évacuent Ravensbrück de ses détenues.
28 avril: “Dans la nuit, beaucoup d’allemandes sont parties. Ce matin, les malades et le personnel de la cuisine devaient rester. Depuis une demi-heure, on dit que tout le camp doit être évacué, y compris les malades. Pour l’instant, les malades sont restés, beaucoup du personnel sanitaire et un nombre indeterminé d’épaves. Le silence n’est troublé que par le grondement lointain du front, c’est très impressionnant. Mais tant d’horreurs s’attachent à ce camp que la joie de la fin n’ose pas encore s’épanouir. Il faudra pour y croire voir le premier soldat de l’Armée rouge entrer. Nous avons trouvé au bloc 32 22 femmes plus ou moins mourantes qui n’avaient rien reçu de chaud depuis hier. Nous les avons transportées au Revier mais je doute qu’elles puissent vivre, ce ne sont plus que des déchets humains. Une voiture de la Croix-Rouge est venue la nuit tombante et a emmené 26 malades. D’autres devaient venir prendre le reste des Françaises, Belges et Polonaises mais elles n’ont probablement pas pu passer, le front étant déjà trop près. Tout le ciel est illuminé à chaque détonation”.
29 avril : le commandant nazi quitte le camp mais il referme la porte et y laisse deux sentinelles ! “ Nous jouissons d’une semi-liberté. Nous avons fait le tour du propriétaire pour avoir une idée du nombre de prisonnières restées dans le camp, environ 2000 dont 1200 malades, le reste se compose du personnel sanitaire, de 260 allemandes, pour la plupart des vieilles d’une secte religieuse enfermées depuis dix ans parcequ’elles considéraient Hitler comme l’Antéchrist, et d’éléments hétéroclites de diverses nationalités qui, craignant la route à pied, s’étaient cachés dans les blocs et réapparaissent peu à peu. Nous avons trouvé du pain pour deux jours dans les maisons des SS et du ravitaillement pour plusieurs”.
Les responsables nazis partis, les Soviétiques encore tenus à distance, le camp vit des heures étranges. Une sorte d’interrègne incroyable s’installe. Un début d’auto-organisation se met en place:
“Nous avons commencé à nous organiser. Sdenka (médecin tchèque) et Antonina dirigent le revier. Bornovska, une polonaise, s’occupe des vivres et de la cuisine et moi de la colonne de travail. Pour l’instant, le plus grand désordre règne encore. Les blocs sont d’une saleté répugnante mais je pense qu’avec un peu de bonne volonté, tout s’arrangera. La difficulté, c’est qu’une masse de schmuckstuck erre à travers le camp, pille et ne veut pas travailler. Nous avons décidé de ne nourrir avec la cuisine que les malades et les travailleuses. Les autres n’ont qu’à partir. Le grand problème, c’est l’eau. Binz, l’oberaufseherin, c’est à dire la surveillante-chef, est apparue ce matin à la cuisine et a demandé à Bornovska s‘il n’y avait pas quelque chose à manger pour elle et les surveillantes qui ne sont pas encore parties. Bornovska lui a répondu que tout ce que nous avions était pour les malades et qu’elle n’avait qu’à aller voir s’il restait quelque chose à la cantine des SS. Vraiment les temps sont changés.”
Et puis le 30 avril, miracle :
“Quel délice de se réveiller sans aufseherin, sans sirène, sans coup de sifflet. Avant de partir, le commandant a fait faire une grande fosse pour enterrer les morts puisque le crématoire ne fonctionne plus. Il a donné comme instructions de la reboucher proprement et de mettre une croix dessus, damit es anstendig auszieht, ce qui veut dire en françaiq “pour que cela ait un aspect convenable”. C’est à mourir de rire d’entendre ça de sa bouche pand on pense qu’il y a huit jours, on a encore gazé”.
Ce même jour, à 11h30, apparaissent les premiers soldats de l’armée rouge. On pleure, on crie, le camp devient fou. Les filles accèdent au camp des hommes, il ne reste là que des fantômes !
Dans son carnet, Marie-Claude trouve les mots justes pour dire l’incroyable intensité de ces journées de libération. Libre un 1er mai, tout un symbole; ce jour-là, elle écrit :
« Je suis toute seule et c’est merveilleux, pour la première fois depuis tant d’années d’être seule, de me reposer. Pour me reposer de ma chasse aux matelas, je me suis étendue dans un transat sur la terrasse d’une de ces maisons (des SS) ; j’ai regardé le lac et le ciel et je suis ivre de liberté. Je crois qu’en rentrant (en France), j’aurai envie d’être toute seule dans la montagne. Mais il doit y avoir tant à faire chez nous que je n’aurai probablement pas le temps. Les maisons des SS ont l’aspect d’appartements réquisitionnés; tout est sens dessus dessous et j’éprouve un certain plaisir à voir ce spectacle. Pour la première fois de ma vie, je comprends les joies du pillage pour les soldats. Ce sont les hommes du camp d’à côté qui ont tout bouleversé. Ils cherchent des vivres et des vêtements. Tout à l’heure, en entrant dans une chambre, j’ai trouvé un de ces spectres noirs couché tout habillé dans un lit, la tête sur un gros oreiller de plumes, couvert jusqu’au cou d’un couvre-pieds en satin rose. Je comprends si bien la béatitude qu’il foit ressentir à être couché douillettement et au chaud après tant d’années de misère. Pour la première fois, j’ai une envie folle de retourner en France, de retrouver tous ceux que j’aime, peut-être parce que maintenant je sais que le retour est certain et qu’il est tout proche”.
2 mai : ” Nous avons été à pied à Furstenberg ; c’est drôle comme on prend vite l’habitude de la liberté. Cela semble naturel après trois ans et demi de pouvoir marcher droit devant soi à la cadence qui vous plaît et d’aller où on veut. (…) Au retour, nous nous sommes arrêtées dans la maison du commandant où il y avait un piano; cela m’a fait une telle joie d’entendre à nouveau de la musique, toutes ces choses don’t on a été privé pendant si longtemps reviennent; on sent monter en soi une vague de désirs inassouvis. Je m’endors avec un sentiment de plénitude que je ne peux exprimer tellement il est fort”.
Le lendemain, la journaliste en elle se réveille : elle se promène dans le camp avec un photographe et pense déjà à témoigner: ” Il faudrait faire un film”.
Dans une lettre aux siens ( le 5), elle pense “ utile de rester au camp pour terminer cela, étant donné qu’il y a encore rassemblés ici des gens qui peuvent donner leur témoignage tandis que plus tard il faudra les rechercher à travers l’Europe; d’autre part, pour les Français et les Françaises, c’est un réconfort de parler leur langue”.
