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Gérard STREIFF, Auteur, romancier, journaliste.

Gérard STREIFF : journaliste, romancier, historien

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Polar (textes de, Histoire de)

Posted on 19 février 2025

Texte intégral de six romans de la série « Les enquêtes de Chloé Bourgeade ».

Texte

L’archiviste Serge Chapochnikov est retrouvé mort à son bureau. Il était connu pour être la mémoire russe de Paris. La détective Chloé Bourgeade de l’agence « Le Sémaphore » est chargée de l’enquête. Elle se trouve prise dans un carrousel tragi-comique entre Paris d’aujourd’hui et Moscou d’hier, affairistes, popes, nostalgiques déjantés, maîtres chanteurs et autres mafieux. Il y est question de la piscine de Staline, de l’appart de Lénine, de « famille » pas très catholique, une vraie salade russe. Mais comme dirait Chloé, Nitchevo !

Une (nouvelle) enquête de Chloé Bourgeade

NITCHEVO !

Prologue

« Canaille ! Houligan !»

Serge Chapochnikov crache, injurie. Mais les mots sortent à peine de sa bouche. Il articule un misérable « …naaaiiille ». Il sent qu’il étouffe, qu’il suffoque, qu’il s’asphyxie.  Sa tuyauterie se déglingue, ses poumons le lâchent. Comme bloqués, bouchés. Ils sont aux abonnés absents. Sa ventoline ! Où est cette putain de ventoline ? Il panique. Quand il a ce genre de crise, il s’attend toujours au pire. Il se dresse de son bureau, furibard, mais un violent vertige le fait tanguer. Il  s’accroche à l’étagère la plus proche qu’il entraîne dans sa chute et il s’étale  de tout son long. Une avalanche de dossiers et de livres s’abat sur lui, le recouvre à moitié. De vieux volumes de l’encyclopédie soviétique, des ouvrages sur le Moscou d’antan, des catalogues jaunis du musée Tretiakov, des albums de photos sur le tsar et sa famille. Il est submergé par sa propre paperasse et un petit nuage de poussière le saupoudre, le fait tousser. Il est secoué de hoquets, se contorsionne. On dirait qu’on le roue de coups, ou qu’il est épileptique. L’autre le regarde défaillir. Sur son bureau, la mini chaine Hi-Fi  continue de jouer en boucle la sonate n°7 pour piano de Prokofiev, le musicien se déchaîne sur un allegro inquieto. Les yeux exorbités, Chapochnikov sombre lorsqu’il aperçoit, enfin, presque à portée de main, son vaporisateur. Il grogne,  écarte d’un geste sauvage les livres qui l’encombrent, qui font obstacle, il va récupérer le spray. L’autre remarque son manège et écrase l’objet d’un coup sec du talon. Comme si c’était lui qu’on venait de piétiner, Serge Chapochnikov implose.

Chapitre 1 

La réunion à l’agence ce matin tourne au psychodrame. C’est Armand Villemin qui tient la vedette et le reste de l’équipe,  Marike Créac’h, la patronne, les deux autres enquêteurs, Chloé Bourgeade, plus androgyne que jamais,  et Christian Traore, le fringant franco-malien, tente de le consoler. Armand Villemin  est sur le point de pleurer. Une première. Lui, le vétéran, le trapu, le bourru, plutôt connu pour ses coups de gueule, voilà qu’il lâcherait prise ? Tous l’entourent, le cajolent.

« Ça va passer, dit Marike.

-Tu sais bien que t’y es pour rien, soupire Chloé.

-Toi tu dis la vérité, les autres ensuite, ils en font ce qu’ils veulent, ajoute le sage Traore.

L’affaire est simple. Et rare, heureusement. Armand Villemin venait de boucler, avec succès, en une semaine, une enquête en infidélité d’un journaliste du « Parisien », à la demande de sa femme. Celle-ci soupçonnait le mari d’avoir une maîtresse. Elle ne se trompait guère : il en avait trois, trois amantes à la fois. Armand Villemin a-t-il annoncé un peu trop brusquement la nouvelle à la cliente ? A-t-il sous-estimé l’état de colère de cette dernière ? Le surlendemain de cette révélation, hier soir, donc, tard, l’épouse bafouée a explosé la tête du rédacteur volage avec son propre fusil de chasse.

« Mais Armand, écoute moi, tu n’y es pour rien !  répète Marike. L’épouse aurait de toute façon appris la chose un jour ou l’autre. Quant à nous, à vous, enquêteurs, je l’ai dit, je le redis : il faut garder vos distances, il ne faut pas vous laisser bouffer par vos recherches, prenez du recul. Faites comme les toubibs, comme les flics, comme les psys, je ne sais pas moi, mais restez sur vos gardes. Votre boulot est précis, et limité, il s’agit de répondre à la demande du client. Point barre. Pas de compassion, surtout pas. Pas de sensiblerie ! Au diable la miséricorde ! Ce qu’on fait de nos enquêtes, comment les clients gèrent la suite,  c’est pas nos affaires, ok ? C’est clair ? Est-ce que c’est clair, Armand ?

Le gros Villemin essuie ses yeux mouillés, renifle comme un gosse, opine du chef.

«  On n’est pas là pour aimer, pour détester, pour juger mais pour travailler, insiste la patronne. D’accord ?

Armand Villemin grogne quelque chose d’incompréhensible. Il renâcle, renifle, concède qu’il comprend sa directrice mais… Marike le coupe, reprend sa rengaine :

« Armand, tu n’y es pour rien !

-Un peu tout de même.

-Non !

-Bon, finit-il par admettre, dans un gros soupir.

Ses collègues saluent sa réponse, il a droit illico à une tape dans le dos, une bise, un câlin. Marike Créac’h lui donne sa journée, il ne se fait pas prier et s’éclipse, tout en ronchonnant.

Du coup, Marike Créac’h clôt la séance. Depuis qu’elle a lu dans un magazine qu’un cadre passe en moyenne 10 ou 15 ans de sa vie en réunion, la patronne fait la chasse aux bavardages, elle est devenue une obsédée du court. Faire court, c’est son mantra.

L’équipe avait pourtant prévu ce matin de parler d’un sujet d’actu : « La recherche privée au temps d’Internet » mais, avec la mésaventure de Villemin, c’est partie remise. Chloé Bourgeade, qui s’était préparée, ne peut s’empêcher de citer un extrait de « Créole belle » de James Lee Burke, où un personnage, un privé, déclare : « Le truc, quand on est un privé, c’est de gagner la confiance des clients. Notre pire ennemi,  c’est pas les voyous, c’est Internet. Avec Google, on peut regarder par la cheminée des gens sans quitter sa maison ; la plupart des bibliothécaires sont meilleurs que moi pour retrouver des gens. »

Traore nuance fortement.

« Pas d’accord. Moi je dis : faut se calmer un peu avec Internet. Essayez par exemple de réaliser une filature de cocu, ou n’importe qui d’ailleurs, avec Internet, je vous souhaite bien du plaisir. Rien ne remplacera la bonne vieille filoche à la papa.

-Pas faux ! conclut Marike.

Maintenant que Villemin a disparu, elle retrouve ce sourire de vainqueur qu’elle affiche depuis quelque temps. Il faut dire que les affaires de l’agence marchent du feu de Dieu. La boutique prospère depuis qu’elle a changé de nom. Un tout petit bougé sémantique pour un gros bénéfice. L’intitulé de la société est passé en effet de « Sémaphore » à « AuSémaphore ». Minuscule opération alphabétique, et miracle :  l’établissement est passé en tête sur tous les listings sur Internet. Chaque fois que quelqu’un tape « enquête privée », « AuSémaphore » arrive automatiquement la première de la liste puisqu’elle est au début de l’alphabet. Résultat : les appels ont quasi décuplé. Fallait y penser, merci Chloé. C’est elle en effet qui a eu l’idée et Marike lui en est à jamais reconnaissante. Premier enseignement : elle vient de décider d’augmenter ses prix. Désormais elle facture l’enquête de ses détectives 150 euros l’heure et 500 euros le pack photo s’il s’avère nécessaire, ce qui est généralement le cas. Elle envisage aussi de s’offrir une enseigne au néon vert sur la façade de l’immeuble, qui donne, on le sait, sur le canal Saint Martin, à la hauteur du métro Jaurès. Quand elle a appris que l’agence mythique de la rue du Louvre allait fermer, et qu’allait s’éteindre son célèbre néon vert (qu’on pouvait voir encore dans « Minuit à Paris » de Woody Allen), Marike a de suite voulu prendre la suite. Question de prestige. Elle en a même rêvé de son enseigne AUSEMAPHORE verdissant la nuit tout le quartier. C’est à négocier avec le syndic.

Marike invite Chloé à demeurer quelques instants dans son bureau. Elle a un « service » à lui demander, une démarche d’un genre un peu particulier. Une de ses connaissances, perdue de vue depuis une éternité, un ancien ami (« un bon ami, tu comprends ? Du temps de la fac, ça remonte à Mathusalem… ») vient de décéder . C’est sa fille qui lui a annoncé la nouvelle. Comme celle-ci est actuellement en résidence d’autrice en Nouvelle Zélande, elle demande à Marike de la représenter auprès du notaire pour tout ce qui concerne la succession, l’héritage éventuel, de la tenir au courant des formalités à remplir, de la conseiller pour la suite. Marike a accepté mais comme elle n’a plus une minute à elle, elle souhaite que Chloé suive ce dossier.

Le défunt était journaliste, il avait longtemps travaillé à Moscou puis avait acquis ici une réputation d’expert du petit monde des Russes de Paris ; il avait même écrit un livre fameux sur le sujet. 

« C’est tout ce que je sais mais le notaire pourrait t’en dire plus, si tu voulais bien te charger, et me décharger, de l’affaire… »

Chloé accepte, Marike apprécie et lui confie l’ouvrage « Paris russe » de Serge Chapochnikov.

Chap 2

Au pied de la Bastille, le port de l’Arsenal se réveille sous un beau soleil d’hiver. Les quais sont déserts. Les plaisanciers font la grasse matinée, les touristes aussi manifestement. La seule animation est assurée par une petite famille de canards qui barbotent  dans le bassin. Chloé Bourgeade prend son petit déjeuner dans le salon de l’Andante, la péniche qu’elle partage avec son compagnon (ou comparse, ça dépend des jours), Racine. Le salon (une table, deux chaises, un canapé) est au niveau du pont, il fait à la fois office de cuisine et de salle à manger. Un bar est installé dans l’ancienne timonerie. Deux chambres ont été aménagées dans la cale. Le couple, qui fait chambre à part, se retrouve rarement pour le petit déjeuner. Non seulement Racine travaille tard mais il est de la famille des insomniaques et se lève généralement vers midi quand elle a quitté le nid depuis longtemps.

Racine est devenu une sorte d’institution ( le mot est fort, disons plutôt un personnage, un incontournable) du port de l’Arsenal. La capitainerie lui a confié au fil des mois diverses taches que cet ex bibliothécaire a toujours assuré avec plaisir. Il se découvre actuellement une vocation de bricoleur : à la demande de l’administration du bassin, il restaure une péniche, le Conrad, stationnée tout à côté de l’Andante. Il s’agit d’une péniche hollandaise, une pénichette, dit-on parfois, mais Racine n’aime pas le mot, il le trouve irrespectueux. Conrad est de la même longueur que leur propre embarcation, 17 mètres sur 4, il est sorti en 1989. Il a pas mal voyagé mais l’appareil est resté à l’abandon toutes ces dernières années. Le port l’a confié en quelque sorte à Racine, à charge pour lui de le restaurer à sa guise.

Sur le pont voisin de l’Andante s’accumulent donc depuis des jours des ballots de laine de verre et des gros cubitainers d’eau, des amas de planches, des tuyaux de canalisation, des tubulures, des plaques isolantes, des bâches, des pots de peinture.

Tout cela a un petit côté foutoir comparé à la tenue parfois pimpante des bateaux  voisins. Racine est parti pour faire de la cale un grand séjour sous verrière ; il veut de la lumière et de l’espace avec le minimum de meubles et d’objets, pas de bibelots, il rêve d’un beau lieu vide ou presque, un lieu zen, « à la japonaise » dit-il, lui qui n’est jamais allé au Japon.

Ainsi aménagé, le bateau sera ensuite vendu aux enchères au profit des « œuvres » de l’Arsenal.

Quand la veille, Chloé lui avait annoncé qu’elle avait rendez-vous chez un notaire pour une histoire d’héritage par procuration, il avait grogné :

« Les notaires ? Tous des voleurs !

-Sauf Francis Blanche, répliqua-t-elle.

-Il était notaire ?

-Dans les tontons flingueurs.

Y-a-t-il une tenue de rigueur pour rencontrer un notaire ? Finalement, Chloé enfile un jean, son blouson de velours rouge bourgogne aux poches à rabat ( un peu comme Nicholson dans « Shining » sourit-elle), une grosse écharpe  et elle quitte le port en empruntant le nouvel escalier monumental qui relie le quai à la place de la Bastille en passant sous la ligne de métro. Elle aime cet aménagement, elle lui trouve une certaine majesté, une belle sobriété. Racine est moins enthousiaste, il serait plutôt d’accord avec ces résidents qui réclament l’installation d’une grille, fermée la nuit. Il a même signé une pétition de « riverains et usagers du bassin et du jardin de l’Arsenal ».

« C’est ton côté élitiste, lui a reproché Chloé, tu veux te protéger de la populace, tu te sens bien que dans l’entre-soi, c’est ça ?

-Gauchiste !

Dans le métro, avec un changement de ligne Place d’Italie, elle a à peine le temps de feuilleter le guide russe de Paris de Chapochnikov que Marike lui a confié. Les bureaux du notaire occupe tout le premier étage d’une tour qui fait face à la mairie d’Ivry. Un jeune homme, dépité, l’accueille. Il est au courant de son rendez-vous mais il lui annonce, précautionneux, que maître Saulnier a dû s’absenter, un cas de force majeure. Il a essayé de la joindre mais il est tombé sur son répondeur. Lui est-il possible de revenir demain ? Sinon il peut «  à la rigueur » officier, il a suivi le dossier.

Au diable le protocole, elle accepte la proposition. Flatté, le garçon décline son identité : Lebailly, Michel Lebailly, avec un « y » à la fin, précise-t-il. Il ne la joue pas mondain, Chloé apprécie. La vingtaine finissante mais sportive, il porte un jean, bien repassé, et un blaser sur une chemise en toile blanche, col ouvert.

Elle rappelle qu’elle représente l’agence AuSémaphore, à qui la fille de feu Chapochnikov a donné sa procuration pour toute affaire la concernant. Lebailly récupère le dossier, survole les feuillets ; il semble plus à l’aise :

-Vous connaissiez le défunt?

-Pas du tout.

Le jeune huissier résume sa bio.

-Serge Chapochnikov a longtemps été agencier à Moscou, pour l’AFP ; sous pseudo, il était également correspondant de plusieurs rédactions francophones,  avant de se mettre à son compte, de retour en France, comme archiviste. Il passait pour la mémoire russe de Paris.  Il avait créé une association, dont l’essentiel de l’activité consistait en fait à gérer un fonds d’archives. Cette association s’est d’abord appelée « Morphine ».

-Drôle de nom.

-En effet. Je me suis renseigné, c’est le titre d’une nouvelle de l’écrivain Mikhail Boulgakov pour lequel Chapochnikov avait une véritable passion. Le problème, c’est qu’avec un nom pareil, il recevait parfois de drôles de visiteurs qui ne venaient pas du tout pour les archives, ils étaient attirés par tout autre chose, vous imaginez quoi… En plus la police, qui n’a pas toujours le sens de l’humour, finissait par le harceler, à peu près pour les mêmes raisons ( Pourquoi ce nom de Morphine ? qui sont vos clients ? etc. ) Bref Chapochnikov a fini par changer de nom, il a bien fait, il a opté pour une appellation plus calme, moins problématique en tout cas : Nitchevo.

L’homme de loi, prudent, assure qu’il ignore à peu près tout des choses russes mais  il a cru comprendre que Nitchevo est une expression passe partout,  « chez eux », un sésame, un gri-gri, un mot fétiche, un soupir heureux que tout Russe peut pousser cent fois par jour, un mot élastique qui veut dire tout à la fois ou alternativement : c’est bien ! c’est rien ! c’est pas grave ! ça va aller ! tant pis ! tant mieux ! qu’y faire ? que dire ? c’est comme ça ! il n’y a pas de quoi ! on a tout notre temps ! a quoi bon ! ça a toujours été comme ça et ce n’est pas demain que ça changera ! C’est presque devenu une façon de dire bonjour.

Chloé lui fait remarquer que pour quelqu’un qui ne connaît pas le sujet, il se débrouille pas trop mal. Il rosit sous le compliment, se sent encouragé, il poursuit : en règle générale, dit-on, le mot s’accompagne de petites mimiques, froncement de sourcils, avancée des lèvres, haussement des épaules, gestes évasifs de la main. C’est un mot ambigu et doux, désabusé et joyeux, comme un rire avec des larmes. C’est entre  « bof » et « c’est cool » mais à la slave.

Chapochnikov,  continue le huissier,  était quasiment le seul membre de l’association, en tout cas c’est lui qui faisait tout. Il avait accumulé des montagnes de dossiers sur ce continent disparu qu’était la Russie tsariste puis l’URSS, une Atlantide rouge, enfin rouge, au début, un peu. Ce collectionneur était une référence pour tous ceux qui s’intéressaient à Moscou au XXe siècle. Son bureau était très fréquenté, par des historiens, des journalistes ou de simples passionnés, une adresse incontournable. On voulait consulter la bio de tel dirigeant soviétique ? connaître la composition de l’équipe nationale de football pendant la guerre ? voir à quoi ressemblait un diplôme d’ancien combattant ? dénicher un numéro introuvable de la Pravda ? Sa bibliothèque était un passage obligé. Les renseignements étaient payants mais ses prix étaient modiques.

Idem pour ceux qui retrouvaient dans leur grenier des piles d’emprunts russes et qui pensaient dénicher un trésor : Chapochnikov les ramenait sur terre, et rachetaient leurs titres au prix du papier.

« Je me suis laissé dire qu’il disposait aussi d’une petite bibliothèque rose.

Bref, on venait chez lui pour chiner, lire, échanger, parfois simplement pour causer, si le propriétaire des lieux était disposé à bavarder.

« Encore fallait-il tomber sur un bon jour,  j’ai cru comprendre qu’il avait du caractère, comme on dit.

-Il est mort de quoi ? s’inquiète Chloé.

-Monsieur Chapochnikov était malade ; il souffrait d’asthme, d’une forme aigue d’asthme, dit son dossier. Or non seulement il se soignait peu ou mal mais il fumait, apparemment, assurent des proches. Donc….

Sans transition, il lui lit le testament de Serge Chapochnikov.

« Serge Chapochnikov lègue donc tous ses biens à sa fille… »

A ses mots, Chloé Bourgeade songe à son propre père. Est ce qu’il va lui léguer ses biens un jour ? Elle n’est même pas sûr qu’il possède quoi que ce soit. Qu’est-ce qu’on ressent quand on apprend que le géniteur a passé l’arme à gauche ? Elle n’a plus de nouvelles de lui depuis des années. Est-il seulement encore en vie ? Certainement sinon on l’aurait avertie, d’une manière ou d’une autre…

L’apprenti notaire la tire de sa rêverie.

-Vous avez une question ?

Elle réalise que l’huissier a terminé son laïus, qui était court cette fois. Il y a un blanc. Elle n’ose pas lui demander de répéter, se sent un peu idiote mais elle finit par poser la question :

-Elle hérite ?                                                                    

-Oui.

-De quoi ?

-Hé bien, comme je vous l’ai dit, de son appartement-bureau parisien, dans le XIIIé arrondissement,  qui était aussi le siège de l’association Nitchevo et…

-Et ?

-Et de ses archives donc.

Elle s’attend à devoir affronter d’interminables formalités, or les choses se passent simplement, et vite.

« J’ajoute, dit le clerc, que monsieur Chapochnikov nous a confié récemment cette lettre, à remettre en mains propres à sa fille, insistait-il. Je vous la confie puisque vous avez sa procuration.

C’était une petite enveloppe blanche, fermée, sans le moindre signe.

Chapitre  3

La demeure-bibliothèque de Serge Chapochnikov est à deux pas de la place d’Italie. Chloé Bourgeade est dans les parages et décide de découvrir l’antre de l’ours russe.  Le notaire, son aide plus exactement lui a laissé le numéro de téléphone d’une certaine Olga Timochenko qui disposerait des clés. C’était la secrétaire de l’archiviste, ou sa gouvernante, sa collaboratrice et plus si affinités, elle ne sait pas au juste. Celle-ci répond sur le champ, comme si elle attendait l’appel. La voix est timide, le débit rapide ; elle a un fort accent russe. Un accent non corrigé, comme on dit. Chloé se présente, explique son travail, raconte sa visite chez le notaire, son désir de visiter l’appartement.

-Vous connaissez la Petite Russie ? lui demande Olga

Chloé est désolée, le nom ne lui dit rien. « Vous allez voir. »

Elles ont rendez-vous à la sortie du métro Corvisart. Chloé aime ce quartier, elle arpente toujours avec plaisir, la nuit surtout,  la Butte aux cailles, sa place de la Commune de Paris, la rue des cinq diamants. Le petite Alsace, ça lui parle mais la petite Russie ? niet.

Olga l’attend devant le fleuriste, comme convenu. Elle a une allure de veuve : béret noir, ensemble noir sur pull à col roulé noir, chaussures noires. Si elle porte le deuil de l’archiviste, Chloé trouve qu’elle en fait beaucoup pour une simple collaboratrice. C’est peut être le côté russe de l’affaire qui veut ça, une histoire de culture nationale en quelque sorte. La dame est rousse, quelques mèches rouge-orangées s’échappent du béret, c’est une belle rousse au teint pâle. Elle a le front large, de grands yeux noirs, un visage pointu, le cou long, la poitrine haute et menue, le corps étroit, des jambes interminables. Chloé passe la quinqua au scanner et estime qu’elle ne manque pas d’allure. Dès l’abord, l’autre semble pourtant apeurée.

-Vous n’avez pas été suivie ?

-Pardon ?

-Vous n’avez rien repéré de louche ?

-J’aurais du ?

-On ne se méfie jamais assez, vous savez.

-Certes.

« Encore une parano ? » Chloé Bourgeade semble les attirer. Régulièrement elle croise ce genre de tourmentés. Armand Villemin, à l’agence, par exemple, semble être de la famille, avec sa tendance à voir le malin partout, à se méfier singulièrement des bonnes nouvelles qui cachent forcément des pièges, un inquiet de haute volée qui a toujours une explication tordue au fait le plus simple, un esprit brillant mais épuisant avec sa permanente vigilance. On est entouré de paranos, le monde entier est parano, se dit la privée en dévisageant Olga Timochenko.

Les deux femmes remontent la rue Barrault. Le ciel est gris. Sur le mur d’un grand immeuble de briques rouges, une inscription taguée : « Ce qui m’éloigne de moi me sépare des autres ». Un bon sujet pour le bac philo ? La signature est illisible. Chloé n’a guère le temps de ruminer la maxime.

-On est arrivées, souffle Olga.

A mi-hauteur de la rue, sur son côté droit, une longue bâtisse triste abrite d’un côté un hôtel bon marché, de l’autre une entrée de parking. Au milieu du bâtiment, une porte sans numéro mais avec un digicode ouvre sur un couloir sombre et froid qui traverse l’immeuble pour aboutir dans une arrière-cour encombrée de tuyauteries, bornée par un mur lépreux et qui donne sur un escalier. Le coin n’est pas très engageant,  un peu genre impasse pour se faire tabasser.

-Vous ne connaissiez vraiment pas l’endroit ? demande la rousse pendant qu’elles grimpent les marches.

Elle n’attend pas la réponse et enchaîne :

-Dans les années vingt du siècle dernier, la première vague d’émigration russe, des aristocrates souvent mais pas que, s’est en partie convertie au métier de chauffeur de taxi. Le fameux chauffeur de taxi russe qu’on pouvait voir dans tous les films d’avant guerre, vous savez ? Ils étaient nombreux Place d’Italie. Alors une compagnie a eu l’idée de construire, dans cet arrondissement, un immense hangar pour le parc à voitures et d’ajouter sur le toit les résidences des employés. Que voici !

Sur la terrasse, au niveau du troisième étage, une dizaine de pavillons ouvriers forment la cité Citroën. Les maisons, collées deux par deux, sont identiques, blanches, un étage mansardé,  le toit rouge et pointu.

 –Bienvenue dans la petite Russie !

L’ensemble, plutôt inattendu, évoque un décor oublié de cinéma. Le corridor qui entoure les maisonnettes est transformé en jardin suspendu avec massifs de fleurs, alignements de bambous, arbustes nains, des bouleaux notamment. De la rambarde, la vue donne sur un enchevêtrement de maisons basses.

Chloé apprécie :

-Se réfugier dans la Petite Russie ! Serge Chapochnikov avait vraiment le sens des symboles.

Olga tempère :

-Charmant, non ? Ceci dit, c’est un peu une cité en carton pâte ou presque, construite avec des matériaux légers, les murs sont fins. Les premiers habitants ont parfois eu du mal à s’y faire. On a parlé de suicides, c’est vous dire. Enfin c’était plus des suicides de nostalgie, si je peux dire, que provoqués par l’environnement. Olga fait une pause, baisse la voix :

« C’était le cas d’ailleurs des anciens résidents de la maison de Chapochnikov. »

Elle se signe, Chloé attend. Ça dure. La détective relance :

-Vous me dites ça pourquoi ? sa maison porterait malheur ?

-Non, pas du tout. Enfin…

La demeure de l’archiviste est la dernière du lot, à l’extrémité de la plate-forme. « Association Nitchevo » annonce un carton collé sur la porte d’entrée. La rousse déverrouille la porte et prévient :

« Le mieux serait d’installer une nouvelle serrure, j’ai l’impression qu’un des trousseaux de clés a disparu.

Serge Chapochnikov a fait du rez-de-chaussée une seule et grande pièce. Le lieu est encombré de vieux papiers dont l’odeur âcre, mâtinée de relents de tabac froid, prend à la gorge. Il y a de la paperasse partout. D’interminables rayonnages courent le long des murs blancs, jusque devant les fenêtres. Sur une dizaine de niveaux, ces étagères sont bourrées de dossiers, de brochures, de cartons. Des documents de toutes sortes, des boîtes numérotées, des affiches enroulées s’empilent sur plusieurs tables. Des images du Kremlin,  de danseuses du Bolchoï en tutu ou de fantassins sur la Place Rouge sont épinglées un peu au hasard. Au sol, recouvert de tomettes d’un rouge fatigué, traînent des piles de livres et des collections de Pravda qu’il faut enjamber pour avancer. Tout l’espace est occupé.

Toujours au rez-de-chaussée, il y a une petite pièce d’eau et un minuscule coin cuisine, des bouteilles vides de vodka sous l’évier, des cendriers débordant de mégots.

-Il buvait ?

-Comme tout le monde.

Tous ces endroits sont rikikis, des réduits étroits pour célibataire.

La table de travail de Serge Chapochnikov est nichée sous un escalier de bois peint en bleu. Au mur une photo de l’ex-propriétaire dans une combinaison de cosmonaute, le casque à la main.

-Il est allé dans l’espace ? s’étonne Chloé.

-Il était dans la lune assez souvent, oui,  mais jamais vraiment dans l’espace.

-Mais encore ?

-Il a simplement visité la « Cité des étoiles », un centre d’exposition qui n’est pas très loin de Moscou, du temps où il y était correspondant de presse ; les hôtes de marque sont invités à mettre leur bobine derrière la visière du casque ; d’où ce cliché qu’il aimait beaucoup.

S’il est difficile d’apprécier le bonhomme derrière le scaphandre, Chloé sent bien qu’il devait être imposant, un grand gabarit ; on devine de larges cernes bruns autour des yeux qui accentuent la pâleur du visage. Les deux femmes ont l’air de se recueillir un temps devant l’icône avant que la rousse annonce :

-C’est là qu’il est mort.

-C’est vous qui l’avez trouvé ?

-Un matin, oui. La porte était entrouverte.

Silence.

« Serge était effondré au pied de cette étagère.

Nouveau silence.

« Il travaillait tard, vous savez, je l’avais plusieurs fois surpris endormi à sa table, le matin.

-Il était malade m’a assuré le notaire.

-Oui mais comment savoir, il ne parlait jamais de ses problèmes de santé.

-Il avait de l’asthme mais ne se soignait pas, c’est ça ?

-C’est vrai. Ce matin-là, j’ai appelé les pompiers,  la police est venue, l’appart a été pendant des heures plein de gens, vous imaginez un peu le bordel dans ce coin qui est déjà un fouillis. Vous savez comment c’est, dans ces circonstances. J’ai parlé de la porte d’entrée entrouverte, ça n’a pas semblé les intéresser. Ils ont conclu à une mort par crise d’asthme aigue. Serge est mort étouffé.

L’escalier près du bureau conduit à une mansarde dotée d’un velux; c’est en fait une suite ou une annexe de la bibliothèque. Dans un angle, un vieux canapé-lit est étrangement surmonté d’un dais, à moins que ce soit une moustiquaire. Sous le velux, un piano droit – on se demande comment il est arrivé ici

Canapé et piano sont encombrés de livres, évidemment, encore et toujours des livres.

-Cette maison, c’était à la fois sa bibliothèque, son bureau, son apparte et son magasin, précise Olga.

-Un peu comme Langlois, mais en miniature, se dit Chloé à haute voix.

-Langlois ?

-Oui, Henri Langlois, celui qui a créé la cinémathèque et que ses proches appelaient « le dragon ». Je retrouve un peu ici le même côté fou passionné et bordelique. Mais excusez-moi, c’est hors sujet.

Olga désigne non loin du lit une armoire, basse, fermée, la clé est sur la serrure ; elle murmure « Les enfers ! » et invite la détective à ouvrir le meuble.

-Je peux ?

-C’est vous la patronne.

S’entassent, pêle-mêle, des piles de très anciennes photos de nus, des albums de dessins dont elle se fait traduire les titres (« Corps à corps », « Parties intimes », « Protection rapprochée »), des cassettes vidéo (plusieurs exemplaires de « Sexe et perestroïka » pour les plus récentes), de vieux romans portant le bandeau « Censuré ». Une petite médiathèque érotique. Chloé contemple longuement les clichés, regarde la rousse qui explique que « Chapochnikov conservait et commerçait aussi ce genre » ; il alimentait de nombreux amateurs mais avait également été sollicité pour l’ouverture du Musée de l’érotisme de Saint-Petersbourg, pour documenter différents colloques, et même une thèse universitaire.

Ces archives un peu particulières représentaient une bonne partie de son chiffre d’affaires ; les photos des années 30/50 notamment étaient rares, donc chères.

 « C’est en Russie un sujet scabreux. Il faut savoir que les Soviétiques, les Russes plus généralement, ont eu, ont encore un rapport singulier au sexe ; certains disent même qu’ils étaient et sont sexophobes.

-La faute à Lénine ?

-Lui était du genre prude, il y avait des bolcheviques, comme Alexandra Kollontaï, la poly-amoureuse dit-on, qui prônait l’amour libre ! Non la faute à l’Eglise, je dirais ; la faute aux orthodoxes. L’Eros russe, vous savez, est compliqué ; le désir est peu présent dans la littérature ; on se méfie du corps, de la chair. La devise de bien des auteurs, c’est « plutôt mourir que désirer ».  Regardez l’image de la femme, chez nous. C’est un ange ou une chienne. 

-Vous savez, chez nous… mais Chloé ne termine pas sa phrase.

Les filles sourient. Chloé se demande, in petto « Et Chapochnikov ? il était de quel bord ? prude ou polyamoureux ? orthodoxe ou kollontaïste ? Et Olga, ange ou chienne ? »

Mais chaque jour suffit sa peine, dit la bible. Chloé songe qu’elle aura le temps de revenir sur la question. Ce qui est sûr, c’est que cette activité de l’archiviste ne lui déplaît pas. Savoir qu’à Nitchevo, il n’y a pas que des éditos de la Pravda la rassurerait plutôt.

Revenue dans la pièce centrale, Chloé Bourgeade arpente les allées avec un mélange de respect pour tout ce savoir accumulé et d’effroi pour cette manie de la conservation. Elle qui ne garde jamais rien et se veut sans histoire, sans passé, elle est gâtée.

-Serge était allergique à l’informatique, reprend Olga, il notait tout sur papier, il rédigeait des petites fiches manuscrites à l’ancienne, un superbe bazar où lui seul se retrouvait. Je lui ai proposé plusieurs fois de numériser ses recherches mais il trouvait toujours une bonne occasion pour repousser cette mise à jour. Il avait un ordi mais il s’en servait à peine, c’est vous dire.

L’enquêtrice touche machinalement les papiers, frôle des dossiers, caresse les meubles, comme pour faire corps avec ce monde étranger, comme si ces petits gestes pouvaient l’aider à se familiariser avec ce capharnaüm. Elle mitraille le local avec son portable. « Une petite photo pour sa fille, qui est au bout du monde ». Olga, en retrait, la regarde. Chloé finit par s’asseoir au bureau. Il y a là un petit appareil audio. Machinalement, elle le met en marche et reconnaît aussitôt la sonate n°7 pour piano de Prokofiev, premier mouvement dit allegro inquieto. L’allégresse inquiète, ou l’inquiétude allègre, Chloé se dit, sans très bien savoir pourquoi, que ça devait lui aller à Chapochnikov ce drôle d’assemblage. La mélodie submerge le local, évidente, violente. Prokofiev s’amuse puis matraque, virevolte, scande, tourbillonne, martèle, fait des arabesques, perd patience. Les deux femmes écoutent, immobiles puis Chloé s’agace, arrête l’appareil. Elle repère la pochette du CD à moitié glissée entre le bureau et la cloison. Tirant légèrement le meuble, elle dégage le boîtier mais ce remuement libère, sous le bureau, un autre objet, une chose toute ratatinée. Elle le ramasse. Un spray de ventoline.

-Bojé moï ! (Mon Dieu !), s’exclame Olga. Son atomiseur !

Elles contemplent l’instrument qui a l’air martyrisé. Chloé se souvient d’un amant qui souffrait d’asthme ; aux moments les plus inattendus, il pouvait suffoquer. Pour dompter sa peur, la crise passée, il se lançait d’habitude dans un cours sur la maladie à travers les âges. Il aimait rappeler que l’origine du mot remontait à l’antiquité, et qu’au Moyen Age, il signifiait « angoisse ». « C’était plutôt bien vu, non ? » concluait-il.

La rousse recueille pieusement l’objet. Chloé se demande s’il faut avertir la police. Puis elle laisse faire. A quoi bon ? Un ange noir passe.

Un peu plus tard, la privée interroge Olga sur son travail à « Nitchevo ». Elle venait deux jours par semaine, faire du rangement.

-Enfin, quand je dis rangement… J’assurais un travail de secrétariat si vous voulez. Mais c’est un tel…foutoir, un tel « bardak » comme on dirait chez nous, passez moi le mot, que j’ai vite limité mes ambitions, d’autant que monsieur Chapochnikov était maniaque.

Chloé croit comprendre.

-ll voulait que je classe ses dossiers et en même temps il ne supportait pas qu’on déplace le moindre papier. Vous imaginez ce que ça signifie ici ? Des papiers, mais il n’y a que ça chez lui. Un exemple : il avait l’habitude de surligner les textes au stabilo. Un jour, j’ai eu le malheur de manipuler un de ces stylos. J’ai du le déplacer de quoi, de … vingt centimètres. Il l’a remarqué, n’a pas fait de commentaires mais peu après il a tenu à replacer le stabilo à sa juste place ! Vous voyez le genre ?

Olga avoue cependant avoir pris goût à la compagnie du bibliothécaire. Par la force des choses, elle s’était familiarisée avec les lieux, l’emplacement des dossiers et petit à petit, elle s’était mise aussi à rendre de menus services aux visiteurs.

-Depuis longtemps ?

-Depuis cinq ans.

-Parlez moi de lui. Comment il était ? Maniaque, j’ai compris, mais encore.

Il avait un côté vieil ours, dont la peau s’épaississait au fil des ans, répond Olga qui ajoute, malicieuse,  qu’elle savait s’y prendre avec les plantigrades. Elle se tait. Chloé reste sur sa faim, repense au duo de l’ange et de la chienne mais n’insiste pas.

-Alors, cette maison, qu’est-ce qu’elle va devenir ? interroge la rousse.

-Aucune idée. On va voir ça avec sa fille. Je pense qu’on va lui faire un état des lieux, lui expédier aussi un dossier photo, on verra bien ce qu’elle décidera.

De fait la privée n’a pas de religion, pas encore : que conseiller à la cliente ? tout garder ? tout vendre ? tout conserver ? tout bazarder ? que faire de toutes ces archives ? Le lieu l’attire et l’intrigue en même temps.

Retour au métro.

Olga rappelle que dans l’attente d’une décision, elle reste disponible pour s’occuper de la maison puis, au moment de se séparer, elle saisit la main de Chloé, la fixe et sans transition, précipitamment, mais mezzo voce, assure qu’elle ne croit pas à la mort naturelle du bibliothécaire !

Chloé marque le coup.

-Pourquoi vous me dites ça ? Elle aussi baisse le ton, comme si tout le quartier les écoutait.

-Comme ça…

-Comment ça, comme ça ? Vous avez remarqué quelque chose ? Il vous avait parlé de quelque chose ?

-Non.

-Des indices ? Dites moi ! On avance pas ce genre de propos par hasard… c’est grave ce que vous me dites là, vous comprenez.

-Non, rien.

-Mais vous voulez me dire quoi au juste ?

Olga baisse la tête, regarde ses chaussures ; puis elle prend une grande respiration et ajoute :

-Je ne crois pas à un accident, non, mais je prétends ça « au pif », comme vous dites ici.

-Et votre pif vous a suggéré d’en parler à la police ?

-Non.

-Parce que ?

-Je n’aime pas trop les flics.

C’est une raison comme une autre, se dit Chloé, mais le temps de répondre à la collaboratrice de Chapochnikov, celle-ci lui tourne le dos et disparaît du côté de la place d’Italie.

Chapitre 4

Chloé est en tutu. Mi chienne, mi ange. Dans un équilibre douteux, elle chemine le long d’un muret. Elle tient à la main un grand verre de vodka où surnage un jaune d’œuf. Elle passe devant une rangée de cosmonautes qui opinent du casque. La jeune femme devine qu’ils contemplent ses dessous et réalise qu’elle est au sommet du mausolée de Lénine sur la Place rouge. Tout en bas, Serge Chapochnikov crie et l’invite à vider son verre : « Peï dadna ! Peï dadna ! » (Cul sec !) Il est rejoint par une foule de manifestants qui reprend son slogan. Chloé s’exécute. Lentement, consciencieusement, elle avale l’alcool, et le jaune d’œuf en même temps. Un peu de liquide lui dégouline aux coins des lèvres. Electrisée, elle précipite le verre au loin ; il explose sur le sol de granit rose alors que l’assistance salue son geste par un immense « Hourraaaaaaaaa ! » La boisson lui brûle les joues, la langue, la gorge, le ventre. Chloé tourbillonne, bascule, chute, hurle, se réveille.

Elle entend un petit tapotement. Racine, souriant, entrebaille la porte de sa cabine pour la saluer. Elle doit avoir une tête épouvantée, il n’insiste pas. Habillé comme s’il partait en Sibérie, avec sa doudoune de travail et sa chapka aux oreilles flottantes, il va s’activer en fait dans la cale du Conrad voisin. Chloé Bourgeade se dit que la Russie décidément lui fait de l’effet. Elle se remémore le déroulement de la journée précédente. Après son rendez-vous chez le notaire puis la découverte du local de l’association Nitchevo, la jeune femme a passé le reste de la journée à l’agence où elle a informé Marike Créac’h de ses moindres faits et gestes, notamment des « soupçons » d’Olga Timochenko, puis s’est familiarisée avec le dossier Chapochnikov.

A présent, rien de mieux qu’un double express pour attaquer sa journée. Le bassin semble engourdi, c’est le calme plat sur les quais ou chez les mariniers voisins. Chloé repense à son entretien avec Lebailly, à Ivry, la lecture des clauses du testament, le legs, la lettre. La lettre, au fait ? Qu’est-ce qu’elle a fait de la lettre ? Elle n’a pas voulu la lire devant le jeune homme puis, dans le métro, elle n’a pas eu le réflexe de regarder le mot. Elle a même oublié d’en parler à Marike. Faute, grave. Ce n’est pas tout à fait un péché mortel mais une sacrée bourde.

Au téléphone,  Michel Lebailly, le clerc de notaire, l’assure que l’enveloppe n’est plus à l’office : la privée l’a emportée. On sent qu’il s’inquiète,  il doit s’imaginer déjà accusé de négligence par son patron.

-Je vous l’ai donnée, vous êtes partie avec, j’en suis absolument sûr.

Comme elle lui demande ce que pouvait contenir cette lettre, il s’étonne :

– Je n’en sais rien, Monsieur le notaire non plus. A mon avis, cette lettre ne concernait pas directement le testament : si Monsieur Chapochnikov avait voulu en modifier ses dispositions, il aurait pu le faire directement, sans problème. Disons que c’était une sorte de message adressé à sa fille, un conseil, une sorte de post-scriptum d’ordre privé ; il n’a pas voulu nous en faire part et c’était son droit absolu. J’ajoute que Monsieur Chapochnikov semblait soucieux lorsqu’il nous a remis ce mot mais que dire de plus ? Quand cela s’est passé ? Moins d’une semaine avant sa mort, je dirais.

-Vous n’aviez pas de double ? lance-t-elle, en regrettant déjà sa remarque.

-Mais c’était une enveloppe unique, fermée, madame…

-Mademoiselle !

-Mademoiselle, pardon.

-Oui c’est idiot de vous demander ça. Bien, excusez ma démarche, je continue de chercher de mon côté.

Dans la foulée, elle joint Marike, confesse sa faute : elle a égaré la lettre.

«  Ben, y a plus qu’à la retrouver … commente, placide, la patronne qui l’informe de son récent échange avec la fille Chapochnikov.

« J’ai réalisé mais trop tard qu’il y avait douze heures de décalage avec la Nouvelle Zélande, avec Wellington. J’ai réveillé notre cliente qui n’est pas du genre noctambule, elle a pas mal grogné. Je lui ai détaillé la nature de l’héritage, une petite maison sur les toits de Paris sud et des tonnes d’archives. L’héritière semblait plutôt embarrassée par le cadeau. Je lui ai répété, avec les précautions d’usage, les propos de Madame Timochenko qui « ne croit pas un accident ! » en ajoutant que c’était sans doute un pur fantasme de sa part. Pour la police, l’archiviste est bel et bien décédé de mort naturelle. Mais j’ai précisé que l’agence avait les moyens de creuser la question, si elle le jugeait nécessaire. Je l’ai sentie moyennement motivée par le destin de son paternel. Elle m’a répondu un truc du genre : « Oui, si vous voulez, cherchez un peu mais ça va me coûter combien ? » Je lui ai dit qu’il y aurait des frais, c’est sûr, qu’on mettrait quelqu’un H 24 sur l’affaire, 1000 euros la journée. « Ah oui, quant même! a-t-elle lâché depuis l’autre bout du monde. Alors, ok, mais trois jours d’enquête, pas un de plus. »

Chapitre 5

Toutes affaires cessantes, Chloé est naturellement chargée de ce travail.

« Trois jours, c’est court, râle-t-elle. Surtout si je tiens compte de la journée d’hier !

-Hier, c’était cadeau, pour la cliente s’entend, décide Marike. On va dire que ta recherche (et sa facturation) commence maintenant.

Chloé Bourgeade s’apprête alors qu’à la radio un psy brode sur « ce que veulent dire nos cauchemars » ; il prétend décoder le langage des songes noirs. La privée  sourit, elle doute que le gourou soit capable de décrypter son rêve sur le Kremlin.

Elle compte se rendre à nouveau au local de Chapochnikov, à la Petite Russie. Olga Timochenko devrait l’y rejoindre en fin de matinée. Cette dernière a prévu ce matin d’assister à un débat avec un jeune écrivain moscovite, Ivan Piskov, à la librairie russe de Paris, Le Globe, du côté de la Bastille. Chloé décide finalement de la rejoindre. Autant se mettre tout de suite dans le bain russe, écouter de quoi on parle dans cette communauté et acheter deux ou trois bouquins récents, et basiques, sur le sujet. Sur le net, elle découvre que la librairie Le Globe, jadis rue de Buci, fut la vitrine culturelle de l’URSS du temps de sa splendeur. L’enseigne a connu les aléas de l’histoire post-soviétique. L’ancien local étant devenu une librairie érotico- branchée, Le Globe a émigré boulevard Beaumarchais en réduisant la voilure. C’est à deux pas, Chloé a juste la place de la Bastille à traverser.

Un vent mauvais  décourage les passants et le boulevard Beaumarchais est à peu près désert. Pourtant ça s’agite devant la librairie, ça court, ça braille. Chloé presse le pas, intriguée ; elle pense à un happening d’intermittents en lutte, les intermittents sont toujours en lutte. Mais il y a comme de la castagne dans l‘air, et pas que dans l’air : sur le trottoir trône une structure blanche en plastique, comme une piscine miniature pour enfants. Un jeune homme fébrile sort du magasin et y jette des piles de livres ; un autre tague sur la vitrine « littérature immoral ». Il a oublié le « e » dans la précipitation. Les deux activistes, forte carrure, tenue sportive, noire, basket aux pieds, ont le visage recouvert, et déformé, par un bas de nylon sombre. Ils sont vindicatifs, méthodiques mais muets ; leur gesticulation n’en est que plus impressionnante. Chloé bouscule une maigre rangée de badauds qui, malgré le froid, sont venus au spectacle. Dans le magasin, le vacarme est épouvantable. Armé d’un pot de peinture rouge, un troisième homme, également masqué, asperge le conférencier, ses livres et une partie de l’assistance : on dirait un chaman en transe, un prédicateur exorcisant le démon. Des tracts jonchent le sol. Des clients crient, se bousculent, aucun n’a l’idée de s’en prendre aux agresseurs. Toujours silencieux, le commando se regroupe sur le trottoir puis prend la fuite. On entoure l’écrivain. Stoïque, Ivan Piskov est resté à sa place. Heureusement la peinture rouge n’est que de la gouache. Les dégâts sont spectaculaires mais relativement limités. On ramasse les livres, on remet un semblant d’ordre. La caissière, jusque là vaillante, tombe dans les pommes.

Chloé retrouve Olga, réfugiée dans une petite salle annexe, l’air terrorisé ; ses mains sont glacées.

Dans le magasin, tout le monde a son avis :

-C’était qui ?

-Des fachos.

-Des nationalistes russes.

-Des Ukrainiens ?

-Non des gens de la communauté russe

-Des types de l’ambassade ?

-Peut-être.

-Qu’est-ce qu’ils veulent ?

-Sauver l’honneur de la Russie.

Piskov, tout en retirant sa veste poisseuse, semble confirmer ces rumeurs. Il explique que des activistes s’en prennent aux jeunes romanciers et à ce qu’ils appellent « la littérature immorale et nuisible ». L’écrivain serait coutumier de ce genre d’incidents.

-Pourquoi vous ?

-Soit-disant parce que j’ai décrit une relation homosexuelle entre Raspoutine et le tsar dans un de mes romans.

-Non ! Vous rigolez ?

-J’en ai l’air ?

Chloé est sidérée :

-Ils sont déchainés.

-Et inventifs, reprend l’écrivain. Vous avez vu la structure sur le trottoir.

-L’espèce de mini piscine ?

-Oui c’est censé représenter une cuvette de toilettes. Des chiottes, en vieux français, non ?

-En bon français, oui

-Ces agités invitent les lecteurs à y abandonner mes livres ! Aux chiottes.

Chloé se présente au jeune libraire, lui exprime sa sympathie et lui conseille d’appeler les flics, ou l’agence… L’homme la prend à part :

« Ecoutez, je laisse dire les clients mais de vous à moi, j’y crois pas à cette histoire politique, pas ici en tout cas. J’aime bien Piskov, il a du tomber sur de drôles de clients à Moscou ou au fin fond de la Tchétchénie. Je sais bien ce qu’on raconte, sur les ultras nationalistes et tout le bazar. Mais ici, je vous le dis moi, c’est bien plus simple, ces gens sont des voyous, un point, c’est tout. C’est une bande de crapules qui rackettent systématiquement tous les commerçants russes ou russophones de Paris et de la région.  J’ai pas mal d’amis russes dans le même cas que moi, ils se sont tous faits menacer ; moi  même j’ai eu il n’y a pas longtemps la visite d’un type –peut-être un des cagoulés de tout à l’heure d’ailleurs- qui est venu me proposer de me protéger. Me protéger ?! Non mais vous imaginez ça, vous, à Paris, en 2022 ? Ils se croient à Palerme ou à Groznyi? J’ai refusé, et voilà le résultat.

La détective retrouve Olga devant la librairie, elle lui fait part des sentiments du commerçant mais la collaboratrice de Chapochnikov ne semble pas l’écouter, elle est sur le point de défaillir. D’autorité, Chloé lui saisit le bras et l’entraîne place de la Bastille, au café éponyme. Autant, en terrasse, surchauffée, ça froufroute, autant la salle, sombre et déserte, est reposante.

-Je ne m’attendais pas à vous voir à la librairie.

-C’est un reproche ?

-Non bien sûr mais je pensais que vous seriez à la Petite Russie ; je ne vous critique pas, madame Chloé, au contraire, votre présence m’a rassurée.

Olga Timochenko semble vraiment choquée. « J’ai honte, les Russes me font honte ! » Chloé Bourgeade la laisse boire son thé, la dévisage. Elle a quitté sa tenue de deuil de la veille; elle est en jean et veste de biker mais elle semble être une inconditionnelle du pull à col roulé, bleu marine aujourd’hui, un ensemble qui lui donne finalement un look plutôt chic, un brin austère. C’est quoi déjà son nom de famille ? Le notaire le lui avait dit, Olga l’a répété plusieurs fois. Bichenko ? Elle n’ose plus le lui redemander.

Timochenko, oui.

Elle reste sur le prénom, Olga, point.

Cette dernière retrouve un peu de ses couleurs. En douceur, Chloé la relance sur ses propos concernant Serge Chapochnikov.

-Pourquoi m’avez vous dit que vous ne croyiez pas à une mort naturelle ?

-Pour rien. Oubliez. Je ne vous ai rien dit.

Chloé s’étonne, se tait, attend. Olga reprend :

-Peut-être parce que je suis superstitieuse. Comme tous les Russes, vous savez.

Olga Timochenko se reproche en effet une plaisanterie idiote faite quelques semaines plus tôt lors d’un pot pour l’anniversaire de l’archiviste. Elle s’était exclamée : « Serge, tu as l’âge de Lénine… »

-Je ne comprends pas, la coupe Chloé.

-Lénine est mort à 54 ans!

-Et ?

-Et Serge qui fêtait ses 54 ans est mort peu après…!

– Et alors ? »

Elle ne sait pas pourquoi elle avait fait cette sortie lamentable. Mais prémonitoire. Depuis, elle culpabilisait et semble encore sincèrement désemparée, Chloé la rassure.

-Bon, c’était pas forcément très drôle mais ça ne veut rien dire. Franchement.

-Je sais mais tout de même je lui ai porté malheur !

-C’est ridicule, ce n’était qu’un mot.

-Pourquoi j’ai dit ça ? se tourmente la rouquine.

Elles rient, jaune, se prennent les mains, se regardent. Difficile de donner un âge à Olga, se dit la privée. Hier elle faisait quinqua sombre, aujourd’hui malgré sa crise d’angoisse elle a une allure de quadra.

Chloé la fait parler d’elle. Olga est originaire de Rostov-sur-le-Don, dans le Caucase du nord. Elle arrive en France en 1988  pour un stage de langue française à la Sorbonne. Les choses se précipitent, elle tombe amoureuse de sa professeure de littérature. Bouleversée par la chute du mur de Berlin, puis par le tsunami de l’affaissement de l’Union Soviétique, elle décide de ne pas retourner dans son pays.

Célibataire, elle gagne (mal) sa vie en assurant des traductions pour des petits éditeurs qui la paient à coups de lance-pierres, ainsi que le « secrétariat » de Serge, si on peut appeler ainsi cette occupation deux jours par semaine.

De la Russie elle a gardé un accent, épouvantable ou adorable, c’est selon, un de ces accents à couper au couteau, le I pointu, le A grave, le R roulé, interrrrminâââble, le tout chanté. Chloé se demande même si elle n’en rajoute pas un peu, tant elle semble mettre de la mauvaise volonté à prononcer correctement. C’est peut-être sa manière de se protéger, de se garder un jardin secret, de cultiver sa nostalgie.

Les deux femmes se découvrent des points communs : Tarkovski, Robin des bois, la marche à pied, l’armagnac. Elles décident de se tutoyer.

-Et avec l’ours ? reprend Chloé. Comment ça se passait avec lui ? dans la vie de tous les jours ?

-Pour le travail ?

Olga fait semblant de ne pas comprendre.

-Non, comment il était avec toi, dans l’intimité, je veux dire ? Proche ? Distant ? Collant ? Remarque, t’es pas obligée de me répondre.

La rousse sourit, soupire, reprend un peu de thé. Puis confesse qu’ils étaient vite devenus amants.

-Chapochnikov était étrange, sur ce plan, tu sais. Pendant de longues périodes, il semblait oublier que j’étais une femme et lui un homme ; on était copain/copain, point, tu vois ? Puis venaient des épisodes, brefs, où il ne pensait plus qu’à ça, il devenait très pressant, très collant comme tu dis. Il me sautait presque dessus.

-Et toi, tu disais quoi ? tu faisais quoi ?

-Je le laissais me faire.

-C’est curieux comme formule, excuse-moi, mais je crois comprendre.

Chapochnikov aimait les saillis rapides, les coïts express, un hussard tendance éjaculation précoce en quelque sorte; ils faisaient ça debout, disait elle. Ça semblait convenir à l’archiviste puisque l’ours ensuite repartait en hibernation pour de longs mois.

-Mais il te violait ?

-Non, je pouvais lui dire non, tu sais, il se serait fait une raison, j’en suis sûre. Non, il ne me violait pas, je le laissais me faire, ça me dérangeait pas.

-Tout de même…

-Non, franchement, j’aime pas ça avec les hommes, c’est vrai. Je préfère les femmes, voilà.

-Oui j’ai cru comprendre, ton histoire avec ton professeure notamment. Mais pourquoi accepter qu’il te touche alors ?

-ça lui faisait du bien, et moi, franchement, je m’en foutais ! C’était du rapide, c’était pas très fréquent…

-Ben, tu es ce qu’on appelle une bonne nature, Olga.

-Peut-être. J’ajoute que nos rapports n’ont pas duré longtemps. Il y avait quelque chose en moi qui lui déplaisait.

-C’est à dire ?

-C’est mon petit secret. On ne reparlera peut être plus tard.

-Hum…

-Je te choque ?

Chloé ne répond pas, sourit ; et règle les consommations.

Quand elles se dirigent vers la Petite Russie, un court instant, leurs mains se frôlent.

Revenues dans le grand capharnaüm archivistique,  Chloé contemple le chantier :

-Alors on commence par quoi ?

-Par çà !

Olga Timochenko vient de saisir sur une étagère un grand cahier avec une couverture cartonnée noire.

-C’est l’agenda de Chapochnikov. Je le croyais perdu. J’aurais voulu vous le montrer hier mais je n’arrivais plus à mettre la main dessus.

-TE le montrer…

-Pardon ?

-On se tutoie, oui ou non. Alors il faut dire : j’aurais voulu te le montrer.

-Nitchevo !

Serge notait dans le calepin son emploi du temps mais l’agenda lui servait aussi de pense-bête. Des numéros de téléphone, des références de livres ou de films, des citations y sont griffonnés dans les marges. Les matins sont d’ordinaire vierges de toute inscription, les après-midi signalent quelques rendez-vous. Chloé Bourgeade égrène les noms qui y figurent la semaine précédant sa mort. Elle arrive à la dernière personne à l’avoir rencontré, si on en croit son journal de bord, le 7 novembre en soirée. Le lendemain Olga Timochenko retrouvait le corps de l’archiviste. Ce dernier semble avoir pris un malin plaisir à inscrire le patronyme complet de son visiteur: Alexandre Evguenievitch Mielzine. Et il avait fait suivre le nom d’un point d’exclamation.

-Sacha Mielzine ! s’écrie Chloé.

-Vous connaissez ? S’étonne Olga.

 Chapitre 6

Chloé Bourgeade connaît Sacha Mielzine, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce fut même une de ses premières enquêtes à l’agence, du temps où celle-ci s’appelait encore Le Sémaphore et Chloé y finissait son stage. Alexandre Mielzine ? elle croyait qu’il était mort.

Il y a trois ans de cela, la mairie de Gompart, dans la Côte d’or,  avait sollicité l’agence. Gompart est connu pour son château néogothique du XVIè siècle, une petite splendeur au cœur de la Bourgogne dont l’animation tout un temps faisait vivre le bourg et ses environs. Les frais d’entretien toutefois dépassaient de loin les moyens de la commune et comme l’Etat était aux abonnés absents ( on ne pensait pas à l’époque faire signe à Stéphane Bern, l’archange du patrimoine…), la demeure fut mise en vente à condition, stipulaient les édiles, qu’elle reste ouverte au public et que sa rénovation soit poursuivie. Un acheteur se présenta ; il n’était pas avare de promesses, il débordait d’idées, il allait solliciter les artisans du coin, entreprendre de gros travaux d’architecture, mobiliser tout le village. C’était un certain Sacha Mielzine. Il se présentait comme « le représentant d’investisseurs luxembourgeois originaires de Lithuanie ». Déjà l’assemblage semblait inédit mais les élus ne se montrèrent pas trop regardants. Pourquoi pas, après tout, être aidé par des luxembourgo-baltes ? Au jour d’aujourd’hui, avec la mondialisation, on s’habitue aux cas de figure les plus insolites.

Alexandre Mielzine, homme discret et courtois, séduisit les Bourguignons. Chloé Bourgeade avait vu son portrait dans le dossier fourni par la mairie, il avait une tête de bon élève, poupin, cheveux ras, lunette sage, costume/cravates. Cependant il ne fit guère travailler les locaux. Il était venu avec une armada d’ouvriers « moldaves » qui assurèrent l’entretien de la bâtisse dans des conditions acrobatiques. Puis, alors qu’il se montrait peu à Gompart, on racontait qu’il menait « la grande vie » à Beaune, la préfecture voisine, où il payait tout en cash ; il se déplaçait dans une berline aux vitres teintées, une Rolls Phantom s’il vous plaît.