Des civils allemands sont réquisitionnés pour aider au travail du camp (le 8) ; elle apprend (le 11) que la guerre est finie: “Pour nous elle était finie depuis huit jours déjà, avec la prise de Berlin”. Elle pique une colère noire (le 12) lorsqu’elle croise des Français qui arrivent de Paris : « Ceux qui viennent de France disent qu’il y a de grosses difficultés à cause du manque d’unité. Ils disent que rien n’est changé, que ce sont les mêmes pantouflards qui occupent les places. Je m’en doutais un peu mais la moutarde vous monte au nez quand on pense que les éléments les plus actifs du pays sont morts pour avoir fait leur devoir de Français et que ce sont ceux qui ont tranquillement attendu la libération au coin du feu, ou même collaboré qui maintenant tiennent le haut du pavé. »
Le camp se réorganise, des détenus se portent déjà mieux même s’il en meurt tous les jours. Et elle reconnaît (le 15) : « Je commence à avoir un mal du pays qui monte comme un raz de marée. »
Dans le nouveau quotidien « Le Monde », daté du 16 juin 1945, Rémy Roure, le correspondant du journal, depuis Ravensbrück, écrit à propos de Marie-Claude Vaillant-Couturier : « Chaque jour, cette magnifique Française parcourt les blocs, relève les courages, donne de l’espoir qui n’est souvent que de l’illusion. Le mot de sainteté vient à l’esprit quand on voit cette grande sœur de charité auprès de ces hommes et ces femmes qui meurent chaque jour. »
Elle retrouve ses réflexes politiques. En écoutant Radio-Paris (le 18), elle constate : “Les difficultés sont bien celles que je prévoyais dans mes discussions avec des camarades un peu trop optimistes qui pensaient qu’en rentrant, on trouverait de tout à gogo. Mais cela fait plaisir de savoir que les élections obligent De Gaulle à remanier le cabinet vers la gauche”. Le même jour, elle confesse:”J’ai une envie folle, folle, folle de rentrer à la maison”.
Elle va obtenir (le 21) des Soviétiques des camions militaires pour faciliter le transport de Jean-Annet d’Astier de la Vigerie, neveu d’Emmanuel, et d’autres prisonniers d’un camp voisin. Un mois plus tard, le 23 juin, elle assiste au départ des malades, certains ne supporteront pas le voyage:” C’est affreux de mourir maintenant, d’avoir tant souffert pour rien.Mais tant de millions d’hommes sont morts ces dernières années que la vie est au rabais. Je crois qu’après la guerre, le monde souffrira d’une crise morale”.
Chapitre 8
Libération
25 juin 1945 : Marie-Claude Vaillant-Couturier arrive à Paris, par avion, à l’aéroport du Bourget. Pas de comité d’accueil mais elle “conserve un souvenir inoubliable de ce retour. Je peux savourer pleinement la joie d’être en France, de respirer à pleins poumons l’air de France”.
Elle ne sait pas exactement qui elle va retrouver. Son mari Pierre Villon ? son fils adoptif Thomas ? sa famille ? Son premier geste est de se rendre au siège du PCF. Elle y croise Maurice Thorez. On la fête. Puis elle retrouve son époux qui l’assure qu’elle est devenue « une espèce de sainte, un symbole. » Pierre l’a attendue. Lui est devenu un homme qui compte, un dirigeant de la Résistance, du PCF. Le lendemain, 26 juin, Marie-Claude est présente au 10è congrès du parti. Sans transition, en quelques heures, elle est passée des enfers des camps aux lumières de la vie publique. Le PC se porte bien, il pèse 25% des suffrages ; le pays va mal, la reconstruction est lente. Première décision communiste d’importance : rendre les armes conquises durant la Résistance. Le PC se plie à l’ordre républicain. Ce qui ne va pas toujours de soi ; Pierre Villon par exemple gardera longtemps son revolver, pris sur un officier SS. Marie-Claude est élue à la direction de son parti, le Comité Central ; elle y restera jusqu’en 1983. Mais n’accédera jamais à l’instance la plus haute, le Bureau politique. Pourquoi ? Difficile à dire. Elle va suivre bientôt une école de cadres communistes et la note de la direction de stage dit d’elle : « Très intelligente. Grande finesse d’esprit. A beaucoup travaillé. Primesautière. A beaucoup de mal à travailler de façon ordonnée. A corrigé ses faiblesses dans une assez grande mesure. Semble décidée à continuer ce travail de perfectionnement. A des idées. Très sentimentale. Très sympathique quand on la connaît bien. Personnalité très forte. Extrêmement vivante. »
La politique l’absorbe très vite. Elle est cooptée à l’Assemblée consultative, présente une conférence sur son expérience et la question des prisonniers de guerre au Théâtre Marigny, participe au congrès de l’Union des Femmes Françaises (UFF). En octobre 1945, la voici élue de la Seine à la Constituante, représente la banlieue sud, d’Issy à Nogent (où Paul Vaillant-Couturier avait été élu avant guerre). Les femmes ont obtenu le droit de vote il y a quelques mois à peine. Elle sera systématiquement réélue dans cette circonscription ( en dehors d’un bref intermède en 1958) jusqu’en 1973, cédant son siège à Georges Marchais.
Elle s’investit dans des organisations féministes, et antifascistes, internationales.
La permanence de son combat politique, avant et après guerre, lui permet de se réadapter plus facilement au monde, d’y retrouver plus vite ses marques que certaines de ses amies détenues qui rêvaient d’un tout autre monde après les camps…
Le 20 décembre 1945, elle est décorée de la légion d’honneur dans la cour d’honneur des Invalides. La citation dit sobrement : « Arrêtée pour fait de résistance, est déportée à Auschwitz le 22 janvier 1943, puis à Ravensbrück, après avoir, pendant la captivité, soutenu ses compagnes par son exemple et l’aide qu’elle leur apportait, a fait preuve du plus beau dévouement, après la libération du camp, en y restant volontairement pour assurer les soins aux malades et leur rapatriement, jusqu’au jour où ils ont été tous évacués. »
Chapitre 9
Tribunal de Nuremberg
Le principe du procès de Nuremberg, mettant en accusation la direction nazie, avait été décidé par les Alliés dans leur déclaration de Moscou d’octobre 1943. Des juges britanniques, américains, soviétiques et français font donc face à 21 accusés allemands. Marie-Claude est appelée à témoigner le 26 janvier 1946. Les images d’elle, ce jour-là, dans cette salle ont fait le tour du monde, et alimentent abondamment encore Internet. Son rôle est devenu un grand « classique » présenté dans les écoles ; dans la série télévisée « Nuremberg », il a été tenu par Charlotte Gainsbourg. Depuis le début du procès, c’est la première femme qui s’exprime. Une belle femme, cheveux tressés, écouteurs sur les oreilles, qui parle lentement pour les traducteurs.
A son arrivée, elle s’est approchée des bancs nazis devant lesquels elle passe lentement, dévisage Goering, Hess. Va-t-elle faire un esclandre ? Non, elle regarde simplement ses bourreaux. Puis elle raconte, Auschwitz, Ravensbrück. Plus tard, elle dira que c’était un « miracle » d’avoir ainsi pu être l’interprète du monde des déportés : « En racontant les souffrances de tous ceux qui ne pouvaient plus parler, j’avais le sentiment que par ma bouche ceux qu’ils avaient torturés, exterminés, accusaient leurs bourreaux. » L’avocat d’un des nazis tente de mettre en doute les sévices subis en lui trouvant une bonne mine et elle doit justifier son état de santé !
Sur le moment, cependant, Marie-Claude n’apprécie guère la tenue des débats ; impatiente, elle trouve que la procédure est trop lourde, trop formaliste, elle regrette aussi que les groupes capitalistes qui ont soutenu Hitler ne figurent pas parmi les accusés. Mais elle reconnaîtra ensuite l’importance des concepts juridiques établis à Nuremberg, le crime de génocide, le crime contre l’humanité. C’est là qu’on a défini pour la première fois la notion : « d’assassinat, d’extermination, de la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux, religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime. »
C’est dans la foulée de Nuremberg que sera institué le tribunal pénal international de La Haye, en 1993, pour juger les crimes en ex-Yougoslavie puis au Rwanda.
Chapitre 10
Une vie trépidante
Après guerre, Marie-Claude Vaillant-Couturier pouvait prétendre à une existence plus tempérée mais ce n’était pas son genre. Elle va connaître tout au contraire une vie mouvementée de pacifiste, de militante féministe, de parlementaire active (jusqu’en 1973), de dirigeante politique (jusqu’en 1985).
Marie-Claude Vaillant-Couturier et Pierre Villon retrouvent Thomas dès juillet 1945 et se réinstallent dans leur appartement parisien (en 1948, ils emmenagent rue du pont Louis Philippe. Thomas évoque ainsi la vie familiale: “Mes parents n’avaient jamais le temps et ma vie quotidienne, c’est l’absence. Le week-end ils sont absents, la semaine ils travaillent, le soir ils sont en réunion ou conférences. Ils se rencontrent dans l’escalier.” [1]
Dans une lettre à Pierre, Marie-Claude fait part de ces difficultés:”Je t’écris parce que je n’ai pas le temps de te parler. J’ai toujours l’impression de passer à côté des choses. J’ai vécu 4 ans près d’un inconnu (aul V-C) qui m’était très proche mais qui restait un inconnu et puis il est parti au moment où je sentais que j’aurais pu le connaître. Et maintenant c’est pareil, je ne sais pas si c’est seulement dans la littérature que les gens qui s’aiment ont l’impression de n’être plus qu’un, ou si ça existe dans la vie; mais je ne l’ai jamais, que parfois physiquement, mais si vite que j’ai à nouveau l’impression désespérante de marcher sur l’autre trottoir. Je ne sais pas si cela tient à moi ou à la vie qui nous sépare toujours et nous oblige toujours à recommencer, et ainsi à ne jamais dépasser un certain point. Parce que le peu de temps que nous passons ensemble est envahi par les choses quotidiennes. J’ai peur que tu me comprennes mal et que tu penses que je voudrais “se regarder dans les yeux et se dire des mots d’amour” jusqu’à satiété, ce n’est pas ça, ça c’est facile. Peut-être, je ne sais pas m’exprimer mais je le pense depuis longtemps pour ne pas le dire une fois. Je t’aime.”[2]
Ils se marient en 1949.
Au cours des première années d’après guerre (1945/1947), la vie politique de ce couple tourbillonne. Pierre est un dirigeant de premier plan. Membre fondateur du CNR, il a présidé la commission de la Défense nationale à l’Assemblée consultative provisoire; il siège au Comité central du PCF
Dès son retour à Paris, Marie-Claude est happée par la politique. Elle est reçue par Cachin à L’Humanité; elle est cooptée à l’Assemblée consultative au titre de représentante des déportésMarie-Claude est élue suppléante du Comité central du PCF , elle sera réélue à chaque congrès, la dernière fois en 1983.
Elle est polémique sur l’attitude des autorités françaises à l’égard des prisonnières françaises. Si ell est restée un temps à Ravensbrück après la libération, c’était “pour essayer de remplacer ceux et celles que le ministère des Prisonniers aurait dû envoyer de France pour venir en aide à leurs semblables déportés et malades. Beaucoup d’entre eux sont morts après la Libération faut d’un peu de reconfort. Ils ont eu l’impression navrante d’avoir été oubliés. Un sourire de France, quelques mots de réconfort leur auraient fait du bien. On n’a pas fait ce qu’on aurait dû faire. Les déportés ont été déçus mais pas découragés, ils sont prêts à lutter de nouveau pour que la France vive heureuse et libre.” [3]
jusqu’en tte diVite, les épreuves politiques ne manquent pas : fin du gouvernement d’union né de la Résistance et de la Libération ; entrée en « guerre froide » ; divisions des forces progressistes, y compris au sein du monde des déportés ; guerres coloniales comme le Vietnam. Elle retrouve son père, Lucien Vogel, un temps exilé aux Etats-Unis, puis rompt avec lui, pour des raisons politiques (il refuse de signer la pétition, sa pétition, pour le désarmement nucléaire, dit Appel de Stockholm). Au cours d’une campagne pour la paix, elle rencontre d’ailleurs Picasso qui lui propose le dessin de sa fameuse colombe, qui est resté longtemps le sigle pacifiste. De l’artiste, elle garde « une impression d’éblouissement, l’incarnation de la vie, quelque chose comme un feu d’artifice. »
Les batailles politiques se durcissent. Voilà qu’il est question de camps de concentration en URSS ( affaire Kravchenko, David Rousset). Elle qui a connu la réalité concentrationnaire nazie ne peut pas y croire. Elle regrettera plus tard cet aveuglement, propre, dira-t-elle, au contexte de guerre froide. Féministe, elle reste cependant peu sensible aux propos de Simone de Beauvoir. En 1956, elle partage la position de son parti contre le contrôle des naissances mais dix ans plus tard, en 1967, elle soutient fermement la loi Neuwirth (qui autorise les contraceptifs).
Marie-Claude voyage beaucoup. Cette soif du monde, qu’elle éprouve depuis l’adolescensce, ne la quitte pas. La voici en Chine populaire dès 1949. Elle travaille à Berlin en 1951. Et ses responsabilités dans des organisations internationales lui feront faire, maintes fois, le tour de la planète.