Chaque fois que le maire réussissait à le croiser et lui rappelait ses engagements, il répétait simplement : « L’argent n’est pas un problème ». Ce n’était peut-être pas un problème mais ni la ville ni les gens du coin n’en virent la couleur. Dépitée, inquiète, aigrie, la mairie finit par demander conseil et aide à l’agence. C’est Chloé qui hérita du dossier, un travail assez facile en fin de compte. L’enquêtrice en effet avait une amie au sein du journal local, une certaine Denise Duclos. Chloé et Denise sortaient de la même promotion ( Section enquêtes privées) de la fac de Melun. Denise Duclos avait suivi l’affaire Mielzine de près depuis le début mais elle était tenue au silence. Pour d’obscures raisons, elle était en froid avec sa propre rédaction, empêchée donc de faire sortir dans la presse régionale les turpitudes du nouveau châtelain. Elle s’empressa de montrer son dossier à Chloé quand cette dernière la sollicita : les statuts de l’entreprise de Mielzine étaient bidon, sa trésorerie opaque, ses dépenses extravagantes. Denise lui avait mâché le travail en quelque sorte. Chloé obtint grâce à sa complicité une visite du château où elle tomba, ce qui n’était pas au programme, sur Alexandre Mielzine en personne. Il fut sensible au charme androgyne de la jeune femme. Elle se fit passer pour une groupie. L’homme se sentit obligé de parader comme un coq slave, exhibant ses parures, des montagnes de chaussures Hermes, des murs de valises Vuitton, des empilements de lithographies de Salvador Dali. L’affairiste s’imaginait sans doute appâter sa proie avec cette suraccumulation absurde, typique d’un nouveau riche. Il connaissait mal Chloé qui provoqua un scandale mémorable. Ils faillirent en venir aux mains. Elle pensa très sérieusement qu’il était prêt à la kidnapper. Voire à la pousser dans les oubliettes ?! Elle lui échappa de justesse, forte d’un dossier en béton.

Quand les gendarmes débarquèrent, peu après, au château, suite notamment aux révélations du Sémaphore puis aux pressions de la mairie, Alexandre Mielzine avait disparu, les ouvriers moldaves aussi. Restait un collaborateur qui affirma que le « propriétaire » était mort dans un accident de la route; il présenta même aux pandores une urne contenant les cendres du défunt. La gendarmerie prit acte, n’insista pas et la mairie en fut quitte pour reprendre sa quête de sponsor…

Alors retrouver aujourd’hui le nom d’Alexandre Evguenevitch Mielzine dans l’agenda de Serge Chapochnikov avait de quoi surprendre Chloé Bourgeade, habituée pourtant aux coups du sort les plus tordus.

Chapitre 7

Cette fin d’après-midi sur l’Andante est à marquer d’une croix : on y voit Chloé Bourgeade faire un break, paresser en compagnie de Racine. Un moment rare, voire unique car d’ordinaire l’un ou l’autre ont toujours à faire ailleurs. Il fait anormalement doux, le couple a eu presque envie de s’installer sur le pont mais c’aurait été un pari risqué. Chloé est en robe-pull, elle lit un petit essai sur les archives soviétiques depuis la perestroïka et la préservation de la mémoire russe. Elle est perplexe, elle repense à cette lettre de Serge Chapochnikov, escamotée après sa visite chez le notaire.  Disparue la lettre, effacée, volatilisée. Comme dans un tour de passe-passe. Un coup d’Edgar Poe ? La lettre est là, puis elle n’est plus là, mais elle n’est pourtant pas loin. C’est crispant !

Racine est encore en bleu de travail, il n’a pas quitté ses brodequins, exténué par sa journée à restaurer l’intérieur du « Conrad » ; il récupère avec un apéro de son cru. Sous ses airs de rustre, Racine cache un petit penchant mondain ; c’est une de ses nombreuses contradictions. Il peste en permanence contre « les dominants » mais il connaît, et s’en régale, les moindres potins sur la vie privée des rupins. Ce dialecticien est capable de prouver qu’il n’y a là aucune « aporie », il aime ce terme ; il affirme même que c’est tout à fait logique. (« En fait, tu veux être bourgeois comme les bourgeois » lui balance volontiers Chloé.)

Bref, quand Racine entend l’enquêtrice parler du retour de  Sacha Mielzine, il lui montre le magazine people (Gala pour ne pas le nommer) qu’il est en train de lire, et singulièrement un reportage sur les nouveaux Russes. Mielzine figure en bonne place dans l’enquête. Sur une photo double page, il est assis sur une espèce de trône, sous une monumentale cheminée de marbre aux rebords encombrés d’objets en or. Ou imitation or. A ses pieds traîne une peau de lion, la gueule du fauve béant au premier plan. Chloé Bourgeade hallucine.Elle retrouve le visage rond du personnage, ses cheveux ras et drus, seules les lunettes ont changé, elles sont désormais vert fluo, nettement plus à la mode.La légende, sous le portrait, comporte une petite bio de l’individu. On y précise que Mielzine avait lancé un garage coopératif sous Gorbatchev, dans les années quatre-vingt,  il s’était ensuite spécialisé dans l’importation de faux cognac.Enrichi, il créa sa banque, au moment des grandes privatisations ; il connut une première banqueroute mais rétablit ses affaires… au Luxembourg. C’était sans doute à cette époque qu’il joua au châtelain  bourguignon, se dit-elle, mais l’article n’évoque pas cet épisode. Ni son passage ultérieur par une urne funéraire. Le héros aurait eu simplement « un petit trou d’air », glisse le reportage, sans plus de détail, mais il récupéra promptement. Une vraie résurrection, c’est le mot. A présent, selon le canard, il serait devenu incontournable dans toutes les réceptions officielles parisiennes. Gala croit savoir qu’il donnera bientôt une soirée au cabaret Raspoutine pour fêter sa prospérité retrouvée.

-Quand ?

Racine observe la date, fait mine de calculer, s’étonne :

-Ce soir !

L’information électrise Chloé. Elle se précipite sur son portable,  cherche le numéro du Raspoutine, appelle. On lui confirme qu’il y a bien une soirée privée, elle demande qu’on ajoute son nom à la liste des invités, le loufiat ricane (« Madame, ce soir, c’est privé ! »), elle glisse aussitôt : « Dites à Monsieur Alexandre Mielzine que son amie Chloé, du chateau de Gompart, sera de la fête. Il comprendra. » Le larbin se fait mielleux : « Une seconde,  pajalsta ( s’il vous plaît). » Son correspondant s’absente trois minutes. Racine branle du chef, sceptique. Elle trépigne. Le maître d’hôtel ou assimilé revient en ligne ; il assure que Madame Chloé de Gompart sera naturellement  la bienvenue et rappelle, onctueux, qu’il s’agit d’une soirée costumée.

Le soir même, le portier du Raspoutine, dûment prévenu et impavide devant l’accoutrement de la jeune femme, salue Chloé Bourgeade, la prie d’entrer. La salle est bondée, bruyante. Un petit orchestre tente de s’imposer. Au micro une impressionnante baba au décolleté cinglant entonne gaillardement « Mama, ia joulika loubliou » ( Maman, j’aime un voyou). Le public tressaute de plaisir. Un chef ou sous chef de rang conduit la jeune femme auprès du héros de la soirée. Alexandre Mielzine est en grande discussion avec quelques invités :

-Les Russes de Paris, mais ils ont la police française au cul du matin au soir, gronde-t-il. Le fisc, il voit la mafia partout. Un vrai délit de faciès, non ? ils cherchent quoi ? qu’on se tire en Suisse, à Londres ? Z’ont qu’à continuer comme ça et ça va pas tarder.

Il repère Chloé, s’excuse auprès de ses convives et vient papillonner autour de la jeune femme.

-Mon amie Chloé de Gompart,  quelle bonne surprise. Vous avez bien fait de vous inviter, vraiment. Moi je n’y aurais pas songé, ou pas osé plus exactement. Mais comment m’avez vous retrouvé ?

Elle parle de la revue, de l’article qui lui est consacré, ajoute :

-Vous aviez disparu, non ?

-Les voyages, toujours les voyages, les affaires, vous savez peut-être ce que c’est !

-J’ai même entendu dire que vous étiez mort.

-Moi mort, comme vous y allez ! un auteur de chez vous, je crois, a dit « la mort ne m’aura pas vivant ! »

Il s’esclaffe puis prend Chloé à part, se montre aimable et s’étonne cependant :

-Mais, dites-moi, c’est quoi votre déguisement ?

-Vous n’aimez pas ?

-Un peu provocateur, non ?

-Ça vous va bien de me dire ça.

Chloé porte un uniforme d’agent de la milice soviétique, calot et costume gris-bleu de coupe stricte, parcouru d’un fin liseré rouge aux revers.

 -Ça revient à la mode, figurez-vous ; j’ai loué l’ensemble dans une boutique du côté de la Bastille il y a une heure à peine ; ils m’ont même proposé une gourde, extra plate, aux insignes du KGB mais c’était un peu cher.

-Chloé, chère Chloé.

Il étouffe la jeune femme dans des embrassades interminables, on devine qu’il l’étoufferait bien pour de bon. Il raconte, malicieux, qu’il est toujours dans l’immobilier; mais à présent il fait dans le contemporain. Ainsi ce soir il fête un projet de construction d’une série d’immeubles, les « Triomphe Palaces », dans le centre de Moscou. Des plans donnent à voir, près du buffet, le caractère grandiose de l’opération : des tours de quarante étages, chapeautés par des sortes de pyramides, formant un « village » très privé, entouré de grilles de protection.

-Ça me fait un peu penser aux immeubles staliniens des années trente, je me trompe ?

-Exact mais la nostalgie se vend bien, vous venez de le dire à propos de votre costume. Quand c’est fini, ça recommence, non ? C’est comme tout. Ah Chloé, Chloé, pourquoi êtes-vous partie si vite, à Gompart, on aurait pu faire de grandes choses ensemble, j’avais des projets pour vous, pour nous deux.

Il lui offre une nouvelle coupe.

-Vous ne voulez pas me dire pourquoi vous êtes venue ce soir? Pour me voir ? Pour le fun ?

Il arrête de faire le clown, son regard devient insistant.

-Il paraît, c’est ce que prétend mon équipe,  que vous êtes détective ? Vous étiez déjà détective à Gompart ? Vous me pistez ou quoi ? Vous, une détective privée, c’est vrai ? C’est trop drôle. Vous êtes armée, dites-moi ? on aurait du vous fouiller à l’entrée. Je peux vous fouiller ?

Il gesticule, commence à la peloter, elle recule, elle est à deux doigts de le gifler.

-Allez, dites moi, pourquoi teniez tant à venir au Raspoutine ce soir ? Pour l’ambiance ? Pour moi ? Mais vous me cherchez pourquoi au juste ?

Pas question pour elle de se lancer dans un long argumentaire. Alors elle lui balance tout de go :

– Serge Chapochnikov, ça vous dit quelque chose ?

-Le nom, un peu, oui, vaguement,  c’est un historien, non ?

-C’était un archiviste.

-Oui et alors ? Je fais dans l’immobilier, vous avez vu, pas dans la paperasse.

Mielzine est très sollicité par l’assistance ; il prend ce prétexte pour s’éloigner de Chloé.

-Excusez moi, le devoir m’appelle, mais vous ne bougez pas d’ici, on se voit plus tard.

Il y a foule à présent dans l’établissement. L’orchestre de tziganes joue sans désemparer. Il déverse dans les esgourdes « du miaulement violonesque nostalgique » comme aurait dit Simonin. Peu d’invités ont fait l’effort de se déguiser. Un géant en frac vocalise et aborde ses voisins, main tendue et dentition de cheval, en gloussant : « Chaliapine, pour vous servir. » Un autre aux allures  de dandy, portant une moumoute de cheveux crépus, a dû vouloir ressembler à Pouchkine. La réception s’annonce arrosée. Chloé Bourgeade n’en finit plus de refuser les libations qu’une armada de serveurs lui présente.

Le buffet est opulent : saumon koulibiac, salade Olivier, bœuf Stroganoff ou Napoléon, pryaniki à la cannelle, et autres varenikis.

Un invité bruyant, déguisé en rat d’opéra, collant, tutu et chaussons blancs, abuse des toasts de vodka:

-Elle est pure comme une larme, non ? A notre hôte !

-A sa famille !

-A sa mère !

-A nous !

-A vous !

-A eux !

-A moi…

Chaque fois il s’applique à vider cul sec son verre. Chloé Bourgeade sourit, repense à son rêve. Entre deux toasts, le « petit rat » soulographe, qui a l’air bien informé, prétend que le motif de la fête, ce n’est pas vraiment l’opération immobilière des « Triomphe Palace ». En fait, la semaine passée un immeuble des services judiciaires du centre de Moscou a été ravagé par un incendie. Dix ans de recherches sur toutes les formes possibles et imaginables d’escroquerie sont partis en fumée. Ce fait-divers semble avoir particulièrement stimulé l’organisateur de la soirée.

Le porteur de toasts continue de lever le coude à une belle cadence « A Paris ! », « A Moscou ! », mais il est présomptueux : au douzième toast, Chloé Bourgeade le voit tomber, raide, sur la moquette. Blanc, inerte. Il présente des symptômes de mort clinique. Sa compagne, une petite femme boulotte, panique, hurle que son mari est mort, qu’on l’a tué. Tout un temps, ces cris font rire, l’assistance croit à un spectacle dans le spectacle, puis un silence s’installe. Même l’orchestre s’arrête. On entoure le corps. Alexandre Mielzine apparaît. Calmement, le maître de la soirée écarte les importuns, s’agenouille près de la victime. Il lui retire son petit chausson droit et mord avec entrain le gros orteil du naufragé. Lequel se redresse aussitôt en rugissant de douleur, avant de vomir. Tout le monde rit.

-Champagne ! clame Mielzine.

Rassurée, la baba au micro reprend son répertoire canaille. L’annonce de sa prochaine ballade, une « chanson criminelle d’Odessa », suscite un râle approbateur dans l’assistance :

« Mourka, tu es mon p’tit bonbon

Mourka, tu es mon petit chaton

Mourka, aux flics tu m’as vendu

Maintenant tu es perdue. »

Une partie de la salle reprend « Aux flics tu m’as vendu, maintenant tu es perdue ».

Mielzine se rapproche de Chloé :

-Vous aussi vous voulez me vendre aux flics ?

-Je ne travaille pas pour les flics, je suis enquêtrice privée, vous l’avez dit vous-même. Alors je vous repose la question : Chapochnikov, Serge Chapochnikov, vraiment, ça ne vous dit rien ?

-Vous commencez à m’emmerder, mademoiselle Chloé. Chapochnikov ? Mais j’en ai rien à foutre, je le connais à peine, je vous l’ai dit.

-Pourtant j’ai trouvé son agenda.

-L’agenda de qui ?

-De Chapochnikov

-Et alors ?

-Et alors vous êtes le dernier à l’avoir vu vivant, à son bureau. C’est ce que dit ce document.

Mielzine sourit.

-Vous aviez rendez-vous avec lui un certain soir, reprend la jeune femme. Et le lendemain matin, on le retrouve mort, à ce même bureau. Etonnant, non ?

Mielzine éclate de rire, il refait le pitre et hurle qu’il a un alibi en béton : cette soirée là, il n’était tout simplement pas à Paris, il avait une réunion de travail en province, c’est facile à vérifier.

Sa cour le réclame encore et toujours. Avant de la rejoindre, il contre-attaque :

-Bon, j’avais rendez-vous, c’est vrai avec Chapochnikov ; j’avais reçu des messages louches de son association et je voulais en avoir le cœur net, en parler avec lui. D’homme à homme. Me je ne suis pas allé à ce rendez-vous. Vous comprenez ça ? Je ne sais plus d’ailleurs si je me suis excusé alors auprès de lui. Je veux juste vous dire que ce Chapochnikov, c’était une fripouille !

-Serge Chapochnikov ?

-Parfaitement, Serge Chapochnikov. Je ne sais pas ce qu’on a pu vous dire de lui mais ce type était un maître chanteur ! Oui, oui, un maître chanteur ! Figurez vous que j’ai reçu des messages de lui où il prétendait posséder dans ses foutus papiers des révélations sur ma vie au temps de l’Union soviétique ! C’est ridicule. Débile. En plus tout le monde s’en fout de mon passé moscovite! Non, vraiment, celui qui croit intimider Mielzine n’est pas né.

Ses proches l’entourent à nouveau, l’absorbent, l’éloignent de Chloé. Plusieurs fois elle tente de lui reparler mais il est devenu hors d’atteinte. Elle finit par quitter le cabaret et doit marcher un petit moment avant de trouver un véhicule. Chloé Bourgeade a la désagréable impression d’être suivie. Mais une fois installée dans un taxi, elle se dit qu’elle se fait du cinéma. Elle pense ensuite, histoire de justifier sa soirée,  que seuls les criminels ont des alibis tout prêts, tout faits. Si elle avait un petit carnet (elle avait vu le flegmatique inspecteur Columbo, son chouchou, procéder toujours ainsi), elle mettrait Alexandre Mielzine sur sa liste des suspects. Mais avec un gros point d’interrogation tout de même.

Chapitre 8

A peine réveillée, avant même de penser à tout ce qui l’attend dans l’ordre naturel des choses, lever, café, laver, habiller, etc, une idée, plutôt grise, domine, qui s’impose instantanément à Chloé Bourgeade : c’est sa deuxième journée d’enquête sur l’archiviste. Dit autrement, c’est aussi l’avant dernière journée de cette même enquête. Déjà. Et pour l’heure, pas bezef d’indices. Un suspect, certes, mais c’est à peu près tout.

Il fait encore nuit noire. Mais vus de l’Andante, la colonne (parfaitement verticale) de la Bastille avec son petit génie tout au bout et le couloir (radicalement horizontal) de la station du métro à ses pieds scintillent et leur reflet dans les eaux du bassin s’inversent et forment une sorte de lettre T monumentale. Chloé petit-déjeune sur le pouce et file (elle pense laisser un mot à Racine puis oublie) vers la Place d’Italie, la station Corvisart et la Petite Russie.

Elle n’a pas de raison précise de retourner aussi vite à l’association Nitchevo si ce n’est la vague impression de ne pas en avoir fermé convenablement la porte la veille. Idée sans doute idiote, un toc ou trouble obsessionnel compulsif comme disent les toubibs, mais qui l’a tout de même réveillée au milieu de la nuit. Elle a failli se lever puis s’est fort heureusement rendormie. Arrivée à bon port, elle constate que c’est une fausse alerte, l’entrée était bien verrouillée. N’empêche, elle croit se souvenir du conseil d’Olga : il faut changer la serrure, parce que d’autres trousseaux de clés sont peut être dans la nature.

D’emblée, elle retrouve cette odeur piquante de vieux papiers, de tabac archi froid. L’agenda de Chapochnikov est bien là (pourquoi aurait-il disparu d’ailleurs ? elle s’inquiète vraiment pour rien), il repose sur ce qui était son bureau, au bas de l’escalier. Elle le feuillette machinalement. Une photo, une seule, y est glissée. Deux équipes de football y prennent la pose. Celle de droite, maillot rouge et culotte noire, est composée de jeunes gens ; l’autre est formée d’adultes qui ont gardé leurs chaussures de ville. Au dos, une légende date le cliché, août 1920, précise le lieu, on est à Moscou, dans un pré au bord de la Moskova. Le groupe de droite représente l’équipe soviétique, l’autre est celle de l’Internationale communiste. Son capitaine est William Gallagher, 38 ans, futur président du PC de Grande Bretagne ; l’ailier est John Reed, journaliste, auteur de « Dix jours qui ébranlèrent le monde » et fondateur du PC américain. Le texte dit encore que l’Internationale a subi un échec retentissant, 16 à 1, et que les participants ont reçu comme prix de leur participation une boîte de conserve et un peu de farine.

Voilà Chloé soudain bien loin de la Place d’Italie, remise aussitôt dans le bain. Elle regarde l’antre de Chapochnikov une fois encore. Cette maison la met mal à l’aise ; l’ombre du bibliothécaire est là. Ce n’est pas seulement son souvenir qui la dérange. Ni le fait de se retrouver seule dans ce lieu. Et peut-être même seule dans la cité. Il doit bien y avoir des voisins, pourtant on ne voit jamais personne; ça se devine, des voisins,  d’habitude par des petits signes, des objets qui trainent devant l’entrée ( une paire de chaussures, des jeux d’enfants) mais ici Chloé ne remarque aucun de ces indices, aucun rideau qui bouge, rien. Drôle de Petite Russie, vraiment !

On n’y croise pas un chat et pourtant par moments elle a l’impression que le lieu est habité. C’est idiot à dire. Il n’y a pas d’ombre furtive dans les travées ni de parquet qui craque, encore moins de porte qui grince. C’est diffus. Chloé Bourgeade n’en a pas parlé à Olga. Ce n’est pas qu’elle craigne des moqueries de sa « collaboratrice » mais elle la sait  superstitieuse (comme tous les Russes ?) et elle l’imagine capable d’en rajouter.

Chloé repense aux propos d’Alexandre Mielzine, lors de la soirée au Raspoutine. Il a tout de même accusé Chapochnikov de chantage. Elle ne prétend pas avoir fait le tour des mœurs de l’archiviste. Finalement, elle ne connaît pas grand chose du bonhomme. Mais l’accusation de l’affairiste lui paraît absurde, déplacée aussi venant d’un individu douteux comme lui.

Chloé Bourgeade tourne un peu en rond dans ce palais des vieilleries et finit par reprendre la place qu’elle occupait hier. Comme elle ne voulait pas s’installer au bureau de Chapochnikov, elle avait dégagé un peu d’espace sur une des tables centrales pour consulter l’agenda, voir comment Serge procédait, quels étaient son rythme de travail, ses rencontres les plus régulières, décrypter ses notes, repérer peut-être une piste. Elle a déjà ses petites habitudes.

Sur le mur qui lui fait face se tient une étagère étiquetée « Religion/Athéisme ».  Serge Chapochnikov semble y avoir regroupé tout ce qui touchait à la situation religieuse dans l’ex-Union Soviétique. Sur un des rayons se dresse une suite de chemises toilées à sangle, qui portent l’indication manuscrite « Orthodoxes ». Chaque fois qu’elle lève à présent les yeux de l’agenda, elle tombe automatiquement sur ce même emplacement. Elle le regarde sans le voir vraiment puis cette série de dossiers finit par la troubler. Elle tente de se raisonner mais le malaise persiste. Bientôt, elle ne peut plus se concentrer sur sa lecture. Elle comprend la cause de son inquiétude. C’est tout simple : sur l’étagère, un des dossiers a disparu. Hier, par jeu, par tic, par toc (encore), elle avait compté les documents qui s’alignaient là, numérotées en chiffres romains, de I à VI. Or la chemise numéro III n’est plus là.

 Bien sûr, le local est grand, c’est même un vaste bazar, il faudrait s’appeler Chapochnikov pour s’y retrouver. Elle ne prétend pas avoir photographié tout l’espace mais là, il s’agit d’autre chose. Elle avait enregistré, mentalement, ces classeurs qu’elle avait sous le nez, à trois ou quatre mètres, hier. Aujourd’hui il manque une pièce du puzzle. Elle a du mal à l’admettre mais c’est ainsi. Deviendrait-elle maniaque ? Elle repense à ce musicien allemand qui, contemplant un arbre, ne pouvait s’empêcher d’en compter les feuilles. Elle n’en est pas là, heureusement.

Une nouvelle fois, elle recense ces classeurs « Orthodoxes ». Pas de doute, il en manque un. D’ailleurs c’est évident, un trou bée dans la succession des cartons. Olga aurait-elle fait du rangement ? Elle lui téléphone. Celle-ci est en chemin mais assure qu’elle n’a procédé à aucun mouvement de dossiers ni à aucun classement. La détective demande :

-Est-ce que quelqu’un d’autre disposerait des clés ?

-Un trousseau a disparu, il y a longtemps, confirme la rousse. Je t’ai conseillé, souviens-toi, de changer de serrure.

Un silence

-Chloé ?

-Oui ?

-J’ai peur ?

-De quoi ?

-Si c’était un fantôme

-De Baba Yaga ?

-Moque toi : de Chapochnikov !

-Le pauvre, paix à ces cendres.

-Mais le carton n’a pas pu bouger tout seul.

-Merci de me rassurer.

-T’es sûre de l’étagère ? tu t’es peut être trompée.

-Impossible, elle est là, en face de moi.

-Remarque, maintenant que tu me le dis…

-Tu peux finir ta phrase ! c’est agaçant ces mots sans suite.

-Chapochnikov s’est déjà plaint de vol de documents.

-Quand ?

-Il n’y a pas bien longtemps.

-C’est à dire ?

-Disons une ou deux semaines avant sa mort.

-Et alors ?

-Et alors rien ! C’est un tel bordel chez lui ; j’ai pas vraiment pris au sérieux sa remarque.

-Et lui ?

-Il a semblé oublier l’incident.

-C’est tout ?

-C’est tout.

Chloé Bourgeade enchaîne :

-Ça n’a sans doute aucun rapport mais je ne sais plus si je te l’ait déjà dit : chez le notaire, j’ai récupéré une enveloppe de Serge Chapochnikov pour l’héritière, pour sa fille ; or je n’arrive plus à mettre la main dessus. Envolée la lettre !

-Une lettre ? de Chapochnikov ? Disparue ? Mais c’est terrible !

Olga s’indigne au bout du fil et sa prononciation du mot « terrible » est dramatique. Chloé se sent obligée de l’apaiser. La communication est coupée. Chloé est soucieuse. Qu’est devenue cette fameuse enveloppe de l’archiviste ? L’apprenti notaire la lui avait-il vraiment donnée ? Il l’assure mais bon… En tout cas, elle n’a  pas retrouvée la mystérieuse missive. La jeune femme se lève, refait le tour du propriétaire. La maison présente toujours le même désordre avec son fatras de dossiers, la kyrielle de livres, l’empilement de boîtes, de rouleaux d’affiches, ses monticules de journaux. Et un chouïa de poussière sur l’ensemble, pour faire résolument authentique. La cuisine est rangée, le lit (de camp) refait. Bref, tout le bazar est à sa place, sauf un dossier sur les orthodoxes.

Chapitre 9

« C’est le pope qui a fait le coup ! s’exclame Olga à peine à t-elle franchi la porte de l’association.

Comme frappée par la révélation, elle répète :

-C’est le pope, c’est sûr.

 Sortie de ses méditations, Chloé Bourgeade tente de calmer le jeu :

-Olga, s’il te plaît, prend le temps d’arriver, tu veux. De quoi tu parles ?

-De la mort de Serge.

-Rien que ça ! Allez, arrête de dire n’importe quoi, tu veux !

-J’en suis sûre.

-C’est quoi cette histoire de pope ?

-Un religieux est venu un jour menacer Serge Chapochnikov! Ça me revient maintenant.

-Un pope ?

-Absolument

-Pourquoi un pope aurait-il menacé Chapochnikov ?

-A cause de Staline, et de sa piscine !

Chloé, en vrai pro, assure :

-C’est quoi ce délire ?

-C’est pas du délire, c’est le pope qui a fait le coup, c’est clair.

Olga Timochenko n’en démord pas, elle affirme avoir entendu une dispute magistrale sur le sujet, la piscine de Staline justement, suivie de menaces, entre l’archiviste et un certain Souslov, Igor Ivanovitch Souslov. Ce dernier n’est pas un pope à proprement parler mais il porte la soutane et travaille à la basilique orthodoxe de la rue Daru, dans le VIIIè arrondissement. « Un sous-pope ou quelque chose comme ça » ajoute-t-elle. Elle n’avait pas assisté à la fin de leur conversation mais se souvient d’un échange violent. Son discours intrigue Chloé qui veut en savoir plus. Elle se demande en quoi la piscine de Staline a pu intéresser- et diviser à ce point- les deux hommes. Au bout d’un long palabre, à demi convaincue, la détective cède à la pression de sa visiteuse et toutes deux se rendent à l’église orthodoxe où officie le Souslov en question.

Le bâtiment est à deux pas du métro Courcelles, rue Daru, un endroit typique de l’ouest parisien, un alignement d’immeubles stricts et repus. Au beau milieu trône la cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Neva qui a l’air d’une pièce rapportée, comme un îlot de terre slave en pleine rive droite, un décor décalé dans un fief bourgeois, un monde de rondeurs au pays d’Hausmann, un brin de fantaisie orientale avec ses cinq pyramides surmontées de bulbes dorés. Entouré d’un petit jardin délicieusement mal entretenu, l’église, trapue, ramassée, est de style néobyzantin. Un petit attroupement s’est formé sur le parvis : un enterrement est sur le point de commencer.

-C’est ici que Tourgueniev fut inhumé, murmure Olga.

Les deux femmes suivent la famille du défunt et montent lentement les marches derrière les proches.

-Ici aussi que Picasso a célébré ses premières noces, ajoute la rousse.

La procession traverse un petit vestibule et pénètre dans le chœur en forme de croix grecque. Une lumière oblique et timide tombe de fenestrons haut perchés. Sur les murs s’alignent dans un apparent désordre des fresques, des dorures, des icônes. Pas de statues.

L’assistance se compose d’une petite vingtaine de participants mais le lieu paraît déjà saturé. L’intrusion des deux femmes ne semble surprendre personne. On les regarde puis on les oublie. Un bedeau distribue de minuscules cierges. Un chant du rite grec s’élève : une voix de basse enveloppe l’assistance comme une vague chaude, vibrante, interminable, terrible.

Cette lamentation, venue de la nuit des temps, est répétitive, obsédante ; elle reprend à n’en plus finir les mêmes formules incantatoires, la même imploration du Dieu tout puissant, divinité farouche et miséricordieuse alors que tourbillonnent des vapeurs bleutées d’encens. Chloé Bourgeade se laisse prendre au jeu puis s’en veut un peu de s’abandonner ainsi à ce rituel ; les bondieuseries l’ont toujours agacée. Mais la puissance du chant la fait vibrer, littéralement. Le chanteur demeure invisible, les sons proviennent de l’aile gauche de l’église. Insensiblement elle se tourne vers cette partie du chœur et découvre l’interprète. « Souslov ! »  lui susurre Olga qui a suivi son geste. « C’est Igor Souslov ! » Le visage du religieux est mangé par la barbe. La soutane froissée, il présente un physique chiffonné. De cette longue silhouette sort un chant grave, un peu effrayant par moments.

Le reste de la cérémonie, la privée ne cesse de dévisager l’homme qui fait mine de ne pas s’en apercevoir. Dès la fin des obsèques, alors qu’il propose dans l’entrée des ouvrages religieux à la vente, elle le félicite.

-Pourquoi ?

-Vous avez vraiment une belle voix.

-Je vous remercie.

-Je peux vous parler ?

-De ma voix ?

-De votre voix, d’autres choses.

-On se connaît ?

-Je suis une amie de Serge Chapochnikov.

-Ah, je vois !

-Et vous voyez quoi ?

-Soukine syn !

-Un fils de pute, traduit Olga !

Chloé chuchote :

-C’est pas très œcuménique ce que vous dites là. Vous savez qu’il est mort ?

-Absolument.

-Et le respect des morts ? Vous avez peu de compassion pour un homme d’église…

-Allons prendre le thé chez moi, voulez-vous ?

L’homme entraine les deux femmes jusqu’à la conciergerie de la cathédrale, une bâtisse toute proche dont la façade est  couverte de petites annonces, des papiers collés à la hâte, avec des numéros de téléphone prédécoupés,  dentelle qui flotte au vent. Ces messages parlent, en français et en cyrillique, de recherches d’emploi, d’offres de service, d’objets perdus ou trouvés, de covoiturages.

-Au fait, tu n’as toujours pas retrouvé la lettre de Serge ? lui demande Olga Timochenko, décidément affectée par cette disparition.

Chloé confirme que l’enveloppe s’est volatilisée.

Le minuscule bureau du religieux est juste assez grand pour eux trois. Un mini-samovar les attend. L’homme verse de l’eau chaude sur du thé concentré, leur offre à chacune une tasse et attaque, sans transition :

-C’est vous qui m’avez écrit ?

Chloé ne comprend pas ce que l’autre veut dire. Le pope poursuit, d’un ton mauvais :

-On me fait chanter, figurez-vous…

La détective encaisse. Elle songe à la colère d’Alexandre Mielzine qui lui disait à peu près la même chose.

-Oui, on me fait chanter, sur mon passé. Parfaitement. Serge Chapochnikov me faisait chanter, devrais-je plutôt dire. Ce pauvre type se croyait tout puissant avec ses archives.

L’homme à la voix de basse se tasse dans son fauteuil, grogne :

-Je n’ai pas honte de mon histoire. Je sais qu’elle peut surprendre mais c’est ainsi. Les vocations tardives, ça existe, non ?

Alors même que ses hôtes ne lui demandent rien, il explique son itinéraire. Dans l’URSS de la fin des années soixante-dix, il a été en effet un komsomol (membre de la jeunesse communiste) de choc. La pugnacité qu’il manifestait dans son travail politique lui valut d’être nommé plus tard secrétaire à l’idéologie pour la région de Lvov, dans la partie la plus occidentale de l’Ukraine.

-Vous savez peut-être, madame le sait sans doute (il désigne Olga en qui il a reconnu une compatriote), que cette région des Carpates avait longtemps résisté aux « rouges ». Il y avait là des paysans têtus, très religieux.

Igor Souslov travaillait au secteur « Propagande pour l’athéisme ». Il supervisait la rédaction de brochures militantes, organisait des festivals de films antireligieux mais, pour dire vite, son travail consistait surtout à fermer les églises.

Le sous-pope soupire :

-On avait de quoi faire. Il y avait une église dans le moindre hameau ; chaque fermeture de lieu de culte était considérée comme une victoire. Cela nous valait les félicitations de la hiérarchie et cela facilitait notre plan de carrière, comme on dirait aujourd’hui. J’étais le plus jeune cadre à l’époque et je remplissais ma mission avec zèle.

Comme pour se prémunir contre ses turpitudes passées, l’homme se signe trois fois en évoquant ses noirs souvenirs.

-C’est à cette époque que je croise Serge Chapochnikov.

-En Ukraine ?

-Tout à fait, vers 1983 ou 1984. Il était en voyage d’étude, disait-il. En fait, il recherchait des icônes.

-Il vous a vu faire ? il vous a vu boucler les lieux de culte ?

-Bien sûr.

-Comment a-t-il réagi ?

-Il en a ri, c’était un anticlérical primaire, vous savez ?

Olga confirme.

-Il trouvait que ce que je faisais était parfaitement ridicule. On a eu à ce propos des discussions à n’en plus finir. En même temps, il n’avait pas du tout envie de soutenir la « curetaille » comme il appelait avec mépris le clergé, les fidèles. C’est drôle, j’ai l’impression que tout cela remonte à un siècle.

Le pope semble se perdre dans ses pensées. Chloé le relance :

-Et puis ?

-Et puis, il y a eu l’explosion du pays. C’est venu plus tard, en 1991, vous vous souvenez ? Tout est parti en miettes, et moi avec.

-C’est à dire ?

-Vous n’allez pas me croire, tant pis : moi, entretemps, j’avais rencontré la foi. Eh bien oui, la foi.  Je croyais. (Le religieux fait silence, soupire). Mais pas question pour moi de le proclamer là-bas, de rester en Ukraine. J’ai émigré. Je suis arrivé à Paris. C’est ici, près de dix ans après notre rencontre de Lvov, que je suis tombé à nouveau sur Chapochnikov. Par le plus grand des hasards.

L’évêché orthodoxe parisien était intéressé par des reproductions d’anciennes églises moscovites. Igor Souslov avait entendu dire qu’il existait un fonds d’archives photo en ville ; il finit donc par approcher Chapochnikov.

-On était sidérés de se retrouver là, l’un et l’autre, face à face, lui de me découvrir dans la peau d’un dignitaire, un tout petit dignitaire, orthodoxe…

-On peut le comprendre.

-… et  moi de savoir qu’il était devenu gardien des archives russes de Paris. Il insista pour que je lui raconte mon parcours. Voilà.

-C’est tout ?

-En fait l’échange a vite dégénéré.

-On m’a rapporté en effet une dispute entre vous deux. Il y était question de la piscine de Staline. C’est vrai ?

-Une histoire ridicule.

-Mais encore ?

Le fameux fonds photo comportait de superbes clichés de la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou.

-Vous connaissez l’histoire de ce bâtiment ?

-Pas du tout.

-Elle avait été construite par le tsar pour commémorer la défaite de Napoléon. Mais Staline et sa clique l’ont fait raser pour y installer une piscine, vous imaginez ça ? Une gigantesque piscine publique. Quand le régime soviétique a été renversé, les nouvelles autorités ont décidé de… raser ce lieu de perdition, cette pataugeoire pour rebâtir la cathédrale. A l’identique.

-Faire et défaire… insinue Chloé.

-Parlez pas de malheur ! dit le pope en se signant à nouveau. Serge Chapochnikov, donc, avait un fonds photo exceptionnel sur ce dossier, représentant toutes les étapes : l’église d’avant, sa démolition (par explosion), la piscine, sa casse, la construction du nouvel édifice.

-Je crois avoir vu ces images en effet.

-A ma grande surprise, il ne voulut pas faire affaire. Je lui proposais pourtant un bon prix. Il resta inflexible. Pas question de donner ces clichés aux « soutanes », comme il nous appelait.

-Pourquoi ?

-Je vous l’ai dit, c’était un bouffeur de curés. Un laïcard, une horreur. Papistes, réformés ou orthodoxes, il nous vouait tous aux gémonies. L’idée de vendre ses photos à des gens d’Eglise ne lui plaisait pas, voilà tout.

-Il avait son petit caractère.

-On peut le dire. Il trouva cent raisons pour ne pas m’accorder le fonds. Le ton a monté, on a fini par s’engueuler. Je ne suis pas du genre à me laisser marcher sur la soutane, justement. Voilà comment les choses se sont déroulées.

-Vous vous êtes disputés pour cette histoire de piscine ?

-Oui. Il m’a dit, figurez-vous, que l’idée de Staline de remplacer une cathédrale par une piscine pour le peuple était une bonne idée ! Je l’ai traité de barbare. Il m’a rappelé mes anciennes responsabilités. Tout cela a dégénéré. « Mort aux bigots ! » me lança-t-il. « Mort à Satan ! » ai-je répondu. J’avoue, tout ça n’était pas d’un haut niveau.

Le pope fouille alors dans ses papiers.

-Et il y a peu, j’ai reçu ce mot.

Il montre la photocopie de l’article d’un ancien journal, L’Ukraine soviétique. On y voit Igor Souslov parader devant une petite église de campagne. Sur la porte du bâtiment sont clouées des planches et la légende parle du progrès des idées athées dans la région. Etait agrafée une petite bande de papier avec une courte phrase tapée à la machine : « Ça pourrait tomber dans de mauvaises mains… ».

-C’est pas du chantage, ça ?

Chapitre 10

« Ka-li-ne ! Ka-ka-li-ne ! Ka-ka-li-ne ! Ka-maïa ! »

Racine a invité Chloé Bourgeade au Casino de Paris pour le retour des Chœurs de l’armée rouge. L’URSS a disparu, l’armée rouge aussi mais les chœurs sont toujours là. Fringants, martiaux, élastiques, indémodables. Cinquante choristes, trente danseurs, vingt-sept musiciens ; ça rit, ça pleure, ça saute, ça tressaute, ça scande :

« Ka-li-ne ! Ka-ka-li-ne ! Ka-ka-li-ne ! Ka-maïa ! »

La salle tape des mains, Racine suit le mouvement. Chloé s’en veut de ce trip nostalgique mais son compagnon a insisté. Comme il se tient au courant de son enquête sur Chapochnikov, il s’est dit que cette sortie ne pouvait que lui « parler ».

Le public du Casino en redemande mais Chloé a du mal à s’abandonner à la trépidation ambiante. Elle arrive au terme de sa deuxième journée d’enquête avec le sentiment de piétiner et elle n’aime pas ça. En plus, ce soir, elle perd son temps.

En fait, cette intuition d’Olga,  « Je ne crois pas à la mort naturelle de Serge», que la rousse n’a jamais expliquée d’ailleurs, la travaille. Une mort provoquée ? Un crime ? Mais signé par qui ? comment ? pourquoi ? Pour l’instant, Chloé Bourgeade n’a pas de vraies pistes, seulement de maigres indices. Il y a cette histoire de chantage mais la jeune femme a du mal à y croire. Serge Chapochnikov était asthmatique, au dernier degré si l’on peut dire, il pouvait être victime d’affreuses suffocations. Et puis il était inattentif à sa santé. Tout cela, elle le sait. Alors, une mort naturelle, pourquoi pas ? Pourtant il y a quelque chose qui cloche dans la disparition de l’archiviste. Mais quoi ? Elle trouve que cette mort n’est pas… vraisemblable. La détective a beau se raisonner, se dire qu’elle se complique la vie, rien n’y fait. Elle en revient toujours à l’idée, vague, diffuse, confuse,  que ce scenario est louche. Serge Chapochnikov avait-il des ennemis ? Le mot est fort. On va dire qu’il en agaçait certains ; c’est inévitable quand on s’occupe d’Histoire, de mémoire, surtout sur un tel sujet, la Russie soviétique. Certains officiels français n’appréciaient sans doute guère l’autorité qu’il avait acquise dans le milieu russophile avec ses méthodes pas toujours très catholiques de recherche, de collecte et de conservation de fonds. Du côté russe, beaucoup trouvait qu’il en savait trop sur tout. De multiple « clients » dont il avait le profil et l’itinéraire cachés dans ses cartons devaient estimer qu’il mettait son nez –ou qu’il pouvait mettre son nez- là où il ne fallait pas. A la limite,  cela pouvait constituer des mobiles pour un crime. Mais encore ? Fallait-il considérer tous ces gens archivés, épinglés par l’association Nitchevo comme des meurtriers en puissance. C’est absurde. Il y a la piste de images pornos qui mettraient en fureur des intégristes ? C’est tout aussi débile. Non, quelque chose ne colle pas dans ce dossier. Au rythme où elle mène son enquête, elle va vite aboutir à un « non-lieu ».

« Oh ! toi, vaste steppe profonde » entonne le Chœur mais Chloé est ailleurs, bien loin de la toundra. La journée a été plutôt pénible avec ce dossier évaporé,  ce drôle de curé et maintenant cet interminable spectacle.

« Cocher ! ne fais pas galoper tes chevaux » conseille la troupe sur scène dans sa nouvelle romance, à la suite de quoi l’armée rouge fait une pause syndicale. Les bonnes traditions ne se perdent pas. Racine accompagne Chloé Bourgeade au buffet. Il pense lui  faire plaisir en lui offrant un sac rouge siglé  CCCR ; elle rit, refuse puis accepte, goguenarde. Ils croisent dans les couloirs quelques figures du Paris russe. Un petit groupe bruyant entoure un gourou médiatique, sourire chevalin, un clone de Léon Zitrone, indéboulonnable présentateur du JT sur la Une. Ses groupies le pressent de ne jamais prendre sa retraite. Il répond d’un geste vague, du genre « Parlons d’autre chose, voulez-vous », puis se plaint de l’insécurité et des vols qui se multiplient à Paris, « surtout contre la communauté russes, non ? » Il énumère toutes ses connaissances slaves, néo-slaves, crypto-slaves qui se sont faits menacer, agresser ces derniers mois.

Dans la deuxième partie du spectacle, on danse beaucoup. Pendant près d’une heure, la troupe improvise sur un air de kazatchok, cela tient autant de l’acrobatie que de la danse, les garçons culbutent, fesses sur talon, extension, érection, les filles bondissent, s’envolent, on saute, on fait le grand écart, on crie, le tout sur un tempo crescendo, de plus en plus rapide, de plus en plus infernal. Pour le coup, la cavalcade aide Chloé Bourgeade à oublier, un moment, ses problèmes.

De retour au port, le métro est bondé. Etonnant vu l’heure. Des touristes en goguette côtoient toute la misère du monde. Racine somnole. Arrivée à la Bastille, Chloé Bourgeade se demande une nouvelle fois si elle a bien fermé à clé la maison de la Petite Russie. Cette histoire de clés et de serrure, c’est tout à fait le genre de sujet idiot mais obsessionnel capable de lui pourrir la vie. La clé au fait est dans son sac, et son sac… Putain, son sac, où est son sac ? Elle s’est fait chouraver son sac dans le métro. Elle réalise que dans le wagon, elle tenait contre elle le cadeau que lui a fait Racine et négligé son sac à main, laissé près d’elle. Panique à bord. Alarme générale. Elle secoue son mec. Retour à la station. Le métro est en train de fermer. Ils filent au commissariat de police du IVè, boulevard Bourdon. L’agent de permanence manifeste un intérêt très mesuré pour le délit mais il prend note. Il y avait quoi dans le sac, demande-t-il. Son portable, ses papiers, sa carte bleue, toutes ces choses qu’on y met d’habitude.

-Et ça, c’est pas votre sac ? dit le flic en désignant son baise-en-ville rouge vif.

Elle regarde Racine, furieuse, elle explique au pandore puis s’offre quelques sueurs froides, se demande si elle n’a pas mis l’agenda de Chapochnikov dans l’autre sac, dans son vrai sac!

Chapitre 11

Dès qu’elle arrive sur l’Andante, Chloé Bourgeade laisse un message sur le répondeur de Marike Créac’h : sac volé, clé de Nitchevo aussi, la cata. La patronne la rappelle aussitôt, elle ne dort donc jamais. Imperturbable, elle lui conseille de se reposer puis de conclure l’enquête. Facile à dire ! La détective n’envisage pas d’aller se coucher, elle préfère rester dans le séjour que de s’emberlificoter dans ses draps toute la nuit. Car c’est sûr, elle est partie pour passer une nuit blanche : une recherche qui n’avance pas + le vol de son sac + la perspective d’une ultime journée de travail pour nada, ça fait beaucoup. Parano, elle s’imagine un moment que son voleur du métro ne peut être qu’un homme de Mielzine ? ou un pope déguisé ?

Racine veut lui tenir compagnie ; il fait mine de feuilleter des revues, à ses côtés, sur le canapé puis il s’effondre, au bout d’un quart d’heure. Elle tente de lire un polar bien mordant de Westlake mais ça n’accroche pas. Alors elle se contente de regarder vivre le bassin ; elle compte les fêtards qui célèbrent un anniversaire, des noctambules qui enjambent la passerelle Mornay, un couple qui se chamaille ; elle repère des mouvements furtifs du côté de la roseraie, sur le quai d’en face, sans doute un rendez-vous amoureux ; elle répertorie les titres, qu’elle connaît par cœur, des bateaux voisins, « L’air du temps », « L’intrépide », « La vie en bleu »…; elle cherche d’autres insomniaques parmi les mariniers mais les seules lumières visibles proviennent de la place de la Bastille. Le silence est à peine troublé par quelques sirènes d’ambulances qui traversent la ville. C’est peut-être beau un port la nuit, comme aurait pu le dire Bohringer, mais ce calme finit par lui peser.

Heureusement tout a une fin. Quand la RATP allume la station Bastille et que passe le premier métro, elle file sous la douche. Racine ouvre un œil, fait mine de s’occuper du café puis y renonce et rejoint sa cabine ; son travail sur le Conrad l’a décidément vidé. Chloé Bourgeade comprend qu’elle va attaquer le dernier jour d’enquête sur Chapochnikov dans un état assez lamentable : migraine, fatigue, bourdon. Elle finit son café quand elle entend marcher sur le pont. Quelqu’un frappe à la porte-fenêtre du séjour : Dargenta, Laurent Dargenta, le commissaire du IVè (voir « September »).

-Pardon, j’ai vu de la lumière, je me suis permis. Je peux ?

Le commissaire ne vient pas seul, il est avec un sac, son sac ! Incroyable, Chloé en pleurerait d’émotion. 

« Moi qui ai l’habitude de dire « Police partout, justice nulle part », je retire ce gros mot !

Ils se font la bise, le flic accepte le café, et s’explique. Il aimerait bien laisser croire à l’efficacité foudroyante de la police, surtout celle de son commissariat, celle du IVè arrondissement : un objet déclaré volé à minuit et récupéré six heures plus tard, un record. Mais c’est un peu plus compliqué que ça, ou plus simple, au choix. Il vient de participer à un coup de filet contre un gang de malfaiteurs qui avait établi son QG dans le quartier de la Bastille. Il s’agissait de trafiquants de cigarettes, « du moins c’est ce qu’on croyait au début ». Ils étaient  repérés de longue date. Hier les choses se sont précipitées : les bandits ont attaqué un camion de livraison, en grande banlieue. « Du petit western, vous me direz, mais y en avait tout de même, côté chargement, pour un demi million d’euros. » Après leur forfait, les malfrats incendient le camion et se replient sur leur camp de base, quai de la Rapée, à deux pas. « Quel rapport avec votre sac, direz-vous ? J’y viens mais vous voyez bien qu’on s’approche.» Cette nuit, donc, la police décide de serrer les lascars. Une descente massive, le gang est au complet et parmi eux,  il y a un petit voleur, connu ( et filoché) pour fréquenter surtout le métro. « Il tenait encore votre sac à la main, ce con ! » Averti par un coup de fil de la permanence du IVè, Dargenta remarque vite l’objet dont il s’empare. Il s’est fait une joie de le remettre en mains propres à sa chère Chloé : « Ça se fait pas normalement. Disons que c’est un petit service. »

Chloé récupère son bien, rien ne manque. Le voleur était pisté. « On aurait pu l’arrêter dans le wagon mais l’agent avait la consigne de le suivre jusqu’à son antre ». Par parenthèses, ajoute Dargenta, le flic qui filochait a eu l’impression que le voleur n’agissait pas par hasard, comme s’il visait Chloé, et son sac. « T’as des ennemis ? »  Chloe Bourgeade ne sait pas quoi répondre. Elle lui demande simplement : «  C’est quoi ce gang ? Tu peux pas m’en dire plus ? »

Enquête-en-cours, grommelle le commissaire, qui refuse ; elle insiste, il hésite. Puis, comme s’il se relâchait après sa trop longue nuit (lui aussi sort d’une nuit blanche, ce noctambulisme les rapproche), il raconte. « Secret Défense mais bon, ça reste entre nous. Promis ? »

Le groupe des piqueurs de clopes (« Mais des tonnes de clopes, attention !» ) s’appelle « Simia », un mot russe qui veut dire « famille ». (« Des Russes ! » soupire la détective). Les flics sont sur l’affaire depuis plusieurs semaines. Ils sont tombés sur une espèce de secte de taiseux, ou baragouinant du slave, mais ils ont fini par comprendre comment ça marchait.

Dargenta parle d’un clan, qui fonctionne sur un mode militaire, très hiérarchisé, avec un « Vor », un chef  maximo, coopté par ses pairs, couronné lors d’une cérémonie appelé « Podkhor ». A côté du Vor se  trouvent des « Pologenetti », des  lieutenants, qui s’occupent d’une région (genre Ile-de-France) et gèrent une caisse commune, « l’obschak ». Au niveau des villes, les caïds s‘intitulent des « Smotriatchi »( des superviseurs), des types qui ont un sens inné de la discipline ; ce sont ces managers de proximité qui aident systématiquement tous ceux qui se font coffrer. Sur le terrain, enfin, il y a des soldats, très mobiles, des « chestiorki » ( des pions), « un peu comme ton voleur du métro ».

La règle chez eux, c’est de ne jamais avouer. Et ils s’y tiennent. Obsessionnellement. Mais leur problème, c’est qu’ils sont tatoués, ils portent sur leur peau leur marque de fabrique, leur appartenance au clan. Sur l ‘épaule, le dos, les aisselles. « C’est con, non ? Ils respectent l’omerta à mort mais leur peau les trahit, les dénonce. » Lors de la descente de cette nuit, la police a arrêté une dizaine de « pions ». Problème : ils n’ont toujours pas identifié le chef.

« Ça fait penser aux voyous « Vor y zakone » dont parle parfois la presse, note Chloé Bourgeade, les fameux « voleurs dans la loi. » C’est le même genre, disons des cousins, opine le commissaire, qui finit par s’extraire, difficilement, du canapé, balance une vanne (« T’es toujours avec l’autre ? le Racine ? »), claque la bise à Chloé (« on se voit un de ces jours ? ») et s’en va.

Ragaillardie, Chloé quitte à son tour l’Andante alors qu’un petit soleil rouge se lève lentement, annonçant une belle journée d’hiver. Direction : la Petite Russie.

Chapitre 12

A peine arrivée à l’association Nitchevo, elle a déjà envie de repartir. Ces remugles de vieux papiers, cette suraccumulation d’objets, cette pénombre perpétuelle, « une luminosité de frigidaire » comme dirait de Mulder, tout ici l’agresse ce matin. Est-ce qu’elle développerait une soudaine allergie aux archives ? Heureusement, Olga la rejoint assez tôt dans la matinée, sa compagnie l’apaise. Elles s’étreignent, longuement, semblent y prendre goût. Chloé Bourgeade met la rousse au courant de ses dernières aventures, la soirée nostalgique avec les chœurs de l’armée rouge, le vol de son sac, le passage au commissariat, la nuit blanche et, cerise sur le gâteau, la visite matinale du commissaire Dargenta. Olga écoute, sidérée. Bon public, et surtout plus russe que jamais, elle manifeste sa compassion en pleurant puis en riant, en repleurant encore. En trois jours, Chloé a eu le temps de s’habituer à ce genre de variations d’humeur. Les deux femmes prennent un thé en silence puis la détective se met à fouiller machinalement les dossiers personnels de Chapochnikov, des documents qu’elle a déjà consultés la veille. RAS. Elle regarde ses relevés bancaires mais ils n’ont pas grand chose à dire. Elle refeuillette son agenda ( à tort, elle avait cru qu’il avait disparu, avec son sac) et remarque cette fois qu’un prénom revient assez régulièrement : Marie-Rose. Drôle de prénom, un brin démodé. Il dégage un parfum désuet. Une liaison ancienne ? quelqu’un de la famille ? Elle interroge Olga qui sourit :

-C’est sans doute la rue Marie-Rose.

-Et alors ?

-Ben la rue Marie-Rose, dans le XIVè, tu ne connais pas ?

Chloé Bourgeade attend.

-Mais c’est l’appartement de Lénine !

-C’est quoi cette histoire ?

-L’appartement de Lénine, répète Olga, étonnée de l’ignorance de la privée.

-Lénine a un appart ? à Paris ?

-Avait. Il avait un appart, oui, 4 rue Marie-Rose. Un trois pièces.

-Tu rigoles.

-Pas du tout. Il y a vécu trois ans, avant la guerre, la première guerre bien sûr.

Chloé découvre, Olga poursuit ; elle lui décrit avec minutie le lieu, demeuré intact, il sert de musée. Situé au deuxième étage d’une petite rue tranquille du quartier Alesia, il comporte un bureau, minuscule, un espace sans fenêtre avec deux lits jumeaux, en fer (destinés à Lénine et Nadia Konstantinovna Kroupskaïa, sa femme), une deuxième chambre (où vivait la mère de Nadia), une petite cuisine enfin avec l’inévitable samovar.

-Et Inès…

-Inès ?

-Sa maîtresse française, Inès Armand. Il faut tout te dire ; vous apprenez quoi à l’école ? Inès habitait au 2 de la même rue Marie-Rose!

Le temps pour Chloé Bourgeade de digérer l’information, plus people que politique, elle se demande quel rapport cela peut bien avoir avec Serge Chapochnikov. Pourquoi a-t-il mentionné régulièrement cette adresse dans son journal? Il n’allait tout de même pas visité l’appart, si glorieux soit-il, tous les mois ? S’en servait-il pour ses rendez-vous galants ? « Il avait l’air un peu fétichiste mais à ce point. Encore qu’avec les mecs… »

Olga fait mine de s’offusquer : imaginer le trois pièces léniniste en lupanar semble la choquer puis elle précise :

-Moi je pense à autre chose, je pense au gérant de l’appartement Lénine ; car il y a un gérant et il s’appelle Arkadi Volkov.

-Tu le connais ?

Olga hausse les épaules, hésite à répondre ; elle fait des manières comme on dit :

-Je l’ai vu ici une ou deux fois. Chapochnikov ne semblait pas beaucoup l’apprécier.

-J’ai l’impression que notre archiviste ne pouvait pas encaisser grand monde.

-Exact. Mais il se méfiait particulièrement de Volkov ; ils ont du travailler ensemble sur deux ou trois dossiers et Serge ne le trouvait pas clair, pas très honnête, voilà le mot.

-Mais pourquoi ce prénom de « Marie-Rose » s’il s’agissait de désigner Volkov ?

-Pourquoi pas, c’était assez dans la façon de faire de Serge ; il avait cette manie de donner des pseudos ou des surnoms à tout le monde. Est-ce que c’était par jeu ? ou parce qu’il avait une passoire à la place de la mémoire et qu’il oubliait volontiers les noms ? Moi je crois qu’il prêtait peu d’attention à son entourage (un misanthrope, on a dit), et, par paresse, par dilettantisme,  il rebaptisait à sa manière les gens. Mais peut-être que tu me trouves insolente à son égard ?

Chloé rassure Olga, juge son explication tout à fait plausible puis lui demande ce qu’elle pense de Volkov.

-Franchement ? Tu sais,  je le connais peu mais il a un look étrange, mi étudiant professionnel, mi affairiste.

-Affairiste ?

-C’est lui qui a créé un comité de défense des porteurs d’emprunts russes, je ne sais pas si tu en as entendu parler ; il a réussi à faire croire à quelques pigeons, dont les aïeux avaient placé leur épargne chez le tsar,  qu’avec lui, ils seraient enfin remboursés. Tu vois le genre.

-Je ne sais pas pourquoi mais il m’intéresse tout d’un coup ce type ; tu crois qu’on peut le rencontrer ?

-Chez Lénine ? Pourquoi pas.

Olga décide de lui rendre visite, de toute façon elle n’a rien d’autre au programme.

Au 4 rue Marie-Rose,  2e étage, personne. Une voisine les croise dans l’escalier :

-C’est pour Lénine ?

-Enfin, pour M. Volkov, oui !

-Là, il est à son cours de sambo.

-Il danse ?

-Je crois que ce serait plutôt de la bagarre. Si j’ai bien compris

Les cours en question se donnent dans une salle de gym, rue de la Moskova, dans le 18è. « Décidément, la Russie nous poursuit » se dit Chloé. Le temps du trajet en métro, Olga explique que le sambo est un sport de combat, une forme d’autodéfense que l’on enseigne dans les commandos russes. Et au KGB. La petite  rue de la Moskova, à deux pas de la porte de St Ouen, est sévère en cette saison. Une maigre guirlande de Noël tente d’égayer le coin mais c’est plutôt le site qui déprime les ampoules. La salle d’entrainement au sambo est en sous-sol ; une dizaine de pratiquants s’affrontent sous les ordres d’un entraîneur tonitruant.

-Volkov, dit Olga.

Celui-ci reconnaît la collaboratrice de Chapochnikov, il semble plutôt surpris, il dévisage Chloé, puis leur fait un bref signe de tête, qu’elles interprètent comme une invitation à s’installer, sur les marches, et à attendre puis l’animateur reprend son animation. Volkov a tout de l’adjudant criard mais Chloé retient surtout sa gueule d’ange, ses lèvres sensuelles, larges, bien découpées.