Politique, féminisme, pacifisme, un agenda bien fourni donc. Mais le fil rouge de ces décennies d’après-guerre, c’est la constance de son témoignage sur la déportation et les camps. On dit d’elle qu’elle est une « femme-mémoire », une « conscience ». En février 1950, elle témoigne au procès du commandant du camp de Ravensbrück et de son adjoint, tous deux condamnés à mort. Elle se bat au Parlement pour que les crimes nazis soient déclarés imprescriptibles (1964). Elle témoigne au procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon (1987), elle a alors 75 ans. Elle s’engage au procès contre le milicien Paul Touvier (1994). A son propos, elle déclare à L’Humanité : « Après le procès de Barbie, je trouvais particulièrement scandaleux que Barbie ait été jugé parce qu’il était Allemand, mais que des Français inculpés du même crime n’aient pas répondu de leurs actes devant le justice parce qu’ils étaient Français. Si Bousquet, Legay, Papon et d’autres n’ont pas eu de procès, c’est parce qu’on a souhaité qu’il en soit ainsi. Je regrette que le chef d’accusation retenu contre Touvier soit limité par rapport à l’ensemble de ses crimes. Cependant, c’est la première fois qu’un Français est jugé pour crime contre l’humanité. J’y vois le résultat de longues années de persévérants efforts de la part de ceux qui n’ont pas voulu que reste cachée cette page de notre histoire. »
Il lui faut aussi débusquer les négationnistes qui nient la réalité des camps de la mort ; et elle affronte même, lors d’un procès, un certain Rassinier. « C’est d’abord l’ignorance des faits et des responsabilités qui donne aux thèses négationnistes la possibilité d’être crues, écrira-t-elle. Le fait d’avoir gazé des millions de gens, depuis les vieillards jusqu’aux bébés, est tellement monstrueux, qu’il n’est après tout pas très étonnant que des gens qui n’ont pas vécu cette période ou ne s’y sont pas intéressés de près aient parfois du mal à le croire. Je me souviens de cette femme rencontrée à Auschwitz, qui me disait avoir entendu sur Radio-Londres que l’on gazait à Auschwitz, et qui n’y avait pas cru. Mais la falsification de l’histoire ne consiste pas seulement à nier l’existence des chambres à gaz. Elle tente aussi d’accréditer l’idée qu’en somme, à l’époque, être résistant ou collaborateur consistait simplement à défendre des options différentes, aussi honorables l’une que l’autre. Eh bien non ! Dans un cas, des hommes et des femmes ont défendu l’honneur de la France au prix de leur liberté et souvent de leur vie ; et dans l’autre, il y a ceux qui ont trahi les intérêts de la France, Pétain en tête, mais aussi ceux qui ont servi sa politique ».
Dans un entretien à « France-Soir », elle fait ce constat qui garde son sel : « Le racisme, la xénophobie et la volonté d’exclusion trouvent facilement un terrain favorable, surtout en période de crise économique. Les droits de l’homme, de la femme et des peuples sont à défendre en permanence. L’histoire prouve qu’aucun peuple n’est à l’abri d’un régime totalitaire ». Marie-Claude s’éteint en décembre 1996, à 84 ans.
Robert Hue lui rend hommage en janvier 1997 en ces termes:”Elle était communiste, elle le demeura jusqu’à son dernier souffle. Ce fut une fidèlité sans oeillère, lucide devant les succès comme devant le drame des promesses non tenues, de l’idéal perverti. C’est précisément dans cette lucidité qu’elle sut puiser les forces et les moyens de garder intacts dans toute leur authenticité les convictions, l’engagement qui donnèrent sens à sa vie de femme, de militante, de dirigeante, délue de la nation… Elle savait que le fermeté dans les idées n’est pas la fermeture dans les comportements…Le mot ommunisme exprimait pour elle des exigences touchant au plus profond: à l’être humain, son bonheur et ses droits. Des combats appelant à en finir avec l’exploitation, l’exclusion, la violence, le mépris et l’abaissement de la personne humaine. Un abaissement qu’elle avait refusé, pour elle et ses compagnes, lorsqu’on avait voulu le leur imposer dans la nuit douloureuse et héroïque des camps”.
Annexes 1
Entretien avec l’auteur, Gérard Streiff, journaliste, historien.
Qui se souvient de Marie-Claude Vaillant-Couturier (1912-1996) aujourd’hui ?
Bonne question. En ces temps d’information à grande vitesse, de culture express, de culte du court terme, du tout tout-de-suite, la mémoire s’épuise vite. Si on se livrait à un micro-trottoir sur ce nom, le résultat serait sans doute cruel. Pourtant, c’est un patronyme qui sonne fort. Qui résonne même. Alors, qui s’en souvient ? Ses proches, bien sûr, ses familiers. Ses ami-e-s de la déportation. Ses camarades de parti. Des administrés sans doute de la banlieue sud. Des historiens, comme son biographe, Dominique Durand , tous ceux qui s’intéressent à la seconde guerre mondiale, chercheurs, enseignants, élèves. Et plus largement ceux qui l’ont rencontrée, en France ou dans les innombrables pays qu’elle a visités. Ça commence à faire du monde.
Quelles traces, quels signes garde-t-on d’elle ?
Elle a laissé des traces fortes dans la mémoire des camps, de la Déportation. Son témoignage devant le Tribunal international de Nuremberg reste un des grands moments de l’immédiate après guerre. Il est enseigné à l’école comme un grand « classique ». On en retrouve aujourd’hui encore des milliers de référence sur Internet, par exemple. Mrie-Claude Vaillant-Couturier sera un témoin privilégié à de très nombreuses reprises ( procès du commandant de Ravensbrück, procès Barbie, procès Touvier…) Elle a donné son nom à des crèches et des garderies, des bibliothèques et des médiathèques, des rues et des passages. Il y a depuis peu une place Marie-Claude Vaillant-Couturier à Paris, tout au bout de l’île de la Cité.
Son nom fut évoqué pour le Panthéon ?
Absolument. Le nom de Marie-Claude Vaillant-Couturier est revenu il y a peu dans le débat public français quand il a été question de faire entrer de nouvelles figures au Panthéon de la République. Cette grande dame était de la trempe d’une Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou d’une Germaine Tillion, dont elle se sentait proche. Son nom pourtant n’a pas été retenu par François Hollande. Dommage. Gageons que c’est partie remise.
Vous l’avez connue personnellement ?
J’ai eu cette chance, en effet. Je l’ai côtoyée à plusieurs reprises. Au secteur international du PCF, dirigé par Jean Kanapa, dans les années 70 ; elle avait laissé sa place de député de Villejuif à Georges Marchais mais restait très active en matière de solidarité internationale, avec les progressistes allemands notamment, menacés de « berufsverboten », d’interdits professionnels en raison de leurs opinions politiques. Je la croise à la direction communiste dans les années 80. Puis à mon retour de Moscou, à la fin de cette décennie, où nous échangeons sur la situation soviétique ; elle connaissait très bien, et de longue date, ce pays. J’ai le souvenir heureux d’une femme passionnée, énergique, attentive.
Qui était-elle au juste ?
Une sainte ? Le mot à été prononcé à son sujet à la Libération. Une héroïne ? une légende ? un mythe ? Rien de tout cela, en fait. Plus simplement une femme unique, engagée, habitée par la passion politique, d’une incroyable vitalité, élégante et discrète, humble mais tenace, simple et altière à la fois. Une sorte d’aristocrate rouge qui semble sortie d’un roman de Jean Vautrin.
En deux mots, sa bio ?
Fille de patron de presse, elle devient très jeune reporter-photographe et prend pour le magazine VU des clichés de Berlin au début du nazisme puis sera le témoin des combats de la guerre d’Espagne. Elle épousera cet ogre magnifique que fut Paul Vaillant-Couturier. Un amour bref, cinq ans à peine. La Résistante où elle est traquée et piégée par la police française ; elle passera de prison en prison pour finir à Auschwitz-Birkenau puis Ravensbrück, deux camps de la mort nazie. Sa « chance », si l’on peut dire alors, c’est qu’elle maîtrisait parfaitement la langue allemande dont elle se servit pour se préserver, survivre à l’enfer. Libérée par l’armée rouge, elle restera dans le camp tout un temps au service des plus faibles des détenues puis elle témoignera devant le Tribunal international de Nüremberg. Après guerre, durant près d’un demi-siècle, elle sera une militante infatigable de la mémoire de la déportation, pacifiste et féministe de combat, élue et dirigeante communiste respectée.
Annexe 2
Témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier au procès de Nuremberg, 28 janvier 1946, lors de l’audience du matin. Extraits.
« Nous sommes arrivées à Auschwitz au petit jour. On a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse pour nous conduire au camp de Birkenau, qui est une dépendance d’Auschwitz, dans une immense plaine, qui au mois de janvier était glacée. Nous avons fait le trajet en tirant nos bagages. Nous sentions tellement qu’il y avait peu de chance d’en ressortir – car nous avions déjà rencontré les colonnes squelettiques qui se dirigeaient au travail – qu’en passant par le porche, nous avons chanté « la Marseillaise » pour nous donner du courage. On nous a conduites dans une grande baraque, puis à la désinfection. Là, on nous a rasé la tête et on nous a tatoué sur l’avant-bras gauche le numéro de matricule. Ensuite, on nous a mises dans une grande pièce pour prendre un bain de vapeur et une douche glacée. Tout cela se passait en présence des SS, hommes et femmes, bien que nous soyons nues. Après, on nous a remis des vêtements souillés et déchirés, une robe de coton et une jaquette pareille. Comme ces opérations avaient pris plusieurs heures, nous voyons, des fenêtres du bloc où nous nous trouvions, le camp des hommes, et vers le soir, un orchestre s’est installé. Comme il neigeait, nous nous demandions pourquoi on faisait de la musique. A ce moment-là, les commandos de travail d’hommes sont rentrés. Derrière chaque commando, il y avait des hommes qui portaient des morts. Comme ils pouvaient à peine se traîner eux-mêmes, ils étaient relevés à coups de crosse ou à coups de botte, chaque fois qu’ils s’affaissaient. Après cela, nous avons été conduites dans le bloc où nous devions habiter. Il n’y avait pas de lit, mais les bat-flanc de 2 mètres sur 2 mètres, où nous étions couchées à neuf, sans paillasse et sans couverture la première nuit. Nous sommes demeurées dans des blocs de ce genre pendant plusieurs mois. Pendant toute la nuit, on ne pouvait pas dormir, parce que chaque fois que l’une des neuf se dérangeait – et comme elles étaient toutes malades, c’était sans arrêt – elle dérangeait toute la rangée. A 3 heures et demie du matin, les hurlements des surveillantes nous réveillaient, et, à coups de gourdin, on était chassé de son grabat pour partir à l’appel. Rien au monde ne pouvait dispenser de l’appel, même les mourantes devaient y être traînées. Là, nous restions en rangs par cinq jusqu’à ce que le jour se lève, c’est-à-dire 7 ou 8 heures du matin en hiver, et lorsqu’il avait du brouillard, quelquefois, jusqu’à midi. Puis, les commandos s’ébranlaient pour partir travailler. » M. Dubost, procureur général adjoint: – Je vous demande pardon, pouvez-vous décrire les scènes de l’appel ? Mme Vaillant-Couturier : « Pour l’appel, on était mis en rangs, par cinq, puis nous attendions jusqu’au jour que les Aufseherinnen, c’est-à-dire les surveillantes allemandes en uniforme, viennent nous compter. Elles avaient des gourdins et elles distribuaient, au petit bonheur la chance, comme ça tombait, durant l’appel. Nous avons une compagne, Germaine Renaud, institutrice à Azay-le-Rideau en France, qui a eu le crâne fendu devant mes yeux par un coup de gourdin, durant l’appel (…). Il m’est même arrivé de voir une femme déchirée et mourir sous mes yeux, alors que le SS Tauber excitait son chien contre elle et ricanait à ce spectacle. Les causes de mortalité étaient extrêmement nombreuses. Il y avait d’abord le manque d’hygiène total. Lorsque nous sommes arrivées à Auschwitz, pour 12.000 détenues, il y avait un seul robinet d’eau non potable, qui coulait par intermittence. Comme ce robinet était dans les lavabos allemands, on ne pouvait y accéder qu’en passant par une garde de détenues allemandes de droit commun, qui nous battaient effroyablement. Il était donc presque impossible de se laver ou de laver son linge. Nous sommes restées pendant plus de trois mois sans jamais changer de linge; quand il y avait de la neige, nous en faisions fondre pour pouvoir nous laver. Plus tard, au printemps, quand nous allions au travail, dans la même flaque d’eau sur le bord de la route, nous buvions, nous lavions notre chemise ou notre culotte […]. » – Voulez-vous préciser en quoi consistait l’un des appels du début du mois de février ? « Il y a eu le 5 février ce qu’on appelait un appel général. » – Le 5 février de quelle année? «1943. A 3 heures et demie, tout le camp… » – Le matin ? « Le matin. A 3 heures et demie, tout le camp a été réveillé et envoyé dans la plaine, alors que d’habitude l’appel se faisait à 3 heures et demie, mais à l’intérieur du camp. Nous sommes restées dans cette plaine, devant le camp, jusqu’à 5 heures du soir, sous la neige, sans recevoir de nourriture, puis, lorsque le signal a été donné, nous devions passer la porte une à une, et l’on donnait un coup de gourdin dans le dos à chaque détenue, en passant, pour la faire courir. Celle qui ne pouvait pas courir, parce qu’elle était trop vieille ou trop malade, était happée par un crochet et conduite au bloc 25, le bloc d’attente pour les gaz […]. Lorsque toutes les détenues furent entrées dans le camp, une colonne, dont je faisais partie, a été formée