Ses élèves, rien que des jeunes hommes, sont en survêt et espadrilles. Il y a les rouges et les bleus. Ces sportifs se font face, par groupe de deux. L’un cogne, l’autre encaisse. A tour de rôle. Le jeu consiste pour l’un à bourrer son partenaire de coups les plus désordonnés et pour l’autre à éviter, un peu, ce déluge, à encaisser, beaucoup, en se pliant, s’arrondissant, et surtout à envelopper de son corps l’adversaire et lui retourner en quelque sorte sa propre violence. Ça tape dur, le martèlement des frappes est régulier comme un métronome. Ça sent le mâle à l’œuvre, une lourde effluve de testostérone. Les filles tiquent, se regardent, sourient.

Les exercices leur semblent interminables. Finalement le coach annonce la fin du cours, ajoute qu’il leur apprendra, lors de la prochaine séance, comment gérer, c’est son expression, une agression à l’arme blanche, puis il les libère.

Les jeunes gens se dispersent, Olga salue Arkadi Volkov et lui présente Chloé comme « chargée du dossier Nitchevo ». La détective laisse dire et invite le garçon à prendre un verre dans une brasserie Boulevard Ney. ( « Le maréchal Ney avait le titre de prince de la Moskowa, le sais-tu ? » glisse Olga qui a de la suite dans les idées). Elles y retrouvent peu après le jeune homme, douché et rosi par l’effort. Chloé Bourgeade le félicite pour son entrainement, il apprécie. Gestes calmes, beau sourire, le personnage n’est pas sans charme. Pourtant la privé a tout de suite l’intime conviction que c’est une crapule. Une petite crapule peut-être mais une crapule tout de même. A quoi elle voit ça ? Difficile à dire. L’instinct, le flair, « le pif » dirait simplement Marike Créac’h, sa patronne. Et puis, selon Olga (et feu Chapochnikov) ce serait un drôle de paroissien. Chloé Bourgeade décide de piéger le garçon ; si elle se trompe, tant pis, le risque après tout est limité. Assez vite, elle explique à Volkov qu’elle a un problème : c’est elle qui gère l’héritage de Chapochnikov et ça l’encombre. Elle n’éprouve aucun goût pour les vieux papiers mais elle pense que ce pourrait être une affaire. « Je me trompe ? »

Le garçon se tait, Olga aussi, perplexe. Chloé enchaîne. Elle n’a aucune vocation de gardienne du temple. Son idée, c’est que tout ce savoir accumulé pourrait rapporter, devrait rapporter. Ra-ppor-ter, répète-t-elle.

-D’accord mais vous venez me voir pourquoi?

Bonne question, il s’agit de ne pas se tromper dans la réponse.

-Olga et moi, on sait pas bien faire ; on a besoin d’aide, on a besoin de quelqu’un qui aime ce genre de travail, qui n’a pas peur de s’engager, faire des choses un peu scabreuses, vous comprenez ce que je veux dire ( silence). On a besoin aussi de quelqu’un qui connait bien le milieu russe,  vous voyez ? Bref, on cherche l’oiseau rare, celui qui sait faire des affaires ! Y a pas beaucoup de candidat pour le poste au jour d’aujourd’hui…

Arkadi Volkov repose son verre, se carre dans son siège comme quelqu’un qui flaire la bonne occase. Il se tait toujours. Chloé insiste, débite son argumentaire avec l’entrain d’une nouvelle promue d’école de commerce. Olga s’efforce de suivre, elle demeure indifférente, le corps immobile mais la tête dodeline un peu dans tous les sens. Volkov affiche un bon sourire.

-Tout se vend, tout s’achète, non ? reprend Chloé. Les archives comme le reste. Vous ne dites rien ?

-Faut voir, laisse finalement tomber le lutteur de sambo. Ce qui est sûr, et je suis d’accord avec vous, c’est que l’association Nitchevo est assise sur une mine d’or. Toutes ses bios… Entre nous, y a un fric fou à se faire. J’ai eu le malheur de le laisser entendre un jour à Chapochnikov. Qu’est ce que j’avais pas dit là ? il a piqué une de ces colères, il m’a traité de tous les noms, il m’a carrément viré. Madame Olga était peut-être présente et pourra le confirmer ! Faut dire que lui, il n’était pas doué pour les affaires. C’était un peu le genre ronds-de-cuir de Gogol, non ?

-Alors, on marche ensemble ? On fait moitié-moitié ?

Il ne répond pas, se contente de sourire.

-On peut peut-être terminer la discussion chez moi? lance alors Chloé qui se tourne vers Olga :

-Je crois que tu as à faire de ton côté, non ? Mais c’est pas grave, je te tiendrai au courant.

La rousse a compris, elle n’insiste pas.

Arkadi Volkov ne se fait pas prier. Ils abandonnent Olga à la première bouche de métro, Porte de St Ouen,  et filent en taxi,  direction : le bassin de l’Arsenal. En route,  Chloé expédie vite fait un SMS à Racine. Au port,  elle invite le jeune homme, qui a l’air de découvrir le lieu, à la suivre sur le pont de l’Andante puis ils accèdent au séjour.

-Excusez le désordre.

La détective, tout en poursuivant son laïus sur les bienfaits de la société marchande, actionne son lecteur de CD, une symphonie pour violoncelle de Prokofiev, très mezzo voce. Ils prennent place sur le canapé. Sans transition, Volkov se colle à elle, s’émoustille, lui répète « Clouchka maïa ». Surprise, elle imagine que c’est un diminutif de Chloé, genre petite Chloé ou Chloé chérie version slave, on ne le lui avait encore jamais fait, celle-là. Arkadi Volkov se fait très caressant, insistant, carrément collant : « Je sens qu’on va bien s’entendre » prophétise-t-il,  affichant une mine de ravi provençal. Il refait le film :

-On va se faire beaucoup d’argent, tu sais ? Tous ces secrets stockés, à la Petite Russie,  t’imagines tout ce qu’on pourrait en tirer ?

Promiscuité oblige, elle sent gonfler l’entrejambe du garçon.

-Ça intéresse du monde, tu crois? lâche-t-elle.

-J’ai déjà pratiqué, figure toi, réplique l’autre.

Le temps des aveux aurait-il sonné ? le combattant de sambo rendrait-il déjà les armes ?

-Tu dis quoi, là ? susurre Chloé

-C’est un secret, promis juré ?

-On travaille ensemble, non ?

-Il y a des tas de bios à la Petite Russie ?

-Exact.

-Avec plein d’anecdotes croustillantes ?

-Affirmatif.

-Certains paieraient cher pour récupérer ces documents.

-Tu veux dire qu’on les ferait…chanter ?

-J’aime pas trop ce mot. Disons qu’on leur proposerait de nous racheter leur propre histoire.

-T’as des idées plus précises ?

-Tu sais tenir un petit secret ?

-OK.

-Bon ben disons que j’ai déjà un peu expérimenté le truc.

Tout en parlant, l’entreprenant jeune homme se déculotte. Il bande comme un hémione, cet âne sauvage d’Asie, se dit Chloé. Volkov a la gaule allègre mais impérieuse, le gland, sous haute tension, est d’un bleu marine, presque inquiétant.

La jeune femme compte l’encourager dans son assaut afin d’obtenir des aveux complets quand on frappe à la porte.

Quelqu’un entre.

Racine. Il s’est affublé d’une chapka d’un autre âge aux oreillettes négligemment pendantes comme deux antennes molles, genre Capitaine Marleau, d’un ciré jaune criard et de bottes interminables. Il hurle comme s’il s’adressait à une chambrée :

-Oups, pardon !

-Tu veux quoi ?

-C’est l’heure ! on avait dit…

-Bon Dieu, j’avais oublié, sursaute Chloé, se dégageant des bras de Volkov.

-L’heure de quoi ? balbutie le gérant de l’appartement léniniste, contrarié.

-De la pêche !

-La pêche ?

-La pêche, oui ! pérore Racine.

-Ici ?

-Oui, ici ; mais bon, on a nos coins à nous. Top secret, désolé. Chloé tu viens ? remarque, tu peux rester si tu veux. Je te force pas.

-J’arrive, j’arrive. Chose promise, chose due.

-Et moi ? se désole le sportif.

-Pardon, j’avais oublié.

-Je peux t’attendre ?

-Pas la peine, j’en ai pour un bout de temps.

Ils sont tous les trois sur le pont. Arkadi Volkov a l’air du type qui vient d’apprendre que la fin du monde est toute proche.

Catastrophé,  il suit le mouvement, dépité, le fendart encore entrouvert. Les pêcheurs l’accompagnent jusque boulevard Bourdon, le mettent dans un taxi puis Chloé et Racine redescendent sur les quais.

-Alors ? interroge Racine.

-T’es venu trop tôt. Je t’avais dit de me laisser avec lui une demi heure.

-Hé ben c’est ce que j’ai fait !

-Mais non, à peine un gros quart d’heure ! T’es jaloux ou quoi ?

-Moi jaloux ?

-On verra ça plus tard. Ceci dit, j’ai assez de billes : c’est sûr, il y a un maître-chanteur à Nitchevo et c’est lui, Arkadi Volkov. A tous les coups c’est lui qui a sondé Mielzine puis le pope. Il l’a quasiment reconnu.

-Quasiment ? seulement quasiment ?

-Oui, bon, moi j’étais prête à le sucer pour qu’il nous dise tout…

-Non, t’exagères ?!

-Oui, non. A peine ! Mais bon, il en a dit assez, je te jure. Et puis c’est mon intime conviction. Je bigophone la nouvelle à Marike Créac’h, à charge pour elle de prévenir la fille Chapochnikov.

-Question subsidiaire, poursuit Racine. Double question en fait : est-ce que Chapochnikov s’était aperçu de ce micmac ? Et est-ce que les deux hommes, le sportif et l’archiviste, s’étaient affrontés, voire plus, sur la question ?

-Et moi j’ajoute : est-ce qu’il y aura des suites ? est-ce que la famille mettra les flics sur l’affaire ? C’est à ses proches de voir. Je considère que mon enquête a abouti, point barre. Un vrai miracle, remarque, d’autant que je suis dans les temps. Trois jours et l’affaire est réglée. Je peux te dire que ce matin, je n’y croyais vraiment plus.

Chapitre 13                                                                    

Le bassin de l’Arsenal est à l’heure de Noel. Il reflète les mille et une lumières des décorations avoisinantes, celles des bateaux,  de la capitainerie, des guirlandes de la passerelle, des boulevards proches et de la place de la Bastille. Un vrai feu d’artifice permanent qui s’éparpille à la surface de l’eau,  se réverbère aussi sur tous les hublots. Sur l’Andante, la table est dressée pour trois convives, les deux co-locataires et Olga qui est devenue une familière des lieux. Chloé Bourgeade a mis en fond sonore Sympathy for the devil des Stones. Mick Jagger avait composé cette chanson après avoir eu le coup de foudre pour le roman « Le maître et Marguerite » de Mikhail Boulgakov, un livre que Marianne Faithfull lui avait passé. La détective est ravie d’apprendre l’anecdote à Olga.

Les deux femmes se sont mises sur leur 31. Olga a choisi le haut Versailles, le bas canaille. Elle porte une blouse brodée de paillette à col droit, une mini jupe ultra courte en cuir et les jambes nues. Chloé opte pour un bustier bordé d’hermine et une folie vintage, une jupe chalet pleine d’étoiles. Y manquent juste la crèche et les rois mages.

Les filles s’offrent une grande vodka bien frappée. Racine a annoncé qu’il serait en retard. Olga virevolte au son des Stones puis d’un geste naturel retire sa culotte. Elle s’approche du buffet, repousse les assiettes et s’assied sur la table. Lentement, elle relève sa minijupe, écarte ses jambes et susurre « Prazdnikom, Chloé» (Bonne fête, Chloé). Celle ci, sidérée, reste sans voix. Elle découvre la toison, abondante, rousse, de son invitée. Sans hésiter, elle s’agenouille, Olga s’agrippe à ses cheveux. Chloé embrasse la peau douce et laiteuse de l’entrejambe de sa partenaire, puis plonge sa tête dans la muqueuse inondée. Les lèvres sont grande ouvertes et le clitoris est dressé. Un clitoris de hyène, se dit Chloé ; c’est sans doute cette manière de pénis, le « secret » dont parlait Olga, qui fit peur à Chapochnikov. Chloé aspire, tête, pompe, mordille, dévore la vulve offerte. Olga râle, Chloé grogne ; elle retrouve des émotions d’adolescente. Frissonnante, la privé glisse sa main droite vers son entrecuisse et se masturbe. La crainte d’être surprise ajoute à son plaisir. Tout un temps, le salon résonne de chuchotis, de soupirs, de gémissements. Puis c’est l’éclair. Foudroyant. Oga jouit la première, Chloé la rejoint dans sa complainte.

Racine a l’élégance d’arriver en retard, il trouve les filles un peu perdues mais c’est jour de fête, non ? Olga a défroissé sa minijupe (mais perdu sa culotte), Chloé s’est repeignée ou presque.

Le garçon pense que ses amies ont pris une sérieuse avance sur lui côté vodka. Chloé le regarde, elle se demande ce qu’il aurait fait s’il avait assisté à cette étreinte. Il se serait effacé ou il y aurait participé ? Sur le coup elle est même contrariée qu’il ne soit pas venu plus tôt. Elle, elle se serait laissée faire, elle l’aurait encouragé à la prendre comme, comme… Mais un ange lui conseille de changer de sujet et retrouve sa voix d’hôtesse :

-Une vodka, tovarich ?

Chapitre 14

Ce soir le trio n’a que des bonnes raisons de faire la fête. D’abord, on célèbre la fin de la première partie des travaux de calfeutrage sur le Conrad. Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, il trinque aussi pour la mise en examen d’Arkadi Volkov. Dargenta a hérité de l’enquête. Même si Racine était arrivé un poil trop tôt, l’autre fois dans le salon, privant Chloé d’une confession complète du gardien de la rue Marie-Rose (tout en évitant sans doute une fellation), la détective avait repéré ses penchants de maître-chanteur. Informée, la fille de Chapochnikov avait souhaité porter plainte et une rapide enquête avait permis de retrouver chez le jeune homme des archives dérobées à la Petite Russie, celles notamment concernant Mielzine et Souslov. Ainsi qu’un double des clés de l’association. Affaire réglée concernant le vol de documents et le chantage. Dargenta, qui a l’esprit mal tourné en bon flic qu’il est, s’est ouvertement interrogé, dans ces conditions, sur la nature de la mort de Serge Chapochnikov. Plus précisément, Arkadi Volkov avait-il pu jouer un rôle dans la disparition de l’archiviste ? Mais le commissaire hésite encore à creuser cette piste,  le jeune homme niant farouchement, bien sûr, et puis les preuves d’homicide manquent cruellement.

Enfin,  le groupe s’offre ce soir avec quelques jours d’avance un petit Noël russe (lequel se tient, comme chacun sait, début janvier selon le calendrier julien). La coutume veut qu’on se mette à table à 20 heures, qu’on y reste jusqu’à 5 heures du main sans cesser de manger, de boire, de chanter et de danser ! On peut aussi abréger, le trio n’a pas encore décidé du timing. Olga a assuré l’entrée et la boisson. Elle a fait simple et bon, une grosse boite de caviar Petrossian, un Belouga s’il vous plaît, dont elle propose de larges couches sur des blinis maison. Côté eau-de-vie, une vodka au piment. « Vertus toniques immédiates » a assuré le vendeur. Chloé a longtemps hésité entre une oie farcie aux pommes, un koulibiak de saumon ou un seledka pod choube ( hareng sous son manteau de fourrure). Finalement elle a opté pour ce dernier et ne le regrette pas. C’est une pyramide alternant légumes cuisinés (betteraves, pommes de terre, carottes), harengs molossol, conservés dans la saumure, et mayonnaise russe. Racine, qui s’est déguisé en died’ moroz (papy gel), la version cosaque du Père Noël, s’est chargé du dessert.

– Le soir de Noël, dit Olga, il ne fallait pas manger avant l’apparition de la première étoile, et encore juste un encas, des céréales arrosées de jus de pavot. On buvait du kvass, une boisson sans alcool à base de mie de pain et de fruits secs.

Olga fait une pause , ménage ses effets.

-Après la messe, alors là, c’était la grande bouffe. On mettait de la paille sur la table, histoire de rappeler l’étable. Par dessus, on installait une nappe blanche. Le repas, lui, se composait de treize plats ! Des gens habillés en rois mages venaient chanter des koliadki et il fallait leur offrir des petits gateaux fourrés au fromage blanc et aux fruits.

En milieu de repas, le trio se livre à une surenchère de blagues russes, pas toujours de haut niveau. Olga :

-Et celle du cocu qui va voir son médecin, vous la connaissez ?

– ?!

-Le bonhomme est inquiet. Il demande au toubib pourquoi il n’a pas de cornes. Ce dernier le rassure, lui dit que c’est normal, que cette histoire de cornes, c’est du boniment. « Ah bon, soupire le patient, je pensais que c’était un manque de calcium… »

Sans transition, ils boivent, cul sec, aux cocus, puis aux toubibs, et enfin au calcium !

-Et celle du Soviétique qui est exclu trois fois du parti, enchaîne Chloé Bourgeade. Igor Stepanovitch travaille au secteur financier du PC. Après les obsèques de Staline, il bougonne. Son chef de service le félicite de marquer ainsi son attachement au cher disparu mais il lui conseille de dépasser sa douleur. « C’est pas ça, réplique Igor Stepanovitch, mais avec ce qu’on a dépensé là, on aurait pu enterrer tout le bureau politique ». Première exclusion. Mais comme l’homme est compétent, on le reprend dans l’administration du parti. Quelque temps plus tard, après l’éviction de Nikita Khrouchtchev, un responsable constate qu’il y a toujours au mur de son bureau deux cadres, l’un avec la photo de Nikita, l’autre avec la bobine du nouveau patron, Brejnev. « Tu l’as encore ce con là ? » s’étonne le même chef. « Lequel ? » demande Igor. Deuxième exclusion. Mais Igor Stepanovitch a décidemment beaucoup de chance, il réintègre une nouvelle fois l’appareil. Jusqu’au jour où son secrétaire de cellule s’étonne de ne pas l’avoir vu à la dernière réunion ?  « Ah si j’avais su que c’était la dernière… » répond Igor. Troisième sanction. Définitive ?

Le trio boit aux ingénus et aux exclus.

Au tour de Racine de raconter mais l’homme colle son nez au hublot.

-Il neige !

Tous les trois s’abiment alors dans la contemplation de ces tourbillons de flocons  au dessus du bassin. Un ange passe.

« Snieg idiot’ » répète Olga, submergée de nostalgie. Ces deux mots à Moscou (« La neige tombe ») étaient bien plus qu’une information, et tout autre chose qu’un bulletin météo ! C’était une formule magique, un message, le signe d’un basculement : on entrait enfin dans l’hiver, dans l’interminable hiver, dans la léthargie. C’était l’annonce d’un autre temps, celui de la torpeur, d’un monde au ralenti. « Snieg idiot’ ». C’était un poème de deux petits mots, sujet/verbe, « la neige tombe » ; une incantation, l’appel d’un espace blanc et vide. Olga pleure.  Les rires et les larmes, une grande spécialité russe.

Chargé du dessert, Racine s’arrache péniblement à la table ; il a en effet rendez-vous avec un traiteur, de l’autre côté de la place de la Bastille, qui lui a préparé un koulitch, grande brioche aux raisins secs qui a la forme d’une toque de pope.

-J’en ai pour cinq minutes, dit-il en quittant à regret l’Andante.

sérieusement ivres, les deux filles alors s’interrogent sur le meilleur traiteur russe de la place de Paris. Qui donc était capable de proposer l’excellence en matière de bortsch à la betterave ? de dolmas feuilletés, de pirojki, de mantis, ces raviolis au bœuf arrosés de bouillon de volaille et d’une sauce au yaourt ? Qui ? «  Finkelsztajn » jure Olga. « Goldenberg » s’amuse Chloé. Cette dernière vient de remettre la main, dans sa chambre –pur hasard qui fait parfois si bien les choses, notamment dans les romans- sur son « Guide du Paris russe » de feu Chapochnikov. Pour départager les avis, elle s’empare du livre, l’entrouvre. Une enveloppe qui dormait entre deux pages glisse, tourbillonne gentiment et tombe au sol. L’enveloppe de Serge Chapochnikov ! Celle que Chloé croyait égarée à jamais, celle que lui avait remise l’adjoint du notaire, Michel Lebailly,  et qui avait disparu depuis des semaines, la missive qu’elle n’espérait plus retrouver. Chloé Bourgeade réalise en effet qu’elle consultait ce bouquin en se rendant à Ivry, elle avait du y insérer machinalement le document, un peu comme un marque-page, puis elle avait oublié son geste.

Incrédules, les deux femmes se penchent vers l’objet que Chloé Bourgeade ramasse. C’est alors que l’ambiance dans le séjour se métamorphose, se détraque, vite.

Olga, le regard fiévreux, la main sur la bouche, se redresse, murmure :

– Eta priama cachmar ! C’est un vrai cauchemar !

Puis elle crie :

-DONNE MOI ÇA !

Elle hurle, renversant la nappe. Assiettes, verres se fracassent au sol. Olga bondit sur Chloé.

-DONNE MOI ÇA !

répète-t-elle ; elle frappe la détective, au visage, aux bras, à coups de poings, de pieds, elle mord la main de la privé qui tient et froisse le mot de Chapochnikov.

Chloé Bourgeade peine à se dégager, l’autre furie colle à elle comme une louve sur sa proie.

-DONNE MOI ÇA ! crache-t-elle encore, feulant un galimatias franco-russe. La rage l’habite. Chloé fuit, elle refuse le combat, veut échapper à l’autre cinglée; elle réussit à sortir du séjour, accède au pont. La fauve la rattrape. Chloé trébuche, et passe par dessus bord, juste dans l’espace entre l’Andante et Conrad. Elle s’emmêle dans les cordages qui relient les deux bateaux et sombre dans l’eau noire du bassin alors que la virago s’accroche toujours à elle.

Chapitre 15

Le surlendemain, à l’agence. Chloé Bourgeade est arrivée très en retard à la réunion-tour-de-table-hebdomadaire. Marike Créac’h, Armand Villemin, Christian Traore interrompent leurs échanges et contemplent la benjamine avec une immense bienveillance. Sans se faire prier, Chloé, encore un peu palotte, raconte la fin de son histoire, que le trio connaît parfaitement mais dont il ne se lasse pas.

Donc : poursuivie par la furie d’Olga, elle s’est vue chuter dans le bassin. Trou noir garanti. Puis elle s’est réveillée, grelottante et endolorie, sur le canapé du salon de l’Andante. Sa tête bourdonnait, comme si le Transsibérien n’en finissait plus de passer par là. C’est sûr,  l’ambiance russe ne lui réussissait guère. Racine était près d’elle, pareillement trempé, dans un peignoir blanc qu’elle ne connaissait pas. Il avait été son sauveur.

De retour du traiteur de la Bastille avec son koulitch (il avait même ramené aussi un strudel aux pommes), il avait assisté depuis le quai à l’altercation entre les deux filles sur le pont de l’Andante puis à leur disparition dans le bassin, leur chute. Heureusement la détective s’était empêtrée  dans les cordes qui retenaient les ancres des deux péniches et n’avait pas coulé à pic. C’est vrai que le bassin est peu profond mais il suffit parfois d’un rien pour se noyer, voir la mésaventure célèbre d’un ministre giscardien non moins fameux il y a des années de cela. Bref Racine, n’écoutant que son devoir, se mit à l’eau, saisit sa compagne simplement évanouie,  la hissa sur la passerelle, l’amena au salon et prévint Dargenta. Olga avait disparu. En fait, elle avait barboté jusqu’à l’autre rive. La bagarre avait attiré l’attention et les gens de la capitainerie avaient récupéré la dame alors même qu’elle remontait sur le quai d’en face, sous la station de métro. Des flics appelés à la rescousse avaient conduit l’hystérique au commissariat tout proche.

Dargenta, descendu peu après sur l’Andante pour informer ses locataires, expliqua qu’Olga avait opposé une furieuse résistance. On s’aperçut vite que la diablesse ne voulait surtout pas se déshabiller (elle dégoulinait pourtant d’eau et il faisait frisquet) ni être déshabillée. Nouvelle bagarre à l’intérieur du commissariat où la rousse déploya une énergie invraisemblable. Quatre agentes furent nécessaires pour dévêtir l’agitée. « Dévêtir est vite dit car elle ne portait pas grand chose. Pas de chaussures, pas de culotte, une jupe mini mini. Mais elle tenait farouchement à son « haut ». Et c’est à ce moment-là qu’on a compris » dit le commissaire qui déroula sur son portable, à l’intention de Chloé et de Racine, une série de photos du dos d’Olga. Cette partie de son corps était une vraie planche de BD à elle toute seule. Des épaules jusqu’à la taille les dessins formaient un seul tatouage : au niveau des épaules, deux aigles se faisaient face, leurs ailes déployées ; sur celui de gauche, on reconnaissait la statue de la liberté, sur l’autre était esquissée une ville russe marquée de l’emblème du marteau et de la faucille ; plus bas s’alignait une série de clochers à bulbe orthodoxe, eux-mêmes encadrés par une paire d’yeux d’un réalisme troublant. Plusieurs roses des vents et des poignards encadraient la tableau.

« Vous vous souvenez de notre discussion sur la mafia russe, la fameuse Simia ? » demanda Dargenta. Selon lui, on savait par diverses indiscrétions que ce genre de tatouage était réservé au « vor », au chef. ( Chloé comprit soudain, mais elle garda cette remarque pour elle, pourquoi Olga était toujours habillée de polos ras du cou, jouant les pudiques).

« Votre Olga, s’enflamma le commissaire, non seulement appartenait au groupe « Simia », la famille, mais elle en était la cheffe ! Vous imaginez un peu ? Dans ce monde ultra-macho, elle était la maîtresse !  Qui aurait pu imaginer pareille chose, que ce gang de phallocrates se donnerait comme patron une patronne ? L’équipe des enquêteurs était sidérée en apprenant l’info. Du coup on a pu reconstituer tout l’organigramme de la structure et mieux comprendre les codes que s’envoyaient ces crapules et leurs façons de faire.

-Et que dit Olga ? enfin la patronne ?

-Rien, pas un mot ; elle n’a rien dit, rien avoué. Son coup de folie passé, elle n’a plus desserré les dents, elle a eu l’air totalement absent, ailleurs, comme si elle avait débranché mais c’est sans doute un jeu de sa part. A mon avis, elle attend. Il faut savoir qu’un avocat, averti et payé par on ne sait qui, a téléphoné au commissariat une heure à peine après son arrestation, en s’inquiétant de son sort, demandant à la rencontrer. Comment était-il au courant, nous n’avions rien communiqué, ni aux autorités, ni à la presse. La Famille, vous voyez, est bien organisée et n’oublie pas ses enfants. »

« Comme Olga ne veut pas parler, ajoute Chloé, il faut bien imaginer un scenario criminel ». La jeune femme propose alors à ses collègues du Sémaphore son hypothèse. Recoupant des éléments glanés ici ou là,  sa piste est la suivante : Simia vivait (vit encore !) de mille combines, depuis des petits vols dans le métro en passant par le trafic de cigarettes (pas des trafics de paquets de cigarettes mais parfois de tonnes de tabac) jusqu’au racket assez systématique des commerçants russophones de Paris. C’est ainsi par exemple qu’il faut comprendre l’incident de la librairie du Globe : le commerçant avait refusé de payer, son magasin a été salopé. Quand le groupe apprend l’existence de l’association Nitchevo,  il comprend vite l’intérêt de mettre la main sur les archives russes de Chapochnikov, à des fins criminelles (chantages, pressions diverses). Olga s’est personnellement investie dans ce travail, en apprivoisant l’archiviste. Mais le rôle étrange de sa collaboratrice finit par intriguer Chapochnikov. Il y a mis du temps, il a probablement été berné assez longtemps puis, pour une raison inconnue, il a douté d’elle. Pas au point de la congédier mais en faisant part de ses doutes à la seule personne avec laquelle ce misanthrope acceptait encore de communiquer, sa fille. Comme il ignore où elle réside, il charge le notaire d’Ivry de la retrouver et de lui transmettre une lettre.

« Est-ce qu’il avait alors tout compris sur le rôle d’Olga, de Simia et compagnie ? On ne le saura jamais car la lettre a disparu lors de la chute dans le bassin, partie au fil de l’eau. Peut-être a-t-elle fini dans le ventre d’un des canards qui squattent d’ordinaire le port ? »

Mais Olga a tout de suite pensé, quand Chloé lui a parlé de la lettre de Chapochnikov, que ce courrier pouvait la mettre en cause. Elle devait se méfier de l’archiviste. D’où sa furieuse réaction sur l’Andante.

La police, croit savoir la privé, s’interroge désormais sur les circonstances de la mort de Chapochnikov, elle compte reprendre l’enquête et n’exclut pas une dispute qui aurait mal tourné entre l’archiviste et sa collaboratrice.

Autre hypothèse, ajoute Créac’h : Olga était restée dans l’entourage de Chloé car elle voulait connaître le sort de l’association Nitchevo. Pourquoi prétend-elle à Chloé que la mort de l’archiviste pourrait être criminelle ? pour pousser la détective à mener son enquête, non pas pour trouver l’assassin mais pour débusquer le voleur d’archives (et maître chanteur) qui lui fait de la concurrence, car elle considère que ces archives désormais appartenaient à son organisation.

Un long silence s’ensuit. Marike, plus maternelle que jamais, suggère à Chloé de se reposer, une semaine sur l’île d’Ouessant par exemple, elle connaît une combine. Mais Chloé refuse, elle veut vite retrouver le rythme de travail de l’agence, demande qu’on reprenne la réunion là où elle s’est arrêtée. Les agenciers s’offrent une petite pause, durant laquelle Chloé reste songeuse, repensant sans doute à l’étrange entrejambe de son ex amie rousse. Puis la séance se poursuit. Armand, qui avait la parole avant l’arrivée de Chloé, la reprend. Il explique sa filature d’un mari volage qui s’était planqué dans une maisonnette de la proche banlieue. Armand tenait à prendre des photos du couple sortant du bâtiment et avait passé toute la nuit dehors. Christian grogne, estime que l’histoire ne vaut pas un clou.

-Attendez, reprend Armand. Le matin, le type me voit, en tirant les rideaux de ce qui doit être leur chambre. Vous savez ce qu’il me dit ? « Mais restez pas là, enfin, montez boire un café. »

FIN

P.S : Ce roman est la version très largement remaniée d’un précédent texte intitulé « Les yeux de Lénine » (Le passage, 2005) .

Les enquêtes de Chloe Bourgeade/5

Titre

OCTOBRE A PARIS

Chapitre 1

L’escalier de pierre donne sur le vide. On devine en aplomb une étendue d’eau noire. De part et d’autre de la volée de marches se tiennent des policiers, leurs visages disparaissent sous un large casque et d’énormes lunettes de motocycliste. Ils portent un manteau de cuir tombant sur de hautes bottes, brandissent des matraques. Des civils, des maghrébins, en file indienne, gravissent l’escalier. Ils sont frappés, méthodiquement, les flics visent la tête, ils tapent pour tuer. Au sommet, ils précipitent les suppliciés dans le vide. Les corps virevoltent et s’écrasent sur la surface de l’eau dans un claquement sec.

Ce bruit réveille Chloé Bourgeade. Elle a un peu de mal à prendre ses marques, redécouvre sa cabine, en désordre. Le hublot donne sur la passerelle Mornay qui enjambe le bassin du port de l’Arsenal. Au loin, le ciel est parfaitement bleu. Andante, la péniche miniature qu’elle partage avec son ami Racine, se balance très légèrement. La jeune femme se lève. La cabine de son colocataire est fermée, il n’est pas du matin. Se dirigeant vers la cuisine-séjour, au niveau du pont, elle passe devant son miroir qui lui renvoie l’image d’une grande fille à l’air décidé. Elle se fait un sourire, fait mine d’ébouriffer sa tignasse mais sa brosse ultracourte lui résiste. Racine lui répète qu’elle a une allure androgyne ( ce qui l’a tout de suite attiré, soit dit en passant.) Elle n’a pas d’opinion sur la question. Ce matin, elle se trouve supportable. Elle n’a plus ces cernes sous les yeux des derniers jours. Elle ne déteste pas ce visage pointu, ces yeux légèrement amandés, cette bouche généreuse. Elle vérifie au passage le petit tatouage qu’elle s’est offert ces derniers jours : en haut de la jambe, à l’intérieur de la cuisse, un petit chat noir est tout hérissé, membres tendues, queue dressée, griffes dehors.

Le café est vite expédié. Chloé quitte le port, traverse la place de la Bastille, embouteillée comme d’habitude, remonte le boulevard Richard Lenoir pour rejoindre le canal St Martin. Direction, le Sémaphore, l’agence « Enquêtes, recherches, filatures », où elle travaille depuis peu. Le Sémaphore se trouve quai de Valmy, dans un ancien immeuble industriel occupé aussi par diverses associations et des services municipaux. Les bureaux, qui donnent sur le canal, se trouvent à deux pas du métro Jaures.

Cette petite heure de marche matinale lui permet de faire le point. Elle se dit que son rêve est un dommage collatéral de la dernière enquête que lui a confié Marike Créac’h, la « patronne ». Les deux femmes avaient reçu ensemble leur client, Monsieur Leglay, Pierre Leglay, DRH dans une entreprise de « la grande distribution » (il ne tenait pas à ce qu’on cite sa marque). Son père, Bernard Leglay, était mort dans des conditions qu’il trouvait « étranges ».

Policier à la retraite, Leglay père s’était établi dans sa résidence secondaire devenue principale du côté de Caudebec-en-Caux.  Grand amateur de pêche, il passait l’essentiel de son temps à taquiner ce qui voulait bien se laisser prendre dans cette courbe de la Seine. L’homme semblait en parfaite santé ; il connaissait bien le terrain. Or voici qu’on le retrouva noyé dans le fleuve. Il flottait là, les bras en croix, la face vers le ciel. Gonflé, bleui, il portait un énorme hématome au visage. Il avait glissé, dit un voisin.

Or, en mettant de l’ordre dans les papiers du défunt, Pierre Leglay repéra un courrier que son géniteur venait de recevoir, vu la date sur l’enveloppe, postée à Paris. C’était une photocopie, la reproduction d’un vieux tract, deux feuillets recto verso. Le texte, dactylographié, était intitulé : « Un groupe de policiers républicains déclare… » et portait la date du 31 octobre 1961. Il n’y avait pas de trace de l’expéditeur.

-A l’époque, mon père était un jeune collaborateur du préfet de police.

Le tract qui n’était pas signé évoquait avec force détails les différentes phases de la répression d’une manifestation  parisienne des Algériens qui s’était tenue deux semaines plus tôt, le 17 octobre. Ses rédacteurs paraissaient bien informés, ils donnaient des noms, désignaient personnellement plusieurs responsables de l’appareil policier qui auraient supervisé et couvert – voire encouragé- ces crimes. Dont Leglay père.

Le client se demandait s’il ne s’agissait d’une vengeance dont l’origine pourrait remonter à la guerre d’Algérie. Il attendait du Sémaphore qu’on retrouve les auteurs du tract, l’expéditeur du courrier- sans doute le ou les mêmes personnes, qu’on établisse aussi le rapport qu’il pouvait y avoir entre ce « message » et l’accident qui coûta la vie à son père. « S’il s’agit d’un accident ».

Il est à peine 9h30 quand Chloé accède à l’agence, en pleine forme. Elle aime son job, ses collègues, l’ambiance du Sémaphore aussi, même si elle regrette que les bureaux soient en open space. Seules de minces parois plastifiées, à peine opacifiées séparent chaque espace de travail. La patronne, Marike Créac’h, n’a cessé de trouver des vertus à ce lieu, collectif, convivial, coopératif… mais elle est bien la seule à y croire. Toujours aussi pimpante et déterminée, Marike papote avec les deux autres collègues de Chloé, Armand Villemin, un quinqua aussi trapu que bougon, et Christian Traore, longiligne franco-malien, l’élégance fait homme. Pourquoi sont-ils devenus des « privés » ? Villemin aime fréquenter le mal, la face noire du monde. Traore se prétend défenseur de la veuve et de l’orphelin (il a un petit faible pour les veuves, c’est vrai), c’est « mon côté missionnaire ». Quant à Créac’h, elle fait des affaires. Point.

Ce matin, la discussion porte sur…Léo Malet. Traore n’en finit plus de compulser les œuvres complètes de cet auteur ; il vient de trouver, dans « Nestor Burma contre CQFD », les propos d’un flic qui qualifie les détectives privés de « louche racaille en lisière des lois, toujours à se f… de la police, avec leurs airs mystérieux, propres à exciter la jobardise des clients de ces officines qu’un gouvernement qui gouverne devrait balayer… » Cette formule de « louche racaille en lisière des lois » les fait tous beaucoup rire.

L’équipe est au complet, la réunion peut commencer. Très régulièrement, mais il n’y a pas de jour fixe pour cette opération qui se tient une ou deux fois par semaine, la bande des quatre (l’expression est de Villemin) fait le point sur les enquêtes en cours des uns et des autres. Cette semaine l’équipe se passionne en priorité pour la recherche d’Armand Villemin. Son client, Monsieur Tosel, de St Ouen, compte sur le Sémaphore pour retrouver sa virginité, si l’on peut dire. Son affaire est des plus étranges. Au retour d’un déplacement, Tosel a découvert le cadavre de sa femme, recroquevillé dans le couloir de la cuisine, carbonisé. Problème : pas de trace d’incendie dans l’appartement. Il a passé quelques heures en garde à vue. La police a établi que la victime était seule dans l’appartement au moment des faits et l’a libéré. Mais il sent bien que son entourage n’est pas convaincu par l’explication officielle ( un accident domestique !). Les voisins le regardent d’une drôle de manière ; il reste suspect à leurs yeux. Il demande donc l’aide du Sémaphore. Il a besoin de comprendre, et de convaincre. Lui pense à un suicide par le feu. Villemin est perplexe, il penche pour la piste de l’autocombustion. Sa thèse suscite bien sûr quelques remarques sarcastiques de ses collègues, Chloé y compris, mais il s’y accroche et se justifie. Il ne peut s’agir d’un incendie, l’appartement n’en porte aucune trace. L’idée du suicide, donc de l’immolation, ne marche pas non plus, l’immolation aurait provoqué des dégâts, or le corridor est préservé et il n’y a aucun produit inflammable sur place. Au contraire, une bouteille d’eau, en plastique, à demi remplie, se trouvait, intacte, près du corps. La seule trace de combustion proche venait de la poubelle. Alors ? Villemin propose le scénario suivant. La victime commet une maladresse, genre un mégot dans la poubelle. Celle-ci prend feu. La dame s’affole, veut éteindre (d’où la bouteille d’eau), mais elle chute. Peut-être était-elle de santé précaire, en tout cas elle était obèse, et très portée sur l’alcool. Elle s’effondre, elle meurt. Au contact de la poubelle, ses vêtements prennent feu, à bas bruit si l’on peut dire. Puis le feu s’attaque au corps, il couve, nourri qu’il est par la graisse et par l’alcool, et ravage la femme !

Chloé n’est pas convaincue. Traore ajoute que le mari aura bien du mal à accepter cette piste, et plus encore à en convaincre ses proches. Mais Marike se laisse séduire par l’argumentaire de Villemin et l’encourage dans sa recherche.

Chapitre 2

Au tour de Chloé de parler de son enquête, une investigation hors norme, un peu « grand angle », comparée aux récits de ses collègues mais Marike sait le goût de la jeune femme pour l’Histoire, la grande justement. Thésarde, puis journaliste, elle s’est déjà à plusieurs reprises coltinée à des enjeux de ce genre.

Ce n’est pas sa première enquête mais c’est peut-être la plus troublante. Elle s’est mise à ce dossier avec passion, dévorant des livres, visitant les lieux du drame ( les bords de Seine, en face du quai des Orfèvres ou au pont de Neuilly), rencontrant des acteurs de cette guerre qui ne dit pas son nom. Sa visite de premiers témoins semblait réveiller chez eux une émotion spontanée, comme si les événements avaient eu lieu la veille. Comme si toutes ces années passées avaient perdu leur pouvoir d’effacement, d’atténuation. Elle s’est vite rendu compte qu’elle réveillait des fantômes, agaçant les uns, en excitant d’autres. Chloé évoque de petits incidents qu’elle relie à l’enquête.

« Petits, petits…, commente Marike, disons que ça commence à faire…

Une lettre, anonyme évidemment, lui demandait de ne pas remuer « ces vieilles histoires ». Un message, sur son répondeur, lui disait, d’une voix calme : «  C’est pas une bonne idée, votre nouvelle enquête ». Pas de numéro d’appel, bien sûr.

Comment ces gens étaient-ils au courant de ses recherches ? (Chloé n’avait rien dit de ces menaces à Racine, il allait encore la traiter de parano.)

L’équipe réagit. Traore pense que les premiers témoins rencontrés par Chloé ont pu bavarder, les nouvelles vont vite dans certains milieux. Pour Marike, c’est le métier qui rentre, mais elle ajoute :

-Et puis il y a eu cette visite au bureau l’autre jour.

Villemin et Traore étaient sur le terrain ; Marike, accaparée par un interminable appel téléphonique, n’avait rien remarqué. Un type est entré au Sémaphore, sans bruit, a déposé sur le bureau de Chloé le courrier en disant : « Le facteur m’a donné ça pour vous. » En fait, on apprendra plus tard qu’en croisant le préposé dans le hall, il lui avait affirmé qu’il était de l’agence et qu’il pouvait se charger d’y apporter les lettres.

C’était un vieil homme, très droit, plutôt élégant, genre sportif à la retraite, les mains gantées ( Chloé, sans bien savoir pourquoi, pensa à du pécari). Il avait une tête puissante, inquiétante plutôt, un crâne légèrement oblong, une forme de crâne qui lui fit penser à un homme politique mais sur le moment, elle ne retrouvait pas le nom du politicien. Son visiteur était complètement chauve et ses yeux étaient étonnamment bridés dans un visage d’européen. « Alors, c’est vous ! » sembla s’étonner l’individu. Chloé  se demanda ce qu’il voulait. L’autre la dévisagea, immobile, inspecta son bureau. Il dut s’apercevoir qu’elle n’était pas seule, sans doute entendit-il les échos d’une conversation téléphonique dans le bureau voisin. Il repartit sans un mot. Le temps que Chloé réagisse, court vers l’entrée, il avait disparu.

« C’est peut-être sans rapport avec l’enquête ? euphémise Traore. Un client timide ? un prétendant ?

Marike Créac’h prit l’incident au sérieux et décida que la porte d’entrée serait désormais fermée (?).

Chloé évoque le courrier reçu par Leglay, ce « tract » dont le client lui a laissé une copie. Sa lecture l’a estomaquée. Elle avait déjà pas mal lu sur la manifestation indépendantiste d’octobre 1961, sa répression féroce mais elle ignorait que des flics, ainsi que se présentaient les auteurs du texte, s’étaient adressés à d’autres flics à cette occasion.

« Quel crédit accorder à ce document ? hésite Créac’h. Des policiers qui dénoncent le massacre, qui distribuent en douce un tract dans les casiers de pandores ?! Cela parait tout simplement impensable. »

Chloé comprend les doutes de la « patronne » ; elle ajoute cependant qu’il y a quelque chose de plus insolite encore.

Il flottait là, les bras en croix, la face vers le ciel. Gonflé, bleui, il portait un énorme hématome au visage.

Dans le tract figure le nom de Leglay. Elle lit : « Les tortionnaires jetèrent des dizaines de leurs victimes dans la Seine qui coule à quelques mètres.(…) M. Papon, préfet de police, et M Leglay, de la police municipale, assistaient à ces horribles scènes ».

Elle laisse passer un ange noir avant de poursuivre :

-On se souvient des conditions dans lesquelles le père de mon client est mort.

Chapitre 3

Chloé retrouve Racine pour déjeuner au « Conservatoire », près du métro Jaurès, à deux pas du Sémaphore. Racine est un pseudo, une contraction d’un prénom, Raphael, et d’un patronyme, Cineux, une coquetterie passée dans le langage courant. Tout à la fois compagnon, conseiller et confident, ce quinqua a déjà eu plusieurs vies. Il a été archiviste, bibliothécaire puis libraire ; il est à présent le chroniqueur, lui dit un peu pompeusement « le mémorialiste », du port de l’Arsenal, à la Bastille, où stationne le bateau du couple, l’Andante.

Racine a connu une carrière contrariée aux Archives nationales où il avait été un ponte, un moment. Il s’était fait remarquer, dans le milieu des historiens, par un petit essai, « Ces archives qu’on vous cache », aux Editions universitaires, une dénonciation des « règles » qui régissaient l’accès aux archives, avec leurs interdits, leurs dérogations bidons, leurs passe-droits. L’opuscule était devenu un classique pour les historiens-chercheurs, novices ou confirmés.

Cet homme était une mine d’informations, une mémoire prodigieuse, un logiciel à lui tout seul, toujours prêt à démarrer au quart de tour quand on le sollicitait, quand on savait le solliciter plus exactement. Sa carrière avait bifurqué le jour où il divulgua des papiers accablants, mais jusqu’alors inaccessibles, sur un ancien haut fonctionnaire coupable de collaboration. Cette initiative lui avait coûté cher. Identifié comme l’auteur de la « fuite », Racine avait déclaré placer sa conscience civique au-dessus de sa conscience professionnelle. Peu après, il fut « promu » gardien des « enfers », toujours à la Bibliothèque nationale. Les enfers ? on disait un peu partout  que ces lieux de rétention de livres interdits étaient une fable, un vestige de temps révolus. En fait, si le mot avait changé, la chose était toujours là : quantité d’ouvrages, de reproductions, d’illustrations demeuraient difficiles d’accès pour le grand public. En principe, tout le monde pouvait consulter ces publications ; encore fallait-il s’imposer, montrer patte blanche et insister.

C’est dans ces circonstances un peu singulières que Chloé avait fait la connaissance de Racine. Dans le cadre de ses recherches en thèse, elle avait été chargée d’un exposé sur un personnage politique parfaitement ambigu, Daniel Pops. Ce dirigeant démocrate-chrétien écrivait sous un pseudonyme des brûlots paillards. L’homme politique était chattemite mais l’écrivain véhément. Chloé avait réussi à retrouver la trace d’une œuvre licencieuse de ce saint homme à la Bibliothèque nationale. Quand elle demanda à la consulter, les employés prirent une mine pincée : le livre relevait du « service spécial ». C’est ainsi qu’on avait rebaptisé les enfers. Il y eut un long conciliabule du côté des bibliothécaires. Chloé eut droit à quelques regards en coin. On lui fit répéter sa demande. Puis elle dut remplir un formulaire, justifier les raisons de son intérêt, préciser quel usage elle comptait faire de sa lecture.

Il lui fallut encore attendre une semaine avant d’apprendre que le livre était disponible. Elle se rendit promptement à la bibliothèque, voulut voir le « document ». On calma son ardeur, en lui susurrant que de tels livres ne se consultaient pas comme ça, qu’il lui fallait se rendre dans la salle dudit « service spécial ». C’était tout à côté, dans les étages. On y accédait par un escalier dérobé.  Le local en question était une belle pièce, discrète, plus luxueuse, lui sembla-t-il, que la grande salle généraliste du bas. La lumière y était tamisée, les tables de lecture élégantes. Il y avait là comme une atmosphère de recueillement. On se trouvait simplement en surplomb de la gigantesque salle de consultation, dans une sorte de mezzanine, mais la pièce était comme escamotée grâce à une judicieuse décoration, des boiseries à claire-voie. Au vu et au su de tout le monde, le lieu se fondait en fait dans le paysage et ne se remarquait tout simplement pas. Il était là sans être là. Il se cachait sans se cacher. Chloé fut sensible à ce raffinement, à cette discrétion.

Racine était seul dans la salle. Il est vrai qu’il était très tôt. Le bibliothécaire était debout, derrière le comptoir de l’accueil et semblait attendre sa visite. Chloé lui tendit son bon de réservation.

-C’est curieux, lui dit-il, l’air étonné, je ne vous imaginais pas ainsi.

Il ne précisa jamais ce qu’il entendait par là. Le fait est qu’ils se sont revus ensuite, un peu, beaucoup, souvent, jusqu’à cohabiter sur l’Andante. Bien sûr elle a du composer avec la libido un brin précieuse de son compagnon ( c’est un expert en haïku érotiques par exemple) mais l’un dans l’autre, elle y tient à son patron des enfers.

Lucifer lui tend une enveloppe.

« La capitainerie du port a reçu ça pour toi. »

Le courrier, un grand format en papier kraft, indique simplement « Mlle Bourgeade, L’Arsenal » ; au dos, pas d’adresse, juste une date : 1961. A l’intérieur se trouve une demi douzaine de photocopies : il s’agit d’une série de plaintes, officiellement déposées à Paris ou en proche banlieue, par des Algériens en 1961. Sans commentaire.

Racine la surveille, interroge :

-Tu fais dans la guerre d’Algérie maintenant ? 

Chloé ne lui avait pas encore parlé de sa dernière enquête. Elle ne voulait pas qu’il s’invite trop vite dans son pré carré. Racine, qui sait à peu près tout sur tout, peut être très invasif quand il s’y met. Mais à présent il est un peu tard pour lui cacher l’objet de sa recherche. Elle lui décrit en trois mots l’affaire, la mort du flic à la retraite, la requête du client, la manif d’octobre 1961 et la photocopie du tract.

Aussitôt, Racine embraye :

« La violence de la répression en 1961 n’a eu d’égal que le silence observé alors sur ces faits. Un journal du soir a d’ailleurs écrit, je le dis de tête : « la forteresse de l’oubli est puissamment défendue. »

Au menu du Conservatoire, ce midi : petit salé aux choux avec le bouillon de cuisson en entrée. Et une bouteille de Chablis.

Le quinqua se souvient d’un oncle qui avait fait son service militaire en Algérie ; il y avait passé deux ans. « C’est long, deux ans dans de telles conditions ; or il ne parlait jamais, strictement jamais, de ce temps de guerre. »

D’ailleurs le mot de guerre lui-même était banni ; on parla d’ « opérations en Afrique du nord », de « maintien de l’ordre », de « pacification ». Le terme ne fut officiellement utilisé pour la première fois qu’en 1999.

« Et ne parlons pas de la manif du 17 octobre ; elle, elle fut totalement occultée ! Il y eut ce jour-là au moins 30 000 manifestants, 10 000 emprisonnés, presque autant de blessés, plus de 200 morts ! Tous Algériens. Et cette boucherie, en plein Paris, tout le monde, ou presque, l’a effacée.

Chloé connaît son dossier, elle conteste :

« Il y a des gens qui ont réagi, des journaux ont dénoncé le carnage, Libération (celui d’avant, de d’Astier de la Vigerie), Témoignage chrétien, L’humanité, Le Monde, Le figaro même en ont parlé. Elie Kagan a photographié les tabassages. Maspéro sortira un livre, « Ratonnades à Paris » de Paulette Péju. Y aura

même un film documentaire, « Octobre à Paris » de Jacques Panijel.

Sur sa lancée, elle revient sur le tract remis par le fils Loiseau. Racine était au courant ; il confirme qu’un tract a bien été retrouvé dans plusieurs commissariats fin octobre 1961. Personne ne savait qui l’avait écrit. Les faits qu’il mentionne sont précis, pas tous inédits et surtout il donne des noms. Difficile après de dire qu’il s’agissait de gestes incontrôlés de la base : le crime était couvert, supervisé, organisé.

Au dessert, Racine annonce qu’il s’absente quelques jours. Un plaisancier de l’Arsenal lui demande de l’accompagner sur son voilier pour remonter la Marne : Lagny, Château-Thierry, Dormans, Epernay. « Ce sera une sorte d’atelier d’écriture » dit-il, son hôte lui demande de décrire chemin faisant le périple, son topo servira ensuite d’argumentaire commercial pour un circuit intitulé « la route du champagne ». « Un travail alimentaire, ça se refuse pas, non ? »

-T’as pas pensé m’inviter ?

Elle proteste pour le principe ; pas question pour elle de lâcher son enquête.

Chapitre 4

Depuis quelques semaines, la guerre d’Algérie revient dans l’actualité. Des bouches s’ouvrent; des journaux publient des témoignages. De nouveaux fonds d’archives sont disponibles. De méchantes langues parlent de manipulation. En fait la question est dans l’air, comme on dit. Pourquoi maintenant ? Peut-être qu’il a fallu un temps de silence, qui a duré bien plus d’une génération, pour aborder le sujet de manière plus sereine. Soudain tout le monde semble avoir envie de dire son mot. Après des années de rétention, voilà que ça sort de toute part, une vraie logorrhée.

Chloé essaye de tout lire, de tout voir, de tout suivre et de faire le lien avec sa propre recherche. Elle écoute les émissions, suit les débats, court les réunions, comme celle organisée par l’association « Octobre ».

Cette dernière réunit des historiens et des témoins de la manifestation réprimée de 1961. Pour ce colloque, la République a prêté ses locaux, face à l’Assemblée nationale. Dans le hall, il y a foule, la salle va être bondée. Des huissiers précautionneux vérifient longuement les cartons d’invitation avant de remettre le badge-sésame. Les organisateurs n’en reviennent pas. Eux qui pendant des années ont ramé pour dénoncer le drame dans une indifférence assez générale ou devant des troupes maigrelettes sont ravis. Chloé s’installe derrière une rangée de septuagénaires algériens qui se ressemblent tous un peu, hommes de petite taille, aux cheveux blancs clairsemés, portant d’épaisses lunettes et modestement vêtus. Ils sont à la fois intimidés d’être là et fiers de se sentir reconnus en quelque sorte.

A tour de rôle, les quatre membres de la tribune présentent des exposés qui se complètent assez bien. Ils parlent des documents désormais disponibles sur la manifestation, de l’attitude de la presse, de la justice, de la police. Puis un débat s’installe avec la salle.

Une intervention intéresse tout particulièrement Chloé. C’est un  jeune journaliste algérien, « berbère » a-t-il précisé, dont elle a juste retenu le prénom, Ihsane. Il parle d’une voix étonnamment douce. A plusieurs reprises, la présidence doit même lui demander de hausser le ton. Il a fait spécialement le déplacement d’Alger, non sans mal car l’obtention du visa a été difficile. Mais le sujet lui tient doublement à cœur : en qualité d’Algérien et à titre personnel. Son père, Tayeb Khider, et son oncle, Lounès, étaient venus en France fin 1950, pour travailler. Embauchés dans une entreprise de Gennevilliers, ils résidaient dans le quartier de la Goutte-d’Or, dans le 18è arrondissement parisien. Ils partageaient une chambre, dans un petit hôtel meublé de la rue Fleury, une ruelle qui reliait la rue de Chartres et le boulevard de la Chapelle. Ils n’étaient ni l’un ni l’autre particulièrement militants mais penchaient du côté des indépendantistes. Ils cotisaient, « comme tout le monde », aux caisses du FLN, rappelle l’orateur. Tayeb eut le premier affaire à la police.

Ihsane demande à la présidence la permission de  lire un petit texte. C’est une déclaration de son père : « Le 10 septembre 1961, vers 21 heures, je fus arrêté par un car de police secours. Les cinq policiers qui étaient dans le car ne me demandèrent rien mais me firent monter dans le car : N’aie pas peur, on ne te fera rien, on va t’emmener au commissariat. »

Au cours de la même ronde, les flics embarquèrent un  autre algérien puis le véhicule prit la direction du pont d’Argenteuil. « Les policiers firent d’abord descendre mon compatriote. Je voyais à travers la vitre du car. Ils lui donnèrent des coups de crosse jusqu’à ce qu’il soit assommé. Puis le chauffeur le prit par les pieds et un autre par la tête. Ils le jetèrent à l’eau. Peu après je vis des petites bulles apparaître à la surface de l’eau. »

Les agents allèrent ensuite chercher Tayeb et le bastonnèrent ; puis il fut jeté dans le fleuve. « Je tombai sur une pierre et rebondis dans l’eau. Mais l’eau froide me rendit quelques forces et j’essayai de nager. Les policiers m’entendirent et allumèrent leurs phares pour me chercher. Quand ils me virent, ils se mirent tous à me lancer des pierres. Je suis revenu vers la rive, apercevant un creux où je me suis caché. »

L’assistance écoute dans un silence tendu. Ihsane raconte que son père est demeuré une partie de la nuit dans l’eau. Sa veste coula, et, avec elle, ses papiers. Plus tard, bien plus tard, assuré qu’il était seul, il remonta sur la berge. Il réussit à se faire soigner dans un dispensaire tenu par des religieuses et finit par rejoindre, à pied, hagard, son hôtel. Mais par la suite, il n’osa plus mettre le nez dehors, même pour se rendre à l’hôpital. Il ne reprit jamais son travail. Pour justifier cette disparition, son frère expliquait à l’entourage qu’il avait dû repartir en catastrophe en Algérie. Des amis lui conseillèrent de se constituer partie civile contre le préfet de police. Mais il n’avait qu’une obsession : se planquer. C’est la raison pour laquelle il ne participa pas à la manif du 17 octobre.

Le journaliste fit une pause.

-Lounès, lui, se rendit au rassemblement parisien. Du moins c’est ce qu’il dit à son frère ce jour-là. Personne, ensuite, ne l’a revu.

Chloé n’entend pas la fin de l’intervention. Elle croit repérer, près de l’entrée de la salle, l’homme qui lui a rendu visite à l’agence l’autre jour. Même silhouette, même crâne d’obus, ou de gland, oblong et dénudé, qui lui avait fait penser…à Blanquer. Le type avait la tête du ministre des écoles mais avec, facilement, vingt ans de plus. Exemplairement chauve. Il est vrai qu’elle fait, depuis cette rencontre, une véritable fixation. C’est fou le nombre de chauves qu’elle peut croiser, elle se met à en voir partout. La moindre calvitie qui passe dans son champ de vision l’alerte. Elle dévisage ces dégarnis du bulbe avec méthode. Souvent ceux-ci se méprennent sur son regard, elle a du d’ailleurs en éconduire un certain nombre. Il lui arrive d’en rêver, toujours le même rêve : un chauve apparaît dans le hublot de sa cabine, son nez, sa bouche s’écrasent sur la vitre; œil exorbité, il tente d’inspecter l’intérieur de sa chambre ; elle se demande comment il a pu arriver là, le hublot donne sur la Seine ; elle fait des signes de croix pour chasser ce diablotin; l’autre ne bouge pas, sourit ; elle se réveille.

Elle a fait part de son obsession à ses collègues de bureau, ce qui les a fait plutôt rire. Villemin et Traore se sont livrés à une surenchère sur les cent façons de nommer un chauve : un dégarni, un déplumé, un glabre, un lisse, un pelé. On était chauve comme une boule de billard, comme  un œuf, comme une bite de clown (pourquoi un clown, se demanda-t-elle), comme une bille, comme un genou. On disait encore qu’il (elle mais plus rarement) avait la boule a zéro, qu’il n’avait plus de poil sur le caillou, plus de cresson sur la fontaine, plus d’alfas sur le ciboulot.

Marike créac’h a eu le mot de la fin, comme d’habitude, en  citant Jules Renard: « Chauve, quand il se découvre, on croit qu’il ôte sa chemise ».

Elle est donc intriguée par le spécimen qui se tient dans un renfoncement, non loin d’elle. Ce chauve-là a un air de déjà-vu. Le temps de contourner la salle, le type a disparu. La foule compacte dans le hall la décourage d’aller plus loin.

A l’interruption de séance, Chloé retrouve le témoin algérien. Elle a été surprise par la violence de l’épisode qu’il a retracé, par la date aussi où s’est déroulée l’agression de son père. Le jeune homme a parlé du 10 septembre 1961. Un bon mois avant la manifestation tragique. Ce renseignement la conforte dans l’idée que la répression du défilé d’octobre ne constituait pas un fait isolé, inattendu : il devait régner à Paris en ce temps-là un climat pourri, il ne faisait pas bon avoir un faciès sudiste trop marqué. Elle a longtemps cru que la guerre était une affaire qui s’était cantonnée au delà de la Méditerranée. La sauvagerie était à nos portes mais nos portes étaient bien gardées, pensait-elle. Elle réalise que la barbarie était aussi à Paris ; on lui donna libre cours non seulement un soir de folie mais de façon systématique.

La jeune femme se présente à Ihsane Khider. « Chloé Bourgeade, enquêtrice privée ». Sa profession suscite parfois des réflexions incongrues, ou désobligeantes, ou machistes, genre : vous avez été virée de la police ? vous êtes armée, vous me montrez ? c’est vous qui vous filez les cocus ? Ihsane reste imperturbable. Zéro commentaire. Un bon point pour lui. S’il n’avait pas parlé de choses si graves, on aurait pu dire qu’il avait un air facétieux. Grand, mince, les cheveux courts et bouclés, il ressemble à un personnage du Décaméron de Pasolini. Cette bienveillance qu’il met dans son expression, il la porte aussi sur son visage.

Elle veut qu’il lui reparle de son père, de son arrestation, de son oncle. Il accepte son invitation à prendre un verre.

-Mon père était fou d’inquiétude, son frère n’est jamais revenu de la manifestation. Discrètement il a sondé les voisins, interrogé des manifestants, questionné des associations. Par leur biais, il prit même contact avec une avocate. Mais l’oncle avait bel et bien disparu. A la première occasion, mon père – qui avait pu se faire refaire des papiers- repartit en Algérie. Il n’a plus quitté ce pays par la suite. Il était revenu de France affecté d’un trouble de langage, une sorte de bégaiement. Cela tombait bien, ajoute avec une ironie triste le journaliste, rien ni personne n’a pu lui tirer le moindre mot sur son séjour parisien. »

A l’approche de la mort, il y a quelques mois, il avait transmis à Ihsane ce maigre témoignage. Il le priait de se renseigner, si un jour il allait en France, sur ce qu’était devenu son frère et ce qui s’était passé ce 17 octobre 1961.

Ils dînent un peu plus tard au Conservatoire. Ce soir-là, le garçon leur propose de l’anguille à la matelote. Ihsane ne connait pas. Elle lui vante les mérites du « roux brun » mouillé avec le bouillon et le vin rouge. Il écoute, poli, amusé.

Ils parlent de Paris en 1961, du moins tel qu’ils l’imaginent.

Elle décrit son métier de privé. Il raconte son pays, la Kabylie, Tizi-Ouzou, la participation des Berbères à la guerre de libération.

-Attention, on n’est pas des Arabes ! répète-t-il. Je sais bien que pour vous, tout ce qui est en dessous de Poitiers…

Elle pense à « Charles Martel qui battit les Arabes à moitié » mais garde la blague pour elle.

Au dessert, ils s’observent de plus près. Elle lui parle de sa passion pour le polar. Il lui déclame un poème de sa composition où il est question « de t’aimer ainsi Ibn Arabi son Dieu » en lui faisant la cour avec les mains, des mains très belles, longues, fines, nerveuses, caressantes.

Comme il loge du côté d’Austerlitz, ils repartent par les quais, descendent Richard Lenoir, rejoignent la Bastille et longent le port de l’Arsenal. Chloé remarque qu’il fume sans arrêt, allume la nouvelle cigarette sur les cendres de la précédente. Au port, elle l’invite à bord et l’entreprend aussitôt. Il se laisse faire.

Plus tard, il lui demande :

-Tu n’as pas peur d’avoir un amant berbère ?

-J’ai toujours rêvé d’un amant barbare.

Il rit, ses dents sont extraordinairement blanches sous ses lèvres brunes.

-Je devrais avoir peur ?

-Ce n’est pas politiquement correct !

-Tant mieux !

-Tu as lu Vailland ? Tu te souviens de Beau Masque ?

-Belmaschio, Pierrette, Le Clusot, la grève, oui…

-Sais-tu qu’à l’origine, Vaillant avait pensé que son héros, et séducteur, serait un Arabe, un ouvrier algérien, du nom de Ben Makassar ?

-Non, je l’ignorais. Tu es sérieux ?

-Absolument, tu pourras vérifier. Il a commencé à écrire son récit. Et, comme d’habitude, il en a fait une lecture publique à ses amis, des syndicalistes du coin où il habitait, le Jura.

-Et ?

-Et tous, tu m’entends, tous lui dirent que c’était une mauvaise idée, qu’ils n’étaient pas racistes mais que, si le séducteur s’appelait Ben Makassar, alors sa Pierrette deviendrait aux yeux des lecteurs une putain !

-C’est pas vrai !?

-Si, je t’assure.

Il se tait, cache son émotion – elle a compris que c’était une habitude chez lui- derrière un rideau de fumée grise mais la main qui tient la cigarette tremble légèrement. Ses yeux, très noirs, semblent encore plus sombres.

-Tu vois, reprend-il, souriant et tendre, même un anticonformiste comme lui dut céder. Finalement, Beau Masque fut un bel émigré piémontais.

-Cela remonte à loin, ton affaire ! C’est du passé, dit-elle, à demi convaincue.

-Tu crois ?

-Tais toi.

Assise sur lui, elle s’arrime à nouveau à son sexe. Il a un corps mince, musculeux, nerveux, la peau mate.

-J’ai été nourri au régime oasis, dattes et fumée de cigarettes, avait-il dit en se déshabillant.

Elle lui impose à nouveau son rythme, coulisse avec gourmandise sur le sexe de son partenaire. Cela dure longtemps.

Plus tard, une nouvelle cigarette en bouche, il la caresse avec une infinie douceur. Il semble avoir le temps pour lui. Elle avait oublié les plaisirs de la lenteur.

Chapitre 5

L’homme du désert est un matinal. Sa place est vide quand Chloé se réveille. Elle s’en étonne, puis se rappelle qu’ils ont convenu de se revoir en milieu de journée. Elle découvre sur sa messagerie un mot daté du milieu de la nuit. Sec comme un faire-part. Et anonyme ou presque. « Voir page décès du Monde. 1961» La même signature que celle de ses précédents courriers mais ça ne l’avance guère. La veille au soir, la jeune femme n’a pas regardé le journal. L’étrange annonce l’agace. Quoique. Chloé a toujours eu un petit faible pour la lecture de la rubrique nécrologique des journaux. Pas vraiment un penchant pour le trépas, juste un goût du jeu un brin morbide. L’intitulé des condoléances,  le cérémonial des obsèques et surtout le générique des familles, épouse, enfants, petits enfants, nièces, neveux,  tout cet apparat excite son imagination. Elle invente des sagas familiales, des liaisons plus ou moins dangereuses, des héritages biscornus. Une fois, cela remonte à sa vie étudiante, suite à un pari stupide entre filles, elle s’est même invitée à une célébration religieuse, se faisant passer pour une lointaine et oubliée cousine du disparu. Dans l’émotion générale, elle fut d’abord accueillie  avec civilité. Mais lors de la réception qui suivit, elle eut un peu de mal à tenir son rôle ; la supercherie allait être découverte, les choses risquaient de mal tourner, elle s’éclipsa.

Chloé repère assez vite dans le quotidien vespéral un petit encadré de la famille Loiseau. Ce nom figurait dans le tract. Loiseau. L’encadré jouxte un autre articulet, plus spacieux, de la préfecture de police cette fois, où, à la queue leu leu, tous les pontes de la grande maison s’associent pour rendre hommage à ce cher Gustave, ancien directeur général de la police parisienne, « qui eut de délicates missions à remplir et qui avait su, au sein de la préfecture, faire preuve d’une générosité et d’une disponibilité jamais en défaut, lui valant un respect unanime ». C’était plutôt maigre comme information ; il était cependant précisé que le bonhomme était décédé au Vésinet.

Chloé consulte le site web du « Parisien/Yvelines ». En « une » du quotidien daté de l’avant veille, entre une information sur les nouveaux horaires du musée d’archéologie et l’annonce de l’ouverture de la foire, elle tombe sur ce titre : «  Un ancien cadre parisien de la police, qui coulait chez nous une retraite paisible, victime d’un accident spectaculaire ».

Loiseau bricolait sans doute dans l’atelier attenant à sa villa quand eut lieu, selon les voisins, une explosion dans le local. La porte du garage était mystérieusement fermée de l’extérieur. L’homme avait tenté de s’extraire par un vasistas mais il était resté bloqué, au niveau de la taille ; il avait péri ainsi, le bas du corps carbonisé.

Selon le journal, Gustave ? Loiseau, honorablement connu dans la région, n’était pas aussi rangé des voitures que ça, ni du genre à se sentir tenu par un quelconque « devoir de réserve », surtout maintenant qu’il était à la retraite. Récemment il avait fait passer une tribune libre intitulée « Repentance ? ». Il s’y disait agacé par la campagne de presse sur la torture en Algérie. Ulcéré par la « confession » de deux anciens généraux, Massi et Auresses, qui reconnaissaient  les faits, il écrivait notamment : « Je m’étonnais que des officiers laissent s’enfler sans moufter une telle campagne de haine et de désinformation. Et voici qu’on nous en trouve deux, deux atteints largement par la limite d’âge, deux gâteux, disons le mot, que la presse est allée exhumer de leur retraite dorée. Et eux parlent… pour trouver normale cette campagne abjecte ! C’est vrai qu’ils ne sont jamais passés pour des lumières ! »

A la suite de cette prise de position, « Le Parisien/Yvelines » avait reçu un abondant courrier, assez également partagé entre mots qui approuvaient ce ton martial et cris de colère contre ce « vieux facho ». C’était un débat assez inhabituel dans le landernau, reconnaissait la rédaction. Des pétitions avaient suivi, pour ou contre le bonhomme. On avait vu fleurir des affichettes et des tagues contre Gustave Loiseau jusque dans la rue où il résidait. Ce dernier se sentait-il menacé ? S’il n’avait rien changé à ses habitudes, il avait cependant, selon le correspondant local, « fait récemment des démarches pour bénéficier d’une protection. La préfecture était d’ailleurs sur le point de la lui accorder. »

Chloé, songeuse, ferme son écran. Drôle d’histoire, décidément,  drôle d’enquête : un bonze l’épie, un corbeau lui distille des informations (merci), un flic boit la tasse, un autre s’enflamme. Elle ne comprend pas bien le mode d’emploi. Et elle a horreur de ne pas comprendre.

Chapitre 6

La privée contacte dans la matinée les services de la préfecture de police, parle de ses recherches, sollicite un rendez-vous. L’accueil est froid. On lui fait comprendre que sa demande est « inappropriée ». Chloé retrouve à la mi-journée Ihsane au métro Barbes. Il a décidé de visiter le quartier de la Goutte-d’Or, une sorte de pèlerinage dans ce lieu où son père et son oncle ont vécu plusieurs années. La jeune femme l’accompagne d’autant plus volontiers qu’elle sait que le secteur est plusieurs fois mentionné dans le tract de 1961. « Dans le 18è arrondissement, des membres des brigades spéciales du 3è district se sont livrés à d’horribles tortures. Des Algériens ont été aspergés d’essence et brûlés « par morceaux ». Pendant qu’une partie du corps se consumait, les vandales en arrosaient une autre et l’incendiaient ». A propos de Loiseau notamment.

Le métro Barbes est en travaux. En fait le chantier traîne depuis des années. Sur le quai, des femmes et des enfants gitans font la manche. A la sortie de la station, une nuée de jeunes gens distribue de minuscules prospectus, vantant les mérites de médiums et autres guérisseurs. Des voyants promettent leur rédemption aux damnés de la terre. Tous sans exception parlent de guérir de l’impuissance sexuelle. Quelques-uns garantissent une pleine réussite au travail  et l’obtention du permis de conduire. L’un d’eux, un certain « Monsieur Charles, amoureulogue », un Africain à la bobine avenante si l’on se fie à la photo sur sa profession de foi, se présente comme un « spécialiste du retour de l’être aimé en soixante-douze heures. Il ou elle courra derrière vous comme un chien derrière son maître, quels que soient la durée et le désespoir ».

-C’est efficace ? demande Chloé au garçon qui lui propose ce papier.

L’autre se contente de sourire.

-Dommage, dit-elle.

Les deux jeunes gens longent le boulevard de la Chapelle puis s’engagent dans une ruelle étroite. Ihsane lui demande si le nom de la station de métro est en hommage à l’album de Rachid Taha. Elle prend la question au sérieux, il rit. Chloé se rend compte qu’elle ne connaît ni le chanteur Rachid Taha ni le quartier où ils se trouvent. Elle l’a traversé à plusieurs reprises, pour se rendre à l’église Saint-Bernard, tout à côté, lors d’une fameuse bataille de sans-papiers. Il lui est arrivé aussi de faire un saut chez Tati, une fois ou deux. Mais elle ne faisait que passer. Jamais elle ne s’y est attardée, jamais elle n’a flâné dans ces ruelles. Sa connaissance de l’endroit est livresque. Elle sait qu’il a servi de décor à L’Assommoir de Zola, que le lieu a été décrit par Prévert, chanté par Damia, dessiné par Steinlen. Il y eut tout un temps pleins de « petites brasseries à femmes » chères à Carco. Pas mal de paumés sont passés par là, des illustres comme Miller, des plus modestes surtout, paysans venus des quatre coins du pays, juifs d’Europe centrale, démunis de la Méditerranée et d’Afrique, qui ont fait Barbès ! Tout cela, elle l’a lu. Mais elle n’y était jamais vraiment venu.

Le rez-de-chaussée des ruelles est occupé par des commerces arabes. A mesure qu’on descend vers Château-Rouge, ils sont progressivement remplacés par des boutiques africaines. Se côtoient restaurants bon marché et épiceries exotiques, marchands d’aromates et quincailleries désuètes, espèces d’apothicaires et coiffeurs tapageurs, ateliers de confection et boutiques de cosmétique, bijouteries « en gros, demi-gros et détail », où l’on trouve aussi toutes sortes de main de Fatma. Des grossistes proposent des montagnes de semoule, d’amandes, des bidons d’huile d’olive, des brassées de menthe. Ça sent bon la cannelle et le girofle, la muscade et le poivre. Des rôtisseurs font tourner des têtes de moutons. Il est aux environs de midi. Un public nombreux de fidèles déborde de la mosquée al-Fath, au bout de la rue Polonceau. Certains prient à même la chaussée.

Place de l’Assommoir, elle dit que c’est là que Zola a situé le lavoir de Gervaise. Ihsane réplique :

-C’est ici aussi que s’est déroulé la guerre d’Algérie, tu  sais. Il y avait dans ce quartier plusieurs milliers d’Algériens. Dans ces rues on se battait entre indépendantistes, entre le FLN de Ben Bella et le MNA de Messali Hadj. Il y a eu ici la bataille des cafés-hôtels.

-C’est à dire ?

-Les mouvements se faisaient concurrence. Méchamment. On y collectait pour les uns ou pour les autres. C’est le FLN qui l’emporta.

Ils font halte près du bureau de poste de la place alors qu’une demi douzaine d’enfants se livrent, sur l’esplanade, à une partie de football endiablée avec un ballon de fortune. Un petit vent frais fait virevolter des papiers gras.

Ihsane poursuit, c’est lui le guide. A partir de 1959, les choses changent avec l’arrivée de Papon à la préfecture de police. Ce haut fonctionnaire, toujours exemplaire quelque soit le régime, rentre d’Algérie. Sur place, il avait trouvé que les meilleurs auxiliaires contre les gens du FLN, c’étaient encore des Algériens mais version collabos.

-Question collabo, il avait de la bouteille.

-En effet. Il avait créé là-bas une milice supplétive, harkie, chargée d’infiltrer et de traquer les « fellaghas ». On a parlé de plus de cent mille miliciens, appelés, à cause de l’uniforme, les « calots bleus » ou les « bleus de chauffe ». Papon a estimé ces bleus si efficaces qu’une fois nommé préfet de police à Paris, il reprend la formule et installe une milice algérienne ici, une milice d’Etat mais complètement en marge des lois.

-Il importe ses calots bleus ?

-Au printemps 1960, on évalue cette force « spéciale » à cinquante harkis opérationnels. Ils sont près de six cents à l’automne, notamment à Barbès.

Le ballon vient d’échouer dans les jambes d’Ihsane. « M’sieur, M’sieur » crient les mômes. Il part la balle aux pieds, drible un attaquant, trompe un second adversaire avec un petit pont parfait, tire, magistral, dans les buts. Les gosses le regardent, perplexes. Souriant, il revient vers la privée.

-Tu veux pas rester, tu ferais éducateur de rue ? lui demande-t-elle.

– Allez, reprenons notre histoire, on en était où déjà ? Oui, la milice, Barbès.

-Et les Parisiens, ils voient ça comment ?

-Ça serait plutôt à toi de me le dire, non ? Ce que je crois, moi, c’est que les Parisiens ne doivent pas voir grand chose. Le quartier était alors quasiment séparé, isolé de la ville. Comme entouré de frontières. Au métro Barbès, il faut presque montrer patte blanche, pour y entrer.

-Un ghetto ?

-Si tu veux. Délimité grosso modo par le boulevard de la Chapelle au sud, Château-Rouge au nord,  Barbès à l’est, Max-Dormoy à l’ouest. Ici, les habitants étaient comme coupés du reste de la ville. Ici, c’était plus tout à fait Paris, ni tout à fait la France. Une sorte de bout d’Algérie greffé au cœur de la capitale. Ici se jouait le même conflit que de l’autre côté de la Méditerranée, mais en miniature. Un quartier bouclé, à l’écart du monde, replié sur lui-même. Une zone de non-droit, d’arbitraire.

-Et personne pour s’en inquiéter ?

-Circulez, y a rien à voir, répétaient les flics à ceux qui passaient boulevard de la Chapelle.

-Et les autochtones, si je peux dire ?

-Les Français de souche ?

-Non, enfin les habitants, les résidents de Barbès ?

-A mon avis, ils ont vite intégré la règle, pas le choix. Au point que quand ils rejoignaient tard le quartier, ils avaient pris l’habitude au moment du passage, en quelque sorte, de tenir les bras écartés du corps, pour bien montrer qu’ils n’étaient pas armés. En tout cas, c’est ce que m’a raconté mon père. Mais t’étais pas au courant?

-Ben…

Non, Chloé ne le savait pas. Ils poursuivent leur visite. Le quartier est en plein chambardement, pris d’une furie de rénovation. Il y a des travaux partout.

-C’est plutôt bien, non, tous ces chantiers ? se félicite la privée. Ça va redonner sa dignité à un quartier pauvre.

-Ou préparer le retour des riches dans le centre ? c’est pas ça, le grand remplacement ?

Les trottoirs affairés ont un côté bonhomme, à peine tempérée par les allées et venues de groupes de jeunes gens aux airs de comploteurs qui s’agglutinent dans des renfoncements de porte. Mais à la lisière du quartier, une certaine tension est perceptible. Sur les boulevards notamment, une forte présence policière, des rangées de cars aux vitres grillagées, s’exhibe. On ne peut pas ne pas la voir.

Chloé et Ihsane vont déjeuner « Au Rendez-vous du petit kabyle ». Le self annonce « Couscous à 7 euros ». Le public est exclusivement masculin. Un jeune garçon, affable, armé d’une énorme louche, sert les gens qui défilent avec leurs plateaux devant sa gondole. Il leur distribue d’imposantes portions de semoule. Dans la salle, un employé, qui pourrait être son père, propose de l’eau, récupère les plateaux, nettoie les tables. A plusieurs reprises, Ihsane tente d’amorcer la discussion avec lui, en arabe puis en berbère. A Chloé, étonnée, il explique :

-Je lui ai demandé s’il travaillait là depuis longtemps, si le restaurant marchait déjà dans les années 60.

-Mais il n’était pas né ?!

Le serveur ne réagit pas. Il slalome entre les clients, agile malgré son imposante bedaine. Quand le couple s’apprête à partir, il leur dit – en fait il ne s’adresse qu’à Ihsane, que pour l’histoire du quartier, le mieux est de voir le « vieux ».

-Le vieux ?

Il désigne un homme seul à une table, au fond de la salle. La chevelure abondante, blanche, des lunettes noires, une légère barbe, portant une djellaba grise, il se tient droit pour siroter son thé.

-Une figure, ajoute le préposé aux tables. Total respect. En fait, c’est l’ancien gérant. Il vit seul. Il n’arrive pas à partir. Pour aller où, d’ailleurs ? Si vous savez le prendre, peut-être qu’il parlera. Ça m’étonnerait mais qui ne risque rien n’a rien, comme on dit, non ? En tout cas, ici, à ma connaissance, c’est le seul qui garde un peu la mémoire de Barbès. Qu’Allah le préserve !

Chloé et Ihsane s’invitent à sa table.

-Il paraît que vous vous intéressez à Barbès ? s’étonne l’aïeul, sur ses gardes.

-A son histoire, oui, c’est vrai, répond Chloé.

-Qu’est-ce que vous voulez savoir au juste ?

-Vous vous souvenez de la guerre d’Algérie ?

-Je pense bien.

Mohand Zerkaoui retire ses lunettes. Ses yeux sont morts, le vieil homme est aveugle. Il a acheté ce café à la fin des années 50. A l’époque, ce genre de commerce foisonnait dans le quartier, des petits hôtels, des bougnats, des coiffeurs.

-Et les calots bleus ? vous vous souvenez des calots bleus ?

Le vieil homme prononce en arabe un interminable juron. Chloé trouve la sortie très musicale mais Ihsane se refuse à traduire.

-Faut plus parler de ça, dit Zerkaoui en se frappant la poitrine.

Ihsane, doucement, parle de son père, de son oncle. Mais l’ancêtre s’est refermé. « Non, désolé, je ne me souviens plus. L’âge, vous comprenez ? Et puis tout cela est trop loin, à présent. Non, vraiment, désolé. »

Sur le pas de la porte, le gérant semble s’excuser. « Repassez une autre fois ? Ou même ce soir, vous aurez peut-être plus de chance. »

Ils se séparent. Chloé est attendue à l’agence, Ihsane doit s’occuper de son billet retour. Au Sémaphore, tout le monde est là. Marike Créac’h, impériale comme d’habitude, fait part d’une nouvelle proposition d’enquête. On sent tout de suite qu’elle s’en réserve la primeur.  Normal, ça se passe en Bretagne, sa chasse gardée. La S.P.A. de Concarneau les sollicite pour une histoire abracadabrante. Un massacre de phoques. Depuis deux mois en effet, plusieurs phoques ont été décapités dans les environs du port. L’auteur du carnage, qui a le sens de la mise en scène, exhibe les têtes des animaux au bout de piques, sur la digue. Quel est le message ? Qui peut bien pratiquer ce genre de sacrifices ? Un total détraqué ? Un ennemi des bêtes ? Un pêcheur jaloux : paraît que les phoques consomment pas mal de poissons… Marike semble sincèrement émue, elle semble ranger son bureau tout en parlant ; l’équipe comprend qu’elle a déjà pris sa réservation dans un prochain TGV.

Villemin explique ensuite, rapidement car la patronne a déjà la tête ailleurs, où en est son enquête sur les faux policiers qui dépouillent des personnes âgées dans le quartier Jaurès. Leur technique est au point. C’est toujours le même mode opératoire. Les types, ils sont généralement deux, repèrent une personne âgée, seule et fortunée. Déguisés en agents EDF, ils s’invitent chez elle, prétextent une intervention et subtilisent une chose insignifiante. Un peu plus tard, des gendarmes, de faux gendarmes, reviennent avec un des (faux) agents EDF, menotté. Ils montrent à l’aïeul l’objet dérobé. La victime reconnaît le bibelot, remercie. Les agents demandent à l’ancien s’il n’a pas d’autres objets de valeur qui auraient disparu. Inquiète la personne vérifie, avec un des gendarmes ; elle lui montre les lieux où sont cachés ses biens. Les voleurs s’arrangent alors pour faire diversion, l’un d’eux pillant cette fois l’argent ou les bijoux. Et ils s’enfuient dans des voitures munies, bien sûr, de fausses plaques d’immatriculation. Bref, du vol par ruse, sans violence. Un travail de pro, une crapulerie souvent difficile à combattre. Mais Villemin a une piste, sérieuse : lors d’une filature, il a reconnu un des gendarmes !

Le genre de types, dit-il, à stocker chez lui des tas de fausses cartes de police, des brassards, des casquettes de forces de l’ordre, des gyrophares bleus et même des produits inflammables pour mettre le feu à leur voiture au cas où. « Des pros, je vous dis. Mais on n’est pas mauvais non plus, sourit-il. » Il a déjà rédigé son rapport.

Chapitre 7

En fin d’après-midi, suivant les conseils du gérant du self, Chloé et Ihsane repassent au Petit Kabyle.

-Vous avez bien fait, dit le restaurateur. Mohand veut vous voir.

Le patriarche semble avoir mené entre-temps sa propre enquête. Dans la communauté berbère, les nouvelles vont vite. Il s’est assuré qu’Ihsane n’était pas…un flic.

-Faut le comprendre, ajoute le commerçant.

Le vieil homme, droit derrière sa table, les salue rapidement  et, sans transition, leur dit :

-Les calots bleus, vous savez, j’ai bien connu.

Ils s’installent, l’homme poursuit :

-Pour mon malheur.

Il y eut dans le quartier une vraie guérilla urbaine jusqu’en 1962, dit-il. Entre les gens du FLN et les « mercenaires » notamment.

-Les calots bleus ont tout quadrillé pendant des années. Ils avaient réquisitionné trois hôtels meublés tout proches, au 25, au 28 et au 29 rue de la Goutte-d’Or.

Selon l’ancien, il s’agissait de vrais camps retranchés. Des postes bétonnés qui seront même attaqués à la grenade.

-C’était la guerre. Ici. En plein Paris. On a vu des patrouilles de soldats. Ça circulait partout. Avec des voitures blindées, des fusils d’assaut, des gilets pare-balles.

Il s’interrompt.

-Une guerre ouverte et en même temps, personne n’en parlait. Vous savez, il a beaucoup été question du couvre-feu pour les « musulmans » que Papon décide fin 1961, mais c’était déjà appliqué ici depuis des mois.

Le vieil homme précise que les « bleus » ont installé leur état-major au numéro 28 de la rue.

-C’était à deux pas d’ici.

On leur sert du thé. Le long jet brûlant glougloutte au fond des verres. Le serveur prend son temps. Il nettoie machinalement la table qui n’en a pas besoin. Finalement il demande :

-Ça ne vous dérange pas si je reste avec vous ?

Personne ne répond.

-Ça m’intéresse, c’est vrai qu’on n’en parle jamais. Alors, je peux rester ?

La tablée opine ; il se considère invité, rapporte une chaise et s’y installe.

-Les bleus, reprend Mohand, faisaient la chasse aux fellaghas. Ils arrêtaient à l’aveuglette, ils embarquaient au petit bonheur, comme on dit. C’était facile, ici, il y avait des Algériens partout. Ils faisaient des descentes, dans la rue, dans les cafés, les hôtels. Ils emmenaient les « prisonniers » dans leurs meublés, les interrogeaient: est-ce qu’on connaissait des membres du FLN ? comment ils s’appelaient ? où ils habitaient ? qui finançait ? qui possédait des armes ? Ça pouvait durer des heures. Ceux qui ne leur revenaient pas, ils les torturaient !

-Ici ?! réagit Chloé.

-Ici, oui. Dans les caves de leurs hôtels. Au 28 notamment. C’était leur QG, j’ai dit. Une vieille maison, mais bon tout le quartier était comme ça à l’époque. On y entrait par un couloir étroit. Tout de suite à droite, il y avait une salle, c’était l’ancienne salle du café. Au centre de cette pièce, un poêle, au fond, un comptoir. Derrière le zinc, je me souviens, une affichette annonçait « Couscous le mercredi ».

Il sourit, puis soupire.

-Je connaissais bien l’endroit, j’y ai séjourné ; mais j’étais pas venu pour le couscous, vous comprenez ?

Personne ne moufte.

-Personne d’ailleurs ne venait plus là pour le couscous. Des harkis traînaient toujours dans cette pièce, à longueur de journée. A gauche du couloir, les WC. Au bout du corridor, deux bureaux avaient été aménagés ; on pouvait y croiser des officiers lors des interrogatoires.

-C’est là qu’on torturait ?

-Non, c’était en bas, au sous-sol, que ça se passait. Dans la salle principale, il y avait une trappe, près du comptoir, qui donnait sur la cave. Une quinzaine de marches aboutissaient à un passage le long duquel s’ouvraient plusieurs réduits.

Le coude sur la table, la paume ouverte, l’homme repose sa tête inclinée sur sa main, comme s’il était fatigué soudain par cette évocation. La salle du restaurant se remplit peu à peu mais les clients, d’ordinaire bruyants, semblent avoir compris qu’il se passait quelque chose d’important, qu’il ne fallait pas trop  importuner la tablée du vieux.

Chloé, prudemment, relace l’ancien :

-Il y avait donc plusieurs pièces dans la cave ?

-Oui, oui… une grande avec des paillasses et des couvertures, toujours humides. Une pièce moyenne et un troisième local plus petit. Il n’y avait pas de porte. Dans chacune de ces caves une ampoule qui semblait toujours allumée. Les tortures se passaient généralement dans la petite cave du fond. C’est là qu’ils faisaient ça…

Mohand opine, se tait, reprend :

-Ils torturaient pour tout et pour n’importe quoi. Pour savoir si on cotisait ou si on était au FLN, si on connaissait des chefs ou si on savait qui faisait le coup de feu.

D’après ce qu’il avait vu, ou entendu dire, c’était toujours un peu les mêmes sévices que les bourreaux infligeaient. Cela commençait par un passage à tabac, puis on avait droit, par exemple, à l’épreuve de l’eau de Javel. La victime était étendue sur une planche, une ancienne porte dégondée ; elle était fermement maintenue par plusieurs sbires et on lui mettait sur la bouche un chiffon imbibé d’eau de Javel. A travers le chiffon, on versait de l’eau, le contenu souvent  de plusieurs bouteilles. Pour que l’opération se déroule plus vite,  un tortionnaire sautait sur le ventre du supplicié ; il suffoquait, s’asphyxiait, expulsait l’eau par tous les bouts, souvent il s’évanouissait.

Autre épreuve : le tourniquet. On liait les mains du détenu, on lui attachait les pieds et on le faisait asseoir à même le sol ; on passait un bâton sous les coudes et les genoux et deux hommes, de part et d’autre du bâton, faisait tourner la victime dans un sens, puis dans l’autre, de longues minutes.

Mohand raconte ces horreurs d’une voix monocorde, bien décidé à dire tout ce qu’il sait. Il parle sans haine et ce ton est déroutant. Chloé se sent envahi d’ondes froides. Le restaurateur se retourne vers la salle, hochant la tête, comme pour dire : « Vous entendez ? non mais vous entendez ? »

-Les détenus étaient souvent ligotés aux mains et aux chevilles, c’était serré si fort qu’ils en gardaient des traces pendant des semaines. J’ai vu des gens cravachés. On a parlé de prisonniers étranglés. Les tortionnaires ne se contentaient pas de frapper, ils aimaient humilier. Comme avec l’épreuve de l’empalement. Excusez moi de dire ça mais il leur arrivait d’introduire une bouteille – ce n’est pas ce qui manquait dans ces caves- dans l’anus des prisonniers !

Selon le vieil homme, il pouvait y avoir jusqu’à cinq séquestrés en même temps. Certains servaient comme esclaves ou comme « valets de chambre ». Ils balayaient les pièces, ils lavaient les escaliers, ils faisaient la vaisselle, ils nettoyaient les WC, ils montaient le charbon. Des « clients » de ces caves sont morts, certains se sont suicidés en se taillant les veines avec des tessons de bouteille.

Mohand se tait, il semble épuisé. L’heure passe, il veut rentrer.

-On vous accompagne, dit Chloé.

Il demeure rue Myrha. Chloé et Ihsane l’encadrent, ils cheminent lentement. Malgré un temps maussade, il y a foule sur les trottoirs. Tout le monde connaît l’ancien, le salue, lui les identifie au son de la voix, il leur répond.

Des prostituées ghanéennes bavardent entre elles. Plus loin, des fidèles se pressent encore autour de la seconde mosquée du quartier. Des Antillais s’engouffrent dans un ancien cinéma devenu temple évangéliste. Devant un kiosque à journaux, des jeunes gens commentent bruyamment la Une du Parisien intitulée « Emeute à la Goutte-d’Or ». Il y est question de la mort, l’avant-veille, d’un jeune homme tombé d’un toit alors qu’il était poursuivi par des policiers ; et des heurts qui suivirent entre jeunes et forces de l’ordre.

-Vous aimez ? leur demande Mohand.

La question est vague, Chloé pense qu’il parle du quartier et de son atmosphère. Elle répond qu’elle découvre, que cela lui plaît. Le vieil homme semble ragaillardi. Ihsane relance la discussion :

-J’ai vu qu’au début de l’année 1961, le quartier avait connu un moment de panique.

-Qui vous a dit cela ?

-Je l’ai lu dans des journaux de l’époque.

-C’est vrai. Six mois avant la manifestation d’octobre et sa répression, on a eu droit ici à une sorte de répétition générale, moins sanglante peut-être mais qui a fait mal. C’était début avril. Il y avait eu des attentats du FLN. Les bleus se sont livrés à des « ratonnades » dans Barbès, tout au long de la nuit du 2 au 3 avril 1961 très exactement. Vous voyez, je m’en souviens bien. Cette nuit-là, ils furent plus de cent, par groupes de dix mercenaires, à sillonner les rues. Et ils se mirent à lyncher tous ceux qui avaient un teint basané, les Nord-Africains mais aussi des Martiniquais, des Italiens, des Espagnols, des noirs… Ces tueurs, armés de barres de fer, ont saccagé tous les cafés fréquentés par une clientèle arabe.

Mohand a gardé un vif souvenir de cet épisode :

-Le lendemain, vous savez, on a tenu une conférence de presse au café Le Métro, boulevard de la Chapelle. Une dizaine de tenanciers nord-africains étaient là, c’était courageux de leur part. Après, je m’en souviens comme si c’était hier, j’ai conduit une journaliste (de Libération), madame Pujé, dans le quartier pour faire le tour des sinistrés. Son enquête fut publiée dans le journal du 5 avril…

L’aveugle fait une pause, histoire de bien marteler sa chute :

-Mais le numéro n’a jamais paru ; il a été saisi par Papon !

Le trio se tait un long moment. Arrivé chez lui, Mohand ajoute que lors de ce saccage, le Chinois s’était déchainé.

-Un Chinois ? s’exclame Chloé, piquée au vif.

-Un policier, un Français en fait.

-Les yeux bridés, comme un Chinois ?

-Oui c’est ce que je vous dis. C’était lui en fait, ce petit chef qui tout un temps fut le maître du quartier.

Chloé et Ihsane se regardent, ils approchent du Graal.

-Un capitaine, je crois. Assez jeune. Je n’ai pas retenu son nom. Pourquoi ? ça vous dit quelque chose ?

-Peut-être, bafouille Chloé. Vous savez pas ce qu’il est devenu ?

-Alors là, aucune idée.

-Et les calots bleus ?

-Volatilisés, du jour au lendemain, dès que la paix a été signée. Envolés. Disparus. Plus jamais entendu parler d’eux. Bon vent !

Chapitre huit

Il y a alors un temps entre les temps, une longue semaine où Chloé se sent ballottée. Il lui faut un moment pour intégrer la saga criminelle que Mohand lui a fait découvrir. Et puis ses hommes lui donnent le tournis. Racine est toujours absent et Ihsane vient de repartir. C’est en l’accompagnant à Orly qu’elle a compris qu’elle était sérieusement mordue. Mais il devait impérativement rentrer au pays, c’est du moins ce qu’il lui a répété. Créac’h a bien compris que sa jeune  enquêtrice n’était pas dans son assiette, elle lui a permis de laisser de côté quelques jours sa recherche pour Loiseau.

Son quinqua libidineux a fini par se manifester au terme de sa croisière fluviale dans le champagne, mais il a eu bien du mal à sortir Chloé de sa léthargie. Jusqu’au jour où il lui apprit le nom du Chinois.

-Toutlmond, oui, il s’appelle Toutlmond, Henri.

-Mais comment tu sais ça toi ?

-Coup de peau, coup de bol, coup de cul, comme tu veux.

Racine revenait du cabinet de Maître Dreyer. C’était la veuve d’une figure de l’Arsenal, un homme d’affaire dont le petit voilier avait très longtemps séjourné dans le port. Le défunt avait sympathisé avec la capitainerie, à laquelle il avait rendu pas mal de services, et sa femme, maître Dreyer donc, avait fini par s’occuper des différents problèmes juridiques de l’établissement. Racine venait de lui rendre visite pour récupérer tout un fonds d’archives ; il n’était pas sans savoir que l’avocate avait joué un  rôle important lors de la guerre d’Algérie.

« Tu vois où je veux en venir… »

Le bureau de Mme Dreyer était situé à deux pas de la rue de la Pompe, dans le XVIè arrondissement, au troisième étage d’un immeuble cossu.

« A quoi on reconnaît les bourgeois ? se demandait Racine en débarquant dans les beaux quartiers. Au calme de leur résidence. »

Dès la sortie du métro, à la Muette, la rumeur de la ville était atténuée. La première rue où il s’engagea était presque déserte. Un silence déroutant y régnait. Les rares berlines qui passaient émettaient un feulement retenu. Elles avaient l’air de machines bien dressées. Ce sentiment  d’immobilité, il le ressentit encore dans le hall de l’immeuble. Le bruit de ses pas dans l’escalier était étouffé par un épais tapis. Racine se retrouvait dans un monde ouaté, protégé. En quelques minutes, il avait l’impression d’avoir changé de ville et d’univers. C’est tout un art d’obtenir un tel silence, se dit-il. Ces riches qui ont souvent bâti leur fortune sur la violence et le désordre connaissaient le prix du calme. Cette luxueuse sérénité le dérangeait.

-Madame Dreyer va vous recevoir, lui annonça plutôt sèchement la collaboratrice de l’avocate, une femme menue, enserrée dans un tailleur bleu et désuet. Permettez-moi de vous dire, ajouta-t-elle, que Madame revient rarement à son cabinet, elle fatigue vite, je sais que vous n’abuserez pas.

Racine aimait ce type de femme, gendarme et fragile à la fois, ce côté autoritaire et névrosé qu’il connaissait bien, et il se permit, tout en prenant acte de sa remarque, de lui laisser sa carte de visite. Un geste plutôt déplacé mais la dame accepta le carton sans manifester la moindre surprise.

Dans ce qui faisait office de salle d’attente, Racine contempla, au mur, une marine qui représentait l’Arsenal vu de la passerelle Mornay.

-L’endroit a beaucoup changé ?

Racine se retourna.

Madame Dreyer était une octogénaire élégante mais son visage exprimait une infinie lassitude.

-C’est une marine de mon défunt mari.

Elle reçut Racine dans un petit bureau, au fond de l’appartement. L’ameublement était à l’image du quartier, opulent : bureau Louis XVI, chaises Empire, guéridon Renaissance. Il y régnait un parfait fouillis. Des dossiers s’entassaient à même le sol, sur les chaises et les tables ; ils atteignaient des hauteurs impressionnantes, dans un équilibre incertain. Pour Racine, ce désordre était de bon augure.

Elle lui transmit le dossier sur l’Arsenal qu’il était venu chercher. Puis il lui demanda la permission de l’interroger sur l’Algérie

Madame Dreyer était une personne atypique, une avocate rouge dans un quartier blanc. Elle avait fait partie, pendant « les événements », de cette petite cohorte d’avocats français qui, contre vents et marées, était allée défendre sur place les membres du FLN. Pourquoi ? par conviction, ou anticonformisme, ou humanisme ? Racine évita cette question. Dix fois, l’avocate s’était rendue à Alger pour soutenir, parfois sauver, des militants indépendantistes. Elle avait longtemps tenté d’obtenir de la justice la requalification de la répression de la manifestation de 1961 de « crime contre l’humanité ».

Il lui fit part de la recherche en cours de Chloé.

-Je ne suis pas sûre de vous être d’un grand secours, avança-t-elle.

Puis sans transition, elle rappela ses premiers séjours à Alger, en pleine guerre.

-Vous n’aviez pas peur ?

-On était tellement pris par l’action ! L’armée, puis l’OAS, tous nous mettaient des bâtons dans les roues, bien sûr. On était vraiment menacés, on l’a surtout mesuré plus tard. Mais à cette époque, on se sentait portés par notre « mission ». Je crois que si on avait trop regardé les obstacles, on se serait paralysés nous-mêmes.

-L’administration vous laissait faire ?

-Oui et non. On avait la loi pour nous. Les autorités  ne pouvaient pas vraiment nous empêcher d’aller et venir. Alors on cherchait à nous intimider, par exemple en nous frappant à la caisse car nos moyens étaient limités. Mais on a tenu.

Elle s’occupa aussi des faits de répression à Paris, des «  internements » à la Goutte d’Or qui échappaient à tout contrôle. Les tortionnaires prenaient soin de ne pas laisser de trace. Les détenus qui sortaient de ces geôles étaient le plus souvent maintenus dans des lieux de dépôt, le temps que leurs plaies cicatrisent. Si bien que lorsqu’ils étaient relâchés, il ne restait guère de signes des exactions. Ni marques physiques, ni indices bureaucratiques. Ces prisonniers n’avaient eu droit à aucune visite. Leur incarcération n’avait donné lieu à aucun papier. Leur affaire n’était suivie d’aucune instruction, eux-mêmes n’étaient l’objet d’aucune inculpation.

-Ces internements n’étaient pas censés avoir eu lieu ; donc ils n’avaient pas eu lieu. Pas de preuves, pas de faits ! assura l’avocate.

La justice était muette. Quantité de plaintes avaient été déposées contre les exactions des bleus, aucune n’avait abouti. La police s’était toujours refusée à ce qu’ils soient entendus. Et leur rôle dans la répression de la manifestation d’octobre fut totalement caché.

-J’ai entendu dire, osa Racine, qu’il existait pourtant une commission de sauvegarde des droits et libertés individuels.

-C’était de la pantomine ! Cette commission était présidée par un certain Pratin. Le bonhomme siégeait au Palais de justice même. En principe, toute personne s’estimant bafouée pouvait s’adresser à lui et à sa commission. En fait Pratin était très fort pour enterrer les dossiers.

Tout en parlant, Mme Dreyer se massait méticuleusement le bras gauche qui semblait la faire souffrir.

-Chaque fois qu’il était saisi d’une amende, dit-elle, il répondait invariablement : « Je m’en occupe, je vous tiendrai informé. » Mais il ne donnait plus jamais de ses nouvelles.

La commission était à la fois l’alibi du gouvernement et le complice des tortionnaires.

-J’imagine l’accueil qu’il a du réserver aux torturés de Barbès !

-Il faut préciser que ça ne lui a pas profité.

-C’est à dire ?

-Il a connu une fin tragique ! Et étrange. C’était durant l’hiver 82/83, je crois. On l’a retrouvé mort, étouffé, assis à son bureau. Quand sa secrétaire l’a découvert, on dit qu’il avait encore les mains à son cou, comme pour s’étrangler ?!

-Ou se libérer ?

-Il n’y avait aucune trace de strangulation, paraît-il. Des rumeurs ont circulé. On a parlé d’affaire de mœurs, de vengeance. On a laissé entendre que le bonhomme se sentait menacé. Il s’est dit un peu tout et n’importe quoi. En fait personne n’a jamais très bien su de quoi il retournait.

A mesure qu’elle se réappropriait le dossier, madame Dreyer retrouvait son énergie, sa clarté d’élocution. La vieille dame, un peu tassée sur elle-même, qui hésitait, il y a peu encore, sur quelques formules ou quelques noms, retrouvait à présent une sorte de fougue, une capacité d’indignation intacte. Elle embellissait aussi, ses couleurs revenaient, les rides s’estompaient. Elle avait dû être une redoutable oratrice, se dit Racine.

-Comme avocats « engagés », dirons-nous, on conseillait aux victimes des détentions à Barbès de faire au moins constater leurs sévices par des médecins. Plusieurs dizaines de rapports d’expertise furent ainsi effectués. J’en ai conservé quelques copies.

La collaboratrice en tailleur bleu entrouvrit la porte, passa la tête et demanda si l’avocate avait encore besoin d’elle, si elle pouvait partir. Permission accordée. Pendant tout l’échange, la secrétaire, mutine, fixa l’ex-libraire.

-On nous a parlé, reprit Racine, d’un officier de police qui aurait pu avoir la main sur les bleus, au début des années soixante. Il était surnommé le Chinois.

-Le Chinois ?

-Oui. Est-ce que ce pseudo vous rappelle quelque chose ?

-Le Chinois ?

Elle hésita. Il insista. Elle reprit: 

-Le Chinois, le Chinois… Toulmond peut-être…

-Pardon ?

-Toulmond, Henri Toulmond.

Elle n’avait jamais eu affaire directement à lui mais ses clients lui

avaient parlé, à plusieurs reprises, d’un flic qui tirait les ficelles, à Barbès, un type maniéré, qui n’avait de compte à rendre à personne. Il dépendait directement du contrôleur général Loiseau.

-Toulmond, oui, c’était sans doute Toulmond. C’était l’exécuteur des basses œuvres de la hiérarchie policière dans le quartier. En régle générale, c’est curieux comme les choses me reviennent à présent, en règle générale, il laissait ses sbires, les harkis, se déchainer sur les prisonniers. Il n’assistait guère aux interrogatoires. S’il y participait, c’était dans de grandes occasions. Quand Toulmond pensait tenir un chef, par exemple. On pouvait être sûr alors que le prisonnier allait parler ou ne sortirait pas vivant des « entretiens ». Parfois les deux. Cet homme, si c’est votre Chinois, affichait une assurance tranquille, ne serait-ce que par sa tenue. Il était toujours d’une grande élégance. Il aimait jouer à l’aristocrate dans cette cour des miracles. Toulmond ! Oui, c’est ça, Toulmond.

Nicole Dreyer ne savait pas précisément ce qu’il était devenu. On disait qu’il avait quitté la police. On l’aurait revu un peu plus tard à la tête du syndicat jaune d’un consortium automobile, en grande banlieue où il embauchait surtout des harkis. Mais l’avocate n’en savait pas plus.

Chapitre 9

A l’agence, ce jour-là, on parle surtout des « Voleurs dans la loi ». C’est Villemin qui rapporte. Le Sémaphore avait été sollicité par un groupement de commerçants du centre Carré-Senart en Seine-et-Marne. Des vols étaient régulièrement commis dans les différents magasins de luxe qu’ils géraient sur l’espace (bijoux, parfums, vêtements, alcool, iphone). Des mesures avaient été prises, caméras, appareillages techniques, embauche d’agents de sécurité, intervention de la police, mais tout cela n’avait servi à rien, le « pillage », un mot un peu fort de M. Dosé, le porte-parole des marchands mais qui disait bien leur agacement, continuait. Villemin, après deux jours de déambulation dans les allées du centre, déguisé en agent d’entretien, bleu de travail fatigué, brosse et serpillère, avait fini par repérer un jeune homme qui visitait volontiers les magasins concernés, n’y achetait jamais rien et passait les portiques de sécurité sans la moindre difficulté. Intrigué, Villemin filocha le personnage et réussit, un moment où l’autre était accoudé à un bar,  à jeter un oeil rapide dans le sac qu’il trimbalait régulièrement. Celui-ci était vide mais…tapissé d’aluminium qui faisait écran avec les systèmes de sécurité. Aidé d’employés du centre, Villemin contrôla l’étrange badaud. L’homme était muet comme un poisson, aurait dit Rabelais. Il ne prononça pas un mot. Rien. Zéro. Il faut dire qu’il portait un tatouage éloquent, si l’on ose écrire, celui d’une dague lui traversant le cou, tout un programme. Il s’appelait Nodar, était à la fois de nationalité géorgienne et bien connu des services de police pour faire partie d’une mafia russo-georgienne, « Vory v Zakone », les voleurs dans loi, une organisation très hiérarchisée avec les « vor », les chefs, tatoués d’une étoile à huit branches, les « smotriachi », leurs lieutenants, et les « chestiorki », les voleurs de base, lesquels, précise Villemin devenu en quelques jours un expert de la chose, devaient verser une dîme à leurs chefs, l’« obshak », contre une protection et une aide en cas d’incarcération. Nodar était un de ces chestiorki. Villemin n’est pas peu fier de son enquête qui a été aussi brève qu’efficace, quoique… Le privé est à peu près persuadé que la justice ne parviendra pas à établir, formellement, le lien entre le camarade Nodar et l’organisation criminelle. Il y a bien le tatouage mais on n’emprisonne pas pour un dessin. Et puis le code d’honneur de ces escrocs leur interdit toute collaboration avec toute autorité…

Chloé écoute, apprécie, prend note. C’est le me métier qui entre, comme dirait la patronne. En fin de journée, Racine l’invite au 21, un club échangiste près de Beaubourg qu’il vient découvrir. Il aurait des révélations. Sur Barbès.

-Drôle d’endroit pour bavarder, tique-t-elle.

Au 21, dans la salle principale, il y a encore peu de monde, en cette fin d’après-midi. Racine est installé en bord de piste. Il semble attendre quelque chose et la salue à peine. Quelques couples dansent paresseusement quand une femme surgit sur la petite piste, complètement nue, cheveux défaits. Elle ondule entre les couples qui convergent vers elle, comme aimantés. Cette femme est devenue le centre d’un champ magnétique qui absorbe son entourage. Elle est rapidement entourée, cachée, recouverte. Dix mains tripotent l’exhibitionniste, lui entrouvrent la bouche, lui malaxent les seins, lui titillent le sexe, lui sondent l’anus. Très vite on ne l’entr’aperçoit que par intermittence. Elle donne l’impression de se livrer avec gourmandise à ces attouchements. Elle s’agenouille, des hommes se déculottent vite fait, tendant leur sexe vers sa bouche tout en continuant de tourner, mais de moins en moins, autour d’elle, les jambes entravées par leur pantalon. Ces couples agglutinés, sombres, forment une ronde compacte autour de ce corps blanc, offert. Une sorte de danse primitive, archaïque.

Chloé, mal à l’aise, se trémousse sur sa chaise. Racine lui n’en perd pas une. Tout ici semble le captiver. Comme un gosse au pied du sapin de Noël, il regarde, les yeux ronds, la scène. Il cherche la femme, scrute les hommes, dévisage les couples, inspecte la piste et la salle. Un voyeur insatiable qui zoome sur le plus petit détail.

Aussi vite qu’elle est venue, la femme nue profite d’un imperceptible changement de lumière et disparaît. Peu après, Racine désigne à Chloé une cliente, au bar, qui bavarde avec le serveur. Elle porte un chignon strict, est habillée d’un tailleur bleu désuet, très femme d’affaires psychorigide. C’est la secrétaire de Mme Dreyer qui fait un clin d’œil indiscret à  Racine.

-Tu la reconnais ? dit Racine.

Chloé a du mal à faire le lien avec l’exhibitionniste de la piste. Il s’agit bien, pourtant, de la même personne. Son clin d’œil à Racine ne lui a pas échappé.

-Et toi, tu la connais.

Racine évite de répondre et enchaîne :

-Tu ne vas pas me croire…

-Mais encore ?

-J’ai croisé Toulmond !

Chloé ne s’attendait pas à ce genre de nouvelle. Racine poursuit :

-On s’est croisés dans un lieu que tu me permettras de garder secret, mais je connais à présent l’activité et la résidence du bonhomme.

La jeune femme imagine sans peine de quel lieu il peut s’agir.  Racine prétend qu’il réalise, à ses heures perdues un catalogue sur les usages et les codes des tribus parisiennes du sexe, échangistes, mélangistes, polyamoureux, néofétichistes, sadomasochistes, néoféministes, body-artistes et autres sexe-performeurs…

Il affirme donc être tombé, au cours de cette enquête, un peu par hasard, sur ce personnage.

-Le hasard, décidément.

-En fait il y a eu un drôle d’enchainement. Je me suis permis d’offrir un verre à la collaboratrice de maître Dreyer. Un verre en amena un autre, puis plus. Bref, il s’est avéré que cette nouvelle amie était très bien informée sur tribus sur lesquelles j’enquêtais. Et je me suis retrouvé à une soirée parisienne comme je les aime, tu le sais bien.

Il raconte. Le maître de maison avait la réputation d’être un grand amateur de bondage, cette technique qui consiste à ligoter des filles, avec leur consentement, dit-on, pour le plaisir pervers de celui qui enserre mais aussi, du moins c’est l’objectif, de la fille ainsi emmaillotée. Cette soirée était consacrée à l’Américain Coutts, créateur de Gwendoline et du bondage, dont il avait méticuleusement fixé les normes.

-Disons qu’avant lui, on ligotait un peu n’importe comment, tu comprends ?

-Ah mais parfaitement, répond Chloé qui s’impatiente déjà.

-Ça continue d’ailleurs ces mauvaises manières dans certains milieux sadomaso. Où plus on fait des nœuds, plus on a l’air content. Mais c’est contraire aux règles de l’art.

-Tu en arrives au Chinois, s’il te plaît.

-Oui, pardon. Nous venions donc de dîner, un repas assez ordinaire, je dois dire. Les convives étaient répartis sur plusieurs tablées. Le maître des lieux  fit venir une fille, emberlificotée comme un colis de la Sernam réalisé par un employé atteint de la maladie de Parkinson, si tu vois ce que je veux dire.

-Je me demande ce qu’Ihsane aurait pensé de tout ça, grommelle la jeune femme.

-Pardon ?

-Rien, poursuis.

-Alors, un des invités, à une table voisine, se mit à rouspéter : « Trop de nœuds, trop de nœuds ! » Il parlait assez fort, il criait presque. « Le bondage, c’est pas ça ! » Intrigué, l’hôte invita le trublion à venir sur l’espèce d’estrade où lui-même se tenait aux côtés de la fille ficelée. Et avec le consentement de cette dernière, il laissa l’homme la détricoter puis la ficeler à nouveau. Tout en opérant, en un temps record, il faut bien dire, il pérorait : « L’acte de bondage se fait avec une corde unique que l’on double – soit une dizaine de mètres- et qui, la femme entièrement attachée, se clôt avec un seul nœud. »

Racine revivait la scène avec intensité. Chloé, l’espace d’un éclair, s’imagine encordée par ce doux dingue. Mais est-il si doux en toutes circonstances ? Au fond elle n’en sait rien. Mais cette perspective ne l’effraye pas trop. L’ex-libraire continue :

-Pendant la leçon donnée par l’encordeur, l’assistance ne savait pas comment se tenir, s’il fallait rire, écouter ce cours magistral, un peu comme à l’école. De fait le bonhomme, toujours aussi prompt, poursuivait : « On peut, ensuite, avec quelques cordes plus courtes, attacher par exemple les mains, les chevilles, les seins mais cela avec la plus grande simplicité ». La maîtrise du conférencier impressionna le public.

-C’est là que ma copine m’a dit….

-Celle du bar, là ?

-Oui, elle m’a murmuré : « C’est Monsieur Ficelle. » Le gonze était connu sous ce sobriquet. Monsieur Ficelle. C’est pourtant sous un autre nom que le maître de cérémonie l’a présenté puisqu’il remercia « monsieur Toulmond ». C’est à ce moment-là que j’ai véritablement prêté attention au bonhomme. Je m’étais surtout intéressé à sa technique de manipulation… et à son cobaye, je dois bien l’avouer. Et puis j’étais à cent lieues de m’attendre à Toulmond là… Et je découvre en effet un vieux beau, le crâne en forme de gland –c’était de circonstance, non ?, chauve bien sûr, aux yeux bridés, les mains gantées. Toulmond ! Ton Chinois ! Notre Chinois ! Tu imagines mon émotion.

Dans la tête de Chloé, les images se télescopent, entre l’histoire des caves de Barbès et cette réunion très privée de Racine.

-Je n’ai fait ni une ni deux, j’abordai le type dès qu’il descendit de l’estrade. Je l’étouffais de louanges sur son savoir-faire. On bavarda à n’en plus finir sur l’école américaine de bondage.

Racine apprit au passage que le Chinois avait écrit, sous ce pseudonyme de Monsieur Ficelle, quelques manuels sur la question, « des pochades, monsieur, des pochades » ajouta l’autre, faussement modeste. Puis de l’art de la corde, ils sont passés à d’autres sujets.

A l’entendre, ce ne fut pas trop difficile de glisser sur le terrain politique. Toulmond, heureux de sa soirée, semblait confiant. Ils en vinrent naturellement aux débats, dans les médias, sur la guerre d’Algérie, sur la torture, le rôle de l’état-major.

-Tu me pardonneras, dit Racine, mais j’ai tenu des propos impies.

Pour conserver en effet l’attention de son partenaire, le quinqua s’était laissé aller à d’infâmes sorties colonialistes sur la belle province bradée, l’honneur de l’armée et tout le toutim. Il agrémenta l’ensemble de quelques bonnes sentences racistes. Le chauve mordit à l’hameçon. Il semblait apprécier cette complicité et finit par se déboutonner.

« Décidemment ! » songe Chloé.