pour aller relever dans la plaine les mortes qui jonchaient le sol comme sur un champ de bataille. Nous avons transporté dans la cour du bloc 25 les mortes et les mourantes, sans faire de distinction; elles sont restées entassées ainsi […]. La mortalité dans ce bloc était encore plus effroyable qu’ailleurs, car, comme c’étaient des condamnées à mort, on ne leur donnait à manger et à boire que s’il restait des bidons à la cuisine, c’est-à-dire que souvent elles restaient plusieurs jours sans une goutte d’eau. Un jour, une de nos camarades, Annette Epaux, une belle jeune femme de trente ans, passant devant le bloc, eut pitié de ces femmes qui criaient du matin au soir, dans toutes les langues: « A boire, à boire, à boire, de l’eau ! ». Elle est entrée dans notre bloc chercher un peu de tisane mais, au moment où elle la passait par le grillage de la fenêtre, la Aufseherin l’a vue, l’a prise par le collet et l’a jetée au bloc 25. Toute ma vie, je me souviendrai d’Annette Epaux. Deux jours après, montée sur le camion qui se dirigeait à la chambre à gaz, elle tenait contre elle une autre Française, la vieille Line Porcher, et au moment où le camion s’est ébranlé, elle nous a crié : » Pensez à mon petit garçon, si vous rentrez en France. » Puis elles se sont mises à chanter « la Marseillaise ». Dans le bloc 25, dans la cour, on voyait les rats, gros comme des chats, courir et ronger les cadavres et même s’attaquer aux mourantes, qui n’avaient plus la force de s’en débarrasser […]. » – Que faisait-on aux internées qui se présentaient à l’appel sans chaussures? « Les internées juives qui allaient à l’appel sans chaussures étaient immédiatement conduites au bloc 25. » – On les gazait donc ? « On les gazait pour n’importe quoi. Leur situation, du reste, était absolument effroyable. Alors que nous étions entassées à 800 dans des blocs et que nous pouvions à peine nous remuer, elles étaient dans des blocs de dimensions semblables, à 1.500, c’est-à-dire qu’un grand nombre ne pouvait pas dormir la nuit, ou même s’étendre. » – Voulez-vous préciser ce qu’était le Revier dans le camp? « Le Revier était les blocs où l’on mettait les malades. On ne peut pas donner le nom d’hôpital, car cela ne correspond pas du tout à l’idée qu’on se fait d’un hôpital. Pour y aller, il fallait d’abord obtenir l’autorisation du chef de bloc, qui la donnait très rarement. Quand, enfin, on l’avait obtenue, on était conduits en colonne devant l’infirmerie où, par tous les temps, qu’il neige ou qu’il pleuve, même avec 40° de fièvre, on devait attendre plusieurs heures, en faisant la queue, pour être admise. Il arrivait fréquemment que les malades meurent dehors, devant la porte de l’infirmerie, avant d’avoir pu y pénétrer. Du reste, même de faire la queue devant l’infirmerie était dangereux car, lorsque cette queue était trop grande, le SS passait, ramassait toutes les femmes qui attendaient et les conduisait directement au bloc 25. » – C’est-à-dire la chambre à gaz? « C’est-à-dire la chambre à gaz. C’est pourquoi, très souvent, les femmes préféraient ne pas se présenter au Revier, et elles mouraient au travail ou à l’appel. Après l’appel du soir, en hiver, quotidiennement, on relevait des mortes qui avaient roulé dans les fossés […]. Une de mes compagnes, Marguerite Corringer, me racontait que, pendant son typhus, elle ne pouvait pas dormir toute la nuit à cause des poux ; elle passait sa nuit à secouer sa couverture sur un papier, à vider les poux dans un récipient auprès de son lit, et ainsi pendant des heures. Il n’y avait pour ainsi dire pas de médicaments; on laissait donc les malades couchées, sans soins, sans hygiène, sans les laver. On laissait les mortes pendant plusieurs heures couchées avec les malades, puis quand enfin on s’apercevait de leur présence, on les balançait simplement hors du lit et on les conduisait devant le bloc. Là, la colonne de porteuses de mortes venait les chercher sur de petits brancards, d’où la tête et les jambes pendaient. Du matin au soir, les porteuses de mortes faisaient le trajet entre le Revier et la morgue. Pendant les hivers 1943 et 1944, les brancards ont été remplacés par des chariots, car il y avait trop de mortes […]. » – Le Revier était-il ouvert à toutes les internées? « Non, quand nous sommes arrivées, les juives n’avaient pas le droit d’y aller, elles étaient directement conduites à la chambre à gaz. » – Voulez-vous parler de la désinfection des blocs, s’il vous plaît? « De temps en temps, étant donné les tas de saletés qui occasionnaient des poux et, par conséquent, tant d’épidémies, on désinfectait les blocs en les gazant, mais ces désinfections causaient également un très grand nombre de morts parce que, pendant qu’on gazait le bloc, les prisonnières étaient conduites aux douches, puis on leur retirait leurs vêtements, qu’on passait à l’étuve. On les laissait toutes nues dehors attendre que les vêtements ressortent de l’étuve et on les redonnait mouillés. On envoyait même les malades, quand elles pouvaient se tenir sur leurs jambes, aux douches. Il est évident qu’un très grand nombre mouraient en cours de route. Celles qui ne pouvaient pas bouger étaient lavées toutes dans la même baignoire pendant la désinfection. » – Comment étiez-vous nourries ? « Nous recevions 200 grammes de pain, trois quarts de litre ou un demi-litre – suivant les cas – de soupe de rutabaga et quelques grammes de margarine ou une rondelle de saucisson le soir […]. » – Voulez-vous parler des expériences si vous en avez été témoin? « En ce qui concerne les expériences, j’ai vu dans le Revier, car j’étais employée au Revier, la file des jeunes juives de Salonique qui attendaient, devant la salle des rayons, pour la stérilisation. Je sais, par ailleurs, qu’on opérait également par castration dans le camp des hommes. En ce qui concerne les expériences faites sur des femmes, je suis au courant parce que mon amie, la doctoresse Hadé Hautval, de Montbéliard, qui est rentrée en France, a travaillé pendant plusieurs mois dans ce bloc pour soigner les malades, mais elle a toujours refusé de participer aux expériences. On stérilisait les femmes, soit par piqûres, soit par opérations, ou également avec des rayons. J’ai vu et connu plusieurs femmes qui avaient été