Selon Racine, l’autre était révulsé par la campagne de presse en cours sur les « événements ». Il en vint à dire qu’il s’était juré de châtier ses auteurs, à commencer par ces « connards de journaleux ». Il y voyait non seulement une campagne politique mais une chasse à l’homme. Pour lui, des intellectuels irresponsables s’étaient lancés dans un jeu de massacre et ils allaient finir, s’ils continuaient comme ça, par dégommer « l’Etat » – c’était son expression. Ces « gugusses », selon lui,  avaient des complices jusque dans la police. Il ajouta qu’il avait déjà connu ce genre de situations. Pendant la guerre, «  les mêmes m’avaient fait chier – passez moi l’expression. De soi-disants policiers « républicains » nous pondaient de temps à autre des textes lénifiants, les Ponce Pilate ». Et cette affaire ressortait au grand jour. Le Chinois mentionna l’affaire du tract d’octobre 1961. «  Des « républicains » ? des bolchos, oui ! Si je les tenais… »

L’ancien militaire, ajoute l’ex libraire, était très remonté. L’affaire dont Toulmond parlait avait près d’un demi-siècle mais il avait l’air aussi ulcéré que si cela venait de se passer la veille. Une malédiction semblait poursuivre les personnages mentionnés dans cette feuille. « Mais moi, je ne crois pas à la malédiction, si vous voyez ce que je veux dire, répéta-t-il. Ni à la malédiction divine, ni à la fatalité. Ça c’est bon dans les évangiles ou dans les romans. Vous savez, ces histoires de vieux savants qui se promènent dans les pyramides sans y être invités par le pharaon ; ou d’aventuriers qui violent au fond de la jungle la tombe d’un roi oublié et puis qui tombent comme des mouches, terrassés par un mal étrange ! Dans les livres, ça marche peut-être. Dans des polars ! Mais dans la vie, ça se passe pas comme ça. »

Racine mime avec conviction la tirade du Chinois. Des tables voisines, on le regarde avec amusement.

-Il ajouta qu’on voulait les tirer comme des lapins, que déjà plusieurs « compagnons », plus ou moins liés à cette affaire, étaient morts. Mais il n’entendait pas se laisser faire. C’est alors qu’il me demanda mon nom. J’improvisais, dans l’urgence. Je répondis : Mollet, Gilles Mollet. Je me suis sur le coup senti stupide.

Chloé pouffe.

-« Vous n’êtes pas parent avec l’autre, j’espère » me demande bien évidemment le type, les sourcils en accents circonflexes. Et moi qui commençais à répondre que non, que cela n’avait rien à voir, qu’on me posait toujours la question, que c’était normal, au fond… Je disais n’importe quoi. Simplement j’avais de plus en plus de mal à jouer double jeu. Mais Toulmond avait heureusement déjà l’esprit occupé à autre chose. « Revoyons-nous, je souhaite prolonger notre conversation » m’a-t-il dit. Il m’a filé  sa carte (il crèche dans le XIXe), et il m’a invité à venir à une assemblée du « Rassemblement national des cadres combattants », le RNCC, une organisation qu’il a l’air de soutenir en douce mais activement. Ils tiennent une réunion plénière ces jours-ci.

Chloé regarde, amusée, son colocataire. Il a l’art de mener des missions impossibles. Au fond, il aurait pu être un excellent enquêteur privé.  Le RNCC ? Elle connait un peu cette association d’officiers teigneux. C’est une amicale de gradés nostalgiques, friquée, active, toujours prompte à faire entendre, par communiqué de presse, un discours paternaliste, vaguement xénophobe. Racine n’était pas chaud pour accepter l’invitation mais Chloé insiste. Il doit absolument s’y rendre.

Son plan est simple. La jeune femme sait à présent où réside le personnage. Elle se propose de profiter du meeting des « fafs » et de l’absence du Chinois, pris subséquemment par son symposium, et sous le contrôle en quelque sorte de Racine, pour visiter l’appartement de l’affreux. Mais il faut qu’elle en parle à l’agence, qu’elle obtienne l’accord de Créac’h.

-Tu as déjà participé à ce genre d’opérations ? s’étonne Racine.

-Qu’est-ce que je risque ? répond-elle.

L’ex libraire a son portable. Ce soir-là, il pourrait toujours la tenir au courant des mouvements du Chinois, voire l’alerter si l’individu décidait de rejoindre vite ses pénates.

-Vraiment qu’est ce que je risque ?

Chapitre 10

Créac’h cependant n’est pas de cet avis, elle hésite, elle freine, elle se tâte. Une visite impromptue d’appartement ? D’un ex flic qui plus est ? C’est limite limite. Et avec la complicité de Racine, le « fiancé » ? Tout cela ne lui semble pas très professionnel.  Une opération improbable pour un bénéfice limité : qu’espère trouver Chloé chez les Chinois ? Des bouquins de cul ? Des instruments SM ? Elle refuse de laisser Chloé courir cette aventure. La jeune femme insiste. Créac’h finit par céder, mais à une condition : Traore l’accompagnera.

Le surlendemain, Racine attend Monsieur Ficelle devant l’immeuble où se tient la réunion. C’est un superbe hôtel particulier, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à cinq cents mètres de l’Elysée. Il s’étonne du caractère fastueux, quasi officiel du lieu.

-On a encore des amis, heureusement, sourit l’autre.

Ils traversent une cour pavée, éclairée par une série de projecteurs installés à même le sol, encombrée de cabriolets de luxe. On se croirait plus volontiers à une première de l’Opéra ou à une soirée-débat du Figaro qu’à un rassemblement politique. Le public est âgé, élégant, interchangeable. Des septuagénaires pour la plupart. Les femmes exhibent des chignons  plus ou moins vaillants et des colliers de perles, des tailleurs identiques et de grosses broches en forme d’étoile. Elles sont joufflues, trop apprêtées, assez souvent laides. Les hommes ont les cheveux blancs plaqués, la raie sur le côté. Ils sont en costume gris clair et portent des cravates bleus. Certains affichent la légion d’honneur. Une file d’attente commence dès le parvis. On se défait de ses vêtements auprès d’un majordome cérémonieux.

Celui-ci regarde Racine avec surprise. La vue de son polo noir semble l’offusquer.

-Monsieur n’a pas de cravate ?

Racine esquisse une moue amusée.

-Si monsieur doit revenir, que monsieur me permette de lui dire qu’il devra penser à la cravate.

Racine a soudain très envie de beugner le Nestor qui lui fait face mais Toulmond prend sa défense et les deux hommes suivent le tapis rouge qui escalade un escalier de marbre conduisant à une imposante salle de réunion. Avec son parquet lustré, l’immense tapisserie représentant une scène de chasse royale qui court sur tout un mur, et l’estrade installée dans un décorum de théâtre miniature, on pourrait se croire à Versailles. Antoine ne cache pas son étonnement.

-Plutôt chic comme meeting !

L’autre minaude, faussement modeste. Ils attendent que le public s’installe. Les discussions dans les travées sont du même tonneau que l’apparat. Deux rombières, à gauche de Racine, roucoulent :

-Je vous croyais à Londres.

-Pensez-vous. Avec leur fièvres aphteuse ? Ah non merci. Quand je pense qu’ils ont refusé nos chiens pendant des années.

-Vous chassez ?

-Comment, vous ne le saviez pas ?

A la tribune, une banderole proclame « La guerre d’Algérie n’est pas terminée ».

-Vous avez de la chance, lui dit le Chinois, regardant la salle se remplir, tout le monde est là aujourd’hui. La trouille, ça mobilise !

-La trouille ?

-C’est à dire que plusieurs des nôtres, mis en cause dans ce fameux tract républicain dont le vous parlais l’autre jour, sont morts dans des circonstances étranges.

Racine prend un air sincèrement intéressé et l’ancien flic ne résiste pas à l’envie de donner de plus amples détails. Il évoque les cadavres que l’on a trouvé, que l’on trouve encore dans les placards de cette affaire, la galerie des grands disparus. A l’énoncé des patronymes, Racine en reconnait certains, en découvre aussi. Lugubre, le Chinois énumère, Pratin, Loiseau, d’autres encore. S’invite dans la liste un certain Charbonnier inconnu jusque là au bataillon. Ce dernier avait piloté jadis les Compagnies de sécurité. On l’avait retrouvé pendu en 1992 dans les Vosges alors qu’il participait à une sortie des anciens de la préfecture. Sur son bureau, une lettre, anonyme, contenait un article de Témoignage chrétien d’octobre 1961. Une phrase était cochée : « Est-il vrai que dans les bois de Meudon près de trente Algériens auraient été pendus par des CRS ? » La presse, à l’époque, selon le Chinois, n’avait pas parlé de la disparition de Charbonnier suite aux pressions de la famille.

Racine enregistre alors que la présidence de la soirée vient de prendre place. Le silence se fait. Le meeting commence. Parle d’abord un certain colonel Bogeard. Le Chinois poursuit mezzo voce son récit.

-Avec la mort de Leglay, on a un peu l’impression que tout ça  recommence. Je vous l’ai dit, je ne crois pas à la malediction. Mais d’où viennent les coups? Un serial killer gauchiste? Les services algériens? Les Chinois?

-Les Chinois? s’étonne Racine. Pourquoi les Chinois?

-Ho, vous savez, avec les Chinois…

Toulmond ne termine pas sa phase et sa grimace semble dire “Vous m’avez compris!” Puis il hoche la tête, sincèrement dépité.

-Je peux vous assurer que tout le monde ici est inquiet. Chacun se dit un peu: à qui le tour? Par-dessus le marché, voici que démarre cette campagne de presse sur la torture. Ça fait beaucoup, vous ne trouvez pas?

Au micro, Bogeard s’énerve. Il évoque “le combat des mêmes contre les mêmes” qui se poursuit, salue la mémoire des ”camarades”. Le discours est simple, efficace: il y a les grands mots et les gros mots. Les uns lui inspirent un petit mouvement de menton: “nos parachutistes”, “nos légionnaires”, “l’honneur”, “le devoir”. Les autres l’amènent à prendre un air dégoûté, les “fellaghas”, les “fellouzes”, les “barbouzes”, les “politicards”.

Plusieurs intervenants lui succédent à la tribune. C’est toujours plus ou moins le même – double- message qu’ils délivrent: “Loin de rougir de ce qu’elle a fait, l’armée, victorieuse sur le terrain mais trahie par les politiques, doit être fière de son combat contre les terroristes”.

Puis tous décrivent les vilenies dont étaient capables ceux d’en face, “ces tortionnaires qui écorchaient vifs, ébouillantaient, scalpaient, lapidaient, émasculaient, égorgeaient”. Ils expliquent par le menu comment, en ce temps-là, les barbares “vous dépeçaient à la hache, à la serpe, au coutelas”.

L’un d’eux admet du bout des lèvres avoir, peut-être, un jour, “un peu bousculé” tel ou tel mais enfin, c’étaient des “tueurs, des bourreaux, des égorgeurs, des violeurs, des massacreurs”. Et puis que pesaient “ces quelques bavures, si bavures il y a eu, face à toutes les monstruosités du FLN ”?

Un toubib à la retraite, grand expert en euphemismes, explique que de toute façon “les interrogatoires étaient realisés par des equipes spécialisées, des pros qui étaient supervisés par leurs chefs”. Certes cela pouvait aller “jusqu’à l’imposition de douleurs physiques graduées mais sans séquelles invalidantes”. Racine apprécie l’infinie richesse de la langue française. Et puis, continue le papy hargneux, le terroriste pouvait de toute manière faire cesser la douleur en donnant le renseignement qu’on lui demandait. « Combien de terroristes se sortiront de là peut-être meurtris mais sans blessures et sans séquelles, voire intacts… »

L’assistance opine. Elle semble connaître par cœur l’argumentaire. On pourrait presque lire le discours sur les lèvres de certains spectateurs, comme un public de vieux groupies murmurant la rengaine de leur vedette. Ils ont beau savoir la fin de l’histoire, cela leur fait tellement de bien de l’entendre encore une fois, tous ensemble. Ça réchauffe leurs vieux os et puis ça les rassure, à l’évidence.

On entend encore un ancien aumônier dire sans le dire, sur un ton dévot faux-cul (mais c’est sans doute un pléonasme, se dit Racine), que, ma foi, la fin parfois justifie les moyens, que la morale peut dans certaines conditions tolérer le mal pour éviter un mal plus grand : « Léon XIII dans Libertas, clame ce Bossuet aux petits pieds (noirs), admet qu’en vue du bien commun et pour ce seul motif – il fait une pause, l’assemblée retient son souffle- pour ce seul motif, donc, la loi des hommes peut, et même doit tolérer le mal. »

Grandiloquent, il conclut : « Rien ne sert en effet pour un chef de garder ses mains propres s’il n’a pas de mains. »

Les travées apprécient. Quelques vioques écrasent une larme.

Racine pense que les orateurs ont versé toute leur bile mais non ! Il en reste, et un bon paquet encore. Un type en uniforme s’en prend cette fois à « tous ces intellectuels et politiciens français, traîtres et assassins, porteurs de valises. Ces déserteurs et ces planqués ! Tous ces salopards qui ont livré à l’ennemi une portion du territoire français ». Et qui attaquent ouvertement à présent les « nationaux », avec la complicité de l’administration.

« La gégène, la gégène » se met à scander Monsieur Ficelle, rayonnant. Mais le public sait se tenir, les voisins sourient mais font taire Toulmond. A contrecœur, il se contente de susurrer sa revendication, essaye de convaincre Racine de reprendre le mot d’ordre en lui donnant force coups de coude. L’ex-libraire commence à trouver la comédie un peu longue, et fait remarquer au Chinois que l’auditoire râle.

-Tous des bourges ! grogne celui-ci. Sont bien contents de nous trouver quand il faut faire le coup de feu. Là ils me font des salamalecs longs comme le bras. Me donneraient leur chemise. Mais vous faites pas d’illusions. Dès que l’orage est passé, ils savent vous faire comprendre qu’on n’est pas du même monde, que chacun doit tenir son rang. Et ainsi les vaches seront bien gardées !

Il fulmine.

Enfin l’assemblée adopte une motion : « Nous, les anciens de Rassemblement national des cadres combattants, au nom de nos compagnons d’armes, Français de souche, soldats de l’empire, harkis qui ont donné leur vie pour tenter de conserver à la France sa plus belle province ou pour respecter la parole donnée par les gouvernements socialistes d’abord, par le pouvoir gaulliste ensuite, nous crions notre profonde amertume et élevons la plus vive protestation contre cette nouvelle trahison. »

L’assemblée demande aux pouvoirs publics d’assurer la sécurité des membres du RNCC, et de démasquer toutes affaires cessantes le ou les criminels qui s’en sont pris à leurs cadres, sinon elle s’en chargera elle-même.

Des centaines de bras se tendent, en silence, pour plébisciter ces vœux. Pris au dépourvu, Racine doit participer au mouvement. Il sauve l’honneur en imprimant à son geste un vague mouvement d’étirement, croisant ses doigts et tournant ses paumes vers le ciel…

La réunion se termine. Racine a hâte de prendre le frais. Le Chinois lui colle aux basques.

-Faut bien savoir, monsieur… ?

-Monsieur Mollet.

-Mollet, c’est vrai. Excusez-moi, j’ai du mal à me faire à votre nom. Faut bien savoir donc qu’on en a marre de tous ces enfoirés qui veulent falsifier l’histoire ! Marre de ces communistes poseurs de bombes et de leurs héritiers embourgeoisés qui réécrivent notre histoire. Je suis sûr que vous, vous comprenez ça !

Ils se saluent. Racine est mitigé. Soulagé de voir partir cet activiste Et perplexe devant son « Je suis sûr que vous, vous comprenez ça ». Comment doit-il l’entendre ?  Est-ce qu’il veut dire par exemple que le bondage, ça lie, ça les lie ? La limousine du Chinois disparait.

Planté sur le trottoir, Racine demeure un temps rêveur. Il regarde s’éloigner les couples huppés qui forment l’essentiel du public. Sans ostentation, ils affichent cependant une belle aisance. Ils se saluent les uns les autres, usent de mots codés, parlent de rallyes à venir, s’échangent des invitations. Ils semblent tous se connaître. On est entre soi. On ne se mélange pas. Dire que des enfoirés prétendent que les classes auraient disparu…

Il est temps d’appeler Chloé. Racine cherche son portable, dans sa veste, dans la poche de son pantalon, dans sa sacoche. Puis à nouveau dans sa veste, sa sacoche, son pantalon. Il a une brève bouffée d’inquiétude. Il ne trouve plus ce maudit appareil. Où a-t-il bien pu mettre son téléphone ? Il a dû tomber dans la salle pendant le meeting. Il fait demi-tour, entre à nouveau dans l’hôtel particulier, passe devant le laquais qui l’interpelle :

-Monsieur, monsieur ?

-Oui, la cravate, je sais, répond Racine, escaladant quatre à quatre l’escalier.

La salle est à peu près vide, il ne trouve rien et personne n’a rien vu. Un couple de femmes, grandes, volubiles, toutes deux adeptes des bas résille, retient son attention. Elles le dévisagent et se mettent à rire. Gêné, il s’éclipse. Il retrouve la rue, tente de repérer une cabine avant de réaliser que ce genre d’équipements n’existe plus. Il panique grave. Dans la première brasserie venue, il apprend qu’«  il n’y a plus de bigos dans les sous-sols depuis Mathusalem ».

Retour au trottoir. Une jeune femme est très absorbée par ses échanges avec son téléphone. Une jolie blonde qui semble au désespoir, un peu le genre d’Anne-Sophie Lapix, la présentatrice, qui viendrait d’apprendre qu’elle est virée de France2. Il lui demande tout de go si elle peut lui prêter son appareil. « Urgent ! Y a le feu ! »

Elle lui fait comprendre d’un mouvement de tête qu’elle a compris, qu’elle accepte, mais qu’il doit attendre un peu et elle poursuit sa conversation avec l’inconnu à l’autre bout du fil:

-Mais il veut que je lui fasse…

Elle ne termine pas son propos, écoute un argumentaire qui ne semble guère la convaincre puisqu’elle répète:

-Mais il veut que je lui fasse…

Racine trépigne. Mais la rue est déserte, il ne peut qu’attendre. Il gamberge : qui est cet « il » dont il est question ? et que veut-il au juste à cette jeune femme ? que veut-il lui faire.

Passent les minutes. Enfin la suppliante termine son échange. Il récupère comme un affamé l’appareil et compose fébrilement le numéro de Chloé. Mais l’appel sonne dans le vide.

Chapitre 11

Chloé et Traore s’étaient postés devant l’immeuble du Chinois une bonne demi-heure avant le début du meeting des nostalgiques de l’Algérie française. Par chance, le privé était libre ce soir. « Pas de chasse aux infidèles. Je parle des cocus, pas des incroyants ! »

Ils étaient venus avec la voiture de l’agence, heureusement banalisée. Chloé sourit :

-Tu t’imagines te véhiculer dans une caisse estampillée « Enquêtes en tout genre »…

Le Chinois habite Impasse du Maure. On est à deux pas des Buttes-Chaumont. Adossé à la clinique des yeux Rothschild, le quartier forme une sorte de promontoire dominant Paris, sillonné d’étroites ruelles pentues, bordées d’immeubles fleuris. Toutlmond occupe le  troisième et dernier étage d’une petite villa cossue, un triplex diraient les Québécois. L’arrière du bâtiment donne sur un escarpement planté de vignes.

Calés au fond de sièges fatigués, les deux enquêteurs attendent la sortie du bonhomme.

-Qu’est-ce qu’on va chercher au juste ? demande le garçon.

-Des traces, des indices. Histoire d’étoffer le dossier. Pour l’instant, j’ai pas assez de billes.

-Est-ce bien raisonnable ?

-Non et alors ? t’as peur ? tu peux laisser tomber.

Tiecoura rit. Précautionneux, il a enfilé des gants. Chloé l’imite. Comme il a loupé l’épisode du « Tinguely » au Sémaphore, elle lui raconte l’histoire. L’immeuble du quai de Valmy a été traversé en milieu de journée par un cri déchirant « On a volé le Tinguely ! » L’agence partage le palier du second étage avec une association, « Dépoussiérage », qui visite les réserves de musées d’Ile-de-France et se charge de ressortir des œuvres injustement oubliées dans leurs annexes, de leur offrir une nouvelle vie, une seconde chance, à l’occasion d’expositions par exemple. Parfois ces travaux transitent par le local de l’association. C’était le cas d’une sculpture de Tinguely, « New Texas », une tourelle en acier qui évoquait sommairement un puits de forage pétrolier, petit format. Or le puits avait disparu. Plus exactement, il avait séjourné plusieurs jours sur le palier, dans l’attente de son installation dans une galerie proche. Quand les associatifs s’en soucièrent, l’œuvre n’était plus là. Cris, tumultes, scandale, pas précipités dans les escaliers, grosse émotion dans le bâtiment. Passage de la police. On interrogea Créac’h, comme tous les locataires, elle n’était au courant de rien. Jusqu’à ce qu’elle réalise… Vilemin, deux jours plus tôt, avait ramené dans le hall de l’agence un « portemanteau ». Personne ne lui avait posé de question sur l’origine de l’instrument, qui s’était en effet révélé très utile, avant cet après-midi. C’était le Tinguely ! Le quadra croyait bien faire. Créac’h lui passa un savon, ils redéposèrent en douce l’objet sur le palier. La patronne se chargea de contacter les associatifs, leur proposa un arrangement à l’amiable : l’association écrasait l’affaire et le Sémaphore leur assurerait une enquête gratuite à la première occasion.

L’aventure les amuse au point de louper la sortie du Chinois de son immeuble. Le voici déjà qui s’éloigne et quitte l’impasse. Chloé veut foncer, Tiecoura temporise. Il a fait l’expérience douloureuse, dans des cas semblables, de retour impromptu de la cible. Et là, bonjour la gaffe. Mieux vaut attendre, laisser l’autre rejoindre son meeting.

Le portail est ouvert. Dans le petit hall d’entrée sont alignés des cadavres de bouteilles dont une demi-douzaine de magnum de champagne, décalottés à coups de sabre. On a dû faire la fête ici il y a peu. Pas de voisin en vue, il leur faut grimper au dernier étage. Les escaliers sont en travaux.  On doit changer la rambarde. Pour l’heure, il n’y a plus de balustrade. Les marches sont encombrées de menus gravats. A peine engagée dans l’escalier, Chloé se sent maladroite, plombée. Le vertige l’a rattrapée. Au premier étage, elle fait une pause, le cœur affolé, les mains moites. Au deuxième, elle ressent une méchante bouffée de chaleur. Elle veut renoncer. Elle ne cesse de regarder ce trou, à quelques pas, qui l’attire. Finalement, c’est le visage presque collé au mur qu’elle arrive, pitoyable, au troisième.

Tiécoura n’a pas trop de mal à forcer la porte avec un jeu de passe. Chloé s’engouffre dans l’entrée et reprend ses esprits.

-Je ne savais pas que tu étais aussi serrurier, dit-elle.

Il sourit puis ils découvrent les lieux.

Dans un interminable salon, deux canapés sont tournés vers la baie et invitent à regarder le spectacle de la capitale. La nuit tombe, Paris s’allume. Une vraie carte postale. Tiecoura n’y résiste pas, il s’assoit, contemple. Chloé proteste, puis l’imite. Il trouve que le Sacré-Cœur ressemble à une soupière et gâche un peu la perspective. Elle lui rappelle que le romancier Fajardie dynamitait cette horreur, dans « La nuit des chats bottés ».

Ils doivent se faire violence pour se mettre enfin au travail. Les lumières de la ville permettent de se mouvoir dans le logement. Un attirail sadomaso traîne sur un des meubles. Tiecoura s’approche, perplexe, des instruments. Puis il s’étonne :

-Ça vient des Trois Suisses !

-Et alors ?

-Rien.

Une vitrine, dans un couloir, expose des objets liés à la Légion étrangère. Tout un mur est tapissé de photos de guerre. Chloé les passe en revue. Sur un cliché, couleur sépia aux marges dentelées, on voit au premier plan un paysan algérien, à terre, empêtré dans une djellaba rayée, le visage tuméfié, entre deux jeunes soldats hilares qui tiennent chacun en laisse un berger allemand surexcité. Derrière ce trio, dominant la scène, un jeune gradé regarde le photographe avec une espèce de nonchalance. Il affiche une tenue soignée, et insolite dans ce lieu. Ses mains sont gantées.  Il tient son képi sous son bras gauche. Le Chinois, vingtenaire.

Les visiteurs compulsent les albums, les livres. Ils semblent oublier l’heure, confiants. Racine de toute façon les alertera en cas de danger. Une bibliothèque entière est consacrée à des ouvrages sur les pratiques SM. Au fond de l’appartement, la jeune femme entre dans un petit bureau dont la lampe est restée allumée. La table de travail est couverte de photos. Rien que des photos d’elle ! Chloé dans la rue, Chloé à une terrasse de café, entrant au journal, sortant des archives, seule ou avec ses amis. Sur le pas de la porte de son appartement  ou au Sémaphore : il a dû voler cette pose grâce à un appareil dissimulé, le jour où il lui a rendu visite avec le courrier. Sur d’autres clichés, pris sans doute du boulevard Bourdon, on la voit arpenter les quais de l’Arsenal, sur le pont de l’Andante, au téléphone, ou encore dans le salon-cuisine. Elle appelle Tiecoura. Il n’est plus là. Toute cette imagerie est très perturbante, une sorte de viol symbolique. Elle a le réflexe de prendre ces clichés, de faire disparaître ces images dans ses poches quand une voix la poignarde :

-Voulez-vous me rendre mes épreuves, mademoiselle !

Le Chinois est derrière elle, calme, un MAS 9 mm à la main.

-J’ai vu de la lumière, je suis monté.

Trop excitée par la découverte des lieux, elle ne l’a pas entendu approcher. Et ce crétin de Racine qui a oublié de les prévenir.

Et puis où est passé Traore ? Elle lève les bras, obnubilée par la gueule du canon. Difficile d’échapper à ce trou noir. Le vertige à nouveau la reprend. Parler, il faut parler, raconter n’importe quoi, le regarder lui, échapper à ce sortilège. Gagner du temps aussi.

-Je vous rends votre visite, dit-elle crânement.

-Fallait m’appeler, cela aurait été plus poli.

Elle retrouve Toulmond tel qu’il était devant son bureau, il n’y a pas si longtemps. Il affiche le même sourire vicieux.

-Vous aimez la photo, je vois, dit-elle.

-Juste. C’est mon péché mignon. Un de mes péchés mignons.

-Et ces photos sur moi. Vous auriez pu me demander mon avis.

-Je vous sentais rétive.

Elle parle en fait au pistolet, comme envoutée. Il donne l’impression de ne pas très bien savoir ce qu’il va faire d’elle. Leur face à face dure. Il lui tourne autour :

-Pour une gauchiste, vous êtes drôlement bien roulée.

Elle pense : « Vieux crabe, ne m’approche pas, surtout ne me touche pas. Ne pose pas tes pattes sur moi !  Ne ramène pas ton haleine de chacal ; là je t’explose, je t’arrache les yeux, salaud de facho, je te conchie toi et les tiens ! Si je le pouvais, je te dépècerais… » Mais elle ne répond rien.

Il se montre un peu plus insistant. Sa main libre s’approche d’elle qu’elle repousse sèchement. Ce jeu semble l’amuser.

-Tu sais, je connais des trucs. Je suis sûr que ton bicot, parce que t’es bien avec un bicot, non ? Je suis sûr qu’il te les a jamais montrés, mes trucs ; tu vas voir, tu vas aimer ça.

Elle ne répond toujours pas. Il continue de vanter son savoir-faire. A son tour, il se tait. La situation s’éternise. C’est alors que sonne le portable de Chloé. Un bruit assourdissant. Et déroutant. C’est le refrain de l’Internationale, les sept notes aigrelettes, C’est la luuutte finaaale. Elle n’a pas branché son répondeur, l’hymne se répète encore et encore. Interloqué, puis secoué par un rire méchant, le Chinois baisse son bras armé.

-La lutte finale, c’est parfait ça, la lutte finale ! Ah ah ah …

Il rit  comme un bossu. C’est alors que Traore surgit du fond de la pièce, brandissant à deux mains un énorme clystère en étain. Chloé ne peut s’empêcher de le regarder. Le Chinois sent le danger mais un poil trop tard. Traore le frappe à la tête de toutes ses forces. L’ustensile se fracasse sur le crâne lisse de Toulmond dans un bruit mou, un peu comme ceux que font au cinéma les coups de révolvers munis de silencieux. L’homme s’affaisse, les yeux chavirés.

Chloé bondit sur l’arme abandonnée par le Chinois, Traore la saisit par le bras, ils s’enfuient.

Sur le palier, elle ne voit que le trou, béant, et tout en bas, si loin, si proche, le hall. De quoi la pétrifier. Traore dévale déjà l’escalier. Puis il remarque l’absence de la jeune femme, revient sur ses pas. Chloé est figée.

-J’arrive pas, dit-elle.

-Regarde-moi.

-Je ne peux pas.

-Regarde mon pas, juste mon pas, pose ton pied là où je le pose. OK ? Tu ne regarde que ça, ok ?

Le ton ne souffre pas de réplique. Elle s’exécute. Il avance lentement, elle lui colle au train comme son ombre. Pendant quelques instants, pour Chloé, le monde se résume aux chaussures de Traore.  Le téléphone sonne à nouveau durant la descente. C’est un miracle qu’aucun voisin ne soit intrigué par ce manège. Il aurait alors vu passer un étrange tandem, un couple emboité, la femme scotchée à son homme, sur fond musical radical. Finalement ils arrivent dans le hall. Chloé pousse un immense soupir de soulagement et se retourne pour regarder, triomphante, revancharde, le palier du troisième.

-Faudra bien soigner un jour ce vertige, dit-elle à son compagnon. Mais dis-donc, où t’avais disparu ?

-J’étais dans la chambre noire, où le Chinois développe ses photos quand celui-ci s’est pointé. Je vous ai entendus parler. Pour le coup, j’ai vraiment eu très peur. Puis j’ai  attendu l’occasion d’intervenir, je ne pouvais rien faire d’autre. Alors, vraiment, vive l’Internationale…

Le téléphone justement se manifeste à nouveau. Cette fois, Chloé répond :

-Chloé, bordel, mais où t’étais ? hurle Racine.

Elle ne répond pas.

-Chloé, tu es là ? tu m’entends ? ça fait une heure que j’appelle ! J’ai emprunté un téléphone à une charmante dame qui s’impatiente d’ailleurs.

On l’entend faire des salamalecks à sa bienfaitrice.

-Chloé, allo, ça va ? Faites gaffe, y a le Chinois qui arrive ! 

Chapitre 12

-Ça devait arriver, répète le gardien.

Ce bonhomme sans âge, à la rondeur poupine dans un corps de vieux, a l’habitude de visiter les pavillons dont il a la charge, aux aurores, accompagné de son énorme saint-bernard.

-Ça devait arriver ! marmonne-t-il en tournant autour de la police présente en nombre dans le hall de l’immeuble.

Comme personne ne lui demande son avis  et qu’il finit par agacer les flics, il s’en va « promener Médor ».

Le cadavre en revanche a l’air très étonné. Couché sur le ventre, la tête drôlement inclinée, il regarde la porte du hall les yeux ronds, la bouche béante. Le locataire du dernier a du faire un vol plané depuis le troisième étage. Monsieur Ficelle, surnommé un temps à Barbès le Chinois ou encore l’empaleur, venait de s’écraser sur un tapis de bouteilles. Un peu comme ces insectes épinglés par les entomologistes, il git, traversé par une demi-douzaine de tessons rouge vif.

Chloé apprend dans la journée par Racine qu’on a trouvé le corps de Toulmond. La police, cherchant la dernière personne à avoir vu la victime vivante, est remontée jusqu’à lui grâce à ses informateurs au meeting de la veille. Il n’a pas eu grand-chose d’utile à leur dire. Et son alibi tient bien. Le Chinois est mort au milieu de la nuit et cette nuit-là, Racine était « en main ». Il a donné l’identité de la dame, celle qui lui a prêté son portable, elle a confirmé. Les policiers sont perplexes. Ils penchent pour une fiesta qui aurait mal tourné. Toutefois, ils ont retrouvé dans l’appartement de la victime une arme, au sol, celle de Toulmond après vérification. L’engin n’était pas chargé.

Cinq morts, si le compte est bon, et quels morts ! Noyé, brûlé, étouffé, pendu, empalé. Ça commence à bien faire.

Ce dossier jusque là n’a eu droit dans la presse qu’à quelques brèves, dans la série des faits-divers. Il passe à présent à la rubrique politique. Des journalistes osent des rapprochements entre certains de ces décès, généralisent, en font de gros titres : « La préfecture en état de choc » (Le Figaro), « Ça déssoude chez les papys » (Libération), « Mort suspect de policiers » (Le Monde), « Série noire pour les barbouzes » (L’Humanité). Les Cadres combattants publient un communiqué rageur. La disparition du Chinois chagrine fort ces intégristes. On apprend que le personnage était en fait le trésorier officieux de l’organisation. Celle-ci crie vengeance.

Comme toute l’affaire, ou presque, a commencé avec l’enquête du Sémaphore, l’agence se trouve soumise à une rude pression. Coups de fil, visites impromptues, lettres de menaces, propos jaloux, l’équipe de Marike Créac’h est gâtée.

Un chroniqueur qui cumule les tribunes médiatiques, Le Fiol, rappelle l’histoire du tract des « policiers républicains ». Le débat part dans tous les sens. Qui sont ses auteurs ? On spécule sur un groupe d’extrême gauche décidé à dégommer des militaires, on imagine des règlements de compte au sein de l’ultra droite. On voit la main des islamistes, on s’interroge sur le trésor de guerre du FLN objet de toutes les convoitises. On questionne : qui est Chloé Bourgeade, à l’origine de cette affaire ?

Protectrice en diable, la responsable de l’agence veille à tenir la jeune femme à l’écart des curieux qui harcèlent le Sémaphore. Elle lui conseille de se reposer quelques jours, lui suggère même d’abandonner ses recherches. Chloé refuse, catégoriquement. Pas question de renoncer, dit-elle. L’agence tient alors un conseil de guerre. Marike pense qu’il est temps d’identifier ces « républicains », auteurs du tract de dénonciation. L’équipe du Sémaphore phosphore une après-midi entière. On confronte les connaissances d’histoire des uns et des autres sur les « événements ». Chacun ramène sa science mais le bilan est globalement décevant. On consulte quelques livres, de romanciers, d’historiens, ceux de Didier Daeninckx, de Jean-Luc Enaudi. En vain.

C’est finalement Traore qui déniche la solution. Elle se trouve sur Internet, tout simplement. « Il suffisait de commencer par là. Pourquoi vous vous compliquez la vie ? » triomphe le franco-malien. Aux mentions « 1961, guerre d’Algérie, policiers républicains », les archives d’un hebdomadaire parisien signale un article de 1997 où il est fait état d’un homme qui aurait été associé à la réalisation de ce tract. C’est un certain Roland T, résidant dans un EHPAD du XXè arrondissement. Dans un très bref entretien, celui-ci reconnaissait avoir participé à l’écriture du brulot !

Traore parade, le Sémaphore exulte. On a le nom et l’adresse. Fromage et dessert. Noël et nouvel an. Chloé téléphone aussitôt à l’établissement. Elle tombe sur une aide-soignante qui lui passe assez vite la personne demandée. L’enquêtrice se montre alors très précautionneuse, elle s’attend à devoir parler lentement, on est dans un EHPAD tout de même,  à argumenter aussi avec ce témoin pour le convaincre d’accepter une rencontre. Mais Roland T. se montre spontané, affable. Il semble tout disposé à la voir. Mais « faut trouver un créneau », dit-il, car il est en permanence « sur la brèche ». Chloé a mis le haut-parleur ; l’équipe se regarde, dubitative. Au bout du fil, le retraité assure qu’il est toujours en mouvement. « Associatif un jour, associatif toujours ! », dit-il avec un rire de crécelle. Ils conviennent de se voir, le lendemain, aux aurores. C’est lui qui fixe le lieu : salle des ventes de Drouot, à Barbès. Chloé accepte sans problème.

« Je vous repasse l’infirmière, dit-il. A demain ! »

Celle-ci reprend le portable et confirme : Roland T. est un cas. Il a un petit côté Robin des bois, amateur d’opérations « coups de poing », module troisième âge certes. « Vous verrez par vous mêmes ! »

Chloé se sent de taille à affronter seule le vieux « républicain ». Et puis, depuis sa soirée mouvementée aux Buttes-Chaumont, elle a conservé sur elle le pistolet du Chinois. Personne n’est au courant. Ce n’était guère raisonnable, voire ridicule. Sans munition, elle n’ira pas bien loin. Mais cette arme la rassure. Aux aurores, donc, elle se dirige vers son rendez-vous. Elle ne connaît pas le site. En chemin, elle voit un signe prémonitoire – et encourageant- dans un tag, rue Doudeauville, à la hauteur des numéros 25/31, sur le mur d’un imposant immeuble aux allures prétentieuses et pourtant à l’abandon. Il est écrit : 17 OCT 61.

Le Drouot du pauvre est niché au sous-sol d’un immeuble quelconque. Il faut être initié pour débarquer dans cette espèce de parking souterrain au plafond noir et aux murs rouge sang. Quand elle entre dans le hall, elle ne voit d’abord, au milieu de la salle, qu’une assemblée de gens, des hommes pour la plupart, qui tous lui tournent le dos. Une vraie muraille de dos. Car, pour assister à la vente, qui manifestement se tient au-delà de cette falaise humaine, les gens sont les uns sur les autres. Ils grimpent sur des chaises, des tables, des échelles, sur tout ce qui traîne là pour assister au spectacle. Les habitués sont venus avec leur propre escabeau.

Chloé comprend le mode d’emploi, elle se hisse sur une commode et découvre l’arène. Adossé au mur du fond, entre une horloge franc-comtoise déglinguée et un attirail usé de body-building, un commissaire-priseur trône, épaulé par deux adjoints. Tout le monde a l’air de craindre le maître de cérémonie à la dégaine baroque. Chauve, décidément,  la barbe fleurie, des moustaches de sapeur, le poil couleur poivre et sel, le bonimenteur est du genre Landru. Les lunettes glissées au bout du nez, il porte un costume bleu froissé, un gilet rayé, une chemise jaune et un nœud papillon rouge. Impossible de ne pas le voir et surtout de ne pas l’entendre. D’une voix retentissante, il dirige la vente, hurle pour présenter les lots, donne une première estimation, encourage les surenchères et braille sans fin pour faire respecter son ordre dans cette fosse aux lions. Il apostrophe les clients quand les prix sont à la traîne, il les asticote et il a de quoi faire car le public est timide. Les enchères commencent souvent autour de dix euros pour se conclure à vingt. Landru rythme les opérations avec un marteau long et fin, frappant sur une vieille casserole retournée pour chaque affaire conclue. Mais ce marteau lui sert surtout à calmer les ardeurs de clients trop empressés. Chaque lot, quel qu’il soit, est systématiquement contenu dans une énorme malle en osier. Il est traîné devant l’estrade au moment de la vente.  Des grappes de clients s’en approchent pour faire leur propre évaluation. De sa tribune, le tyran les disperse en distribuant de vigoureux coups sur les crânes à sa portée. Les habitués d’ailleurs s’avancent vers l’autel les bras levés pour éviter les gnons. Cette gesticulation, le marteau qui valse, les mains tendues, ressemble par moment à un étrange rituel païen.

Chloé finit par repérer Roland T. dans ce souk. Il s’était assez justement décrit au téléphone. De petite taille, plutôt rond, le vieil homme porte un costume en velours côtelé couleur tabac. Les cheveux blancs ébouriffés, le visage avenant, ce titi parisien tout froissé a dû plus qu’à son tour faire les quatre cents coups.

-Il y en a qui trouvent ça pittoresque, crie-t-il en saluant la jeune femme. Il désigne un couple de bobos qui assiste, amusé, au spectacle. Moi, chaque visite ici me remplit d’une immense compassion pour le genre humain.

Malgré le brouhaha, il parle si fort que les voisins se tournent vers lui, intrigués. Chloé comprend qu’il est à moitié sourd.

La vente porte alors sur de misérables bibelots, des casquettes usagées, de la vaisselle dépareillée, des cassettes vidéo incertaines, des chaussures très grande taille, du linge de maison fatigué, un lot d’œufs d’autruche. On voit même passer les œuvres complètes de Luc Ferry.

Les opérations sont rondement menées ; les caisses d’objets circulent à vive allure, manipulées par des factotums fantomatiques. Virevoltant au milieu de son petit cirque, le commissaire, de plus en plus exhibitionniste, agite à présent au bout de son bras une petite marine qu’il tourne et retourne en faisant mine d’en chercher l’auteur.

-La signature est vague, déclame-t-il, narquois.

Sa cour apprécie, répétant son bon mot.

Roland T. est venu en fait accompagner un ancien voisin. Les meubles de ce dernier doivent être dispersés ce matin même et il compte s’opposer à cette braderie. Ils sont prêts à chahuter les opérations et décourager les acheteurs.

-Vous êtes venus nombreux ? s’étonne la privée.

-On est deux !

-Et vous êtes sûrs que ça va suffire ?

Convaincu de son bon droit, il ne semble pas s’être posé la question. La jeune femme remarque que le vendeur, tout occupé qu’il est à gesticuler, les a à l’œil.

Pour l’heure, on liquide surtout des babioles. Comme cela promet de durer, vu la montagne de caisses en attente, Roland T. invite Chloé dans un café voisin.

Elle attaque sans préambule :

-C’est quoi cette affaire de policiers républicains ?

Il hésite un moment, le temps de faire de l’ordre dans sa boîte à souvenirs.

-C’est une histoire qui remonte à l’après-guerre. Un groupe de policiers d’extrême gauche, communistes et autres, s’était alors constitué au sein de la police. La plupart de ses membres avaient été des résistants actifs.

-Des cellules de flics ?

-Pas vraiment. Il s’agissait d’une structure quasiment clandestine. En aucun cas, on s’est revendiqués d’une organisation, encore moins de cellules communistes. Tout le monde était d’accord là-dessus.

-Le ministère laissait faire ?

Il se fait répéter la question

-Y avait une sorte d’arrangement tacite, ça avait été conclu entre les politiques et les autorités à la Libération : pas question d’organiser politiquement les flics mais l’administration pouvait vaguement tolérer une manière d’association, si elle savait se montrer discrète.

-Qui a monté cette affaire ?

-Des amis, des rouges quoi.

-Et cela a marché ?

-Ce fut pas très facile du côté de ces policiers-résistants. Ils eurent du mal à se plier à cette quasi clandestinité. Disons qu’ils vivaient mal cette discrimination. Puis arriva la guerre froide et ils durent admettre que pour vivre heureux, mieux valait vivre cachés.

-Ces gens se voyaient souvent ?

-Ils avaient pris l’habitude de se réunir assez régulièrement dans les locaux du PC du IIIè arrondissement et ils décidèrent de sortir un petit journal intitulé Police et Nation. Celui-ci était distribué en douce dans les commissariats à plusieurs centaines d’exemplaires rien qu’à Paris.

-Ils sont toujours clandestins ?

-A la fin des années 50, les tensions s’apaisent. Certains de ces flics sont tentés de s’exprimer à visage découvert. Mais arrive la guerre d’Algérie. Celle-ci finit par s’installer à Paris même. Et les flics se trouvèrent emportés par ce conflit. Le racisme prospérait. En plus certains policiers furent victimes d’attentats indépendantistes. Cela n’arrangea pas vraiment les choses. D’autant que l’OAS, qui avait ses hommes dans la profession, soufflait sur les braises. Si bien que lorsque survint la manif d’octobre 61, les policiers avaient été chauffés à blanc.

-Par Papon ?

-Par Papon et son équipe, oui. Le message était clair : « Allez-y, ne vous retenez pas, vous êtes couverts. » En fait la préfecture était bien informée de la manière dont se préparait, en divers points, le rassemblement du 17 octobre ; elle tendit un véritable piège aux manifestants.

-Vous étiez sur place ?

-Ce soir-là, je me trouvais au siège de la fédération parisienne du PC. Très vite, mes antennes m’avertissent que les heurts étaient violents. Il y avait de la casse devant le Rex, sur les Grands boulevards. On me parla de matraquages sauvages, d’usage d’armes à feu, de castagnes dans les stations de métro, de bus réquisitionnés, de milliers d’arrestations, de nombreux blessés, de morts…

Roland T. fait une pause. Un couple de touristes, des Anglo-Saxons rigolards, viennent d’entrer dans le café, encombré par une dizaine d’œufs d’autruche décorés. Le vieil homme hausse les épaules et poursuit :

-Dès le lendemain, on décide de rédiger un tract des « policiers républicains », adressé aux collègues. Je consulte des témoins, directs ou indirects, du drame. Je me souviens d’un policier, infirme de guerre, affecté en raison de son handicap à la garde de la préfecture. Ce qu’il y vit cette nuit-là dépassa son entendement. Des jours après, il en pleurait encore.

-Qui rédige ?

-C’est moi. Après avoir vérifié chaque information dix fois plutôt qu’une. On a tapé le tract sur une machine à écrire qu’on détruisit aussitôt. Il fut très bien distribué. Dans les différents commissariats parisiens et d’Ile-de-France. Là où il n’y avait pas de flics pour le faire, ce sont quelques vieux inspecteurs qui s’en chargèrent.

-C’est vrai, reprend Chloé, que j’ai trouvé des échos publics de cette feuille dans la presse. Le Monde notamment a repris certaines de vos informations. Des élus la mentionnèrent. Le préfet, paraît-il, piqua une colère terrible.

-Absolument !

-Il exigea qu’on retrouve les auteurs. Mais on ne vous a donc pas coincé.

-Papon ne le put pas.

Roland T. est tout heureux de son allitération.

Par la vitre, Chloé assiste au va-et-vient incessant de camionnettes qui chargent ou déchargent des objets désuets, des bouts de vie bradés et récupérés, sous le regard éteint de vieux margoulins.

-Cela dit, dans les semaines qui suivirent la manif, il se développa au sein de la police un tel réflexe d’autodéfense que même les collègues les plus ouverts eurent une attitude de défiance. Solidarité policière. Ils finirent par faire corps avec les autres. La corporation faisait bloc. Et tout le monde mit l’affaire en sourdine. On n’en parla plus, plus jamais.

-Jusqu’à ces jours-ci, note Chloé.

-Comment ?

Une fois sur deux, Chloé doit reformuler un ton au dessus ses questions.

-Oui, jusqu’à ces jours-ci, c’est vrai. Vous n’allez pas me croire mais c’est la première fois que je reconnais avoir écrit ce tract.

-Pourquoi un si long silence ?

-Je ne sais pas.

-A l’époque, je comprends. La prudence. Mais ensuite ?

-C’est comme ça.

-Par modestie ?

-Même pas.                       

-C’est étrange, non ?

-Comment ?

-Je disais : c’est étrange, non ?

-Peut-être, oui. Ça dérange trop un peu partout. Et puis vous savez, j’ai fait ce travail…

-Vous appelez ça un travail ?

-Oui, c’était mon job, agitateur d’idées en somme. J’en fis bien d’autres par la suite. Les choses allaient vite. Une campagne chassait l’autre. Penser à l’histoire, ou encore aux archives, ce n’était pas vraiment mon genre.

-Comment avez-vous vécu le « retour » de ce tract, cinquante plus tard ?

-Je ne sais pas quoi vous dire, c’est bien, c’est tout.

Apparemment, il ne s’explique pas ce come-back. Pas nostalgique pour un sou, il a en vérité presque oublié cette affaire.

-J’ai juste entendu dire que certains des noms cités dans cette feuille, des cadres de la police, auraient connu une fin tragique.

-Vous semblez étonné, vous ne le saviez pas ?

-Non, j’ai lu ça dernièrement dans la presse.

Il a l’air sincère. Ou il joue bien. Elle lui pose la question de confiance :

-Quelqu’un m’envoie depuis peu des informations sur ce dossier d’octobre 61.

Elle fait une pause, le regarde. Il ne bronche pas, presque amusé.

-Ce n’est pas vous, par hasard ?

-Moi quoi ?

-Le mystérieux expéditeur.

Il rit.

-Et pourquoi j’aurais fait une chose pareille ?

-Pour vous venger.

-De qui ?

-De la hiérarchie. La hiérarchie policière.

-Quelle idée ! Pour moi, c’est une affaire classée depuis longtemps. Et je n’ai aucun compte personnel à régler. Tout ça, c’est la faute au colonialisme, point.

-Bref, vous n’êtes pas mon informateur ?

-Je vais vous dire, ne m’en voulez pas mais je ne connaissais ni votre agence ni votre travail d’enquête…

L’ancien voisin de Roland T., celui à qui on avait saisi les (maigres) biens, arrive, essoufflé. On va procéder à la liquidation de ses meubles, il faut retourner à la salle des ventes.

-Va y avoir du grabuge, se félicitent les deux compères.

Chloé les regarde partir. Doit-elle croire sur parole ce que vient de lui dire le vieux militant ? C’est vrai qu’il n’a pas vraiment un profil de tueur. Mais les tueurs ont-ils un profil particulier ? Roland T. est sur le point d’entrer à Drouot quand il fait demi-tour et revient dans le bistrot alors que Chloé règle l’addition au comptoir. Un regret ? un aveu de dernière minute ?

-Après votre appel, hier, j’ai réalisé qu’il ne me restait à peu près rien de cette affaire dans mes archives. Je n’ai même pas conservé  un exemplaire du tract, c’est dire.  Toutefois, il me restait ce petit document. Faites-en bon usage.

Il tend à Chloé un papier tout défraîchi. Le temps de le déplier, elle découvre une liste de noms, sous l’intitulé « Policiers, XVIIIè, 1961. »

Chapitre 13

Lovée dans le vieux fauteuil club de l’entrée du Sémaphore, Chloé grognonne. Son enquête tourne en rond. Et ça la rend taciturne, limite agressive.

-Je la sens pas, la piste des « Républicains ».

-C’est de ma faute, confesse Marike, maternelle en diable ; c’est moi qui t’ai poussé dans cette direction. Mais bon, disons que c’est le métier qui rentre…

-Je l’attendais celle-là. « Le métier qui rentre ! » Il rentre, tu crois ? Il rentre dans quoi ? Ou alors il sort ? J’aurais du suivre ma première impression.

-C’est à dire ?

-J’aurais du concentrer les recherches sur mon mystérieux informateur.

Mais comment retomber sur l’imprécateur ? Celui qui signe 1961. Il me poursuit, ce type – cette nana peut-être ? mais non, c’est pas une histoire de fille, ça. Il me file des tuyaux mais pourquoi ? Il cherche quoi ? L’enveloppe qu’il m’a adressé venait de Paris mais c’était impossible d’identifier le bureau de poste

-Et le courriel ? s’étonne sa patronne.

-Quel courriel ? Oui, le courriel, t’as raison, celui qui m’a alerté sur la chronique nécrologique du Monde

-Et alors ?

-Comme une conne (pardon !), je m’étais pas trop inquiétée de la signature. Je sais pas pourquoi.

-T’as peut-être cru que c’était une annonce publicitaire du journal ! grince Traore.

-Moque toi, t’as pas tort ! Qui dit courriel dit adresse de l’expéditeur, non ? Pas toujours mais bon, c’est une piste.

Elle consulte sa messagerie, fait défiler des dizaines d’envois, retrouve enfin LE message.

-Il vient d’un cybercafé du IIIè.

-C’est peut-être pas lui qui l’a expédié.

-Lui ?

-L’informateur.

-C’est la même signature. 1961 ! Tu vois où se trouve l’établissement.

-Près du musée Picasso.

Chloé s’expulse de son fauteuil, saisit son blouson, court vers la sortie. Elle a absolument besoin de bouger.

Le patron de l’établissement, José, est un Franco-Mexicain. Il a le flegme des Indiens et fait mine de ne pas comprendre ce que lui veut cette jeune femme.

-C’est quoi ? un jeu ?

Entre deux temples mayas, la photo du sous-commandant Marcos trône au-dessus du bar.

-Je fais à ma manière la chasse aux gringos, dit la jeune femme, opportuniste et souriante.

Le tenancier reste sur ses gardes.

-Je traque le facho, reprend-elle.

-Toute seule ?

-On est un groupe, une agence en fait…

-Mais il n’y a pas de fachos chez moi !

-C’est pas ce qu’on m’a dit.

Elle lui montre le courriel ; il boude. Elle insiste. Il admet que le mail qu’elle exhibe porte bien l’adresse du café. Il regarde plus attentivement la date et, étrangement, sourit.

-Ce jour-là, c’était la Saint-José, vous pensez, ça ne s’oublie pas, d’autant que le même soir, j’ai eu une méga-panne, un gros bug ici !

-Vous étiez fermé ?

-Presque.

-Comment ça, presque ?

-Disons que j’ai du fermer plus tôt que d’habitude. A cette heure-là, vers 23 heures – il regarde une nouvelle fois le document- , je devais avoir deux ou trois clients à tout casser, toujours les mêmes d’ailleurs, les derniers, les fidèles, les insomniaques du quartier. Et puis, peu avant la fermeture, j’ai eu droit à l’écran noir, plus rien, zéro,

Maussade, le gérant consulte un vieux cahier à spirale qui lui tient lieu de livre de comptabilité. A la date indiquée, dans la case 22 heures/minuit, il a enregistré en effet trois clients : un écrivain public camerounais, qui ne loupait jamais son contact quotidien avec le pays ; un abonné des sites roses, genre libidineux et acharné ; et un papy, qui venait de temps en temps.

Chloé tilte sur le petit vieux. Son nom ? Le patron n’arrive plus à déchiffrer sa propre écriture.

-C’est un drôle de nom, un nom ancien, si vous voulez, comme un nom de dieu grec. Genre malus ou bonus, vous voyez. Quelque chose comme ça. En tout cas y avait un us à la fin.

-Ce serait plutôt romain alors ?

-Pas de problème. Romain, c’est vous qui voyez.

-Vénus ? Bacchus ? Uranus ? Fabius ?

Manifestement, cela ne lui revient pas.

-Le papy passe régulièrement ?

-Régulièrement, non. De temps en temps, quand ça lui chante, vous voyez ? Peut-être qu’il va être là ce soir, peut-être pas.

Utile information mais dont Chloé ne sait que faire. Elle ne peut

 tout de même pas rester sur place en espérant que l’ancien se manifeste ? Alors quoi ? Faire le tour des cafés du troisième âge ? Aborder les chenus qui traînent ? Ou aller voir du côté des arènes de Lutèce, tant qu’on y est.

Elle abandonne la partie, retourne au port et retrouve, chemin faisant, cette amertume qui l’a plombé une bonne partie de l’après-midi.

Racine est sur l’Andante, plongé dans son auteur favori, un très vieil américain acariâtre du nom d’Ambrose Bierce. Il a pas faim, elle non plus. Ils glandent un peu. Elle passe la soirée à imaginer l’identité de l’imprécateur. Le déclic vient assez tard alors qu’elle relit la liste des noms de flics que Roland T. lui a confiée l’autre jour. Ceux qui opéraient en 1961. Dans le XVIIIè.

-Janus ?!

Racine sursaute. La privée venait d’énoncer mentalement les patronymes qui s’alignaient sur la feuille, Wagner, Masson, Delplat, Janus. Oui Janus ! Bon dieu, c’est bien sûr.

Chloé est doublement ravie. Car elle sent la piste, la bonne piste. Et puis Janus est, au panthéon de ses petits dieux, son chouchou. Elle s’en veut de n’y avoir pas pensé plus tôt. Dieu ambivalent, à deux faces adossées, c’est le dieu des passages, entre passé et avenir, d’un état à un autre, le dieu des commencements, le gardien des portes, celui qui observe les entrées et les sorties, l’intérieur et l’extérieur, la droite et la gauche, le pour et le contre. Sur le sujet, elle est incollable. Janus !

Oubliant l’heure tardive, elle appelle José. Il fait la fête à en juger par la musique, du mambo, qui couvre presque sa voix. Ou peut-être qu’il donne des cours de danse ? Elle n’entre pas dans le détail, parle de Janus. Il confirme. «  Janus, exact, Pierre ou Paul Janus» ajoute-t-il.

-Un dieu romain, José, le plus romain des dieux. Pas grec.

-Romain, pas de problème.

Elle contacte dans la  foulée Roland T. L’infirmière refuse de lui passer le résident. « Vous avez vu l’heure ? «  Lequel résident a du comprendre qu’on parle de lui et s’invite soudain à l’autre bout du fil, de très mauvais poil. Contre l’infirmière, pas contre Chloé.  Elle lui demande des nouvelles de la vente aux enchères. Il n’a pas pu s’opposer à la vente des meubles de l’ancien voisin, « Landru » ayant fait appel aux flics pour expulser les deux contestataires. Sans transition, elle lui demande si le nom de Janus lui dit quelque chose.

-Un dieu égyptien, répond-il mollement.

Ça recommence, pauvre Janus ! Chloé n’aurait jamais pensé qu’il puisse être aussi mal connu.

-Je parle de ce Janus, P. Janus, Pierre ou Paul Janus, qui figure dans votre liste de policiers de 1961.

Effectivement, un gradé portait ce nom, il l’admet. Puis il se tait. Elle s’inquiète de savoir s’il est toujours au bout du fil. L’activiste à la retraite en fait se livre à un douloureux effort de mémoire. Il finit par se rappeler assez vaguement qu’il y a même eu une « affaire Janus ».

-Une affaire, oui. Un scandale. J’ai oublié, excusez-moi, le pourquoi du comment. Je crois que Fabius…

-Janus.

-Janus, oui, avait pété les plombs. Peut-être même a-t-il été viré de la police. Une histoire comme ça. Mais c’est confus dans ma tête. Vous savez, ça remonte aux années soixante.

-Aussi loin ?

-Oui je crois que cette histoire s’est passé peu après la manif de 1961. Dans ma tête, tout est un peu lié, 1961, la manif, Janus, l’affaire. De toute façon, c’est pas difficile : l’année suivante, je passais à d’autres activités. Donc pour moi, c’est daté, vous voyez ?

Il ne peut pas en dire plus. D’ailleurs, l’infirmière a récupéré le téléphone et elle coupe la conversation.

Chloé avait mis le haut-parleur, Racine a entendu l’entretien

-Mais alors, ce serait vraiment une histoire de flic qui flinguerait d’autres flics. Ça semble biscornu, cette affaire. Tu y crois toi ?

Elle ne croit en rien, surtout pendant une enquête. Comme disait un de ses héros, Hercule Poirot peut-être, ou alors était-ce Columbo : « Les faits, je ne crois qu’aux faits ! » Elle ne croit en rien, donc, n’empêche qu’elle a le sentiment de tenir le bon bout.

Chapitre 14

Le lendemain, Créac’h met toute l’agence sur le dossier Janus. En fait, Villemin étant absent, ils sont trois à se mobiliser, toutes affaires cessantes : la directrice, Tiecoura Traore et Chloé Bourgeade. Il faut récupérer le soldat Janus, et fissa. Le cœur de cible étant le cybercafé de la rue Thorigny, ils commencent par traquer tous les Janus dans un rayon d’un kilomètre autour de l’établissement de José. Soit draguer les IIIè, XIè et IVè arrondissements. Ils y trouvent près de trente Janus dans le secteur. Une profusion incroyable, un terreau d’exception. Chloé pense un moment emprunter une voie plus directe : solliciter Laurent Dargenta, flic au commissariat de la rue Bourdon (voir « September »). Mais  la patronne refuse, l’agence doit rester maîtresse de son enquête, pas la peine de mettre la police dans le coup. En plus, sur une affaire de flic qui tarabusterait d’autres flics, la grande maison risquerait de mal le prendre.

Les agenciers se partagent les recherches. Ils y passent au téléphone la matinée car non seulement les Janus sont nombreux dans le coin mais en plus ils sont bavards. En vain. Pas de Janus Pierre ni de Janus Paul dans les environs. Toutefois, une des personnes contactées par Tiecoura, un Philomène Janus, de Rambuteau, leur dit avoir rencontré à plusieurs reprises un problème de livraison, ses colis étant partis chez un Paul Janus, impasse des trois sœurs, à deux pas de la Bastille, avec qui, force oblige, il avait du échanger. Or ce nom n’apparaît sur aucun bottin, aucun relevé, le type est sur liste rouge, dit son correspondant ; Tiecoura la joue grandiloquent (une histoire de vie ou de mort, affirme-t-il, ce qui partiellement n’est pas faux) et il obtient le numéro.

Le temps de passer à l’apéro (du Cognac/Schweppes, qu’impose depuis peu la patronne), Chloé se demande comment aborder l’inconnu. Se déguiser en représentant de commerce, en sondeur, en démarcheur politique ? Marike lui conseille d’y aller carrément. Son interlocuteur doit bien se douter qu »un jour ou l’autre, Chloé croiserait sa route. Ce qu’elle fait. Quand elle a Paul Janus au bout du fil, elle dit simplement « Bonjour, je suis Chloé Bourgeade de l’agence Sémaphore, j’enquête sur des faits qui remontent à la guerre d’Algérie, je crois que nous connaissons, j’aimerais vous rencontrer. »

C’est clair et net ; n’empêche Chloé a répété plusieurs fois sa partition, histoire de bien se la mettre en bouche. Elle débite son propos sur ton un peu rapide et attend.

L’autre se tait, le silence dure. Chloé s’attend à ce qu’il lui demande où il a trouvé son numéro de téléphone, ou l’assure qu’il y a erreur sur la personne. En fait, l’interlocuteur, sans transition, et apparemment peu surpris, lui fixe un rendez-vous, le surlendemain, aux Archives nationales, dans la grande salle de lecture. Il lui demande de venir seule. « Je vous reconnaitrai » prétend-il, et il raccroche.

Ce jour-là, la nef est peu remplie. Un soleil éclatant joue sur les baies vitrées. Une vive lumière éclabousse le hall. Chloé se trouve une place tout au fond de l’immense salle. Traore n’est pas loin. L’attente dure une petite heure. Chloé repousse un importun qui semble plus motivé par le dépouillement de la visiteuse que par celui des archives. Paul Janus se fait attendre.

-Je vous avais dit de venir seule ! lui dit une petite voix sèche.

Janus est installé dans un fauteuil, à sa droite.

-Mais je suis seule !

-Et lui?

Il désigne Traore, deux rangs plus loin.

-Dites lui de partir !

Traore s’exécute.

-J’ai hésité, vous savez, dit l’homme. Mais j’ai confiance. Je ne sais pas pourquoi. Disons que je veux arrêter les frais.

Sans transition, il raconte une histoire :

-Il était une fois une famille parisienne, modeste, de gauche. Le père était ouvrier, la mère petite main dans un atelier de confection. Ils avaient deux enfants, deux garçons, Paul et Pierre. Pierre était vif, enjoué, Paul, le cadet, plus réservé, moins brillant disons. Pierre faisait de bonnes études, il promettait comme on dit. On se sacrifia pour le pousser. Il aurait pu devenir professeur ou médecin mais il eut l’opportunité de faire carrière dans la police.

-Qu’en dit la famille ?

-S’il vous plaît, ne me coupez pas. Pierre choisit la police parce qu’on lui proposait une confortable bourse. Pour la famille, bien sûr, ce choix ne fut pas évident. Mais on était à une époque où les idées de la Résistance, de la Libération vivaient dans les têtes. On rêvait alors d’une autre police. Pierre passa sans problème ses examens, intégra l’institution et monta en grade. La guerre d’Algérie semblait loin ; pourtant elle s’invita vite en plein Paris. Il fallut bientôt contrôler sévèrement les Français d’origine musulmane, chapeauter et manipuler les calots bleus. Vous savez de quoi je parle, je crois. Le chaudron se mit à bouillir. Le poison raciste faisait des ravages parmi les policiers, Pierre fut pris dans la tourmente.

Le visiteur a un geste de recul. Un employé vient de déposer devant Chloé un des cartons d’archives qu’elle a demandé, des journaux des années soixante. La privée en profite pour observer son voisin d’un peu plus près. Tout est gris chez lui, les cheveux, le teint, le costume, même les mains. Un passe-muraille, une ombre. Seuls ses yeux semblent habités.

-Cette ambiance ne plaisait guère à Pierre mais à la guerre comme à la guerre, se disait-il. Sa bonne humeur sembla cependant en prendre un coup. Au fil des semaines, il se durcit, devint même cynique, ce qui faisait mauvais genre dans la famille. Il tenait des propos très durs, xénophobes. Les parents ne le comprenaient plus même si on lui passait tout. Le climat dans le pays se dégradait, les indépendantistes se battaient, l’OAS terrorisait, Papon sévissait, ses harkis ratissaient. Bref, l’horreur. Survint la manifestation d’Octobre. Pierre était de service ; ce fut une nuit d’épouvante. Quand il revint à la maison, où il avait toujours sa chambre qu’il occupait parfois, il était comme hébété. Agressif. Renfermé.

Chloé s’attendait à une leçon d’Histoire, elle découvre le roman de deux frères.

-La famille passa la Noël 61 ensemble, continue ce dernier. Ce soir-là tout le monde affichait une allégresse un brin forcée. Pierre semblait carrément euphorique. Il s’exprimait fort, riait fort, trop fort, buvait beaucoup, trop. Et puis tout le monde en rajoutait.

Un moment dans la soirée, les deux frères sortirent sur le balcon pour griller une cigarette. Pierre parla du climat dans la police, ce que Paul savait déjà, un peu. Ce qu’il savait moins, c’était la terreur que les autorités, avec les milices harkies, faisaient régner dans les quartiers comme la Goutte-d’or où Pierre allait prêter main forte. Il avoua aussi des choses redoutables : il avait joué un rôle important cette nuit d’octobre, il avait poussé ses hommes à cogner, il avait lui-même mis la main à la pâte, dans le sang plus exactement.

-Mais le pire, c’est qu’il y avait pris goût ! Lui, mon frère, vous l’avez compris je crois, élevé comme moi dans la tolérance, l’humanisme, le respect…

Il hausse les épaules, poursuit :

-Cette nuit d’octobre, et les jours qui suivirent, il avait cogné, il avait torturé, il avait tué et surtout, c’est ce qu’il tenait à me dire en tête-à-tête,…il avait aimé ça ! Quand il me le raconta, il était ravagé non par la honte mais par l’absence totale de remords. Il avait pris du plaisir à triturer des chairs meurtries, à écouter les cris, à renifler l’odeur de la peur. Me dévisageant, il se mit à rire et j’étais assez effrayé. Pierre était hideux.

Le vieil homme prononce ses phrases sur un ton saccadé, il martèle ses mots comme s’il déballait des choses obscènes. Cet effort l’épuise.

-Un moment, on nous appela pour le dessert. Je rentrais, on l’attendit. Cela dura. Soudain je fus saisi d’un pressentiment, mes parents aussi, curieusement. Il ne s’était pourtant rien passé, juste un imperceptible mouvement de rideau, du côté de la fenêtre du balcon restée ouverte. Un ange noir qui se manifestait ? C’est ma mère qui se leva la première puis on se précipita, tous les trois, vers la balustrade. Paul était allongé, six étages plus bas, sur le trottoir. Son corps avait une étrange posture. Ses bras, de part et d’autre du buste, s’en allaient de-ci de-là, le gauche vers l’épaule, le droit vers le genou. Sa tête semblait s’allonger vers la droite, ses jambes étaient repliées dans l’autre sens. D’où nous étions, je m’en souviens bien, sa silhouette ressemblait à un svastika, une croix gammée humaine, éclairée par la publicité clignotante d’un magasin proche, rouge, noir, rouge, noir.

Pour les parents, ce fut un coup terrible. Leur enfant chéri les quittait, sans leur avoir rien dit, sans raison, apparemment. Des années d’efforts, de sacrifices pour arriver à ce gâchis.

-Ma présence ne comblait pas le vide laissé par Pierre. Je dirais qu’ils sont morts de chagrin, ma mère d’abord, mon père l’a vite suivie. Les derniers morts de la guerre d’Algérie en quelque sorte. Et ce con, en se tuant, m’avait démoli. Pour moi, il n’y avait pas de doute : c’étaient ses chefs qui avaient fait de lui un tueur sadique, c’était eux les responsables. Je me suis juré de les faire payer.

Paul avait arrêté très tôt ses études et s’était retrouvé vendeur de quatre-saisons. Il était cultivé, certes, mais comme l’est souvent un autodidacte, au gré de ses humeurs. Il voulait comprendre la dérive de son frère. Il se mit à collectionner tous les articles de presse disponibles, il lut tous les rapports accessibles, il fréquenta les bibliothèques puis les centres d’archives. Il passa tout son temps à fureter, à lire, prendre des notes, faire des fiches. Il reconstitua très précisément l’itinéraire de Pierre, cerna ses états de service, identifia ses chefs, retrouva leurs ordres, repéra leur carrière. Invoquant la mémoire de son frère, il noua des complicités dans le milieu fermé des policiers, prit son temps pour comprendre comment l’institution marchait, il en décoda la langue. Il découvrit le tract des « policiers républicains »,  engrangea des témoignages sur la Goutte-d’Or, suivit à la trace la destinée des patrons de Pierre.

-Je les ai retrouvés, tous. Avec d’infinies précautions, car je tenais à rester transparent, chaque fois qu’une occasion se présentait, je m’en suis pris à l’un ou à l’autre, lui rappelant son passé, troublant sa retraite, le discréditant aussi. Cela m’a demandé des années. Presque une vie. Ma vengeance a pris du temps mais les résultats ont dépassé mes espérances. Et puis vous êtes intervenue, à votre tour, avec votre enquête.

-Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté, le mot n’est pas bon mais on se comprend, contenté donc de dénoncer ?

-C’est à dire ?

-Pourquoi les avoir tués ?

-Mais je n’ai tué personne.

Chloé regarde, incrédule, Paul Janus qui sourie tristement.

-Vous pensez que je suis un tueur ? Vraiment, vous pensez ça ? Vous m’imaginez comme la main exterminatrice ?

-Je constate que vos « suspects » ont tous mal fini !

-Franchement, vous me voyez pousser les gens à l’eau, poser des bombes, étrangler, passer la corde au cou, empaler ? Moi ?

-On a vu pire.

-Non, je ne suis pour rien dans toutes ces morts, il faut me croire.

-Pour rien, vraiment ?

-Je veux dire que je ne suis jamais passé à l’acte. J’ai épié, j’ai dénoncé, j’ai harcelé, ça, c’est vrai. Mais je n’ai jamais tué.

D’ailleurs lui même, avoue-t-il, a été intrigué par cette série de disparitions. La seule force du verbe peut-elle conduire à de telles extrémités ? Il a suivi de près ces dossiers, dans la presse notamment et il en est arrivé à la conclusion que toutes ces morts étaient naturelles. Accidentelles et naturelles.

-Loiseau ? interroge Chloé.

-Le pêcheur ? Il a glissé, tout simplement, le long de la berge, s’est étourdi pendant sa chute. Un témoin a confirmé l’incident. Témoin tardif, certes mais crédible.

-Le juge Pratin ?

-Il est mort d’une maladie rare, neurologique, appelé le syndrome de Tourcher. Le patient a, entre autres choses, la langue qui gonfle, jusqu’à doubler de volume. S’il panique, s’il ne prend pas illico le remède indiqué, il peut s’étouffer.

-Mais le pendu des Vosges ?

-Charbonnier ? c’était un dépressif permanent. Rien à voir, semble-t-il, avec son métier. Il n’en était pas à sa première tentative de suicide. La famille écrasa l’affaire pour des questions d’assurance.

-Leglay ?

-Le mort du garage ? Une manipulation hasardeuse. Le bonhomme se piquait de mécanique. Ce jour-là, il testait un produit de sa composition. Tout sauta. Et sans doute la porte de l’atelier, gondolée sous le choc, devint inutilisable.

-Et le Chinois ?

Là il ne sait pas. Il n’a pas eu le temps de se renseigner. La presse a parlé d’accident domestique mais il a cru comprendre que Toulmond avait été un peu malmené, cette nuit-là, avant de chuter dans son escalier. Une partouze qui a mal tourné ? C’est l’idée qui semble s’imposer. Peut-être qu’il était dans les vapes quand il est sorti de son appartement, il aurait dérapé…

-Bon, c’est vrai que sur ce dernier mort, j’ai ma petite idée mais je crois qu’elle ne vous apprendrait rien, non ?

Chloé rosit.

-Ce qui est probable, c’est que ces gens, tous ces gens étaient sans doute déroutés par mes lettres, mes bouts d’archive, mes messages, mes menaces. Ça devait d’autant plus les déranger qu’ils ne savaient pas d’où venait le danger. Et puis les morts les plus récents ont dû être aussi stressés par les campagnes de presse sur l’Algérie, la torture, les histoires de repentance, etc. Ils pensaient, les naïfs,  ces affaires définitivement enterrées. Ils s’étaient trompés. De ce fait, ils étaient plus distraits, plus disponibles en quelque sorte pour des accidents de tout genre…

L’employé qui a déposé peu auparavant le carton d’archives se permet d’interrompre leurs échanges ; on attend Chloé au desk, elle a oublié de remplir un formulaire, une histoire de signature. Elle s’excuse auprès de son interlocuteur et va parapher son dossier. A son retour, Paul Janus a disparu.

Chapitre 15

L’enquêtrice rapporte l’entretien à Marike qui l’aide à rédiger le rapport pour le fils Loiseau. Il y est fait mention de l’histoire du tract, des dommages collatéraux (et accidentels) qu’il a provoqués, des motivations de l’imprécateur (dont on ne donne pas l’identité). Le client reçoit ces conclusions sans faire le moindre commentaire.

Une petite semaine plus tard, Chloé apprend par José, le patron du cybercafé, que le vieux monsieur (« Vous savez, le grec, Janus… ») est mort. D’un cancer qu’il traînait depuis des lustres.

La jeune femme est très vite sollicitée pour d’autres enquêtes où elle se donne sans compter ses heures, d’autant qu’elle se retrouve sans homme. Racine a posé sa candidature pour une émission de télé-réalité, « Les chaines de l’amour ». Une vague histoire d’hommes enchaînés pendant une semaine sous la férule d’une geôlière ; au fil des jours, celle-ci élimine ses prisonniers : le dernier qui reste remporte la prime. Sa candidature a été retenue. Il a accepté. « Pour voir ». Le tournage est en Suisse.

Ihsane n’a plus donné de ses nouvelles. Leur séparation l’a plus émue qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle se surprend parfois à rechercher les traces de ses mains, l’odeur de son tabac. La Kabylie connaît une série d’émeutes. Des pandores se seraient déchaînés contre les manifestants, des jeunes pour la plupart. On parle de morts, de blessés. Et Ihsane qui n’appelle toujours pas.

Chloé regarde le port de l’Arsenal qui se réveille. Aux infos, il est question d’une course poursuite entre gendarme et voleur à Asnières, dans le 92. Le fuyard s’est jeté à la Seine mais a été récupéré par les flics. Un voisin a filmé la scène. La séquence dure à peine trois minutes. On y voit un policier qui ricane : « Il sait pas nager ! Un bicot, ça nage pas ! » Son collègue ajoute : « Ça coule, tu aurais du lui accrocher un boulet au pied ». Les policiers accompagnent le prévenu dans un fourgon. On entend des bruits, des rires, des cris apeurés. Fin du spectacle. Chloé fredonne une chanson de MC Solaar, « Les temps changent ».

FIN

Annexes

Quelques livres indispensables sur la manifestation du 17 octobre 1961 et son implacable répression : le roman « Meurtres pour mémoire » de Didier Daeninckx (1983, Série noire); l’essai « La bataille de Paris » de Jean-Luc Enaudi (1991, Seuil) ; « Les Harkis à Paris » et « Ratonnades à Paris » de Paulette Péju (La Découverte, 2000). Ces deux derniers textes, publiés en juillet puis novembre 1961 dans la collection « Cahiers libres » de Maspéro, avaient été saisis par les services de Papon.

Le tract mentionné dans cet ouvrage, et intitulé « Un groupe de policiers républicains déclare… », figure dans l’essai de l’historien Jean-Luc Einaudi et a été reproduit sans l’hebdomadaire L’Humanité Dimanche du 30 octobre 1997.

Titre  :

Le demi-frère 

Merci à l’Association du Goéland Masqué pour son aide et au Conseil départemental du Finistère pour son hospitalité.

« J’ai vite compris que ce genre (le roman policier), en particulier, le personnage du détective privé, observateur détaché, cynique, presque voyeur, me permettait de développer une chronique de la société. Mes romans pouvaient devenir des témoins du réel ».

Montalban,1990

Prologue

21 février 2019, 5h48

A l’entrée des urgences de l’hôpital, l’agent de sécurité Olino Vuelga, petit homme bedonnant, fume discrètement une cigarette mentholée en terminant son poste de nuit. Il regarde le ciel qui est chargé mais la température est douce. Une belle journée se prépare, estime-t-il. Il aime cet entre deux, entre la nuit et le jour, le travail et le repos. Le soir on dirait qu’on est entre chien et loup, mais le matin ? Entre loup et chien ? C’est un moment de grand calme sur la résidence. En général. Car ce matin-là un sagouin saccage ce moment sacré. Surgit une grosse camionnette bleue qui s’arrête dans un violent crissement de pneus, en plein passage et à contre sens, qui plus est. Puis rien ne se passe. De l’engin personne ne descend. Olino Vuelga est très contrarié et se décide à aller enguirlander le conducteur. Il s’approche du fourgon mais la vue du chauffeur le coupe dans son élan. L’homme porte un turban oriental avec une pierre centrale et une plume noire, une veste bleue et or avec de longues manches satinées blanches. Du visage, blafard, l’agent remarque surtout les yeux, écarquillés, passés au khôl.

Agrippé au volant comme à une bouée, le conducteur se tient droit, raide plus exactement. Olino Vuelga hésite puis il se dit qu’il doit s’agir d’un participant du carnaval. Toute la ville en effet se déguise ces jours-ci dans une sorte de grand bal masqué. On croise dans les rues, les bars, les boîtes, à toute heure du jour et surtout de la nuit, autochtones et touristes grimés en grand mamamouchi ou en fée Clochette. Le garde n’a jamais pris part à cette frénésie collective. Il trouve cette agitation ridicule mais sa femme ne cesse de lui dire que c’est bon pour le commerce. Il pianote sur la vitre du conducteur, qui continue de fixer le club de golf, de l’autre côté de la rue, comme s’il en attendait quelque chose. Olino Vuelga finalement appelle la police tout en se disant que sa matinée est foutue.

Chapitre un

Racine (Raphael Singer pour l’état civil) parade comme d’habitude. On dirait que c’est sa fête. Pourtant il n’est là qu’en qualité d’invité. Et Chloé l’a mis en garde. Ce soir, la reine, c’est elle [1]. Une façon de lui conseiller de se mettre en veilleuse. Mais dès qu’il a un public, le libraire fanfaronne. C’est plus fort que lui.

-Et celle du petit gris du Gabon, vous la connaissez ? demande-t-il à l’assistance.

Il enchaîne illico : la police est appelée au domicile des époux Cotigny. Dans la chambre conjugale, Lionel, 40 ans, est affalé sur le lit, criblé de balles. Jeanne, l’épouse, a l’oreille droite arrachée. Ils ont été agressés, assure-t-elle, par un type, un inconnu, qui a disparu. Avec l’arme, bien sûr. Le couple possède un perroquet gris du Gabon, Jojo, qui est aussitôt récupéré par la famille de Lionel. Là, Jojo répète en boucle des mots troublants : « Tire/pas/Jeanne ! », « Tire/pas/Jeanne ! » tout en prenant la voix du mari, qui avait un accent (alsacien) prononcé. Les parents de la victime filment l’oiseau et transmettent le document à la police qui pense que la femme a abattu son mari avant de tenter de se suicider.

La morale de l’histoire : en cas de scènes de ménage, tenez vos petits gris à distance.

L’assistance apprécie. Racine roucoule. Chloé propose un toast.

L’hôtesse est du genre androgyne, grande aux cheveux blancs en brosse très courte, un petit nez pointu et une bouche menue. Lui fait une tête de moins mais une tête qui se remarque, surmontée d’une touffe afro. La dégaine de Nougaro avec les cheveux d’Angela Davis, pour dire vite.

On est sur le pont de l’Andante, une péniche modèle Freycinet raccourci, au port de l’Arsenal, Paris/Bastille, dans le 12è ( le quai qui fait face est dans le 4è), un vendredi d’automne, en début de soirée.

Régis Bergeron, propriétaire du bateau, est l’ex patron de Chloé. Ex parce qu’il a dû fermer son journal, « Les papiers nickelés », où la jeune femme avait été rédac’chef. Bergeron ne vit pas très bien cet échec. Chloé s’en est mieux sortie. Elle fête ce soir son diplôme, tout nouveau tout chaud: depuis moins d’une semaine, elle a officiellement le label d’enquêtrice privée.

Quand elle a annoncé à Racine son intention de devenir « privé », détective privé en somme, celui-ci a commencé par ricaner. Il n’y croyait tout simplement pas. Non pas qu’il doutât des compétences de son amie mais pour lui, les enquêteurs privés faisaient très années trente ou cinquante au mieux. Il n’imaginait pas une seconde que ce job était toujours d’actualité. Privé, pour lui, ça rimait avec passé. Ou avec Burma.

Chloé laissait dire. Parallèlement à sa thèse, qui ne verrait sans doute jamais le jour, et tout en collaborant au canard ( à présent défunt ) de Bergeron, elle avait repris des études, une licence « Enquêtes privées » à l’institut de droit de Paris 2/Melun. Deux années à potasser, plus ou moins assidument, des manuels, à suivre des cours aussi divers que Enquête de voisinage, Filature, Traque d’adultère, Espionnage industriel, Recherche dans les bases de données, Trafic pédopornographique, Suivi photographique, etc.

Ce soir Chloé, qui s’était crue historienne dans l’âme puis journaliste à vie, est globalement contente de ce recyclage. Comme les flics de téléfilms qui sortent à tout bout de champ leur « passe », elle montre, toute fière, à ses invités sa carte du Syndicat national des agents de recherches privées. La preuve. Cerise sur le gâteau, elle a déniché un job dans la foulée. Champagne.

« Remarque, pour être un privé, grince Racine, suffit d’un imper mastic et d’un feutre mou, non ?

-Une loupe aussi, pas oublier la loupe, ricane Bergeron.

Ces deux-là font la paire, une paire de machos goguenards. Ils s’amusent comme des gosses.

-Et puis un bureau, reprend Racine, un fauteuil et surtout mettre les pieds sur la table.

Bergeron continue de louer à la nouvelle promue une des deux cabines de l’Andante, à prix d’ami ; en réalité, il est rarement là et elle dispose du bateau à peu près à sa guise.

Sont venus ce soir une quinzaine de personnes pour fêter l’événement, des étudiants de la fac de Melun, où Chloé a obtenu son titre, sa prof principale, Isabelle Prigent, très élégante mais sans ostentation, des amis de toujours et puis ses nouveaux collègues de l’agence Le sémaphore, où elle vient juste d’embaucher.

La directrice de l’agence, Marike Créac’h, pétulante sexagénaire, la félicite.

-Bravo camarade ! Tu sais qu’il n’y a pas beaucoup de nanas dans la profession.

-Ni dans la fiction, ajoute Racine.

Il explicite sans qu’on le lui demande.

-Qui dit privé dit Philip Marlowe, Sherlock Homes, Rouletabille, Sam Spade, Hercule Poirot, Nestor Burma…

-Sans oublier Pepe Carvalho, ajoute Isabelle Prigent. C’est même mon préféré, j’avoue.

Elle sort son portable, retrouve une série de nouvelles de l’espagnol et déclame un extrait de « Vu des toits » : « J’aime pas la police. Parfois il n’y a pas d’autre solution que de supporter qu’elle fourre son nez dans les affaires dont je m’occupe mais je préfère qu’elle se mêle de ses oignons et moi des miens. La police veut arrêter le plus de citoyens possible. Moi, je me contente de résoudre une énigme ; la sanction, ce n’est pas mon secteur. » 

-Jolie morale, réplique Bergeron. Alors il laisse courir les criminels ?

-C’est ce qu’on lui fait remarquer et il répond : «   A chacun son travail. Le mien consiste à découvrir ce qui est caché. Ce sont mes clients qui décident de la suite. »

Dans l’assistance, certains apprécient bruyamment. Créac’h conclut :

-Bienvenue au club, Chloé !

Les bouchons sautent, les décibels grimpent, Bergeron bougonne toujours un peu. Racine propose une nouvelle devinette à deux de ses voisines :

-Quel est le comble de la perversité ? engager deux détectives privés pour qu’ils se suivent l’un l’autre.

Plus tard dans la soirée, alors que quelques invités sont déjà repartis, Isabelle Prigent prend Chloé à part. L’universitaire, à l’évidence, a un souci. Elle n’entend pas casser l’ambiance, dit-elle, elle veut simplement profiter de ce tête-à-tête avec son ancienne élève, pour lui faire une proposition. L’enseignante, en effet, a du mal à gérer sa fille unique, Claire, abonnée aux fugues en tout genre. « Remarque, elle finit toujours par revenir, mais jusqu’au jour où… »

Claire devait entrer normalement en terminales en ce mois de septembre mais elle n’a pas rejoint le lycée pour la rentrée. La fille n’a pas de portable, un cas probablement unique pour cette génération, et refuse catégoriquement d’en posséder un. Le dernier message que la mère a reçu de sa fille, il y a moins d’une semaine, est une carte postale.

-On écrit encore des cartes postales ? s’étonne Chloé.

Prigent lui montre une reproduction d’un monument aux morts au ton pastel. Au dos, un mot, « Bises ! », signé Claire. Un message gentil mais lapidaire. Drôle de choix, un monument aux morts, pour une ado ?!

La prof se tait, Chloé attend.

-Tout ce que je veux savoir, c’est : où est ma fille ? si elle est en bonne santé, avec de bonnes gens ; enfin, des gens pas trop déglingués, quoi ; le reste, j’assure, j’ai l’habitude, malheureusement.

Un ange passe. Chloé est gênée, elle n’avait pas la tête à ça.

-Alors ? reprend l’universitaire.

-Faut voir avec la « patronne », avec Créac’h. Moi, je veux bien me mettre en chasse. Que ma première enquête soit pour vous, ça me ferait plaisir, façon de parler bien sûr. Ce serait, disons, dans l’ordre des choses.

Isabelle Prigent l’embrasse.

La directrice cautionne. Elle trouve que c’est une bonne mise en jambes pour sa nouvelle recrue. Racine s’invite dans le débat. Il regarde la carte postale, hésite, hausse les sourcils, bafouille puis assure, catégorique. « Montbard. C’est le monument aux morts de Montbard ! » Le libraire est radieux.

-Fastoche ! bredouille-t-il. Dans une ancienne vie, j’ai fréquenté cette petite ville, pas loin de Dijon.

L’enquêtrice imagine déjà son programme du lendemain. Neuf heures, gare de Bercy, TER direction Montbard.

« Sauf s’il y a grève ! » ronchonne Racine.

Chapitre deux

Chloe a vite fait de traverser la gare de Montbard.

Sur l’esplanade, elle est accueillie par Buffon, le naturaliste, pas le footballeur. Georges-Louis Leclerc de Buffon est le héros local. Non loin de sa statue se dresse le monument aux morts, celui-là même qui est représenté sur la carte postale de Claire à sa mère.

C’est là, sur cette place, que Chloé réalise que les choses sérieuses commencent. Comment procède-t-on pour retrouver une personne disparue ? Bonne question qu’elle aurait peut-être pu se poser plus tôt. Euphorique, elle avait accepté la veille la proposition de sa prof sans la moindre hésitation.  Elle avait quitté sa péniche ce matin la fleur au fusil. Soudain le trac la saisit. Elle révise mentalement ses leçons, repense aux conseils de sa directrice. Elle va faire, se dit-elle, le tour des bistrots, solliciter les passants en leur montrant, sur son portable, la photo de la jeune disparue, leur demander s’ils l’ont déjà vue, et où. Mais l’idée même de pousser la porte de la première brasserie venue, de déranger les clients, de faire du porte-à-porte, de harceler les gens la tétanise. C’est ridicule. Elle se sent ridicule. « Bouge toi, Chloé, Bon Dieu ! » Elle n’est pourtant pas du genre timoré. Le monde ne lui fait pas peur. Elle a su faire preuve plus d’une fois d’audace dans sa vie de journaliste. Mais là, ça bloque. Elle tourne un bon quart d’heure autour du père Buffon puis une idée minuscule la titille. Une solution de facilité.

Elle y va au culot et s’adresse à la gendarmerie qu’Internet situe indifféremment rue Picasso, rue Renoir ou rue Delacroix. Bref une rue de peintre et une bâtisse genre Légo, murs blancs, portes orange. Elle se présente et demande à voir le brigadier.

Le planton est narquois.

« Chef, y a madame Colombo à l’accueil ! »

Mais le responsable – il s’appelle Duclos Jacques, comme un ancien patron du PC, quadra sportif, petite frange de cheveux qui le dessert, se montre bienveillant.

Non, il n’a pas d’info sur la fugueuse, « inconnue au bataillon », la photo ne lui dit rien. Il indique simplement que chaque mercredi  après-midi se tient un marché devant le centre commercial, que fréquentent régulièrement les gens des hameaux  environnants, y compris une faune colorée qui descend de fermes isolées, baba cools vendeurs de bracelets, punks à chiens et autres rêveurs professionnels. Peut-être que…

On est justement mercredi, il n’est pas loin de midi et le bazar bourguignon est en train de se mettre en place. Chloé en sillonne les allées, s’attarde à tous les stands un peu « space ». Elle y déambule un moment mais il n’y a rien qui mérite vraiment qu’elle s’attarde. Comme le lieu a des dimensions plutôt  modestes, elle passe une dizaine de fois devant chaque stand et intrigue certains vendeurs.

Elle déjeune sur le pouce, à la terrasse d’un bistrot proche d’où elle peut surveiller la zone puis s’impose une nouvelle heure de déambulation.

Rien à signaler. Montbard, morne plaine.

 On lui a souvent dit à Melun que le plus pénible dans le métier de privé – ça vaut aussi pour les flics, paraît-il, ce sont les moments d’attente. Guetter, patienter, poiroter, planquer, les bases de la profession en somme.

Elle le vérifie in vivo.

Chloé en a vite assez quand un spectacle l’attire.

Sur le parking du supermarché, un couple pousse un caddy, rempli à ras bord, jusqu’à une fourgonnette, une camionnette des postes d’un jaune très fatigué, récupérée sans doute au domaine. L’homme, barbe blanche, tout ridé, se tient droit dans ses bottes. A ses côtés, une jeune personne aux longs cheveux blonds fait très fille modèle. Jusque là, RAS mais tous deux portent le même « uniforme », chemise et pantalon de camouflage, rangers de l’armée et un brassard, ostentatoire, impossible de ne pas le voir, une large bande bleu blanc rouge.

Chloé doit les observer avec un peu trop d’insistance, le vieil homme s’en aperçoit, il grogne :

-Quoi, ça vous étonne ?

Et sans attendre il précise :

-Ils viennent de débarquer, non ? Ils viennent pas de débarquer ? Si ! Hé ben, nous, on va les rembarquer !

Sur ce, il dépose les achats dans le coffre, s’installe à la place du mort. La blonde prend le volant, l’engin disparait

Chloé reste perplexe. Ce couple l’intéresse. Elle ne sait pas très bien pourquoi mais elle sent qu’elle tient là un fil qui pourrait la conduire à Claire. La prof parlait (et s’inquiétait ) des amis « militarisés » de sa fille. Problème : elle n’a prévu aucun moyen de locomotion en cas de force majeure et se trouve fort dépourvue maintenant que la crise est venue.

Elle ne trouve rien de mieux que de téléphoner au brigadier Duclos et lui parle de ces drôles de pèlerins. Il les connaît. Le couple fait partie d’une « assoce », ou assimilée telle, « La coloniale ». Officiellement, l’organisation milite pour un retour au service militaire obligatoire, mais elle est soupçonnée d’être le cache sexe d’une « milice identitaire », c’est l’expression qu’ emploie le militaire.

« La coloniale » est basée à Semur-en-Auxois, charmante bourgade par ailleurs, où elle squatte un bâtiment que tout le monde appelle la Menuiserie. La presse locale, de temps en temps, raconte ses faits et gestes. Ces informations confirment Chloé dans son idée. Il y a là une piste.

Racine devait descendre à Dijon dans l’après midi pour participer à une foire du livre. Elle l’appelle et lui propose de faire un petit détour par la Menuiserie et la rejoindre. «  C’est sur ton chemin. Je t’expliquerai. » Il râle mais accepte. Comme d’hab. Une heure passe et le camion-librairie fait son entrée sur le parking. Racine défend un nouveau « concept » : la librairie ambulante. Les gens ne vont plus au livre, le livre va chez les gens, professe-t-il. Il en est encore à la phase expérimentale. Ce qui n’est pas le cas de son véhicule dont le dernier contrôle technique doit remonter à Mathusalem.

La Menuiserie est à moins de dix kilomètres de Montbard. C’est un vaste bâtiment industriel de deux étages, à la sortie de Semur, à la fois grosse maisonnée et ancienne scierie. Un petit cours d’eau proche a été détourné et devait servir à faire tourner d’énormes machines dont on devine les structures au sous sol. Des poules étiques picorent devant un hallier tout proche aménagé en salle de cinéma. L’endroit semble à l’abandon. Cependant des drapeaux tricolores flottent aux fenêtres du premier étage.

Et une vigoureuse Marseillaise retentit à l’arrière du bâtiment.

Chloe et Racine découvrent là une douzaine de jeunes gens, six garçons, six filles, en tenue militaire, alignés, au garde à vous dont la blonde du parking. Le barbu porte pour l’occasion un béret rouge. Plus solennel que jamais, il passe ses troupes en revue. Chloé repère tout de suite une fille du premier rang. Claire Prigent. C’est bien la fille de sa mère, même charpente, même visage allongé, même système pileux. L’arrivée des intrus perturbe la cérémonie. Sans même se présenter, Chloé se dirige vers la fugueuse. Le dialogue est heurté, rapeux.

-Claire Prigent, votre mère vous recherche !

-Je vous emmerde !

-Elle s’inquiète, vous savez.

-Cassez vous…

Les rangs des uniformes se défont. Interrompu en plein protocole, le béret rouge s’énerve grave. Il saisit Chloé sans ménagement, veut la chasser de son terrain de manœuvre. Racine se découvre batailleur et s’interpose. Aussitôt trois jeunes hommes l’encadrent. L’un d’eux, dans un double mouvement parfait, lui balance un coup de genoux dans l’entrejambe suivi d’un magistral coup à la tête. L’arcade sourcilière droite de Racine souffre.

Le libraire beugle. Chloé l’arrache à la mêlée. Direction, le camion-librairie. Heureusement, le béret rouge retient ses troupes. Les deux amis déguerpissent sans gloire mais entiers. Façon de parler, car Racine pisse du sang et deux paquets de kleenex suffisent à peine à éponger l’écoulement. Sa chemise est lamentablement souillée. Plus question de descendre à Dijon. Retour à Paris.

En route, Chloé informe l’agence puis l’universitaire. La fille Prigent se trouve dans une sorte de squat à la sortie de Semur (Côte d’or), au lieu-dit la Menuiserie. Elle semble en bonne santé mais elle est entre de drôles de mains. Des identitaires à l’évidence. Ça doit fricoter avec l’extrême droite.

« Mission accomplie » songe la privée. Mais quand sur l’autoroute elle fait son débriefing, elle considère qu’elle a été globalement mauvaise. Ses hésitations à l’arrivée à Montbard, sa manière de solliciter les autorités, même son approche de la fille Prigent, c’est de l’amateurisme. Elle oubliait : qu’aurait-elle pu faire sans Racine ? Celui-ci a méchamment morflé. Il conduit à petite vitesse, un œil fermé et chuinte en grimaçant : « Bonjour la Bourgogne ! »

Chapitre trois

Une semaine après leur virée bourguignonne, Chloé et Racine déjeunent à leur QG, le « Conservatoire », un bistrot fréquenté par le petit monde du quartier Jaurès, dans le nord parisien.

Une faune diverse et bavarde y est attablée, apprentis théâtreux, mariniers du canal St Martin, ouvriers de l’équipement, employés d’agences de voyage… Le barman est kabyle, l’homme au fourneau est sri-lankais, le serveur est surnommé Taras Boulba ( chauve, rond et moustachu comme il se doit). Et la cuisine est française de chez française, lapin à la moutarde, coq au vin, blanquette de veau et bœuf carottes.

Le libraire n’est pas au mieux. Son visage est tout chiffonné. Chloé se garde bien de le lui dire mais il lui fait un peu penser à un portrait de Jacqueline par Picasso. Son œil droit oscille entre le vert bouteille, le violet prune et jaune d’œuf avarié, sa joue gauche est encore très rouge. Et, même si cela se voit moins, son intimité reste bien endolorie. Les miliciens de Montbard étaient des pros de la castagne.

Chloé ne sait pas comment se faire pardonner, d’autant que côté boulot, forcément, Racine n’est pas très performant. Il teste toujours son idée de camion-librairie mais l’expérience n’a pas encore fait ses preuves. « Les seuls endroits où on trouve des livres aujourd’hui hors des centre ville, ce sont les grandes surfaces, peste-t-il. On peut faire mieux, non ? »

Dans son camion, il propose 2000 références, romans, essais, BD, jeunesse ; et quelques cartes postales. « Il n’y a pas de petits profits. »

Racine veut faire les marchés, sillonner les villages, patienter dans les quartiers. Il imagine déjà de belles rencontres. Côté chiffre d’affaires, c’estle mystère.

Ce soir Racine se lâche. Et Chloé le découvre. Il ne s’est en effet jamais vraiment raconté, il en gardait sous la pédale, comme on dit.

-Maintenant que t’es une pro…

-Ouais bon.

-Je peux te demander un service ? 

-Tu peux.

-Enquête sur ma mère !

Silence. C’est une blague ? Un jeu de mots ? Une contrepèterie ? Avec Racine, Chloé s’attend à tout. C’est un maniaque de l’oulipo, et même de l’oulipopo, un fana du calembour, un dingue du mot tordu. Sous ses décorations de carnaval (l’œil, la joue…), le libraire pourtant a l’air sérieux.

-Sur ta mère ? répéte la jeune femme.

-Tout à fait.

-Tu connais ta mère tout de même. Tu sais qui elle est ?

-Oui mais…

-Oui mais quoi ?

-Elle a eu une vie avant moi.

-Encore heureux pour elle.

-Ce que je veux dire, c’est qu’elle a eu une vie de mère avant de m’avoir moi.

-Tu le sais comment ?

-Des indiscrétions des uns ou des autres, des phrases inachevées, des traces sur des documents administratifs. Tout ça est très flou…

-Comme tu dis.

-N’empêche : j’en ai la conviction : ma mère a eu une vie de mère avant moi. Mais, là-dessus, c’est  silence radio, l’omerta, Secret Défense ! C’est une tombe, si j’ose dire. Enfin tu comprends. Il n’y a pas d’archive, aucune photo, à ma connaissance, de cette « première » vie, juste mon intime conviction. Et je le confesse, je n’ai jamais eu le courage, ou la force, de la faire parler à ce sujet. Je sentais qu’il y avait quelque chose à découvrir mais je n’ai jamais pu, ou jamais voulu le faire. Un tabou. Interdit. Verboten. Pericoloso. Bref, tu vois le genre : une tombe versus un timoré, ça fait pas un gros dialogue. Du temps où elle pouvait encore causer, c’est moi qui n’osais pas lui poser des questions. Et aujourd’hui que la pauvre se légumise et tourne en rond  comme un zombi, dans sa maison de retraite au fin fond de la Picardie, c’est un peu tard.

C’est le temps de faire une pause. Racine s’est remis à fumer depuis la bagarre à la Menuiserie. Chloé l’accompagne sur le trottoir. Un couple d’étudiants du conservatoire répète une scène.

« Le ciel nous sera favorable.

-Il ne saurait m’être contraire si vous m’êtes fidèle.

-Je le serai assurément.

-Je serai donc heureuse. »

Chloé connaît ; pourtant elle n’arrive pas à identifier la pièce. La fille est exubérante, son partenaire est plutôt terne mais peut-être que tout ça est volontaire.

Retour à table. Ils reprennent leur conversation. La « privée » ménage son libraire, elle sent qu’il est tendu comme un actionnaire du CAC 40 qui voit son patrimoine s’évaporer.

-Enquêter sur ta mère ? Pourquoi pas… mais donne moi quelques pistes, tout de même ? quelques données de base?

Il prend son temps avant de répondre puis concède, minimaliste :

-Ma mère est née en 1943 ; elle s’est mariée, avec mon père, en 1967 ; ils me fabriquent en 1968. Point barre.

Difficile de faire plus court. La fille s’agace :

-Comment un type comme toi, historien de formation, excuse moi de le rappeler, intello curieux de nature, je te connais, comment tu vas m’expliquer que tu ne t’es jamais rencardé sur cette histoire ? que t’as jamais eu envie de te renseigner jusqu’ici ? Pourquoi tu ne t’es jamais donné les moyens de le faire?

-C’est pas une question d’envie ! L’envie, elle était là mais je viens de te le dire, je me suis interdit de toucher à ma mère. Dit comme ça, c’est con mais c’est…Et puis je m’aperçois que ça m’arrangeait. Tout commençait avec moi, ce qui s’était passé avant, les autres, ils pouvaient aller se faire foutre. Maintenant encore, je suis incapable d’entreprendre la moindre démarche en ce sens. Je suis, à mes heures, un historien passionné par la vie des autres, mais c’est à se demander si ce n’est pas pour m’éviter de regarder la mienne.

-Mouais, là je te trouve un brin complaisant…

Le libraire se raidit, Chloé rétrograde :

-Tu ne veux pas m’en dire un peu plus que ta demi ligne de bio express?

-J’ai cru comprendre que j’avais un frère.

-Bonne nouvelle, non ? Mais qui quoi qu’est-ce ?

-Je ne sais rien de plus, je crois que j’ai un demi-frère, c’est tout.

Demi frère… Drôle d’expression, on dirait une moitié de frangin. Dans quel sens on coupe ? Celui de la longueur ? de la largeur ? Un frère tronc ? Chloé s’égare un peu, Racine la relance :

-Raconte moi mon histoire stp.

-C’est pas banal comme proposition.

-Possible mais si tu veux vraiment m’aider, comme tu le prétends, fais le.

Il comprend qu’elle va accepter et ajoute :

-.Problème, je suis fauché comme les blés, tu le sais, ce serait donc un geste bénévole de ta part. Pour le moment. Je te rembourserai plus tard.

Elle aurait du refuser. Pourtant, elle acquiesce.

Le bénévolat, ça ne marchera pas avec Créac’h, c’est sûr, c’est pas le genre de la maison. Mais entre deux enquêtes payées, Chloé peut plonger dans le passé de son libraire, discrètement. L’agence du Sémaphore a des moyens d’investigation, techniques, humains, elle a des réseaux dans le petit monde de la recherche privée, de bons rapports avec les administrations diverses, côté police ou justice. Ce serait bien le diable si, en mettant tout ça bout à bout, et en prenant son temps, Chloé n’obtenait pas quelques tuyaux sur ce demi frère.

Chapitre quatre

Marike Créac’h, comme son nom l’indique peut-être, a des penchants bretons. Son agence travaille de longue date avec la Banque de l’Ouest, la BDO, plus une mutuelle qu’une banque, d’ailleurs. Chaque fois que cet organisme rencontre des problèmes « un peu pointus », comme dit le localier, employés improbables, clients indélicats, concurrents agressifs, il fait appel à l’agence Sémaphore. Ce qu’il vient précisément de faire. Créac’h souhaitait s’occuper elle-même de  l’affaire mais des raisons d’ordre personnel la retiennent à Paris. Dans l’urgence, elle demande à Chloé, la seule de ses employés libre en ce moment, de la remplacer. Celle-ci accepte, bien sûr. Elle a à peine fait connaissance avec son bureau, « celui du fond » et n’a toujours pas ouvert le carton contenant deux ou trois livres de droit, ses gommes et ses cayons. Elle se posera plus tard.

Direction la Bretagne. Une première pour elle. Créac’h a du mal à croire qu’on puisse ne pas connaître cette région.

L’affaire en question ? Sur l’ile d’Ouessant, un client de BDO du nom de Patrick Grolin, genre punk-à-chiens, dit-on, fait parler de lui. Il aurait braqué l’agence de Lampaul, le chef-lieu. Braquer est peut-être un grand mot. Disons qu’il a pété les plombs, eu des mots, menacé la guichetière, embarqué une poignée de billets qui ne lui était pas dû. Geste débile, ou désespéré. Et dans une communauté aussi petite que celle des îliens, une tache indélébile. Grolin a écopé de 18 mois fermes et de l’interdiction de résider sur l’île. Comme il a interjeté appel, il y réside toujours dans l’attente d’un jugement définitif. L’agence redoute un nouveau verdict, trop clément et demande au Sémaphore de blinder le dossier d’accusation.

Après un Paris – Brest sans problème, le temps de dévorer le dernier Patrick Pécherot, Chloé prend le ferry, envahi de jeunes enfants notamment. Il doit y avoir des vacances dans l’air. Celles de la Toussaint en effet. Pendant la traversée, mer calme mais crachin persistant, Chloé se retrouve derrière deux dames qui ont l’air de comploter. Elle écoute sans le vouloir (vraiment) leur conversation dont elle ne capte, en fait, que les débuts de phrases, la suite des échanges,  chuchotée, étant inaudible. Ça donne :

-Il a brûlé….

-Oooooh…

-Il a brûlé…

-Noooon…

-Enfin il s’est…

-Ooooh…

Un silence puis l’une des deux dames, celle qui poussait des exclamations, semble tirer la conclusion de l’histoire :

-Il aurait mieux fait de commencer par la fin…

Elles opinent du chef tout le restant du voyage, pendant vingt bonnes minutes, perdues dans leur immense songerie.

Un moment, le ferry semble slalomer entre les rochers qui émergent un peu partout. Ouessant, ça se mérite, se dit Chloé. Soudain, changement de décor. Adieu le crachin. Un soleil éclatant perce les nuages au moment même de l’arrivée dans la baie du Stiff. Les falaises qui l’enserrent lui donne un air farouche aussitôt démenti par l’apparition d’un dauphin qui se gratte le ventral sur une grosse bouée pour la plus grande joie des passagers. Le bateau accoste doucement le long de l’embarcadère. Une file de taxis collectifs attend les clients. Les conducteurs discutent par petits groupes. Un peu comme les deux dames du ferry, ils se livrent à d’étranges messes basses.  Chloé a rendez-vous à la banque et récupère le vélo qui lui est réservé. Apparemment, c’est le mode de déplacement le plus simple. Sans trop d’entraînement elle se lance dans la sévère montée qui conduit au bourg. Elle regrette vite la voiture et traverse des kilomètres de landes, oubliant de compter les moutons noirs, une des gloires de l’île.

A l’agence de Lampaul, coincée entre l’église, le vendeur de crêpes et la marchande de journaux, sa correspondante lui explique aussitôt la tension qui traverse le hameau. Ouessant vient de vivre une nuit de pur cauchemar. Tout a commencé par un incendie au sud-est de l’île.

Branle bas de combat, activation des pompiers, un drame classique jusque là. Mais une heure plus tard, un second incendie se déclare, dans la partie nord-ouest cette fois. Du coup une méchante inquiétude s’installe, on alerte le continent. La série n’est pas finie : l’écomusée, un des plus vieux de France, contenant un peu toute l’histoire de l’île, s’embrase à son tour.  Une collection unique de vêtements portés par les iliens depuis la nuit des temps part en fumée.

L’impression de guerre cette fois se confirme avec l’« attaque » ( chaque feu est provoqué par un lancer de cocktail molotov) du central téléphonique qui coupe un moment toute liaison avec le continent. Plus d’internet, plus de réseaux pour les portables.

L’agencière narre ces péripéties avec un certain calme. Comme si cette série noire ahurissante relevait de la fatalité. Seul un léger accent chantant (et finistérien) trahit son émotion. « C’est quand j’ai appris qu’il avait brûlé ses chiens que j’ai eu peur. Pour mes filles » s’anime-t-elle.

Chloé patauge, elle demande qu’on lui traduise. En vérité, tout le monde sur l’île a tout de suite pensé à Patrick Grolin. Le premier incendie a touché sa maison. La privée en a des vertiges ; elle se dit que son dossier Grolin versus Mutuelle va être sacrément volumineux quand une rumeur traverse la petite place de l’église : « Il » est repéré. « Il » serait sur une plage du nord. Il ? Il ne peut s’agir que du pyromane.

Les bruits les plus fous se mettent à circuler jusqu’à l’arrivée de la garde-champêtre qui, sans tambour ni trompette mais d’une voix de stentor, proclame : « On l’a retrouvé. » Grolin était assis adossé à un rocher, les écouteurs sur les oreilles, les veines ouvertes et un poignard planté dans le cœur.

Rideau. Chloé est estomaquée. II est vrai qu’un dicton prétend : Qui voit Ouessant voit son sang. Mais il met en garde contre les rochers, au large, pas contre les îliens, si débonnaires d’allure.

La jeune femme prévient aussitôt Paris. L’affaire Grolin est close, de fait. Elle va revenir par le ferry du soir puis prendre le train à Brest dès que possible.

Elle a le temps de prendre un verre, avec l’agencière, à la terrasse du Duchesse Anne, qui donne directement plein ouest, sur la lande et l’océan. Au loin, sur la droite, le phare bariolé de Créac’h. Il faudra absolument qu’elle parle de ce phare à sa directrice, histoire de fayotter un peu. Autour d’elles, on ne parle que de « ça », l’affaire Grolin. Il y a là une conductrice de taxi collectif, la marchande de journaux, la caissière du minimarket, la postière, la correspondante du Télégramme, la blibliothécaire. Que des femmes ! Ouessant serait donc l’île des femmes ?

Dans les commentaires on sent du soulagement, un mélange de colère et de tristesse aussi. Sur cette île des moutons noirs, le vrai mouton noir s’appelait Grolin. Un éternel ado de 50 ans, immature, irrespectueux, totalement asocial, dit l’une. Un bon ouvrier, pourtant (tailleur de pierre), ose une autre, mais suite à un mal de dos, il ne pouvait plus travailler, ni pratiquer son sport (le kite-surf). D’où ses problèmes d’argent et son agressivité. Il aurait peut-être fallu l’accompagner chez un psy, s’interroge une troisième. Le fait est qu’il est passé à l’acte le jour où on devait procéder à son expulsion de sa maison, ajoute la serveuse.

Sur le ferry du retour Chloé trouve une brochure sur les splendeurs de Ouessant. La découverte de l’île et de la Bretagne, ce sera pour une prochaine fois. Finalement elle n’a rien vu, ou si peu. Ce qu’elle a entr’aperçu, la sobriété des maisons (elle a pensé un moment à l’Ile Utopia, c’est dire), le refus de tout bling bling qui s’étale si volontiers ailleurs, la côte sauvage, ces habitants à peine aperçus mais dont elle s’est sentie vite proche, tout ça lui donne l’envie de revenir. Avant de s’endormir dans le Brest-Paris, elle se demande quelle musique pouvait bien écouter Patrick Grolin sur sa dernière plage. Dies irae ?

Chapitre cinq
 
Racine s’est invité sur l’Andante. Le vieux garçon a des dons culinaires à la différence de Chloé qui éprouve une sorte d’allergie pour tout travail en cuisine. Elle est gourmet et  gourmande mais empotée devant le piano et pareillement incapable de parler pendant des heures de recettes et de vins comme son « petit taureau ». Lequel est dans sa période poisson. Il est en train de préparer un tacaud en croûte de sésame et velouté d’oseille.
-Le tacaud, tu connais tout de même, gronde-t-il, le trisopterus luscus ? Alors tu laves d’abord l’oseille…
 
Là, Chloé débranche mais tolère la logorrhée de son partenaire. Elle sait que ça lui fait du bien. Car Racine est en petite forme. Ça se voit, ça s’entend aussi : il débite son argumentaire sans passion. Sans doute la faute à l’automne qui traîne et que le libraire exècre. Quand il conclut son topo et ouvre une bouteille de Val de Loire, elle le questionne :
-T’as un problème ? je veux dire : en plus de tous tes problèmes récurrents, l’automne y compris, tu as nouveau problème ?
-L’horoscope.
-Quoi ? tu lis l’horoscope, toi ? le marxiste-léniniste-rationnaliste, tu lis l’horoscope ?
-Des fois, pour rire.
-Mais tu ne connais même pas ton signe ?
-Si, je suis du poisson !

-Décidément… Et alors, ça dit quoi, côté poisson ?
-Regarde. Ou écoute plutôt.
Il avait découpé un bas de page d’un récent quotidien qu’il lit avec sérieux :
 « Travail : le mot d’ordre est : prudence. Ce n’est pas un jour très favorable pour les affaires. »
-Et puis ?
« Amour : un peu de nostalgie dans l’air. Secouez vous et ne vous laissez pas envahir par le regret »
-Y a un message perso là ? tu veux rester ce soir, c’est ça ? et t’oses pas le dire, tu passes par l’horoscope, espèce de lâche ?
-Te moque pas, s’il te plaît. Car c’est pas fini !
« Santé : fatigue musculaire ».
-Là, mon vieux, c’est vrai qu’ils t’ont gâté.
-Ils, qui ils ? Ce sont les astres. Qu’est-ce que tu veux faire ?
-Les astres, mon cul !
 
Chloé peut être vulgaire, elle le sait, ça lui a déjà joué des tours dans son métier de journaliste. Mais elle refuse de se soigner.
 
-Pardon mais je te livre un petit secret, cher Racine : dans tous les canards où j’ai officié et qui publiaient une rubrique astrologique, on recyclait, tous les deux ans, de vieux horoscopes. Et j’imagine que ça fonctionne comme ça depuis des lustres. Tu piges ? C’est inusable comme papier, et recyclable à perpétuité.
-Tu crois ? Le libraire semble réellement étonné.
-Passons.
 
Chloé avait prévenu acine. Elle avait de premières révélations à lui faire sur la vie « d’avant » de sa mère.
«Je te dis pas ma méthode, tu me fais confiance, et c’est tout. OK ?
-OK.
-Disons que, ces deux derniers mois, chaque fois que j’ai eu un petit créneau de libre, songeant à mon Racine à moi, j’ai sondé à droite et à gauche, j’ai eu recours à tous les instruments disponibles de l’agence, j’ai sollicité les archives départementales de Moselle ; j’ai tchatché avec mes réseaux ; j’ai gratté sur internet, etc… Et toujours dis-crè-te-ment.
 
Boulevard Bourdon passe une cohorte de camionnettes de CRS dans un déchaînement de sirènes. Les rassemblements ou manifs sont quasi quotidiens place de la Bastille toute proche. Parfois les robocops sont plus nombreux que les manifestants.
 La jeune femme attend que le vacarme s’éloigne.

« Premiers résultats : tout commence dans une famille de petits notables de province. Pour l’instant, je ne t’apprends rien mais ça me permet de cadrer. Les grands parents, Helène et Antoine Jarny, sont commerçants dans l’Est de la France, en Moselle exactement. Un département où il faut savoir s’adapter (et se taire) car depuis un siècle et demi, vous – je pense aux Mosellans en général, vous changez de nationalité à peu près toutes les générations : Français, Allemand, Français, Allemand, Français. Cinq fois depuis 1870… Tes aïeux tiennent une boulangerie-épicerie. Hélène, la grand mère, est soutenue par tout un réseau familial, uni, dense, assez bien pourvu, et catholique fervent. Antoine, le grand père, est un peu une pièce rapportée, fils de paysan de l’autre bout du département, du côté de Morhange, il s’est marié au dessus de sa classe comme on dit. Né avec le siècle, allemand, il a échappé à la « Grande guerre » mais devenu Français avec la Victoire, il se voit expédier, à vingt ans, en Syrie où la France tente d’assurer sa domination coloniale. Ce sera son seul grand voyage, Marseille, Istanbul, Alep. Au retour, une fois marié, il accède au statut de commerçant. Travailleur, sociable, populaire – de méchantes langues le qualifient de chafoin -, il s’impose et devient maire. Catho par coutume, il est nettement moins clérical que son épouse.
Marie, ta mère ,  arrive à la fin, du moins espérons le, de ce cycle d’éternel basculement national : née allemande durant le deuxième guerre, elle est devenue française à la Libération. C’est une jeune provinciale enjouée si j’en crois les photos qu’on m’a fait passer. Visage rond, cheveux mi longs, grands yeux étonnés, elle est appétissante, oserait-on dire. Elle est douée mais contrainte au parcours obligé des filles de l’époque et de ce milieu. Elle a le choix entre l’école ménagère et l’apprentissage de la sténographie. Elle sert parfois au magasin où elle rencontre, fatalement, un bel homme. Grand, brun, fort. C’est un jeune ouvrier arabe. Youssouf B.. D’emblée une double tare, sociale et raciale mais pour l’heure, ces jeunes gens (il est plus âgé qu’elle) pensent à autre chose. Ils se regardent, plaisantent volontiers ensemble, dans cet espace limité de la boutique, de part et d’autre du comptoir.

-Tu en sais des choses, dis moi, t’en sais d’ores et déjà plus que moi. T’es médium, ou quoi ?

-Je suis une pro, mon vieux. Une descente au village, deux ou trois rencontres avec la parentèle, quelques visites sur Internet et voilà le travail. Je poursuis ?

-Je t’en prie.

 
« On m’a rapporté cette séquence : le magasin, 1959/1960. Le lieu est  animé le matin, les après-midi on s’y ennuie. Le (futur) couple se fait face. Youssouf vient d’acheter quelque chose. Marie rend la monnaie dans une coupelle qui a la forme d’un cochon, il fait mine d’avoir peur (alouf ! alouf !), ils rient. Puis les affinités s’en mêlent, les rapprochent et les lient. Ils veulent se voir, se côtoyer ailleurs que dans ce face à face dans la boutique.