stérilisées. Il y avait parmi les opérées une forte mortalité. Quatorze juives de France qui avaient refusé de se laisser stériliser ont été envoyées dans un commando de Starfarbeit, c’est-à-dire punition de travail […]. » – Au Revier, avez-vous vu des femmes enceintes? « Oui. Les femmes juives, quand elles arrivaient enceintes de peu de mois, on les faisait avorter. Quand la grossesse était près de la fin, après l’accouchement, on noyait les bébés dans un seau d’eau. Je sais cela parce que je travaillais au Revier, et que la préposée à ce travail était une sage-femme allemande, détenue de droit commun pour avoir pratiqué des avortements […]. » – Comment se comportaient les SS à l’égard des femmes ? Et les femmes SS ? « Il y avait à Auschwitz une maison de tolérance pour les SS et également pour les détenus, fonctionnaires hommes, qu’on appelait des « Kapos ». D’autre part, quand les SS avaient besoin de domestiques, ils venaient accompagnés de la Oberaufseherin, c’est-à-dire la commandante femme du camp, choisir pendant la désinfection, et ils désignaient une petite jeune fille que la Oberaufseherin faisait sortir des rangs. Ils la scrutaient, faisaient des plaisanteries sur son physique et, si elle était jolie et leur plaisait, ils l’engageaient comme bonne avec le consentement de la Oberaufsherin qui leur disait qu’elle devait une obéissance absolue, quoi qu’ils lui demandent. » – Etes-vous témoin direct de la sélection à l’arrivée des convois? « Oui, parce que, quand nous avons travaillé au bloc de la couture en 1944, notre bloc où nous habitions était en face de l’arrivée du train. Nous voyions donc les wagons déplombés, les soldats sortir les hommes, les femmes, les enfants des wagons, et on assistait aux scènes déchirantes des vieux couples se séparant, des mères étaient obligées d’abandonner leurs jeunes filles, puisqu’elles entraient dans le camp, tandis que les mères et les enfants étaient dirigés vers la chambre à gaz. Tous ces gens ignoraient le sort qui leur était réservé. Ils étaient seulement désemparés parce qu’on les séparait les uns des autres, mais ils ignoraient qu’ils allaient à la mort. Pour rendre l’accueil plus agréable, à cette époque, c’est-à-dire en juin, juillet 1944, un orchestre composé de détenues, toutes jeunes et jolies, habillées de petites blouses blanches et jupes bleu marine, jouait pendant la sélection à l’arrivée des trains des airs gais comme « la Veuve joyeuse », « la Barcarolle » des « Contes d’Hoffmann », etc. Alors, on leur disait que c’était un camp de travail et comme ils n’entraient pas dans le camp, ils ne voyaient que la petite plate-forme entourée où se trouvait l’orchestre. Evidemment, ils ne pouvaient pas se rendre compte de ce qui les attendait. Ceux qui étaient sélectionnés pour le gaz, c’est-à-dire les vieillards, les enfants et les mères, étaient conduits dans un bâtiment en brique rouge […] qui portait les lettres « Bad », c’est-à-dire « bains ». Là, au début, on les faisait se déshabiller, et on leur donnait une serviette de toilette avant de les faire entrer dans la soi-disant salle de douches. Par la suite, à l’époque des grands transports de Hongrie, on n’avait plus le temps de jouer ou de simuler. On les déshabillait brutalement et je sais ces détails car j’ai connu une petite juive de France, qui habitait avec sa famille place de la République […]. Lorsque je l’ai connue, elle était employée pour déshabiller les bébés avant la chambre à gaz. On faisait pénétrer les gens, une fois déshabillés, dans une pièce qui ressemblait à une salle de douches, et par un orifice dans le plafond on lançait les capsules de gaz. Un SS regardait par un hublot l’effet produit. Au bout de cinq à sept minutes, lorsque le gaz avait fait son oeuvre, il donnait le signal pour qu’on ouvre les portes. Des hommes avec des masques à gaz – ces hommes étaient des détenus – pénétraient dans la salle et retiraient les corps. Ils nous racontaient que les détenus devaient souffrir avant de mourir, car ils étaient agrippés les uns aux autres en grappes et on avait beaucoup de mal à les séparer. Après cela, une équipe passait pour arracher les dents en or et les dentiers. Et, encore une fois, quand les corps étaient réduits en cendres, on passait encore au tamis pour essayer de récupérer l’or. Il y avait à Auschwitz huit fours crématoires. Mais à partir de 1944, ce n’était pas suffisant. Les SS ont fait creuser par les détenus de grandes fosses dans lesquelles ils mettaient des branchages arrosés d’essence qu’ils enflammaient. Ils jetaient les corps dans ces fosses […]. Une nuit, nous avons été réveillés par des cris effroyables. Nous avons appris le lendemain matin, par les hommes qui travaillaient au Sonderkommando (le commando des gaz), que la veille, n’ayant pas assez de gaz, ils avaient jeté les enfants vivants dans les fournaises […]. » |
Sur Ravensbruck :
« Des vieilles femmes et des malades qui y étaient emmenés dans des blocs où il n’y avait pas d’eau et pas de commodités, sur des paillasses par terre, si serrées qu’on ne pouvait pas passer entre elles, ce qui faisait que la nuit, on ne pouvait pas dormir à cause du va-et-vient, et que les détenues se souillaient les unes les autres en passant.(…) Au mois de février, on leur a retiré leurs manteaux mais elles continuaient à faire l’appel dehors, ce qui a beaucoup augmenté la mortalité. Elles ne recevaient comme nourriture qu’une mince tranche de pain et un demi-quart de soupe au rutabaga, et comme boisson, pour 24 heures, un demi-quart de tisane. Elles n’avaient pas d’eau pour boire, pour se laver ou pour laver leurs gamelles. Il y avait également au Jugendlager un Revier où l’on mettait toutes celles qui ne pouvaient pas se tenir debout. Pendant les appels, périodiquement, l’Aufseherin choisissait des détenues que l’on déshabillait en ne leur laissant que leur chemise ; on leur rendait leur manteau pour monter en camion et elles partaient pour les gaz ; quelques jours après, les manteaux revenaient à la Kammer, c’est à dire à l’entrepôt de vêtements et les fiches étaient marquées « Mittwerda ». Les détenues qui travaillaient aux fichiers nous ont dit que le mot Mittwerda n’existait pas et que c’était une nomenclature pour les gaz ».
(…) La mise en quarantaine ?
« Oui, toutes les Françaises survivantes de notre convoi. Nous avons appris, par les juives arrivées de France vers juillet 1944, qu’une grande campagne avait été faite à la radio de Londres où l’on parlait de notre transport, en citant Mai Politzer, Danielle Casanova, Helène Salomon-Langevin et moi-même et à la suite de cela, nous savons que des ordres ont été donnés à Berlin d’effectuer les transports des Françaises dans de meilleures conditions. Nous avons donc été en quarantaine. (…) Cette quarantaine était faite parce que le typhus exanthématique régnait à Auschwitz. On ne pouvait quitter le camp pour être libéré ou transféré dans un autre camp ou pour aller au tribunal qu’après avoir passé quinze jours en quarantaine, ces quinze jours étant la durée d’incubation du typhus. Aussi, dès que les papiers arrivaient, annonçant qu’une détenue serait probablement libérée, on l’envoyait en quarantaine où elle restait jusqu’à ce que l’ordre de libération soit signé. Cela durait parfois plusieurs mois, mais au minimum quelques semaines.(…)
Sur Ravensbrück encore :
« Les détenues hongroises qui sont arrivées ont donc été conduites sous cette tente et là, il en mourait énormément. Tous les jours, une équipe venait rechercher les cadavres sous la tente. Un jour, en revenant à mon bloc, qui était voisin, en passant devant le tente, au moment où on la nettoyait, j’ai vu un tas de fumier qui fumait, et tout d’un coup j’ai réalisé que c’était du fumier humain, car les malheureuses n’avaient plus la force de se traîner jusqu’aux lieux d’aisance. Elles pourrissaient dans cette saleté…
Sur le sort des filles qui travaillaient à l’atelier de confection de vêtements militaires :
« Chaque soir, Marie Rubiano me racontait son martyre. Un jour, épuisée, elle a obtenu d’aller au Revier et comme ce jours-là, la schwester (infirmière) allemande, Erica, était de moins mauvaise humeur que de coutume, on l’a passée à la radio. Les deux poumons étaient atteints très gravement, elle a été envoyée à l’horrible bloc 10, le bloc des tuberculeuses. Ce bloc était particulièrement effroyable parce que les tuberculeuses n’étant pas considérées comme main d’œuvre récupérable, on ne les soignait pas et il n’y avait même pas de personnel assez nombreux pour les laver. Pourtant, Marie Rubiano ne mourant pas assez vite au gré des SS, un jour le Dr Winkelmann, le spécialiste des sélections à Ravensbruck, l’a inscrite sur la liste noire, et le 9 février 1945, avec 72 autres tuberculeuses, dont 6 Françaises, elle a été hissée dans le camion pour la chambre à gaz. Durant cette période, dans tous les Revier, on envoyait au gaz toutes les malades qu’on pensait ne plus pouvoir utiliser pour le travail. La chambre à gaz à Ravensbrück était juste derrière le mur du camp, à côté du four crématoire. Quand les camions venaient chercher les malades, nous entendions le bruit du moteur à travers le camp et il s’arrêtait juste à côté du four crématoire dont la cheminée dépassait les hauts murs du camp. Au bloc 10, on avait expérimenté également une poudre blanche : un jour, la schwester allemande Martha est arrivée dans le bloc et a distribué, à une vingtaine de malades, une poudre. A la suite de cela, les malades se sont endormies profondément ; quatre ou cinq ont été prises de vomissements, c’est ce qui leur a sauvé la vie. Dans le courant de la nuit, peu à peu les ronflements se sont arrêtés et les malades étaient mortes ».
L’histoire de Maryvonne Lebrochet
Ce récit, où Marie-Claude Vaillant-Couturier raconte comment elle tente de sauver de la mort une de ses camarades de détention, illustre assez bien le mode de vie atroce et sidérant d’un camp nazi : « Maryvonne Lebrochet a été prise dans une liste (de personnes envoyées à la chambre à gaz) ; alors elle m’a cherchée partout, finalement elle m’a trouvée et m’a raconté ça. Je suis allée voir la chef du bloc où était Maryvonne ; elle était Tchèque et toutes les Tchèques savaient l’allemand ; je me suis adressée naturellement à elle en allemand et je lui ai demandé d’essayer de sauver Maryvonne, de trouver un moyen de ne pas la mettre sur la liste ; j’ai parlementé un moment avec elle et elle m’a dit « mais pourquoi elle ? pourquoi est-ce que je le ferais ? » et elle a refusé. Maryvonne assistait à la conversation mais celle-ci se passait en allemand. Alors je me suis tournée vers Maryvonne et je lui ai dit en français : « Ecoute, j’ai fait tout ce que j’ai pu mais elle ne veut pas, elle dit qu’il n’y a pas de raison qu’elle te sauve toi plutôt que quelqu’un d’autre. Comme tu as vu, j’ai discuté tant que j’ai pu mais je ne peux pas l’obliger à le faire ; et qu’est-ce que tu veux, nous savions bien en entrant dans la résistance que nous risquions non seulement notre liberté mais éventuellement notre vie. Et maintenant tu es dans la même situation que les copains qui ont été fusillés avant que nous quittions la France et il faut faire face. Je sais bien que c’est plus dur que d’être fusillé mais c’est la lutte et il faut la supporter. » La Tchèque comprenait le français et quand j’ai eu fini de parler, elle m’a dit ; « je la rayerai de la liste ». Et c’est comme ça que Maryvonne est rentrée en France, s’est mariée et a eu une fille. »
In Dominique Durand, pp 269/270
Annexe 3
Témoignage de Geneviève de Gaulle-Anthonioz sur Marie-Claude Vaillant-Couturier :
« J’ai connu Marie-Claude dans les bureaux de l’infirmerie du camp (le Revier où elle est mutée en octobre 1944) de Ravensbrück. Nous l’avions fait entrer, non pas pour la planquer mais parce que nous avions besoin de camarades courageuses et parlant allemand. Elle y portait des remèdes que nous arrivions à voler à l’arrivée des wagons. Des vêtements, de la nourriture qui étaient distribués aux vieilles femmes, aux dysentériques, aux cardiaques. C’était un risque qui pouvait vous coûter la vie du jour au lendemain et plusieurs d’entre nous l’ont payé de leur vie. Lorsque nous lui remettions cette ration de pain prélevée sur notre propre ration, insuffisante, lorsque nous lui confions une ampoule (de médicament) nous savions qu’elles seraient bien remises à celle qui en aurait le plus besoin, sans appréciation politique ».
La même Geveviève de Gaulle-Anthonioz lui remettra en 1995 les insignes de commandeur dans l’Ordre de la Légion d’honneur avec ces mots : « Oui, nous devons témoigner, nous devons témoigner de la façon dont on fabrique les monstres. Tu en as vu quelques-uns à Nuremberg, toi qui y as témoigné. Tu les as regardés dans les yeux, l’un après l’autre…Nous avons le devoir de témoigner du pire, mais aussi celui de transmettre le meilleur, le plus noble de ce qui s’est passé dans l’univers concentrationnaire. »
Bibliographie
On dispose d’abondantes archives sur Marie-Claude Vaillant-Couturier, à la mesure des témoignages nombreux qu’elle a laissés à la postérité. Ainsi ses carnets de Ravensbrück ; sa déposition en 1946 à Nuremberg ; ses multiples rencontres publiques et avec la presse ; la transcription du long entretien avec son amie val-de-marnaise Yann Viens à la fin des années 80.
Sur le site de la BNF (Bibliothèque Nationale de France François Mitterrand), on consultera avec profit la référence « Marie-Claude Vaillant-Couturier ».
Dominique Durand, “ Marie-Claude Vaillant-Couturier. Une femme engagée, du PCF au procès de Nuremberg”, Balland, 2012.
Gérard Streiff, “ Une vie de résistante”, Editions Oskar, 2014. Un récit en direction de la jeunesse.
Jean-Michel Leterrier, « Paul Vaillant-Couturier », 2007
Charlotte Delbo, “Le convoi du 24 janvier”, éditions de Minuit, 1995
Valentine Goby, “Kinderzimmer”, Actes Sud, 2013 (roman sur Ravensbrück)
[1] Dominique Durand, p 355
[2] Idem, p 355
[3] Texte de MCVC dans le n°19 du mensuel Filles de France ; l’article s’intitule « Marie-Claude est revenue »