Marie est surveillée mais les amants  réussissent toujours à se croiser quand il le faut. Ils se donnent rendez-vous au village même. Car Marie, douce ironie, fait la tournée de diffusion du magazine « La vie catholique illustrée» que promotionne sa mère. En voilà une occasion qu’elle est belle. Le couple se fréquente donc, comme on disait à l’époque, mais clandestinement. Merci la vie catholique ! On se touche, on se caresse, on se fait du bien et puis Marie, bien sûr, se retrouve enceinte, non pas du Saint Esprit mais du camarade Yousouf. Elle a 17 ans. A l’époque ça se faisait déjà mais ça se cachait beaucoup. Elle cache son état un peu, beaucoup puis pas du tout. La famille n’apprécie pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Non seulement Marie faute, non seulement elle est mineure mais le géniteur, horreur, est, on l’a dit, ouvrier, algérien. Or on est en 1960. Certes c’est l’année où Bob Azzam chante « Fais-moi du couscous, chérie » et où Henri Salvador entonne « Faut rigoler ». C’est l’année des « Dauphine », petite voiture toute en rondeurs qui fait fureur. Mais en 1960, on est aussi en pleine guerre d’Algérie. Celle-ci ne disait peut-être pas son nom mais tous les vingtenaires du village alors ne pensaient qu’à ça : l’Algérie. Les uns étaient déjà partis pour de longs mois de djébel, repassaient pour de brèves permissions en exhibant leur uniforme au pli parfait ou rentraient parfois entre quatre planches. Les autres se demandaient s’ils allaient eux aussi y être « appelés », à cette putain de guerre. Et voilà que la fille du maire donne un drôle d’exemple. Elle pactise avec l’ennemi, doivent susurrer les cons et l’on sait qu’ils sont nombreux. Penser à avorter ? Impensable dans ce milieu et en ce temps-là.

« Non, je ne regrette rien » chantait depuis peu Edith Piaf. Pas sûr que ce soit l’opinion de Marie. Si cela avait été le cas, on va vite lui faire comprendre qu’elle a franchi la ligne rouge. Elle s’est perdue. Le scandale est total. On ne lui pardonne pas son inconduite. L’adolescente qui jusque là vivait dans un univers protégé découvre l’envers du décor, un monde de cris, de coups et de souffrances.

Chapitre six

Le 200 quai de Valmy est un long immeuble de briques rouges d’un étage, le long du canal St Martin, coiffé d’un toit vert et surmonté par une sorte de clocheton. « Le Sémaphore » occupe tout le premier étage de cet ancien entrepôt qu’elle partage avec un centre d’art et différentes associations. Les fenêtres donnent sur le canal et la ligne aérienne du métro, au niveau de la station Jaurès. On est dans le 10è arrondissement de Paris.

Le local est un vaste open space. Des paravents translucides séparent quatre «  bureaux » qui font face à une sorte de hall d’accueil, où l’on trouve à la fois une  bibliothèque, deux imprimantes, une série d’armoires toujours entrouvertes, un distributeur de café, un divan et quelques fauteuils de cuir marron.

L’agence prospère, comme le crime. Policiers et gendarmes ont bien souvent de maigres moyens, désengagement de l’Etat oblige, mais la privatisation de la sécurité, et donc de l’enquête, est à la mode.

C’est ce que Chloé a retenu de ses cours de fac. La jeune femme, qui entame son second trimestre à l’agence, s’est approprié son bureau, le dernier de la rangée, le plus éloigné de l’entrée, en le personnalisant avec une affiche du film « Les disparus de St Agil ». Pourquoi ce film ? Parce qu’il y a « à la base » le roman de Pierre Very, le magnifique, et puis c’est un clin d’œil à Christian Jacques, Michel Simon, Mouloudji….

« Y a pas beaucoup de nanas dans ton histoire » se moque Marike Créac’h. Elle n’a pas tort.

Chaque matin se tient une réunion dite « de partage », dans le bureau de la directrice. Présence obligatoire de tous les sémaphoriens, où l’on fait le point sur les enquêtes en cours. On y découvre aussi les nouveaux dossiers à se répartir. C’est un rituel auquel tient beaucoup la patronne. Le choix des sujets d’enquête se fait selon l’envie des uns et des autres, une répartition à l’amiable ; s’il y a litige, Créac’h tranche, sa décision est sans appel.

Chloé a deux collègues, deux hommes.

Armand Villemin est un quinqua, taille moyenne, cheveux brun roux, large front et visage pointu, toujours prêt à s’épancher. Un gars de l’Est, de Nancy. Il est en éternelle analyse, apprend très vite la nouvelle venue.

Christian Traore, franco-malien, élégant trentenaire, est tout au contraire un taiseux souriant. Grand, puissant, souriant. Signe particulier : il quitte rarement son loden, quelque soit la saison.

Marike Créac’h, la « patronne », elle aime manifestement qu’on l’appelle ainsi, a la pénible habitude de donner à ses employés un surnom inspiré par ses lectures policières. Comme elle est très accro au polar scandinave, Villemin est devenu Burma et Traore Lupin. Une lubie que les nominés apprécient modérément mais laissent faire. Chloé a du se plier à la règle. Marike n’ayant pas d’héroïne sous la main l’a baptisée Fred, comme Vargas. C’est vrai que ça colle assez bien à son genre androgyne.

A l’entame de chaque réunion, Villemin et Traore se racontent volontiers des histoires d’anciens combattants ou des péripéties des enquêtes en cours.

Villemin/ Burma s’occupe en ce moment d’une personnalité du show biz qui soupçonne son propre garde du corps de piquer dans la caisse. Traore/Lupin se spécialise dans des histoires d’époux cocus. Il ne fait à peu près que ça : filocher les illégitimes, prendre en photo les coupables… Ce genre d’ « arguments » influencent peu aujourd’hui les juges mais les demandes d’enquêtes sont toujours aussi nombreuses. A croire que les personnes bernées apprécient les images de tromperie. Pur masochisme ? Le secteur de Traore marche bien. A lui seul, il lui arrive de faire parfois la moitié du chiffre d’affaires de la maison.

Chloé se souvient d’avoir dit à Burma, elle venait juste d’embaucher, que Lupin pourrait monter sa propre agence, vu ses résultats. L’autre lui répondit que Le sémaphore, c’était déjà un peu à lui, car entre Lupin et Créac’h, le noir et la blanche…  

-Tu piges, Fred ?

Comme elle n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta :

-Quoi c’est la différence d’âges qui te choque ?

Elle finit par saisir.

Ce matin-là, le programme des nouvelles affaires est assez varié :

*un écrivain termine un livre sur la disparition de Xavier Dupont de Ligonnés ; l’auteur est persuadé que le (présumé) meurtrier familial s’est caché pour se suicider dans une grotte au nord de Draguignan (Var), dans la région de Figanières – Chateaudouble ; le coin est truffé de cavités et l ‘« autre » serait par  là ; l’auteur n’a pas le temps de visiter ; son éditeur est prêt à payer un enquêteur pour faire le tour des cavernes….

*un éleveur de chevaux met en doute l’efficacité de sociétés de chasse, incapables de traquer les sangliers qui ravagent le paysage ; il veut s’en assurer avant d’aller en justice …

*un marbrier accuse une entreprise de pompes funèbres  de retirer des capitonnages avant de refermer les cercueils ; il aimerait qu’on confirme ses dires et qu’on obtienne ainsi la réouverture des cercueils…

« Rien de bien bandant », se dit Chloé qui affectionne « in petto » le vocabulaire de mec ; elle a peur de se retrouver avec le dossier des cercueils privés de capiton quand Créac’h rajoute :

-Ha, j’oubliais !

La directrice sort un dernier dossier.

-Une affaire de sextorsion, qui prend ?

Et là, comme s’ils avaient comploté, tous regardent Chloé. Elle a l’impression de subir un bizutage. Silence et ricanements.

-A l’unanimité, ce sera donc pour Chloé, conclut Marike Créac’h.

-Mais c’est quoi un sexmachin-là ?

-On t’apprend quoi à l’école ?

-Ben, pas ça, en tout cas…C’est douloureux ? Qu’est ce qu’il faut tordre au juste ?

-Tu vas voir.

Chapitre sept

La privée et son libraire se retrouvent pour la projection d’un film lituanien, « Miracle ». Racine a bien aimé la réplique de l’héroïne au curé qui l’appelait à fréquenter son église : « J’ai déjà réservé une chambre en enfer, la file d’attente est plus courte. »

Ils prennent un pot dans le quartier des Gobelins. Deux grogs. Par ce froid de canard, c’est nécessaire. Elle lui fait part de la suite de ses recherches.

Il lui a été facile (jusque là) de trouver des archives. Et puis il y a encore pas mal de témoins.

«  Après les coups et les cris, ta mère a été littéralement expulsée de sa famille, et du village, exilée si j’ose dire. Elle veut son arabe, qu’elle se casse avec son arabe, lui fait-on comprendre ! »

Le couple a un petit côté biblique, elle Marie, lui Yousouf/Joseph (dans la version francisée) et connaît une courte errance. Pas à dos d’ânes, heureusement. Et heureusement aussi, l’hiver 1960/61 est assez doux. Mais le monde leur est hostile. Là-bas, en Algérie, le conflit s’exacerbe. Ça chauffe à Alger même. De Gaulle prépare un référendum sur l’autodétermination algérienne, les pieds-noirs enragent, l’OAS se déchaine.

Marie et Yousouf se marient. Quasiment en catimini.

Je n’ai pas pu savoir dans quelles conditions précises se passe la cérémonie, on peut penser qu’elle fut sobre et sans doute morose. Le bébé vient au monde un drôle de jour, comme un mauvais présage : il est né le 29 février. Le genre de date où d’emblée, t’as pas de bol, on ne fêtera ton anniversaire que tous les quatre ans… »

Racine fait remarquer que sa mère n’était pas beaucoup plus gâtée, née un 24 décembre… Chloé enregistre poursuit :

« Ton demi-frère, ton frère utérin si tu préfères, s’appelle Pol. Pourquoi Pol ? Je vais y venir.

Le petit Pol a un visage long, des cheveux sombres, un nez puissant, une bouche charnue et des yeux tristes, on dit aussi des yeux de chien battu; comme s’il avait déjà compris pas mal de choses. Et puis une petite tache saumonée sur le front, vers la tempe gauche, comme une marque de fabrique, sa mère en porte une sur le bras. On appelle parfois cette bavure une « morsure de cigogne » ou un « baiser des anges ».

La famille finit par se remanifester, du moins la branche maternelle. Si ton grand père semble avoir renié sa fille, ta grand mère a de la suite dans les idées. Formatée par son éducation catholique rigide, limite intégriste, elle est toute habitée par le souvenir d’un frère, brillantissime, la gloire du clan, qui décéda la veille de son ordination de prêtre. Pol, justement. Ce deuil ne sera jamais dépassé et l’image sacrificielle de ton oncle obsède et cimente la tribu.

L’aïeule s’est mise dans l’idée qu’elle ne changera pas la nature du « gendre » mais on pourrait toujours le faire changer de religion. Le convertir. Un arabe chrétien, c’est plus tout à fait un arabe, non ? Alors elle va multiplier les travaux d’approche auprès du jeune couple, des démarches de plus en plus insistantes, dans une sorte de harcèlement mystique, de mini croisade. C’est tout juste si l’arrière grand père, grand bigot devant l’éternel, et mobilisé pour la circonstance, ne brandit pas lors d’une de ces visites la sainte croix. Or la religion jusque là n’avait pas compté dans cette histoire. Le gendre le prend mal. Non seulement le rabibochage avec sa belle famille ne prend pas mais la rupture entre eux est consommée.

Marie et Yousouf obtiennent un logement dans une barre Hlm, toute neuve, à deux pas des aciéries où travaille le jeune père. L’appartement est propre, lumineux et vide.

Ceux qui leur rendent alors visite – ils sont rares – se souviennent d’un logement au cinquième ou sixième étage, avec de grandes pièces claires, sans meuble, à part une table en formica dans la cuisine et deux chaises. Si Yousouf est présent, il reste en retrait, debout, à la fenêtre, silencieux, discret. Ou exclu de la rencontre. Ou s’en excluant…

Chapitre huit

Hervé Demouzon, c’est le nom du client qui est donc la victime d’une sextorsion.

Un jeune gars de 25 ans, cheveux longs – et gras, petite moustache, un nez interminable et l’air gêné. Il n’en finit pas de s’excuser mais de quoi ?

Il explique à Chloé : il est tombé dans un piège sur internet. Il se promenait, dit-il, sur le site « Adopte un mec ». Aussitôt une fille se manifeste, jolie, cordiale et tout ; elle dit s’appeler Puce.

Puce, lui, il aime bien. Il aime bien aussi le drôle de petit accent qu’elle a pour dire Puce, un accent qu’il n’arrive pas à identifier ( Moldave ? Sud-africain ?) et d’ailleurs il s’en fout.

Ils échangent, ils papotent, l’ambiance est bonne.

Le lendemain, il accepte, à sa demande, de passer sur Facebook puis sur Skype. C’est pour les images, assure-t-elle.

Lui n’a rien contre les images au contraire.

Montre moi ton visage, il montre sa bouille.

T’as une bonne bouille, t’es carrément beau, t’es cool, t’es bien. Bref un vrai contact quoi.

Troisième jour, ambiance plus que cosy, bisous, bisous et puis sans transition : Montre moi ton sexe.

Emoustillé, et amusé, l’autre montre son sexe, tout érigé déjà.

Aussitôt l’échange s’arrête.

Chloé imagine sans peine le client couillon, bite à l’air devant son écran vide.

Demouzon reçoit alors, très vite, de sa « partenaire » un lien youtube avec une vidéo où on le voit bander devant des photos de petites filles !

Il est piégé. Victime d’une sextorsion. Sexe et extorsion : Bon Dieu, mais c’est bien sûr…

Puce lui réclame cent euros sinon elle menace de balancer la vidéo à tous les contacts Facebook de Demouzon.

Depuis le type vit dans la terreur de voir exposée son intimité sur la toile, aux quatre coins du monde du web.

Chloé comprend vite que le client a tout du nigaud ; elle lui promet cependant de faire de son mieux, c’est à dire tenter d’identifier l’appât pour qu’il la signale ensuite aux flics. A eux de traquer le crime.

Il accepte.

Elle reprend le parcours qu’il a suivi. Une bonne matinée de recherches et elle finit par découvrir le piège – surtout en comparant son dossier à plusieurs affaires sorties récemment dans la presse. Puce et son site sont basés en Côte d’Ivoire.

Chloé a peut être une piste pour coincer la fille. Elle signale à Demouzon que ses frais risquent d’être augmenté de cent euros mais ça peut en valoir le coup.

Il faudrait qu’il recontacte Puce, lui dise qu’il a vraiment trop peur, qu’il accepte finalement de payer mais qu’il n’a qu’un seul moyen de le faire ( à lui d’inventer une raison financière) : un transfert via la Western Union. En général ces escrocs demandent d’être payés avec des cartes prépayées achetées dans des bureaux de tabac. Anonymat garanti. Mais elle pourrait accepter son offre, par attrait de l’argent rapide tout simplement. Or un tel transfert requiert la présentation d’une carte identité, ce qui signifie se dévoiler au moins au guichet. CQFD.

Demouzon joue le jeu. Humilié, il a trop envie de retrouver sa voleuse. Il fait ce qu’ils ont convenu, appelle Puce. La fille accepte le transfert sans discuter. Demouzon fait son virement pendant que Chloé, prenant sa voix la plus officielle, contacte le bureau de Western Union d’Abidjan, informe un des responsables de la manipulation. Lequel s’en amuse et collabore.

Dans les 24 heures, Puce est identifiée et Chloé transmet l’info à la police du web. De son côté Demouzon ferme tous ses comptes. Il a perdu deux fois cent euros mais s’estime vengé.

Chapitre neuf

Chloé et Racine n’ont pas réussi à se croiser. Il y a des semaines comme ça. La jeune femme est en Autriche, à Vienne, pour un colloque sur le statut européen des enquêteurs privés, mandatée par Créac’h qui décidément l’a adoptée. Elle connaît le Sémaphore sur le bout des doigts alors qu’elle n’y travaille que depuis six mois …

Chloé papote au téléphone avec son libraire. Racine est dépité ; on lui a volé un bouquin dédicacé de Simenon, un exemplaire de Petr le Letton, un des premiers romans de l’auteur. C’est de sa faute, aussi : pourquoi avoir laissé traîner le livre sur le siège passager de sa camionnette ? Le voleur a du nez. Sa librairie mobile propose des centaines livres, il a fallu qu’il embarque ce Simenon-là… « Ou alors il a pris le premier venu, vite fait bien fait… » nuance-t-il.

Déjà que le libraire avait un petit moral. Chloé tente de lui changer les idées.  Elle vient de voir un film avec Fernandel, de 1953, qui ressemble un peu à son histoire : « Le boulanger de Valorgue ». Un petit village, un boulanger, le fils « appelé » en Algérie, l’amante étrangère enceinte, scandale dans la famille. Heureusement, tout finit bien, à l’écran.

Ce qui n’est pas vraiment le cas avec la tribu de Racine. Chloé se garde de le lui dire ainsi, elle se contente de lui faire part de la suite de son enquête, par internet cette fois.

« Retour au milieu des années soixante (1962/63 ?). En Algérie, la paix est signée, tu le sais. Mais ta famille, elle, continue sa guerre. Et elle va tout faire pour casser le couple Marie/Yousouf. Difficile de dire ce que pense alors ta mère. Où en est son couple ? Est-elle victime de l’opération familiale? Ou complice, en partie ? est-elle toujours amoureuse de son sidérurgiste ? ou apeurée ? très attachée à son enfant ? Ou indifférente ? On me dit que sous ses airs déterminés, Marie reste dépendante de sa mère. Laquelle déploie toute sa panoplie d’intrigante, prière, chantage, menaces, promesses… pour troubler le ménage, le déstabiliser et l’amener à divorcer. Ce n’est finalement pas très difficile. La famille a du lien social, comme on dit aujourd’hui ; elle joue à domicile, diraient plutôt des supporteurs.

L’étrange étranger Yousouf, lui, est seul. Je me trompe peut-être sur son compte mais en ce moment je pense au héros d’un des premiers romans de Jean Meckert (alias John Amila), « Les coups ». Tu connais, bien sûr. Et tu me vois venir. Félix, le héros de l’histoire, est cet ouvrier parisien qui épouse une petite bourgeoise. Il ne connaît pas les codes, les modes et les mots de cette classe où il débarque, il se sent vite humilié, infériorisé, culpabilisé, alors il panique, s’affole et il frappe. Les coups à la place des mots.

Youssouf est condamné par le tribunal de Metz pour coups et blessures sur sa femme. Est-ce vrai ? ou pure invention ? Est-il un salaud ? a-t-il été poussé à la faute ?

Le couple se désagrège. Incompatibilité d’humeur ? Pression de la famille ?

La séparation finit par être prononcée. Tous les torts sont pour le mari. La famille a gagné. Mais elle va faire mieux. »

Chloé traverse le parc de la Maison de l’Europe, dans les faubourgs de la ville, où se tient le colloque qui ne reprendra que tard dans la soirée ; elle a tout son temps. Le froid sec ne semble pas décourager les promeneurs. Au beau milieu de l’immense pré qui lui fait face, une petite piste de danse est dressée. Au centre un orchestre de trois musiciens, un violoniste, un contrebassiste et une xylophoniste. Ils interprètent des musiques folkloriques, alternant sans interruption des rythmes enjoués et des morceaux plus lents,. Autour d’eux tournent une quinzaine de couples, des personnes d’un certain âge dira-t-on, des sexas pour les plus jeunes. Certains portent le costume traditionnel, les  hommes en culottes courtes à bretelles, les femmes en chemisier rouge et jupe noire. Ils sont partis dans une ronde interminable. Les pieds marquent le pas, les mains tapent la cadence. L’ensemble est parfaitement agencée. Et totalement autocentrée. Un petit monde heureux, affichant une forme de défi, de résistance aux autres, à tous les autres. On pourrait  se croire à un spectacle, or il s’agit d’un simple bal. Fascinant et désuet, un peu comme ces petits jouets mécaniques d’autrefois.

Chloé songe aux parents de Racine, aux Singer. Elle ne les imagine pas en train de virevolter comme ces couples-ci mais ils étaient sans doute de la même eau, nostalgiques d’un temps mort, emplis d’une infinie bonne conscience, conservateurs et fiers de l’être.

Elle retourne à sa chambre, et reprend son ordi et poursuit son récit.

« Je disais : la famille va faire beaucoup mieux. C’est la cerise sur le gâteau, ou, comme disent les Polonais, le Montmorency sur le gâteau fourré, mais c’est bien plus lourd, à tout point de vue. Hélène, la grand mère – c’est elle qui est à la manœuvre-  obtient le placement de l’ enfant dans un orphelinat, enfin une sorte d’orphelinat religieux, un « foyer d’enfants » comme on disait. Un internat très discret et très strict, pour ne pas dire plus. Probable que ce placement n’était pas donné, je ne peux pas dire pour l’instant. Sur le web, j’ai retrouvé des anciens de ce « foyer » qui en parlent, des décennies plus tard, avec une grosse amertume. « On était élevé à la dure, je n’en ai pas que des bons souvenirs, croyez-moi » avoue un de ces témoins. Il fallait avoir le bras sacrément long pour obtenir qu’on retire un enfant à ses parents, même divorcés, et qu’on le mette en tôle, ou presque. Il a fallu arroser (ou s’acoquiner avec) des gens bien placés de l’administration, de la justice, de l’assistance sociale, des services de l’enfance, de l’Eglise, etc, pour réussir ça. »

« Et Yousouf ? interroge Racine.

« Il est furax,  on peut le comprendre. Mari frustré, père dépossédé. Pénalisé. Furax et pris au  piège. Car il est décidément trop marginal : arabe, ouvrier, maladroit. Il fait du bruit, tente de retrouver sa femme et son enfant, de voir sa belle famille, on refuse de le rencontrer. Il hurle sa colère publiquement. Mais ça se retourne contre lui. Il se manifeste, dit-on, à plusieurs reprises devant la maison de tes grands parents. Scandale ! Ils se barricadent, font le dos rond puis appellent les gendarmes. Ce barouf ne fait qu’aggraver son cas. Il est baisé, passe moi l’expression. »

Chapitre dix

Chloé vient d’entendre au JT la dernière version de l’affaire Guillaume Seznec donnée par deux de ses petits enfants. Seznec, maître de scierie, avait été accusé d’avoir tué son « ami » Pierre Quémeneur, négociant en bois et politicien breton ; il nia, écopa de vingt ans de bagne sans moufter. On dit à présent que c’était la femme Seznec la coupable. Quémeneur voulait la tripoter, elle eut le geste de trop. Un siècle ou presque d’enquêtes et de contre-enquêtes, d’essais et autres expertises pour en arriver là… Chloé se dit qu’elle aurait été autrement plus efficace si… Mais pour l’heure on ne lui demande pas de s’occuper de Seznec mais de fausse monnaie.

Un restaurateur chinois du 13e arrondissement demande l’aide de l’agence pour une affaire de faux billets de vingt euros. Créac’h lui conseille de voir la police mais le commerçant insiste : il veut une enquête privée. Sa demande est assez insolite. Il s’est fait fourguer à plusieurs reprises des faux billets de vingt euros (« Et pourtant je suis vigilant, répète-t-il, je sais qu’il faut bien regarder ce carré bleu qui doit être très bleu –il montre à Chloé un point précis du billet- et il faut bien regarder aussi cette marque brillante sur le côté –il la désigne- qui doit être très brillante mais… »).

Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est qu’Il connaît la jeune femme qui l’a ainsi trompé mais il ne veut pas contacter les pandores pour autant. Ce qu’il veut, c’est savoir comment ça fonctionne, ces circuits de fausse monnaie. Pourquoi ? Simple curiosité ? Envie de se lancer à son tour dans ce commerce ? Mystère. « Ca m’intéresse, dit-il d’un air obstiné, et la police,elle, ne me dira rien de précis là-dessus, j’en suis sûr. Remarquez, je les comprends…. »

L’entourloupe manifestement n’est pas importante mais l’affaire le tracasse ; on dirait même que ça l’amuse. Il a déjà payé la prestation à l’agence, il n’y a plus qu’à faire. Il n’attend pas de miracle, ni la Justice avec un J majuscule. Il veut juste savoir le mode d’emploi de l’escroquerie et compte sur l’agence pour lui fournir l’explication.

Sur les recommandations de Créac’h, Chloé se met à filer la jeune femme. Le restaurateur lui a discrètement indiqué son adresse. Elle réside dans un hôtel, modeste d’apparence, une étoile à tout casser, rue de Tolbiac. Chloé découvre les joies de la « planque », depuis le banc d’un jardin public qui donne sur l’hôtel. Elle apprend à attendre. L’enquêtrice teste aussi pour la première fois les règles élémentaires de la filature : pas trop près, pas trop loin, pas d’habits trop voyants, pas de précipitation ni de distraction…

Le premier jour, R.A.S. La dame sort sur le coup de midi, fait deux trois courses dans le quartier, rentre et ne bouge plus. La nuit suivante, « Burma » prend la relève, dans sa propre voiture. Il revient de chez son analyste, place d’Italie, lequel vient de lui dire : « La bêtise est un mécanisme de survie qui nous évite de réfléchir tout le temps, ce qui nous épuiserait. » Texto. Burma ne sait pas trop comment interpréter ce diagnostic. Chloé se garde de tout commentaire.

A l’heure du petit déjeuner, elle le retrouve avec des croissants. Il confirme que la cible ( il a vu sa photo) n’a pas quitté l’hôtel. Chloé ne résiste pas à l’envie de lui raconter la dernière histoire qui bruisse dans la profession : en Seine St Denis, à Bondy, deux individus à bord d’une Renault Clio abordent des policiers de la BAC civile locale en surveillance statique, comme on dit. Ils pensent que ces derniers sont leurs clients et ils leur proposent deux valises contenant 67kg de résine de cannabis. Les deux gaillards ont été interpellés et placés en garde à vue.

Le deuxième jour, vers midi, la fille apparaît avec une petite valise, direction la station de métro. Chloé suit, jusqu’à la gare de Lyon. La fille prend un billet sur une borne automatique. Impossible d’identifier la destination. Il lui faut patienter, une fois encore. La cible s’offre un café avant de monter dans un train, direction Albertville (Savoie). Chloé monte à son tour, sans billet. Par chance, il n’y aura pas de contrôleur mais elle a déjà préparé son argumentaire. Et puis l’agence aurait payé si besoin. A Albertville, elle repère tout de suite sa « cliente » restée sur le quai. Nouvelle attente. Heureusement il y a un monde fou, des supporters d’une équipe de hockey notamment. La privée se fond dans le paysage. L’autre prend cette fois le train pour Milan. Chloé suit. Le train est bondé. C’est toujours parfait pour ne pas se faire remarquer mais à l’arrivée tout ce petit monde lui complique la sortie. Elle doit ronger son frein. Résultat : à la descente, échec et mat. Chloé perd son objectif de vue. Pour le coup, il y a beaucoup trop de supporters et la foule l’a gênée.

Que faire ? comme disait un certain Vladimir Oulianov. Dans une autre vie, Chloé a été journaliste et a collaboré avec la revue milanaise  « Internazionale » de Roberto Lingua. Lequel a toujours eu un petit béguin pour sa « pétroleuse » comme il la surnommait. Pas le choix, elle l’appelle, il répond aussitôt, il est libre, ce qui est tout à fait exceptionnel le connaissant. Enfin il dit qu’il est libre, c’est ce qui importe. Ils se voient dans la brasserie Duc d’Aoste, en face de la gare. Bises, Come va ? Alora ? Petit échange mi-sérieux mi-flirt mais Chloé parle vite du boulot et de la raison de son passage. Lingua est l’homme ad hoc : il a déjà eu l’occasion de travailler sur ces affaires de fausse monnaie. Il existe, dit-il, des officines de production de billets de 20 et de 50 euros dans la région de Naples ; elles sont régulièrement démantelées et toujours reconstituées. Elles dépendent « très certainement », précise Roberto Lingua, prudent, de la Camorra, la mafia locale. Ces gens produisent les billets mais ne les distribuent pas. Cette fausse monnaie transite par un réseau à Milan, justement, qui la vend à 15% de sa valeur nominale. Autrement dit, ces intermédiaires, milanais, fournissent, pour trois euros, un (faux) billet de vingt et ils se chargent parfois de son « exportation ». Laquelle ne réussit pas à tous les coups. Les flics ont découvert, il n’y a pas longtemps, dans un train passant les Alpes un sac de 500 000 euros en billets de 100. Faux pactole, certes, mais qui laisse Chloé songeuse.

Là, poursuit Roberto Lingua, intervient un troisième larron, constitué le plus souvent des gangs de cités (françaises, franciliennes notamment) qui achètent ces billets pour les placer dans le circuit commercial, en s’assurant une belle plus value. La fille qu’elle pistait fait sans doute partie de ce dernier cercle. Le plus souvent, ces billets sont alors écoulés dans des commerces ( le chinois du 13è arrondissement par exemple) ou des particuliers qui vendent des biens sur des sites d’annonces (motos, téléphones, etc). Il paraît aussi que des groupes de jeunes de banlieue s’éparpillent, plusieurs jours de suite, aux quatre coins de la France, pour placer leur « papier » dans divers lieux. Histoire de ne pas tout refourguer à l’Intermarché d’Argenteuil ou de Vitry.

Chloé sait tout. Ou presque. Elle remercie Lingua, refuse cordialement sa proposition de passer la soirée ensemble et plus si affinités… et reprend le premier train pour Paris, dans les règles cette fois. Elle se dit que son restaurateur va apprécier. Ce qui est le cas. Il voulait le mode d’emploi, il l’a. Ce qu’il va faire de ces informations, mystère…

Chapitre onze                                                                                  

Le câlin avec Racine, c’est ordinairement le mardi soir. Chloé l’a dressé ainsi, le libraire s’y plie sans difficulté. Alternent de toute manière chez lui des phases, longues, de désintérêt complet pour les choses du sexe, puis des séquences, courtes, de totale obnubilation. Chloé à sa manière a su canaliser ce mouvement cyclique. Résultat : le câlin, c’est le mardi. Point.

Racine est en adoration devant le corps de Chloé. Il adore le goût de ses cheveux, sa bouche, son cou, ses petits seins. Il adore son ventre, ses fesses, sa chatte, son humidité comme il dit. Il adore ses aisselles, ses bras, ses mains, ses jambes, longues, ses pieds, menus. Il adore ses orifices, ses failles, ses humeurs, ses odeurs. C’est bien simple : chaque partie prise à part et l’ensemble le font bander. C’est instantané, évident, automatique, magique, naturel. Il la pénètre avec toujours la même gourmandise, ce jour-là. Le mardi.

Pour Chloé, c’est plus compliqué. Elle aime être l’objet de l’adoration, de l’adulation de son libraire. Elle qui est souvent dans le doute se sent rassurée, flattée, magnifiée. Pour autant le corps de son amant la laisse perplexe. Trop de poils ou trop peu de poils selon les zones, trop de rondeurs ici, trop de plat ailleurs, elle le trouve ou trop pointu ou trop flasque.

Mais elle aime faire l’amour avec lui, elle aime surtout qu’il lui fasse l’amour. Les deux peuvent être pleins d’entrain mais les deux ne jouent pas dans la même catégorie. Et ne se font pas le même film. Mais il n’est pas interdit à un agité et à une cérébrale de grimper de concert au rideau.

Ce mardi soir, donc, post coïtum, alors que Racine repu commence à s’endormir, Chloé le réveille avec la suite de son histoire. Cela fait près de six mois maintenant qu’elle est, clandestinement, sur ce dossier.

« Après la phase de crise aigüe (séparation, divorce et « internement » de ton demi-frère) suit une période que j’appellerais « Silence radio ». On se cache. Ta (future) mère se cache. Ta famille la cache. Et ça se passe parfois de manière caricaturale. On m’a raconté que les tiens, passe moi l’expression, entretenaient une psychose de l’arabe violent, forcément violent. Il ne fallait donc pas que ta (future) mère apparaisse. Un jour celle-ci prend le car pour rendre visite à ta grand-mère dont le commerce se situe au centre du village, place de l’église. Avec la complicité du chauffeur, le véhicule s’arrête à trois mètres du magasin, loin des arrêts habituels. Et quelqu’un – on m’a assuré que c’était Hélène, lui jette une couverture sur la tête pour la cacher, encore et toujours, pendant le trajet, trois ou quatre mètres donc, entre la sortie du car et l’entrée du commerce.

Comme arrivée discrète, on peut faire mieux. Un car, une couverture… C’est un geste parfaitement idiot qui va à l’encontre du but recherché. On attire ainsi l’attention. On peut d’ailleurs se demander s’il s’agissait là de la cacher… ou de la montrer, de la désigner comme la fille de la honte, d’accepter le diktat du « quant-dira-t-on ». Mais bon, ta mère se cache ;  ton demi-frère Pol est caché ; pour longtemps, près d’une dizaine d’années. Et le géniteur, lui, est totalement effacé, cachez cet arabe que je ne saurais voir. Questions : pourquoi ta mère supporte tout ça ? Et puis : Ce déni peut-il rester sans conséquence ?

Chapitre douze

Le canal St Martin a été vidé de son eau. C’est le grand nettoyage de printemps. A l’aplomb du sémaphore, apparaissent, embourbés, des dizaines de vélos, de vespas, une moto, des caddies, tout un méli mélo d’objets jetés là au fil des ans.

Chloé renonce à faire l’inventaire de ce bric-à-brac . Elle passe du temps, ces jours-ci, sur internet pour ses recherches. Elle s’y attendait. A la fac, tous les profs avaient insisté sur l’importance du web comme outil d’investigation mais aussi sur la place, massive, de la criminalité embusquée dans les réseaux. Elle vient d’explorer, histoire de se familiariser avec l’outil, le site de l’association CFPE Enfants disparus qui relaie les appels à témoins de la gendarmerie sur les réseaux sociaux.

La jeune femme elle est sur la piste d’un cambrioleur qui s’introduit dans des maisons du Val-de-Marne, à Vincennes, Joinville, St Maur notamment. Ce type, ou cette bande, pénètre dans des demeures et dérobe tout type de biens, tout ce qui traîne, du bidon de carburant au téléviseur en passant par  toutes sortes d’outils, marteau, tournevis, tenailles…Il lui (leur ?) arrive aussi de voler de la nourriture. Y a pas de petit profit, comme dit la formule. A St Maur, le visiteur est même parti avec un lot de papier toilette. Manifestement son seul critère de choix, c’est prendre tout ce qui lui tombe sous la main, tout ce qui peut se transporter et se revendre.

Un propriétaire de St Maur a sollicité l’agence. Il a trouvé la maison de son père – actuellement en maison de retraite – vandalisée ; tout l’atelier, qui faisait la fierté de l’ancien, a été pillé. Chloé consulte, un réflexe, le site Le Bon Coin. Bingo, un vendeur propose l’attirail décrit par ce client, les mêmes pinces multiprise, les mêmes mini pinces à bec long, les mêmes clés à molette, etc. Elle se met à la recherche de l’escroc et découvre en passant que le type est un habitué car elle relève plus de 400 annonces de sa part en moins d’un an.

Toujours en pianotant sur son « catalogue », elle repère dans le lot des bouquins, rares ou pas, dont un exemplaire dédicacé d’un des premiers Simenon, Piotr le letton. Tilt : ne serait-ce pas l’ouvrage subtilisé à ce cher Racine il y a peu dans son camion ?

Chloé se fait passer pour un potentiel acheteur et prend rendez-vous. Elle assure être une provinciale de passage à Paris, histoire de tranquilliser l’autre – la province, c’est loin – et suggère de lui rendre visite. Il accepte. Son local est situé rue Gosciny, à deux pas de la BNF François Mitterrand, Paris Est donc.

Elle convie Racine à participer à son expédition, après tout c’est aussi pour lui qu’elle travaille. Le malfrat les reçoit sur le trottoir, méfiant. Un look d’ado à capuche, pas vraiment de taille à se battre, mais un regard vicieux, le genre à sortir une arme l’air de rien.

Chloé se présente, « détective privé », elle exhibe sa carte et lui propose un marché.

« Tu nous laisses entrer, on récupère les outils de St Maur, ceux que j’ai vus sur ton site, et je les refile illico à son propriétaire légitime.

-Et le Simenon ! grogne Racine.

-Et le Simenon bien sûr, et puis on efface tout, y aura pas d’affaire.

-…

-Mais si tu chipotes, on court avertir les flics. A toi de voir.

-Faut pas croire, tout ce que j’ai ici, c’est tout acheté dans des vide-greniers, se sent-il obligé de dire.

-Faut pas croire, comme tu dis ! Alors les outils ?

Le gars est buté mais pas con ; il cède. Son local est une caverne d’Ali Baba. Sur d’immenses étagères, dix mètres linéaires sur quatre mètres de haut, il aligne ses larcins ; tout y est bien rangé ; on pourrait se croire chez un sous-traitant d’Amazon ; il y a là des centaines d’objets. Manque que l’étiquette des prix.

Comme le bonhomme est du genre maniaque, il retrouve sans peine les objets demandés, y compris le Simenon.

Racine stocke le matériel dans son camion-librairie et caresse son vieux Maigret.

Au moment du départ, le libraire voit dans le rétro le type à terre, sur le pas de la porte, se tenant la bouche. Chloé, qui rejoint sa place, se frotte le poing droit.

-Il voulait me serrer la main, ce con ! dit-elle.

Chapitre treize

« Franchement, t’as jamais vu ton frère ? ton demi-frère ?

Chloé harcèle gentiment Racine. Tous deux ont rendez-vous dans une arrière salle cosy de la brasserie « Le Canon des Gobelins ».

Elle a de drôles de nouvelles à lui annoncer, mieux vaut le ménager et échanger dans un cadre apaisant. Pas la peine d’en rajouter.

-Non, jamais, laisse tomber le libraire.

-Et t’as jamais fait effort pour le voir, c’est ça ?

-Si tu veux !

Ça y est, il boude. Il se ferme. Closed. Comme un receveur des finances publiques un jour férié.

De fait, ce que Chloé ne sait pas encore à ce stade de son enquête, c’est qu’il aurait eu bien du mal à le voir même s’il avait fait de gros efforts…

La mère de Racine avait cloisonné sa vie de manière implacable. Il n’y avait aucun risque de clash entre ses enfants ni de confusion entre ses différentes existences. C’étaient comme des lignes parallèles qui, c’est connu, ne se rencontrent jamais.

Pol, son premier garçon, passe son enfance, près d’une dizaine d’années donc, en « foyer ». Toute une jeune vie chez les « sœurs », formatée comme il faut. Chloé a retrouvé ses cahiers de classe. C’est un élève appliqué. En cours de Sciences nat’ par exemple, il écrit avec soin que «  le champignon de couche comprend un pied et un chapeau garni de lamelles ». Le dessin qui fait face est correct. Le cahier de religion, grand format, s’ouvre sur un dialogue : « Qui est donc cet homme ? Tu es le Christ, le fils du dieu vivant, tu es le sauveur. » Le dessin qui suit est plus improbable, une sorte de soleil éblouissant à gauche, un tas de pierres ( ?) à droite.

Des années de frustration, c’est le moins qu’on puisse dire. Les rares moments où il sort de l’établissement, il va chez sa grand mère. Chloé a retrouvé trois photos de Pol enfant. Le jour de sa communion privée – on n’a pas réussi à convertir le père, ce fut sans doute plus facile avec le fils. Il pose, en aube blanche, dans la cour du pensionnat, aux pieds d’une sainte locale, avec son groupe, treize élèves en tout. Il est légèrement plus petit que les autres, trapu dirons-nous, les yeux à demi fermés comme quelqu’un ébloui par la lumière ou dans la pose de Jean-qui-pleure, les bras pendants le long du corps, comme un jeune gars déjà las, fatigué de la comédie qu’on lui fait jouer alors que tous ses collègues ont les mains religieusement jointes. La tache sur le front apparaît à peine. Le second cliché le montre soufflant, ou faisant semblant de souffler, dans un pipeau à touches. Polo rouge, culottes courtes, chaussures noires et chaussettes remontées, il est bien peigné mais son visage est triste. Il est en représentation, il joue, c’est le cas de le dire. Sur le mur derrière lui se détache une fenêtre munie de solides barreaux, genre prison.

« C’est l’époque où ta mère se remarie et où tu apparais, toi. A ce moment-là, il n’y a vraiment aucune chance que vous vous croisiez, c’est sûr. » 

Quand Pol sort du foyer, pour limite d’âge sans doute, on le met dans un IMP, un centre pour enfants à problèmes.

Après une enfance chez les religieux, une adolescence chez les soignants. Avec la chance qu’il a, le jour où il monte sur une mobylette, une voiture le heurte. Traumatisme crânien, brève perte de connaissance.

« Ta mère fera un procès au conducteur qu’elle va gagner. »

Sur la troisième photo de lui, qui est certainement la dernière connue, la dernière image « publique » en tout cas, il prend une pose de jeune garçon décidé : il avance au beau milieu de la route ( on devine au loin un véhicule qui va bientôt être à sa hauteur ; difficile de situer l’endroit ; d’après la végétation des bas-côtés, on serait dans le Sud ), veste claire, pantalon de velours tabac et chemise bleue, peut être de soie, très ouverte sur une poitrine glabre. Le visage a la même expression sombre que sur le cliché précédent, les bras pendent toujours un peu, les yeux sont à demis clos, un peu cernés, le nez est fort, les lèvres épaisses, la bouche fermée. C’est un enfant qui veut jouer au dur.

Toujours il esquisse, amorce un petit sourire aigre. Difficile de dire si c’est le sourire d’un garçon effronté ou d’un grand timide.

Ado, il travaille, comme apprenti puis comme ouvrier dans l’automobile. « J’ai trouvé ses premiers bulletins de salaire ». Est-il attiré par les filles ? mystère.

On l’imagine plutôt seul. Il se retrouve à Marseille/Nice. Des cousins habitent la région. Là, les choses se précipitent. Il fréquente de sombres crétins, par amitié, par goût, pour affaires ? Un soir de novembre 1981, il est en bord de mer avec une crapule corse, plus âgé que lui. Ils décident, c’est la formule que reprendront le juge lors du procès et la presse ensuite, ils décident donc de « se faire un arabe ».  Le premier qui leur tombe sous la main devrait faire l’affaire. Un Algérien, un quadra, passait par là. Etaient-ils tous les trois en « discussion » ? « Ils ne l’avaient jamais vu » dira la justice qui parle de pur crime raciste. Il s’appelait ?ABC, ils vont le massacrer. Comme des barbares, à coups de cric et de galets.

Racine sursaute. Il ne veut pas en entendre plus. Il recule bruyamment sa chaise, quitte la table, frôle dangereusement le plateau du maître d’hôtel et oublie de payer sa part au passage. Chloé n’est pas trop surprise de sa réaction, elle le laisse faire. « A coups de cric et de galets… » Le libraire va rendre un peu plus loin son repas aux pieds d’un platane, à deux pas du métro Gobelins. Des passants écoeurés le regardent et râlent ; un pigeon s’approche et se nourrit du repas vomi. Racine regarde le volatil et se dit qu’il y a comme ça des jours sans…

Chapitre quatorze

Chloé rend visite à la mère de Racine dans sa maison de retraite. Une visite de courtoisie, histoire de vérifier si la dame, qu’elle savait « perdue », selon l’expression d’un médecin, n’avait pas malgré tout des petits moments de lucidité. S’il ne lui revenait pas, par hasard, des images du passé qui auraient pu l’aider. Des noms, des dates.

La résidence est située au beau milieu des interminables terres à betteraves de Picardie. A l’entrée d’un petit village, c’est un immeuble clair, de deux étages, construit en étoile, d’un abord plutôt plaisant.

Au rez-de-chaussée, une dizaine de pensionnaires sont sagement rangés en demi cercle devant un poste de télévision. La mère de Racine est installée au second étage, on y accède par un ascenseur codé. C’est l’étage des naufragés de la mémoire. Quand Chloé arrive dans la salle commune, tous la regardent comme une émissaire d’une autre planète. Plusieurs sont atteints d’une manie déambulatoire ; ils marchent en permanence ; à petits pas précis, mécaniques, ils longent les couloirs, contournent les murs des salles, indéfiniment, les uns derrière les autres ; ils sont muets, méthodiques, obstinés.

Chloé songe, puis s’en veut d’y penser, à des scènes de films de Romero où des êtres n’en finissent plus de revenir de l’au delà, se redressent maladroitement et avancent, par saccades, inexorablement.

La mère de Racine fait partie de ces marcheurs.

Elle porte un petit chemisier couleur ivoire, une jupe bleu marine, des bottines.  Ses cheveux, gris, sont courts. Elle a sans doute eu droit à la coiffeuse il y a peu. Chloé déjeune avec elle. La dame est impavide. Elle esquisse parfois des sourires qui ne s’adressent pas forcément à la détective, articule des mots sans queue ni têtes, des débuts de phrases sans suite, « C’est comme ça que…que… » ou « Tiens il est…est…». Elle joue avec la nappe, la repasse d’un geste machinal. Chloé lui caresse la main. L’autre opine mais elle n’est pas vraiment là.

Avec l’autorisation signée de Racine, Chloé consulte un petit agenda que la vieille dame conserve dans le tiroir de sa table de nuit. Gênée par le regard à la fois persistant et vide de la pensionnaire, elle s’apprête à repartir – elle a loué une voiture – quand la directrice l’appelle, l’invite à passer dans son bureau où elles se retrouvent face à face.

« Voilà, excusez moi, enfin…

La responsable semble embarrassée puis entre dans le vif du sujet

-J’ai noté, M. Racine nous l’a appris en fait, que vous étiez détective privé. C’est exact ?

Chloé confirme.

-J’aimerais solliciter votre aide. Professionnelle.

Elle lui raconte l’affaire. Puis :

-Pourriez faire quelque chose ?

Chloé informe la directrice du Sémaphore qui à son tour appelle l’établissement. Les deux femmes semblent se mettre d’accord sur les conditions de financement de l’enquête. Chloé a le feu vert.

L’histoire est saugrenue : une infirmière vient de découvrir, au bas d’une armoire d’un résident du second étage, celui des naufragés précisément, une valise contenant 450 Napoléons, soit près de cinq kilos d’or (4,7 exactement), estimés à plus de 150 000 euros ; elle n’avait jamais vu cette valise jusque là.

Est-ce qu’elle appartient au papi qui en aurait oublié l’existence, sans même parler du mode d’emploi ? Est-elle là depuis longtemps ? Est-ce une affaire d’héritage non réglée ? quelqu’un aurait-il placé le magot là en attendant… mais quoi ?

L’établissement (en fait seules l’infirmière et la directrice sont au courant), pour des raisons de discrétion, et aussi parce que les relations avec la gendarmerie locale sont compliquées, ne souhaite pas pour l’instant rendre l’affaire publique. Elle avisera en fonction des résultats de l’enquête de Chloé. Si Chloé s’y met. La valise pour l’instant est mise en lieu sûr.

La privée croise le résident, Eugème Dumortier, qui est effectivement dans un état de totale déréliction. Il est « ailleurs » et les seuls moments où il sort de sa rêverie, il fixe Chloé avec sidération et lui demande : « Vous connaissez Francis Lemarque ? » puis il se met à chantonner « Le temps du muguet », ou « Quand un soldat s’en va-t-en guerre, il a… »

L’homme n’a plus guère de famille ; il reçoit de temps en temps la visite de son petit fils, Kevin. « Il est encore passé il y a peu » confirme l’employée de l’étage. La seule photo au mur de la chambre est celle du grand père avec son petit fils. Chloé récupère le cliché et va commencer par tirer sur ce petit fil.

Kevin. Le garçon travaille dans un bar du quartier du Marais, au centre de Paris, « Le Père Hugo ». Elle le retrouve le lendemain de sa virée picarde. C’est un échalas, grand forcément, que tout le monde appelle « Yeux bleus », et qui n’a pas l’air très franc du collier. Un visage triangulaire, large front, joues creuses et menton pointu. Chloé lui parle de sa visite à la maison de retraite, de sa rencontre avec Eugène, de la découverte de la valise. Le serveur joue l’étonné, prétend ne rien savoir mais il ment mal. Des clients le demandent, il se montre très affairé. Puis il s’éclipse. Carrément. Il a fui. Chloé revient le lendemain mais pas de Kevin. « Yeux bleus » a téléphoné, il est malade. Le patron est furax. Il se plaint longuement auprès d’elle du personnel qui, au jour d’aujourd’hui, n’est plus ce qu’il était. Etc. Elle apprend accessoirement que le fameux Kévin réside au fin fond de la Seine et Marne. Elle a plusieurs rendez-vous en ville pour diverses affaires en cours et ne se sent pas de faire à présent le déplacement.

Le surlendemain, Chloé reprend sa surveillance. Kévin est de retour au bar. Il la voit tout de suite, s’énerve. « Vous voulez quoi au juste ? je vous préviens… » Mais la menace reste en l’air.

Le gars semble fragile.

Chloé reprend son couplet, désormais rodé et qui, jusque là, s’est avéré efficace avec ses autres « clients » : « En fait t’as pas le choix ; tu me dis tout sur Eugène et sa valise  et on règle ; tu me dis rien et je te balance aux flics. Tu piges ? »

Sans même attendre sa réponse, elle dit au patron, catégorique :

-Je vous prends « Yeux bleus » une heure. Je suis sa tante, une affaire de famille qui ne peut pas attendre.

-Les clients non plus, merde ! peste l’employeur. Sa tante ?! Pas croyable, ça.

On est à deux pas de la Bastille, donc du port, donc de l’Andante. Chloé y conduit le garçon.

« Alors, Yeux bleus, tu m’expliques ? « 

Kevin ne résiste pas longtemps. Il hésite, rumine, bafouille puis raconte : « Un soir, il y a une petite semaine, je sers au bar et un consommateur, vingt ans à tout casser, bavasse. On est seuls. Et il m’a manifestement à la bonne. Pourquoi ? Mystère. Je ne l’avais jamais vu. Le gars a très envie de me parler, vous voyez. Il a sans doute un coup dans le nez mais ça se remarque pas trop. Voilà : ce jeune type est chauffeur d’une grosse légume. Un Suisse. Philippe Bollinger qu’il s’appelle. « Le banquier des grosses fortunes » dit de lui la presse spécialisée. Paraît que sa famille est dans la banque depuis le XIVè siècle, vous imaginez ? Diplômé de l’université de Boston et tout le toutim… Il vient à Paris de temps en temps monter des coups, des coups financiers ; s’il sent que ça va rapporter vite, il soutient. C’est lors de ses passages dans la capitale qu’il utilise le chauffeur. »

« Yeux bleus » fait une pause ; il vit son histoire au point d’imiter la façon de parler de son client. Temps calme sur l’Andante dont profite Lena, la chatte rousse de Chloé pour apparaître, un oisillon dans les dents. La privée rugit de colère, la chatte se débine, le moineau finit à la poubelle.

Selon le chauffeur, reprend le barman, son boss est « pété de thunes ». Il séjourne dans une résidence de luxe dans le huitième arrondissement, un coin ultra discret, apparemment, douillet, et cher, bien sûr. Et il aurait de drôles de façons : «  Je sais pas si c’est une tradition chez eux , en Suisse, mais il se promène avec de l’or sur lui, des kilos d’or, sous forme de Napoléon, dans des mallettes » lui confie l’homme du bar. Pourquoi une telle pratique ? pour se rassurer ? pour éviter les contrôles ? pour financer illico ses start-upers ? Kevin apprend deux choses dans la foulée. UN : le financier laisse sa cagnotte dans son bureau, sans protection particulière, persuadé que son appart est bien caché. « Alors qu’en fait y a rien de plus simple que d’y entrer… » Pas de gardien ni de concierge et des accès faciles par le balcon. DEUX : le Bollinger en question est déjà reparti en déplacement. Retour d’ici quelques jours, le chauffeur doit le récupérer à Roissy.

« Pourquoi il me dit tout ça, l’autre ? s’agite soudain Kevin.

-Parce qu’il a bu ? propose-t-elle.

-Pas que.

Il pense que le chauffeur avait une envie folle de piocher dans la caisse mais il n’osait pas. Il se disait qu’en qualité de chauffeur, il serait le premier suspect. Ce qui n’est pas faux. Comme il ne pouvait pas, lui, passer à l’acte, Il voulait au moins que quelqu’un connaisse la situation et, peut-être, en profite. « Enfin, c’est mon idée. »

-Il a parlé de partage ?

-Non, rien du tout. Rien de rien. Il m’a livré l’info, c’est tout, il m’a donné l’adresse, la combine, le mode d’emploi, les dates où le banquier était absent, et il s’est tiré. Promis juré. Après avoir payé sa mousse en plus, avec un bon pourboire, et sans commentaires cette fois. Je connais même pas son nom. Franchement, qu’est-ce que je devais faire ? Qu’est ce que vous auriez fait vous à ma place ?

Chloé se tait, attend.

« L’histoire alors me turlupine, ajoute « Yeux bleus ». Bobard or not bobard ? Un piège à cons ou une occase en or, c’est le cas de le dire ?  Je sais que c’est rue Tronchet, j’ai pas le code d’entrée mais j’ai compris qu’on peut passer sans peine par le balcon. J’ai deux jours devant moi. Je gamberge et je conclus : je serais le dernier des couillons si je ne tentais rien. Alors, j’y suis allé, rue Tronchet, peu après la visite du client, une nuit, vers quatre heures du matin, et c’était tout comme il avait dit, l’appart, le balcon, le bureau, les mallettes, l’or ! J’ai pris ce que j’ai pu, j’aurais pu me charger beaucoup plus. Me voilà riche mais aussitôt angoissé, une forme d’angoisse que j’ignorais jusque là : l’angoisse du propriétaire. La peur du riche. Où cacher mon magot ? J’en dormais plus. J’avais prévu de longue date une visite au papi, ces jours-là. Pourquoi pas laisser le trésor dans sa chambre ?  En voilà une idée qu’elle est bonne. Mauvaise pioche, manifestement…

Nouveau silence. L’Andante connaît un léger tangage, provoqué par le passage d’un bateau de touristes qui va faire demi-tour dans le bassin du port de l’Arsenal et remonter vers le canal.

« On va faire comme ça !  » déclare alors Chloé au terme d’une brève cogitation. Ce n’est pas une demande ni un conseil mais un ordre.

-Je fais signe à la directrice de la maison de retraite. Je lui dis que tu viens récupérer la valise, c’est un bien de famille et tu y as droit. Au passage, tu lui laisses quelques Napoléons, pour les frais généraux des uns et des autres. Et puis tu t’arranges pour remettre le reste à sa place, sur le bureau de la rue Tronchet, puisque tu connais le chemin. Le Suisse va pas compter sa monnaie, il y verra que du feu.

« Yeux bleus » ne bouge pas.

-Toi tu fais ça et nous on écrase, ok ?

Il ne répond toujours pas mais il opine lentement du chef. Il salue Chloé et quitte le bateau, manifestement plus détendu qu’à l’arrivée.

Chapitre quinze

Racine fait le mort une bonne dizaine de jours, le temps d’encaisser le coup, de « lécher sa patte » comme dit Chloé qui connaît son ami sur le bout des doigts. Elle sait que dans ces moments de déprime, où il s’isole, ça ne sert à rien de le déranger. C’est lui qui décide où et quand il va redescendre sur terre. En général, il reprend contact avec le genre humain – et Chloé en l’occurrence – en proposant une petite bouffe qu’il cuisine lui même. C’est exactement ce qui se passe.

Ils se retrouvent sur l’Andante. Pour son retour parmi les vivants, Racine annonce le menu : aile de raie sauce au beurre et vinaigre de Xérès. Tout à sa préparation, il rumine encore :

-Ça veut dire quoi se faire un arabe quand on est fils d’arabe?

Ce n’est pas vraiment une question.

-Et quand la victime a l’âge de votre père ?

Chloé l’écoute, ne réagit pas. On dirait un psy.

-Pol est un type massacré qui massacre, non ?

Sans transition, Racine commente sa geste culinaire :

« Je commence par faire chauffer un grand volume d’eau salée où j’ai mis une cuillère de vinaigre, du thym, du laurier… »

Les préparations sont rapides. A table.

Chloé reprend alors son compte-rendu d’enquête.

Le crime, dit-elle, va faire les gros titres de la presse locale, photo des voyous, de la plage, des galets, du cric, de la victime… Des associations antiracistes mentionneront, plus tard, ce meurtre comme un exemple de la remontée du racisme en France.

« Les deux meurtriers seront arrêtés vite fait. Ton frère a à peine vingt ans, il se retrouve interné, à Marseille. On a envie de dire qu’il n’a fait, finalement, qu’un bref passage dans la vie « civile ». C’est un familier de l’Institution, avec ses quatre murs, ses uniformes, ses disciplines, ses gardes, ses files d’attente, ses chambrées…

Ta mère est vite alertée. Comment elle réagit ? En tout cas, elle s’active pour lui trouver un avocat. Lui écrit à sa mère, à sa grand mère. En fait il leur adresse le courrier « Poste restante » pour éviter qu’au village, on repère ses missives. La famille est poursuivie par son sentiment de honte, comme une vieille maladie. Après la honte d’un mariage déshonorant, la honte d’un enfant criminel. »

Pol s’adresse à sa mère et la vouvoie. Ses messages sont courts, ils se résument à quelques phrases. Le jeune homme n’est pas bavard. Son écriture est correcte, il ne fait pas trop de fautes, formule des choses simples. Ce sont des lettres d’un jeune garçon, un grand enfant qui ne parle jamais du crime, n’exprime aucun regret. Il tente parfois de redonner courage à sa mère, à sa grand mère. En même temps il sait qu’il est lu par ses surveillants et se censure certainement. Exemple, cette lettre de janvier 1982 : « Chère mère, j’ai très bien reçu votre lettre. Je vous est ( !) dit de ne pas vous faire de souci pour moi à ce point là. J’ai un bon moral. A part ça, je suis toujours au même point sur mon affaire. Pour des effets, si vous avez l’occasion de m’envoyer un survêtement pas trop clair avec une paire de chaussures sans lacet, ceci me servirait pas mal. La semaine dernière, j’ai eu une première instruction mais rien de nouveau. Pour le survêtement, tour de taille 40/42, mesure 1,77 m environ et pointure chaussure de sport 43. A part ça, j’espère que tout va très bien pour vous tous. Il faut me promettre de ne plus se faire de souci pour moi. Bien le bonjour à R… Je vous souhaite à tous une bonne année et santé. Je vous embrasse bien fort ».

« Tu noteras au passage qu’il s’agit d’un assez grand gaillard, ses mensurations sont précises, et cette précision est sans doute une manie prise en prison : 1m77, 42 de taille, 43 de pointure. Pol ment peut-être mais avec une certaine assurance. Il écrit souvent au long de cette année 1982, dans l’attente de son procès. Il t’a écrit à toi ? »

Racine semble ne pas comprendre la question. Chloé la reformule. Le libraire s’étonne, nie.

-Qu’est ce que tu racontes ? Il peut pas m’écrire, il me connaît pas. Il sait même pas que j’existe. Tu me provoques, là, ou quoi ? Et puis j’ai quoi, à l’époque ? quatorze ans ? A tout casser, je suis interne dans un lycée de Verdun. Absurde.

-Bon, te fâche pas. J’aurais du dire ça autrement.

-Dire quoi ?

-Que lui te connaît. Comment il a su ton existence ? Je l’ignore. Je pense pas que ta mère lui en ai parlé. Il a dû faire sa petite enquête de son côté. En tout cas, il sait que tu existes…

Racine rougit, pousse une profonde respiration, s’affaisse sur sa chaise.

-Il sait que tu existes et il a cherché à te joindre via ta mère ou ta grand mère. Mais elles ont fait barrage. Apparemment.

-Mais il voulait quoi de moi ?

-Que tu l’aides.

-J’avais quatorze ans !

-Peut être qu’il se faisait des idées sur toi, sur tes relations.

-N’importe quoi !

-Franchement, Racine, t’as jamais reçu de lettre de lui ?

Le libraire se lève, monte sur le pont, tourne en rond. Un calme étrange règne dans le port. C’est à peine si on entend, boulevard Bourdon, le choc sec des boules de pétanque et le grognement brefs de joueurs. Plus tard Racine revient à table. Il a pleuré. Chloé hésite à poursuivre, c’est lui qui le demande.

Avec son complice, Pol passe devant le tribunal en décembre (9) 1983. Le fada corse écope de quinze ans, on lui impute donc l’initiative du meurtre, il est l’aîné ; Pol en prend pour dix ans.

Chapitre seize

Printemps ?

« C’est du lourd ! »

C’est ainsi que Créac’h qualifie la nouvelle affaire qu’elle propose à Chloé. Un jeune homme, Sabin C., de Melun ( une ville que la privée a appris à connaître lors de ses études) est venu à l’agence la veille. Son fiancé, Henri Roubinski, dit Roubi, guitariste dans un groupe punk, intitulé « Crête rouge », a disparu depuis son dernier concert dans une petite salle de la ville, le Musikjam palace, il y a une semaine. Il vient d’être retrouvé noyé dans le canal ; son visage porte des traces de coups, la police parle de suicide. Pour Sabin, c’est tout simplement impossible, Roubi n’avait rien d’un suicidaire, il aimait la vie. Sabin a d’autant moins confiance dans la justice de son pays que, selon la presse, quatre autres personnes ces dernières années auraient été retrouvés dans ce même canal, qui longe un lieu de drague bien connu en vile. Systématiquement, le procureur a classé ces affaires sans suite « faute d’éléments suspects ». Il s’agissait à chaque fois de quatre jeunes hommes.

Sabin pense que Roubi est tombé dans un piège, il aurait été suivi depuis sa sortie du concert, c’est un groupuscule facho qui aurait fait le coup. Ce n’est  pas la première fois qu’on entend parler de chasse aux « pédés » dans le coin.

« C’est pas une affaire pour « Fred », dit Burma.

-Parce que je suis une fille ?

-Parce que c’est dangereux !

Elle emporte cependant le morceau. Chloé regarde les maigres dossiers de presse. Côté fachos locaux, le « Clan » est un groupuscule identitaire, une poignée de types caricaturaux, cranes rasés et tatouage dans le cou à la gloire de dieux celtes, bombers fatigués et bottillons peu reluisants. L’un d’eux, un certain Gilbert Cotiard, ajoute au tableau des écarteurs d’oreilles.

Le type a déjà fait du raffut dans plusieurs initiatives alternatives des environs. Lors d’une réception, il a bousculé l’assistance en criant « Heil » à répétition. Cela fait d’ailleurs l’objet d’une enquête de la gendarmerie.

Chloé s’invite au bar-brasserie « Le select », derrière la gare du RER de Melun. Elle se dit qu’il doit y avoir 3 ou 4000 Select dans l’hexagone, mais c’est ce Select-là que fréquentent Cotiard, l’écarté du lobe, et sa bande, si on en croit la coupure du Parisien. Elle reste des heures sur son tabouret, pianote un peu sur son ordi, ne sirote que des eaux à bulles. Au deuxième jour, outre un début d’allergie aux eaux gazeuses et un goût moyen pour le RER, elle a repéré les gens du « Clan », qui se retrouvent en effet au fond de l’arrière-salle où ils restent isolés. Dans le même temps, elle a sympathisé avec la barmaid, Frida, brune longiligne portant des couettes et une large salopette. Le courant est vite assez solide pour que Frida lui dise : « Tu sais que t’es assez mon genre, toi ? »

Chloé la laisse venir et la branche sur le trio des cranes rasés.

« De drôles de types, réagit Frida. Si tu savais… 

-Si je savais quoi ?

Un ange passe.

-Pourquoi tu t’intéresses à ces minus ? T’es de la police ?

-Presque. Je suis privée, détective privée.

-Sans blague.

Déjà troublée, Frida est à présent raide dingue de la parisienne.

-Tu fais quoi ce soir ?

Chloé a prévu de rentrer à Paris mais elle change de programme.  Frida passe le relais à une collègue et les deux filles quittent le Sélect alors que le trio du fond continue de se biturer.

Le studio de Frida donne sur une cour d’école.

-Pendant les vacances, c’est cool, sourit la barmaid qui se fait tendre. Chloé se  laisse faire.

Un peu plus tard, Chloé relance Frida.

-Dis moi tout sur les trois clowns.

La moue comploteuse, la barmaid lui rapporte alors  une conversation qui remonte à une petite semaine. Le groupe, éthyliquement parlant, était chaud et loquace. L’un d’eux a dit à Cotiard : «  Tu te rappelles quand on t’a demandé d’agresser le bonhomme, tu lui as porté des sacrés coups, le type était inconscient, tu l’as jeté à l’eau. » Et l’autre de feuler : « Vos gueules, c’est bon, j’ai fait mes preuves, pourvu que les gendarmes n’aille pas trop chercher de ce côté-là. » Ils se sont rendus compte, un peu tard, de la présence de Frida qui leur servait une ixième tournée et se sont tus mais sans s’inquiéter plus que ça.

« Pour eux, je suis qu’une nana, un trou, pas de cerveau, rien à craindre ! Un élément du décor ! M’ont même pas dit de la fermer !» lâche-t-elle.

Chloé est électrisée.

« Tu te rends compte ?

-Ben quoi ?

-Ça veut dire que Cotiard a du faire ses preuves devant ces connards, il passait en quelque sorte un examen d’entrée dans le groupe, un rite pour être adoubé par ces ordures, ou pour devenir leur chef, va savoir. S’il était « cap » de balancer un mec à la flotte, c’était un bon… 

Elles se regardent, effrayées.

-Ils ont parlé d’un certain Roubi ? demande Chloé

-Ils ont juste dit un « bonhomme ».

-T’imagine s’ils sont aussi dans le coup pour les quatre autres.

-Les autres ?

-Les autres noyés, ces dernières années.

Frida n’est pas au courant.

Chloé lui propose de témoigner. De façon anonyme.

-T’es sûre que c’est possible ?

-Yes. Article 706-58 du Code de procédure pénale.

Le lendemain la jeune enquêtrice rejoint l’agence avec l’engagement « ferme de chez ferme » de la barmaid de rapporter l’échange entendu entre Cotiard et ses sbires. Créac’h la félicite, Sabin itou qui a bien l’intention de s’adresser avec ce complément d’enquête aux gendarmes ; il croit dur à la relance de l’enquête officielle.

CHAPITRE 17 

C’est Racine qui a réservé. « Au Montalban », place de la Bastille. Sur la carte est mentionné « Cuisine espagnole » mais le menu du jour propose des « spaghettis à la Annalisa et des saltimbocas à la romana avec du Chianti réserve 76 ».

« Ça fait pas très espagnol, s’étonne Chloé.

-En fait, c’est très Montalban.

-Mais encore ?!

-Le propriétaire ne sert ici que les plats évoqués par Manuel Vazquez Montaban dans ses polars.

Chloé s’incline. C’est elle qui a eu l’idée d’un restaurant espagnol, elle aurait du être plus précise. Il y a dans l’air un petit parfum de printemps.

« Revenons au procès, tu veux bien. Là j’ai galéré, je t’avoue. J’ai tenté de consulter les archives de l’affaire mais, même avec des collègues sur place, des privés avec qui on échange volontiers, ma demande a été rejetée. C’est monté jusqu’au ministère. Lequel a confirmé le rejet : « La communication de ces documents serait de nature à porter une atteinte excessive aux secrets que la loi a entendu protéger, notamment du fait de la présence de documents qui mentionnent des témoins et dont l’identification met en cause leur sûreté. »

-Ça veut dire ?

-Que ça contrarierait les intérêts de témoins de la scène.

-Ou d’indics ?

-Peut-être.

-Il a été question de drogue ou de trafic ?

-Apparemment non : les agresseurs ne connaissaient pas leur victime ! »

La mère de Pol se tient au courant des délibérations. Elle a le contact avec l’avocat. Après le jugement, elle demande que son fils soit placé dans une prison proche de la « famille ». Il se retrouve à Verdun, dans un centre qui a connu des mouvements de révolte au cours des années soixante-dix. Nicolas Dolc en parle dans son film « Sur les toits ». Des intellectuels comme Foucauld se disent solidaires. Le téléaste Karlin, qui y tourne un documentaire, dira que cette prison n’était « pas pire que les autres ». Pas pire, pas meilleure. Une prison française, quoi.

« Pol, ta mère, ta grand mère : je ne sais pas pourquoi mais je me dis que ces trois-là ont alors quelque chose de fusionnel. Pas complices, le mot est trop fort, compères peut-être. Ils s’écrivent, régulièrement, se voient souvent. Les deux femmes tracent la route pour rendre visite au fils (et petit fils) maudit. Il a beau se trouver désormais dans la région, Verdun, c’est loin. Que peuvent-elles bien se dire, ces deux femmes, durant ces longs déplacements ? Se chamailler ? S’adresser des reproches ? Se lamenter à n’en plus finir ? Espérer que ce scandale jamais ne s’ébruitera ? Accuser l’Etranger qui a été au début de tous leurs malheurs ? Implorer le Tout Puissant qui voit tout et sait tout ? S’en remettre à la miséricorde divine ?

Pol continue d’écrire, des cartes postales à présent, trois mots pour demander un nouveau survêt, souhaiter la bonne année ou un bon anniversaire, suivis de « Je vous embrasse ». Et baste. Au fait, il ne t’a jamais écrit, tu n’as jamais reçu un mot de lui ?

-Tu recommences ? Pourquoi tu me demandes ça ? Je t’ai déjà répondu ; c’est non !

-Je me disais que peut-être durant sa détention…

-NON ! C’est absurde ! Tu es absurde !

-C’est bon, cool. Je m’interroge, c’est tout. Qu’est-ce que je disais déjà ? Oui, le ton de Pol s’est durci, comme le bonhomme certainement. Une fois, sur une des cartes, il écrit : « Pour moi, il …(nom illisible) n’est plus rien, je l’ai effacé de ma mémoire. » Pol change. Il est une espèce d’enfant dévoyé quand il arrive à Verdun. Au fil des années, il se familiarise avec le milieu, en cellules. Il écoute, découvre, apprend. Et de quoi parle-t-on, notamment, dans ces prisons françaises ces années-là ? De l’Espagne. »

C’est donc ça, l’histoire du restau, du menu et compagnie. Racine apprécie la mise en scène mais attend la suite.

« Pol se tient à carreau avec l’administration. Et il obtient finalement, au bout de cinq ou six ans, une permission de sortie. En avait-il déjà obtenu une autre avant celle qui nous intéresse ? Une autre qui se serait bien passée… C’est à vérifier. »

Le libraire lâche ses couverts, croise les bras. Il s’attend au pire.

« Un jour donc ta mère et ta grand mère viennent le réceptionner. On peut imaginer les plaisanteries des gardiens, « Allez, profite bien ? », « Fais pas le fou ! », « Regarde ta montre… », « Ramène-nous un petit souvenir ! » On devine aussi les sourires gênés du trio, la grand mère, la mère, le fils. Problème : Pol ne retournera pas en prison ! Ça s’appelle dans le jargon des tauliers un non retour d’une permission de sortie, considéré comme une évasion. Passible – au tarif actuel – de trois ans de tôle supplémentaires et de 45 000 euros d’amende.

-Il échappe à l’attention de ma mère ?

-On peut penser ça ; on peut penser qu’il les menace, les terrorise, leur met la pression maximale ; on peut aussi penser que ta mère – et la grand-mère- l’ont un peu aidé.

-A fuir ?

-…

-Mais c’est dangereux. Et puis complètement con. Avec les remises de peine, il ne devait plus être très loin de sa libération, non ? et ça voudrait dire quoi ? que ma mère était complice ?

-Ta mère et ta grand-mère, je répète. Victimes ou complices ? Un policier que j’ai contacté a l’air de croire à cette seconde version.

-… et il serait parti où ?

-Ce que je sais, c’est qu’ils se sont retrouvés ensemble à Paris. Là encore, imagine un peu l’ambiance dans la voiture sur cette route Verdun/Paris. Un huis clos de quatre ou cinq heures ou plus… Tous les mensonges qu’ils ont du échafauder, les peurs qu’ils se sont faits, le pire qu’ils imaginaient, le stress qui les unifiait. Ils se faisaient un film, ils étaient dans le film.

-Et puis ?

-Arrivée : gare de Lyon.

-Et ?

-Pol est parti pour l’Espagne. »

L’Espagne des années quatre-vingt attire. Franco est mort en 1975 mais tout le monde s’arrange pour ne pas remuer le passé, pour oublier les quatre décennies de fascisme et de dictature cléricale. Et le sud de l’Espagne singulièrement, la Costa del Sol, apparaît comme l’eldorado pour les gens du milieu. On connaît le cliché : le soleil H24, les jolies filles, les grandes villas, les plages interminables, les limousines, le bling bling partout… On est en plein dans les séries télé les plus caricaturales. La Costa del Sol sert de point de ralliement de divers trafics où se brasse beaucoup d’argent. L’argent du tourisme (et de la prostitution des filles andalouses, dit l’or brun) ; l’argent de l’immobilier ( on bétonne à mort la côte) ; l’argent de la drogue, celle qu’on consomme dans le coin et celle qui transite par là (le hashish du Maroc voisin, dit l’or gris, ou la cocaïne) ; l’argent de marchands d’armes. Etc.

Qui dit Costa des Sol dit aussi impunité. La zone est fréquentée par les gangsters britanniques -et irlandais, des clans solides qui savent bien qu’il n’existe pas (alors) d’accords d’extradition entre l’Espagne et la Grande Bretagne. Et puis la corruption des responsables locaux, à Marbella par exemple, gens de la mairie, de la magistrature, de la police, est connue. Il est courant que des dossiers d’enquête disparaissent, par enchantement. Bref, la Costa del Sol, c’est « the spanish paradise » pour les uns, la « Costa del crime » pour beaucoup d’autres.

Ce paradis attire. Ce sont les «  nouveaux « frères de la Côte », un nid de frelons qui agglutine petites et grandes frappes françaises. Des gangs de Lyon, de Marseille, de Paris y ont leurs habitudes. Une faune venue des prisons françaises s’y bouscule. A la rubrique des faits-divers, il est souvent question de personnages aux prénoms bien-de-chez-nous, « le militaire », « le turbulent », « le bigleux », « Petit momo », « le gremlin », « Eddy ». Ils sont devenus gérants de pizzeria, agents de sécurité et puis on les retrouve un jour dans leur 4×4 criblés de balles quand ils ne disparaissent pas corps et biens.

Pol a du entendre tout ça. Sait-il aussi qu’il y a tellement de compatriotes à Marbella que des flics français vont y installer une permanence.

C’est un monde violent, où la concurrence est exacerbée. Pour les parts de marché et de gâteau. Les règles, ce sont règlements de comptes et recours aux armes.

Un monde sauvage, un chaudron où débarque POL. Il n’a pas trente ans, pas d’expérience du milieu (à part ses fréquentations de prison). Il est immature, dangereux, mais intelligent ; il comprend qu’il peut jouer sa carte.

« Ma mère sait tout ça ?

-En partie. J’ai retrouvé, en interrogeant l’infirmière de sa maison retraite, un agenda relativement récent, avant qu’elle ne sombre dans la maladie de l’oubli. Y figuraient des téléphones de Marbella.

-T’as essayé.

-Ça sonnait dans le vide.

Chapitre dix huit

A la rentrée 2018, Chloé se demande comment elle va fêter son premier anniversaire à l’agence. Elle pense inviter l’équipe sur l’Andante, Racine s’occuperait de l’intendance et elle s’apprête déjà à en dire deux mots à Créac’h quand la directrice lui lance : « Les enquêtes tendance gaudriole, tu n’y as pas encore vraiment goûté, jeune fille ? »

« Lupin » est arrêté, un accident de vélo place de la Bastille, rien de bien méchant mais il se retrouve hors-jeu pour une semaine tout de même. Or il est sur une enquête « chaude » et le client attend les résultats pour passer aux choses sérieuses, au divorce, en position de force.

L’histoire est classique mais les personnages un peu moins. André Duminguet est persuadé que sa femme le trompe. La connaissant, il a du mal à le croire mais des indices troublants se multiplient. Ce député macroniste, socialiste recyclé comme il se doit, est plus étonné que chagriné par la mésaventure mais il craint surtout pour sa carrière. Il doit, notamment, son élection à la dénonciation du sortant, qui menait, prétendait-il, une vie de patachon. Il n’a pas du tout envie de se prendre un retour de bâton, d’autant qu’il a pris goût au pouvoir et aux ors de la République ; il doit être irréprochable, pense-t-il.

Helène Duminguet, son épouse, est professeur de S.V.T dans un collège de l’ouest parisien. Elle est de culture janséniste et a une réputation de peau de vache auprès de ses élèves, et de ses collègues. On rapporte une prise de bec avec un enseignant de français qui lui aurait dit, en pleine salle des profs, que « sa mère aurait mieux fait de la noyer à la naissance. » Ambiance. L’enquête de « Lupin » a vite avancé, il est même sur le point d’aboutir. Il a identifié l’amant, Théo Bourgueil, « un type spécial » s’est-il contenté de dire. Il suffit de mettre un point final à cette recherche. Marike suggère :

« Une photo de leur accouplement, par exemple, ça serait la cerise sur le gâteau ! »

Chloé trouve l’idée un peu raide mais bon, elle aborde avec humilité la discipline « Filature et vie privée ». C’est une terre qui lui est inconnue mais qui constitue, on l’a dit, une partie substantielle du chiffre d’affaire du Sémaphore. Elle commence par se familiariser avec le dossier, assez amplement documenté : la bio du parlementaire, celle de la prof, le profil de Bourgueil. Mis côte à côte, façon de dire, les amants – c’est la thèse d’Lupin –  forment un drôle de couple. Elle est plutôt élancée, cheveux longs et bruns, l’air mélancolique, un petit côté Françoise Hardy mais nettement plus neurasthénique que l’originale. Lui, Pierre Bourgueil, est court sur pattes, les cheveux clairsemés, des yeux bouffis d’insomniaque et le teint gris, genre Harvey Weinstein en moins lubrique. Où peut-elle bien lui trouver une once de charme ?

Le bonhomme – Chloé a du mal à dire l’amant- est un paléontologue distingué, dont la tanière, qui lui sert d’atelier, occupe tout un étage sous les toits, boulevard Beaumarchais. Lupin a visité son antre et une série de photos révèlent un vaste capharnaüm empli de fossiles de ptéranodon, d’allosaure, de prognathodon et autres archelons… Bourgueil voudrait-il faire concurrence au Muséum d’Histoire naturelle ? Problème : tous ces fossiles entreposés sont-ils des moulages ou des originaux ? Bonne question.

Selon Lupin, tout avait commencé le jour où la dame était venue se renseigner sur l’achat d’un quetzalcoaltus. 40 000 euros pour un moulage, ça revenait cher le squelette mais c’est vrai que la bestiole faisait douze mètres d’envergure. L’étrange ambiance de ce grenier foutraque avait fortement impressionné l’enseignante. Est-ce qu’elle lui rappelait en pire sa chambre d’ado, peuplée de dragons et autres monstres de la préhistoire alors que toutes ses copines jouaient à la poupée ? Est-ce que Bourgueil présentait un début de ressemblance avec cet éducateur qui collectionnait des lapins fossiles et pour lequel, collégienne, elle éprouva si longtemps une secrète passion ? Elle même aurait été bien en peine de le dire.

 Le fait est que cette femme, d’ordinaire réservée, « néo-frigide » dit même l’époux à ses rares amis, se découvrait dans ce lieu là une ouverture à l’autre, une disposition à l’amour. Sans vergogne et sans transition elle entreprit de charmer le paléo qui n’en demandait pas tant mais saisit sa chance. Il ferma sa boutique et entreprit sa cliente entre un mammouth de Sibérie et une douzaine d’œufs de dinosaures. Hélène connut là des spasmes inconnus dont elle eut un peu honte. N’empêche : elle s’empressa de fauter à nouveau. Elle qui avait bien dix ans d’analyse au compteur, plutôt infructueux, eut du mal à parler à son psy de ces pulsions primaires.

Les visites se répétaient à un rythme soutenu et tout aurait pu continuer ainsi si le mari ne s’en était pas mêlé. Il ne s’étonnait pas trop de l’accumulation – tout de même coûteuse – d’objets étranges dans leur pavillon, dent de mosasaure ou tibia de T-rex, il avait toujours trouvé que sa femme avait des goûts bizarres. Ce qui l’agaçait prodigieusement étaient ses absences de plus en plus systématiques. D’où l’enquête.

Chloé se demande comment prendre la relève de « Lupin » et surtout comment répondre à ce défi de sa directrice : une photo de l’hymen. Quand lui vient une idée.  Elle a remarqué dans un dossier de presse que le paléo est souvent à la limite de la légalité.  Son nom apparait sur un site brésilien, Passos. Le bonhomme aurait bénéficié d’un lot de fossiles alors que ce pays interdit ce genre d’exportations. Manifestement cette info a échappé aux douanes.

Chloé en fait son arme secrète.

Elle s’invite à l’atelier. Le paléo n’a guère l’air plus frais que ses fossiles. Un coup de blues ? Elle profite de son apparente faiblesse et attaque. Elle ne se présente même pas et sort le dossier de Passos. Elle s’attend à ce qu’il la jette et prépare déjà sa riposte. Mais Bourgueil s’affaisse. Ce type doit s’attendre de longue date à un contrôle de l’administration, il a presque l’air soulagé. Chloé poursuit :

-Ça peut s’arranger !

Elle invente alors une histoire sur « Madame Duminguet », gros poisson qui serait dans le collimateur de l’Etat, le genre de personne qu’il vaut mieux éviter. Chloé ne peut pas en dire plus pour l’instant. Or « on » a perdu sa trace. Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle passerait régulièrement ici.

Le paléo opine, s’excuse, assure qu’il la connaît à peine, le lâche intégral.

-Pas de problème, assure Chloé, prévenez moi si elle repasse, j’aimerais discrètement la voir, juste pour m’assurer qu’on ne se trompe pas de cible. Ce serait trop idiot.

Il est d’accord avec tout.

-Et si tout se passe bien, on oublie le Brésil.  

Il revit, il respire, il sourit et ajoute :

-Z’avez du pot, elle doit venir tantôt.

Chloé déjà se retire au fond du Jurassic park quand déboule en effet « la » Duminguet. Elle a pris ses habitudes, claque la porte derrière elle qu’elle ferme à double tour, on ne sait jamais.  Elle rugit dès l’entrée : « Je mouille, mon mammouth d’amour, le sais-tu, dis, le sens tu ? » et sans transition, elle prend d’assaut son dinosaure. La passivité du paléo ne la désarme pas. Au contraire elle redouble d’ardeur. Elle prend ça pour un jeu, se déshabille tout en désapant Bourgueil en un temps record et avale illico son appendice avec gourmandise.

Chloé n’en attendait pas tant. Ni si vite. Elle sort son portable, clic clac, la scène est dans la boîte, elle a rempli son contrat. Vite fait bien fait. Elle s’éclipse discrètement, se gardant de déranger la dame, désormais soucieuse de l’inhabituelle mollesse de son gros amant.

Chapitre dix-neuf

Toutes les embarcations du port sont décorés comme des arbres de Noël. Enfin toutes les embarcations habitées, soit une sur deux grosso modo. Chloé et Racine contemple le spectacle, attendris. La jeune femme soupire :

« J’aurais bien aimé déposer aux pieds du sapin les coordonnées de ton demi frère au fin fond de l’Andalousie. Un moment j’y ai presque cru, tu sais … Mais bon, tu dois comprendre que mettre la main sur lui, trente ans après sa disparition, dans l’eldorado sudiste, c’était quasiment mission impossible.  Même pour une surdouée comme moi.

-Ça veut dire quoi, « un moment j’y ai presque cru » ? demande Racine.

Chloé remarque que le libraire a conservé une légère trace de son accrochage avec les fachos de « La menuiserie ». Une petite cicatrice traverse son sourcil droit, le sépare en deux traits égaux. Un peu comme El Pacino dans Scarface. Chez Pacino c’était le sourcil gauche qui était touchés. Et puis la comparaison s’arrête là…Chloé sourit, le libraire s’impatiente.

 « Bon, je ne te cache pas (mais je l’ai caché à Créac’h bien sûr ) que je me suis servi à fond de la couverture de l’agence pour tâter le terrain. Internet m’avait permis de voir le paysage, l’Andalousie, la côte, de sentir l’ambiance, de repérer les lieux. L’actualité criminelle y est toujours aussi fournie. J’ai approché l’Udyco ( Unité de la drogue et du crime organisé) mais on m’a prise de haut. Les deux flics français délocalisés là bas en permanence ont été tout à fait aimables mais guère bavards. Heureusement j’ai trouvé de bons conseils du côté de l’agence « Cobra » – joli nom, non ?-, une boite de privés locaux. En fait j’avais croisé un de leurs représentants lors du colloque de Vienne, il y a quelques semaines. Un certain José Rocamora. Le courant entre nous passait. En tout bien tout honneur, je te rassure.

Racine hausse les épaules.

-Il était francophone, ça m’évitait de bricoler dans un anglais basique. Sans parler de l’espagnol. Je l’ai relancé, il s’est montré super coopératif. A charge pour moi, remarque, de lui rendre la monnaie de la pièce quand il aura besoin de tuyaux sur la vie parisienne.

Racine grogne de plaisir. Il vient d’ouvrir son cadeau. La filmographie complète de Capra, cinéaste américain de l’après guerre..

-Tu m’écoutes, oui ?

Rocamora lui avait brossé à grands traits l’état de la faune de Marbella. Elle ne s’était jamais faite d’illusions sur le milieu et le tableau qu’il lui présenta, un monde d’escrocs et de vicieux qui ne pensaient qu’au fric, une population de crétins dominés par quelques malins, tout cela ne l’étonnait pas. C’était aussi un monde de taiseux. Mais Rocamora y a ses entrées.

« Je lui ai présenté le profil du type que je cherchais. Pol. J’ai parlé de son casier, de son allure. De ses particularités physiques. On s’est focalisé sur cette génération de Français, arrivée sur la Costa del Sol là à la fin des années quatre-vingt. Ça faisait du monde, crois moi, mais on a fini par cerner un groupe qui pouvait correspondre. Là, on a procédé par éliminations successives ( eux mêmes s’éliminant rapidement, soit alpagués par les flics, soit par règlements de comptes internes). Il m’a promis d’y travailler. »

Elle s’interrompt pour découvrir à son tour ses étrennes. L’intégrale des concertos pour piano de Prokofiev. Séquence embrassade. Chloé reprend :

« J’abrège mais cette recherche –bénévole, OK ?- nous a demandé trois bons mois d’échanges et de discussions. Rocamora m’a appelé il y a peu. Il avait une piste. Je te dis tout de suite : c’était une fausse piste mais je te raconte tout de même ?

-Je veux !

-Voilà : un  individu pouvait faire l’affaire. Un gangster, quinqua, parlant français, qui aurait fait de la prison dans sa jeunesse dans une ville de l’Est et qui se serait évadé… Pas mal pour un début, non ? Ce n’était pas un cador ni un premier de cordée, plutôt un premier de corvée ; ce n’était pas un seigneur de guerre ni un « drug lord » comme on les appelle là-bas – si tu comptais sur l’héritage, c’est rapé- mais plutôt un chef de la sécurité de big boss. Bref, c’était le garde du corps d’un certain Piotr Padok, un franco-polonais baptisé « roi de la carambouille » par la presse.

Piotre Padok s’est fait des couilles en or avec la vente d’armes. Elles venaient de l’Est, de Pologne où il avait un bon réseau dans le complexe militaro-industriel et elles étaient destinées à des pays d’Afrique, le Soudan du sud notamment. Rien à voir avec Viktor Bout, bien sûr (de « Lord of war ») mais un affairiste prospère, tout de même, et bien introduit. Il avait le titre de consul de Guinée Bissau par exemple, histoire de s’assurer une petite immunité au cas où… Sa villa faisait des jaloux : deux étages avec vue sur la mer, piscine à débordement, vastes terrasses dotées de salons d’extérieur, tables en bois massif et pelouses dallées, parking avec une petite flotte de voitures de luxe (Lamborghini, Ferrari, Rolls).

-Et Pol ?

-Son garde du corps était à la fois chargé de la sécurité de Padok  – sur une photo, on le voit entouré de dogues arabo-andalous – et du recouvrement des dettes, activité pour laquelle il dirigeait une demi-douzaine de sbires, ; il avait une manière musclée de gérer ce genre d’affaires. Dans les PV des gens croisés dans ces circonstances, et consultés par Rocamora, on découvre le genre de  propos qu’il pouvait leur tenir : « Tu vas te retrouver dans un fauteuil roulant quand je t’aurais coupé les jambes » ou bien « Je vais prendre une cuillère et t’arracher un œil, je vais te massacrer, tu vas pisser sous toi quand tu me verras. » Bref, un énergique.

Padok, parano comme tous ses pairs, avait transformé sa demeure en un fort inexpugnable, du moins il le croyait. Il s’est tout de même fait coincer.

Les flics ont donné l’assaut à la villa. Il est aujourd’hui au trou, pour « participation à une organisation criminelle, extorsion de fonds, blanchiment, escroquerie, corruption, divulgation de secrets officiels, etc ». Il risque gros. En principe. Parce que ce genre de personnages sait rebondir, en s’entourant d’avocats béton.  Le garde du corps est aussi en prison. Rocamora pu croiser son avocat après avoir pris la précaution… de déposer son portable dans une pièce voisine de son bureau.

Mais déception : le type, qui baragouinait un français approximatif, était d’origine biélorusse. Jeune, il avait fait de la prison dont il s’était effectivement évadé mais il s’agissait d’une prison de l’Est, d’un pays de l’Est et non de l’Est de la France. Et, bien sûr, il ne présentait aucune tache sur la tempe gauche.

« Fausse piste, donc, mais joyeux Noël tout de même. »

Chapitre vingt

La réunion de reprise, au Sémaphore, à la mi-janvier 2019 fait un peu assemblée de potaches. Ça chahute, ça glose, ça pinaille. L’équipe a du mal à sortir la tête des fêtes. Créac’h peine pour reprendre la main et à aligner ses propositions. C’est vrai que sa première suggestion, la recherche d’un tueur en série de lapins en Bretagne, n’est pas de nature à calmer sa petite troupe. L’agence est aussi saisie d’une demande d’enquête d’un propriétaire de Côte d’or qui veut savoir l’identité des squatteurs de son château avant d’entreprendre des démarches d’expulsion, paraît que ce serait de sulfureux ukrainiens. Enfin il est question d’une recherche pour (en ?) disparition.

-La fille de ma prof ? demande Chloé. Elle aurait remis ça ?

Créac‘h explique. M Loiseau, quinqua, bel homme, BCBG, haut cadre dans une compagnie aérienne, possédant une jolie demeure impasse Thiers, à Versailles, recherche son jeune cousin, Fabien Simon. Ce dernier se serait « évaporé », l’expression est de Loiseau. Une photo montre un garçon créole aux cheveux blond-roux, visage anguleux, regard brillant, on sent le pétard qui n’attend plus que son allumette, comme dit la chanson. Loiseau, qui s’absente pour un déplacement à l’étranger, n’a pas la moindre idée d’où pourrait être le jeune homme et place ses espoirs dans le Sémaphore. Il aurait lu un article élogieux sur l’établissement dans la presse, article qu’il avait en main le jour de sa rencontre avec Créac’h.

-Ça, c’est pour Fred, avec son sens de la maternité ! observe Burma.

Chloé récupère en effet le dossier sans enthousiasme. Dès le début de ses recherches, elle a une étrange impression. Elle commence par le commencement, une enquête de voisinage et exhibe la photo du rouquin mais cela ne donne pas grand chose. Les voisins de l’impasse Thiers répètent tous un peu le même refrain : « On ne connaît pas », « on n’a jamais vu », « on ne sort jamais ». Jusqu’à ce qu’elle tombe sur un papy qui, certes, ne reconnaît pas le jeune garçon du cliché mais lui parle d’allées et venues fréquentes d’ados, « que des garçons », dans l’impasse.

-Vers la demeure de M Loiseau ?

-Peut-être.

L’ancien est prudent.

Des visites d’ados ? Des garçons ?  Spontanément, Chloé pense drogue. Lupin, consulté, pense lui à un commerce de DVD piratés, c’est courant, paraît-il.

Au second jour de son enquête, Créac’h la convoque ; Burma est déjà dans le bureau directorial, l’air d’un ado pris en faute.

-Ecoute ça : Burma connaît Fabien, Fabien Simon, le cousin que tu recherches, claironne-t-elle. Pas vrai, Burma ?

L’autre toussote, grogne qu’il ne connaît pas le personnage mais qu’il a

déjà vu son visage.

Une pause. On s’impatiente. Alors ?

-Ton gars, là, le cousin, il joue dans des films pornos. C’est un acteur connu dans le genre.

-Parce que tu regardes ce genre, toi, tu regardes des films pornos ?

Il avoue. « De toutes façons, aujourd’hui, tout le monde regarde ça. Vous savez l’âge moyen d’un jeune qui découvre les films pornos sur Internet ? Allez ? dites un chiffre ?

-Tu veux nous embrouiller ou quoi ?

-Neuf ans ! Des mômes de CP ou de CM1 ! Vous imaginez ?

Créac’h revient à l’ordre du jour. Burma donc regarde du porno et il connaît l’ acteur. L’autre confirme et signe.

-Sûr ?

-Et certain !

-T’as vu son nom ?

-Y a pas de nom au sommaire.

-Libidineux !

-Oh ça va ! c’est ma copine qui voulait les regarder.

-Ouais, on te croit !

– Moi au moins je fais avancer l’enquête.

Chloé ressent un gros malaise. Le porno elle s’en fout un peu, le porno sur Internet aussi mais dans son histoire, ça voudrait dire porno + ados.

-Et ça, ça sent le pédophile, non ?

Elle s’énerve comme jamais depuis qu’elle travaille au Sémaphore.

-Si c’est ce genre de truc, je laisse tomber. Je vous préviens, je fréquente pas cette faune. Jamais de la vie, jamais…

On la calme. Créac’h estime que Loiseau n’a pas vraiment pas une tronche de pédophile….

-Parce que tu crois qu’ils ont des tronches à part ?

-Ben, pourquoi il serait venu nous voir si c’était ça, franchement ?

Chloé en convient et répète : pourquoi Loiseau ferait appel à eux dans ce cas. Elle reprend donc le dossier et traque le cousin en surfant sur des sites les plus glauques les uns que les autres. La pédophilie : elle avait eu droit, à la fac, à une série de cours sur le sujet. Sa classe avait auditionné des flics, des responsables d’associations. Elle se souvenait particulièrement de l’association « Le petit prince ». La présidente, qui elle même avait été victime d’un type de sa famille, organisait depuis des années des séances de rencontres et d’échanges entre victimes et bourreaux. Revenait toujours un scénario classique : un enfant abusé par le père ou un familier, qui dit douter de l’identité de son agresseur ( « cela se passait dans le noir ! »), qui ose en parler à la mère, laquelle est dans le déni (« t’as fait des cauchemars, retourne te coucher »…). L’association acceptait violeurs (en tout cas qui se reconnaissaient tentés) et violés. «  Pour que les uns disent la violence qui leur a été faite et les autres la violence de l’attirance contre laquelle ils luttent. Il faut écouter la souffrance des deux, la laisser s’exprimer. »

Chloé n’était pas convaincue, elle trouvait ce discours complaisant pour les violeurs.

-Mais vaut mieux qu’ils en parlent, qu’ils se libèrent de ce poids plutôt que de passer à l’acte, non ? lui disait-on.

Des souvenirs lui revenaient par vagues, alors que les images d’épouvante défilaient sur son écran. Des souvenirs de la fac, des cours et puis d’autres, plus confus, plus lointains, des souvenirs de visites « dans le noir », de mots étranges prononcés alors comme un rituel obscène. Un vieux truc secret, caché, enfoui. Chloé n’a pas envie de remuer la boue, elle laisse tomber. Elle revient à son ordi, au cousin. Le voici avec des ados, puis des ados entre eux, des ados  et des adultes. Cette enquête la salit, se dit-elle. Elle réalise qu’elle tourne en rond. Faut qu’elle se bouge. Et si elle visitait la villa de Loiseau ? Ce n’est pas au programme mais sa décision est prise. Et puis elle sait que la maison est vide.

Versailles. Sur l’arrière de la demeure, la porte de la véranda est facile à crocheter. Du jardin d’hiver elle pénètre dans l’enfilade de pièces, grand salon, belle bibliothèque, cuisine cossue au rez de chaussée. Au premier, quatre grandes chambres se font face, des chambres à peu près nues, un grand lit, seul élément de décor, des tapis berbères au mur, couleur coquille d’œuf, avec des lignes qui s’entrecroisent. Des chambres standards. Mais justement c’est ce format standard qui l’alarme. C’est ce type de chambre qu’elle a repéré sur certains films. Manquent la caméra et des acteurs.

Elle redescend, cherche, pourquoi pas, des catalogues, des photos, des vidéos. Elle repère l’accès au sous-sol mais la porte est blindée, une porte de coffre fort de banque. Un bruit de pas à l’étage la fait tressaillir. Elle a du oublier de regarder une des chambres. Chloé file. Salon, jardin d’hiver. Personne à l’arrière de la maison, personne dans l’impasse, elle retrouve la ville avec un sentiment de liberté retrouvée.

Le matin suivant, lors de la traditionnelle séance de compte-rendu à l’agence, elle parle de son escapade et prend un sérieux savon.

« C’est pas professionnel !  tonnent Créac’h et ses collègues.

-OK, OK. N’empêche, on est en face d’une petite entreprise bien dégueu, sans doute avec viols en série,  commercialisation de vidéos.

Là encore les souvenirs de ces cours en fac lui reviennent. Ces « marchands de cul » vendent sur Internet des clés de chiffrement qui permettent au client d’accéder à différents sites ou alors, plus classique, ils expédient des DVD par la poste, tout simplement.

« Fantasmes ! crie la directrice. T’as zéro preuve !

C’est vrai qu’elle n’a aucune preuve, c’est vrai aussi que cette enquête malmène Chloé ; elle n’a jamais été aussi troublée et balance entre écœurement et rage. L’équipe décide de « geler » l’enquête. Plusieurs jours durant, Chloé est d’une humeur massacrante. Et ne parvient pas à se calmer.

Un soir de la fin de semaine, alors que les autres membres du Sémaphore  sont pris aux quatre coins de Paris, Chloé téléphone à Loiseau. Il est de retour de son périple. Elle lui prétend qu’elle a des « nouvelles de Fabien», lui suggère de passer au bureau. Il accourt, tout sourire et plus Bcbg que jamais.

D’emblée elle lui demande pourquoi il cherche à retrouver Fabien. Il répond qu’il ne comprend pas. Elle ajoute qu’elle a visité sa maison, et « reconnu » ses chambres du premier étage. Il encaisse, euphémise ( il bricolerait des petits films de rien du tout). Elle insiste. Il avoue.

-Je suis amoureux.

-Du cousin ?

-Bon c’est pas vraiment un cousin mais moi je suis vraiment amoureux.

-Alors, même les pédophiles peuvent être amoureux ?

-Bon ça va, là, le laïus ! Il est où ?

Elle explose, le gifle, le traite de tous les noms, lui martèle la poitrine à coups de poings, lui laboure le visage de ses ongles, tente de lui balancer un coup de pied dans les couilles. Loiseau, d’abord sidéré, encaisse puis hurle que « ça se passera pas comme ça » et s’enfuit.

Chloé s’effondre, vidée, traversée longtemps encore d’envies de meurtre. Maintenant il va falloir qu’elle s’explique avec Créac’h. Ce qu’elle fait au retour du week-end. La réunion est houleuse.

« Loiseau est un fils de pute, répète-t-elle pour tout argument.

-Je me fous de tes leçons de morale, crie Créac’h, tu as passé la ligne jaune.

Chloé se sent soutenue par ses deux collègues (elle apprendra plus tard qu’une lettre anonyme et documentée a prévenu le commissariat du coin des activités du sieur Loiseau).

-De toutes façons il avait payé d’avance, alors…

L’argument calme à peine Créac’h. Chloé écope d’une mise à pied d’une semaine. Pour le principe.

Chapitre vingt et un

Chloé a rêvé cette nuit qu’on voulait enterrer sa mère dans une baignoire ; c’était une décision de sa famille ; elle s’y oppose, se rend à l’établissement des pompes funèbres pour demander un devis (de quoi ? de la baignoire ?) puis sollicite les siens pour partager les frais. Elle pense «  Drôle de rêve » mais tous ses rêves sont « drôles ».

L’enquêtrice dispose donc d’une longue semaine rien que pour elle. Elle pense d’abord se refaire une petite beauté mais une idée germe : et si elle faisait un saut à Marbella, juste un aller/retour ? C’est qu’on se les gèle à Paris, un petit peu de Sud ne lui ferait pas de mal. D’autant que José Rocamora, le collègue espagnol de l’agence Cobra, laisse entendre qu’il serait sur une nouvelle piste. C’est sa manière aussi d’aider Racine qui désespère de mettre la main sur son mythique demi-frère. La dernière fois qu’elle l’a vu, il parlait de faire appel à un médium ou à une voyante.

Marbella : on traverse aujourd’hui l’Europe en avion pour un prix de ticket de métro, c’en est totalement scandaleux, d’ailleurs. En attendant que ça change, elle en profite. A peine le temps de se renseigner sur un vol

Paris/Malaga que le billet est déjà sur son écran. Même pas besoin de l’imprimer. Suffit de payer.

En cette fin de matinée du 20 février 2019, Chloé arpente les couloirs de Roissy. Elle connaît bien l’aéroport et son petit monde pour y avoir réalisé plusieurs reportages. Elle ne peut s’empêcher de penser à tous ces anonymes qui vivent là en permanence, tous ces perdus de vue qui jouent aux touristes, des heures durant, la valise à la main, déambulent d’un terminal à un autre. Dans la foule des passagers, impossible de les repérer, de noter qu’eux ne partent jamais. Simplement, le soir, ils sont toujours là, à la recherche d’un lit de fortune. Après une nuit improbable, ils reprendront demain leur marche, un peu plus las que la veille mais personne ne le voit.

En embarquant, Chloé découvre sur un flyer qu’elle arrivera à Marbella pour l’ouverture du carnaval.

Décrire

Ce n’est pas forcément le meilleur moment pour mener une enquête. Deux heures et demi plus tard, Malaga. A la sortie de l’avion, elle s’attendait à une bouffée de chaleur épaisse lui rappelant qu’elle entre dans le Sud. Elle a oublié qu’on est en février, le temps est doux, il fait gris.

Dès le hall d’accueil, puis tout le long de la route, une série de panneaux proposent la même affiche, géante, où s’alignent dix  portraits de types patibulaires, au sens premier, le patibulum désignant chez les Romains le gibet. Ces hommes, que des hommes, sur l’affiche sont des gibiers de potence. Des profils à faire changer de trottoir si par malheur on les croise dans la rue. Sous ces photos s’étale une double légende, en grosses lettres : WANTED et SE BUSCA. Pas besoin de traduire.

Décrire( ?)

D’instinct elle fixe ces faces en se demandant si l’une d’elles pouvait correspondre à celui qu’elle traque. Mais il faudrait pour cela vieillir les clichés du jeune Pol, selon des techniques appropriées, pour imaginer à quoi celui-ci pourrait ressembler aujourd’hui.

A Marbella, elle récupère sa chambre à l’hôtel-restaurant Benaventura. Elle ne compte pas rencontrer les flics, espagnols ou français, qui de toutes façons ne lui diraient rien. Elle a rendez-vous avec Rocamora pour le dîner à une heure indue pour ces noctambules d’andalous, vingt et une heures. Il est pourtant pile à l’heure. Chloé lui trouve un petit air de Sergi Lopez. Serait-ce lui aussi un ami qui lui veut du bien ? L’homme de Cobra est très en verve. Il est vrai que la veille, toute l’équipe municipale venait de sauter.

-C’est la gangrène, Chloé, partout, la corruption.

-C’est pas une exclusivité espagnole, tu sais.

-Oui mais imagine : le responsable de l’urbanisme était classé par Forbes sixième fortune d’Espagne. Pas mal non ? Ici ce qui fonctionne très bien, c‘est le système dit « pelotazo ».

-Ce qui veut dire ?

-Le pelotazo, c’est l’enrichissement rapide.

Rocamora présente la Une du journal local : « Les grands groupes criminels d’Europe de ces cinquante dernières années se sont installés sur la Costa del sol. »

-Bien sûr, il y a en permanence des opérations de nettoyage ( ?malaya), on a aussi des « petits juges » décidés à agir mais le mal est profond, la course au fric est un cancer. Et je vais te dire : le crime risque d’être boosté avec le Brexit.

-Quel rapport ?

-Le milieu british est important ici. Longtemps il a été peinard, il n’y avait pas d’accord d’extradition entre Londres et Madrid. Ça s’est fait au début des années 2000. Avec la sortie de la Grande Bretagne de l’Europe, tu vas voir que l’accord sera remis en cause.

Chloé lui parle des affiches le long de la route.

-Difficile de dire si c’est efficace. D’abord parce qu’il y a une grande complicité entre les expats, tous les expats, gangsters ou pas. C’est vrai chez les Britanniques, c’est vrai chez les Français. On ne se dénonce pas entre expatriés.  Faut dire que tous ne sont pas forcément des criminels endurcis mais tous participent peu ou prou à l’économie criminelle. Il y a une espèce de « fraternité »entre tous ces gens, tu comprends ?

-J’essaie.

-Alors, les affiches. On pourrait penser qu’avec une telle publicité, les gangsters se terrent, ils resteraient cachés dans leur villa, ils ne sortiraient plus ?

-Exact.

-Erreur. Sais-tu quelle est la profession qui est très à la mode ces temps-ci chez nous ?

-Tenancier de boîte de nuit ?

-La chirurgie esthétique.

– ?!

-Pas seulement pour les mémés qui se font rafraîchir, non ! Les mafieux se font refaire le visage, voilà. Les cadors se font lifter, ils s’offrent des implants plastiques, pour refaire un nez, un front un menton.

-Evidemment !

-Voilà pourquoi la chirurgie esthétique est un métier qui marche bien… C’est même l’objet de blagues à n’en plus finir, tu imagines.

Affamée, Chloé impose qu’ils passent à table. Il est près de 22 heures tout de même. L’endroit est réputé pour sa paella mixte, la jeune femme n’est pas une inconditionnelle mais vue l’heure, tout lui va. Tans qu’à faire, ils continuent au blanc sec, un Manzanilla Solear. Une première bouteille a déjà été négociée.

-Nos rapports avec les flics ne sont pas mauvais, reprend Rocamora. Mais…

-Mais ?

-Ils ne nous disent pas grand chose.

-Ce serait peut-être mieux d’avoir de mauvais rapports mais où on se dit des choses, non ?

-Certes. Enfin ce que l’on sait, c’est qu’ils ont changé de tactique avec la pègre. Désormais ils infiltrent, là où c’est possible, et y sèment la zizanie, ils montent les gangs les uns contre les autres, accusent tout le monde de trahison, poussent à une vraie guerre civile entre voyous ; on ne compte plus les morts. Et là on est dans le Secret défense. Déjà qu’ils n’étaient pas bavards, maintenant ils ne nous disent plus rien. Ils veulent

déstabiliser le milieu, disent-ils. A mon avis, il y aura peu de résultats, le crime gagne toujours la partie.

Ils parlent maintenant depuis plus d’une heure, Chloé se dit que Rocamora fait durer le plaisir.

-Et mon affaire ?

-Oui j’y viens ; j’avoue que je me suis fait désirer, désolé. En fait j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

-La bonne d’abord.

-Bon. Ils ont repéré un quinqua, arrivé ici, dit on, à la fin des années 80, Français de chez Français, très hard-boil comme disent les anglo-saxons. Physique qui correspondrait grosso modo à ce que tu m’as indiqué, taille, visage et…tache de vin au front.

-Wouaou, ça fait beaucoup. Et il fait quoi ? il tient une pizzeria ? un restaurant ? Celui où on dîne en ce moment ?

-Pourquoi pas mais franchement, là je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il est au service d’un Anglais, Kane Price, un cador lui aussi. Dans la branche drogue et divers. Un grossiste. Un gros grossiste. Pour te le situer, il est impliqué dans la saisie record de plus d’une tonne de cocaïne à Roissy.

Chloé avait en effet entendu parler de cette affaire il n’y a pas si longtemps.

-Price était dans le collimateur de la NCA (National crime agency) britannique depuis des années, convaincue que le bonhomme était, je cite, « une figure majeure du trafic international de stupéfiants », suspecté mais jamais pris sur le fait. Pol, s’il s’agit bien de lui, travaillerait pour Price, c’était son gros bras, si l’on peut dire.

-Bien, et la mauvaise nouvelle ?

-C’est que la Guarda civil a investi la propriété de Price, à Malaga, il y a peu. Les flics sont tombés sur une importante documentation qui confirme tous leurs soupçons. Un magistrat a dit depuis : « Price est devenu un rouage majeur dans l’importation de drogue en Europe via l’Afrique et l’Amérique du sud. » Bref Price a été arrêté. Mais Pol, s’il s’agit bien de lui encore une fois, a disparu. C’est la seule info que m’ont donnée les flics. On pourrait dire qu’i a la baraka le bonhomme…

-C’est pas vraiment une mauvaise nouvelle, ça, on s’approche de la cible, non ?

-Attends, laisse moi terminer mon rapport d’abord. Là où ça se complique pour Pol, s’il s’agit bien de lui, c’est qu’il est désormais traqué par les flics et par le milieu. En même temps.

-Pourquoi ?

-Il faut revenir à l’arrestation de Price. Kane Price avait rendez-vous il y a peu dans un grand hôtel de Madrid, la Villa Magna, avec un Vénézuelien. Pour vendre sa marchandise au sud-américain, Price s’est vanté, il a parlé de son savoir-faire, des sociétés qu’il contrôlait un peu partout, de sa commission (30% de la valeur de la drogue), des contacts qu’il a dans tous les ports et aéroports d’Europe, etc. Il a même assuré, le con (alors que l’opération avait pourtant foiré à Paris/Charles de Gaulle) : « Tu sais au Venezuela, la grande histoire que j’ai fait là-bas, j’ai fait 1,200 (tonne) dans les mallettes, tu as vu la chose dans la presse. » Texto. De vrais aveux en somme. Or, ce qu’il ne savait pas, Kane Price, c’est que la chambre était sur écoute. Normalement le demi-frère, si c’est…

-…de lui qu’il s’agit, j’ai compris.

-…normalement, donc, c’est ce dernier qui aurait du s’assurer que tout était en règle. Il devait « sécuriser » la rencontre. Or il n’a rien vu. Price s’est fait piéger. Totalement piéger. 

-Et c’est Pol qui porte le chapeau, évidemment.

-Oui. En cas de procès, cet enregistrement de la chambre de l‘hôtel Villa Magna sera la pièce maîtresse de l’accusation. A l’évidence, c’est chaud pour le demi-frère.

-S’il s’agit bien de lui.

-Depuis la chute du « lord », Pol est sorti des radars, de tous les radars. J’ai bien peur qu’il disparaisse pour de bon.

Sur ce pronostic encourageant, Rocamora règle l’addition puis, sans doute stimulé par le manzanilla, rappelle à Chloé que Marbella vit à l’heure du carnaval. Il l’invite à croiser le défilé et suggère même de se déguiser, lui en panthère, elle en dompteur.

-Va pour la procession, le déguisement, on verra plus tard.

La rumeur du carnaval est toute proche. Ils croisent vite la fanfare qui ouvre le bal ; suit une interminable cavalcade qui a l’air d’avoir mobilisé toute la ville. Toute la nuit, en couples ou en groupes le plus souvent, vont parader des festivaliers affublés en geishas ou en extraterrestres, en squelettes ou en archevêques, en caméléons ou en vamps, en soleils ou en gendarmes. Un moment, Chloé croit remarquer, au milieu d’une escouade de garçons, une marionnette de haute taille, celle d’un grabataire, la réplique parfaite de Franco couvert de médailles et agonisant. Elle demandera plus tard à José de lui expliquer. Suivent des chars sous forme de poules géantes ou d’aliens monumentales.

La nuit se passe ainsi dans un brouhaha formidable. Le temps reste clément. Emporté par l’ambiance, Rocamora, qui a de la suite dans les idées, décide alors de revêtir une tenue de fauve qu’il tenait dans son sac. Il procède tout en marchant. Grave erreur, il se prend les pieds dans son attirail, trébuche et se plante de belle manière. Il réussit ainsi à s’ouvrir le front ; le sang coule ; on doit le prendre pour un manifestant peinturluré. Chloé l’entraîne dans une rue annexe ou maraude un taxi, une chance. Direction, les urgences de l’hôpital Costa del sol par l’autoroute A7. La grande horloge murale de l’établissement indique : 20 février 2019, 7h11.

Les girophares d’une voiture de police éclaboussent régulièrement le parking. Le corridor d’entrée des urgences est bloquée par une camionnette qui stationne dans le mauvais sens. Plusieurs personnes entourent l’engin.

José Rocamora qui d’ordinaire est à l’affut du moindre fait divers contourne l’obstacle, soutenu par Chloé, et se précipite vers l’accueil en geignant.

Devant la porte ouverte de la fourgonnette l’’inspecteur en chef Felicio Roguez, de l’Udyco (Unité de la drogue et du crime organisé), discute avec l’agent de sécurité Olino Vuelga.

Roguez, de permanence pour le carnaval, est bougon, et fatigué.

Les deux hommes contemplent l’espèce de Mamamouchi qui est au volant. Son turban a légèrement glissé vers l’arrière de la tête, révélant une large tache de vin près de l’oreille gauche.

-Mort ?

-Mort.

-Bandito ?

-Secreto ! 

-Realmente ? tique Vuelga.

-Bandito francese ! soupire Felicio Roguez.

FIN

Ouessant, Le Sémaphore de Créac’h/ Paris-Ivry

2018/ 2019


[1]          Voir « Les caves de la Goutte d’or », « Les yeux de Lénine », « Retour de flammes à l’américaine » et « Grognards.net »

Meurtre sur la ZAD

(Grognards.net)

Exergue

« On ne peut rien écrire sans prendre position d’une manière ou d’une autre par rapport aux problèmes de société. »

Dashiell Hammett

1

Drone d’histoire

Derrière ses jumelles, Jean-Paul Chouyet suivait avec gourmandise les péripéties de la bataille. Le préfet de région n’était pas vraiment à sa place dans ce capharnaüm et les gendarmes avaient été surpris de le voir s’installer parmi eux, en pleine nuit qui plus est. Jean-Paul Chouyet aurait très bien pu en effet se tenir au courant des affrontements depuis son bureau. D’autant que son épouse, Benoite Fromanger-Chouyet, recevait, ce soir-là, dans le salon Louis XIII de la préfecture. Le festival du polar de Montretout s’était finalement bien passé, contre toute attente, et on en célébrait dignement la clôture, au champagne rosé Fromanger s’il vous plaît, comme il était de tradition. Malicieuse, Benoite avait profité de ce « pot » pour souhaiter au président du groupe de presse, Xavier Cottrin, qui naturellement était de la partie, un bon anniversaire : ce dernier en effet fêtait ce soir-là ses 60 bougies et, accessoirement, l’absorption toute récente dans sa société Labarrière de ses deux principaux concurrents. A cette heure, une poignée d’invités devaient encore vider un dernier godet alors que le personnel commençait déjà à ranger discrètement les tables. Mais le préfet avait tenu à faire le déplacement sur le lieu des émeutes, au risque de se prendre une motte de terre sur la tête. Histoire de montrer qu’il était un homme de terrain, de vérifier aussi que les consignes d’extrême fermeté qu’il avait données à ses troupes étaient bien appliquées. Et surtout, il était là pour tester le matériel top de chez top dont ses hommes venaient tout juste d’être équipés. Car c’était un curieux, Jean-Paul Chouyet, un fouille-au-pot comme on disait dans le coin. Et un moderne, toujours à l’affût des dernières technologies.

Le préfet était plutôt bel homme, jeune sexagénaire de grande stature, cheveux poivre et sel avec une raie à gauche impeccable, sourire facile. Problème : les oreilles, fort décollées, et des yeux légèrement étirés qui lui donnaient un petit air de M. Spock, le héros de Star Trek. C’était aussi, selon la rumeur gauchiste, un bel exemple de la bourgeoisie d’Etat, un peu à droite, un peu à gauche, toujours là où il fallait être, et prospère par alliance. Sa Benoîte lui avait ramené le pactole : le champagne et les terres, notamment. Ce carriériste madré, parfois un peu précieux, avait déjà occupé tous les postes possibles, ou presque, mais il ne négligeait pas pour autant les choses de l’esprit : catho traditionnaliste, et père d’une grande famille, il gardait par exemple sa médaille de baptême sous sa chemise. Et le faisait savoir. Aux médias qui comptent en tout cas, ceux de Labarrière notamment.

Cette nuit, l’envie, déraisonnable, d’expérimenter le nouvel équipement de la gendarmerie l’avait emporté chez lui sur le protocole. Il avait en effet encouragé récemment l’achat d’un drone de surveillance, un Bebop grandes hélices, mini caméra HD incorporé, efficace jusqu’à 500 mètres, paraît-il, avec radio commande et petit écran. Un bijou. Ainsi que des nouvelles jumelles, des Yokun dernier cri, qui avaient elles une portée de 250 mètres, un objectif de 42 mm, une mise au point de lentilles individuelles. Les deux éléments étaient dotés d’un système de vision à infra-rouge. Le tout avait coûté bonbon. En ces temps d’austérité, Jean-Paul Chouyet prétendait vérifier la qualité de la marchandise ; et puis toucher de près ces gadgets sécuritaires.

Pour l’instant, il n’était pas déçu du voyage. Comme un gamin, il passait de l’écran du drone aux jumelles avec entrain et il n’en finissait pas de s’extasier. Cette façon de confisquer les outils d’observation semblait agacer au plus haut point le responsable des gendarmes, le commandant André Naline, mais Chouyet, tout à son jeu, faisait mine de ne rien remarquer.

Par cette nuit sans lune, le no man’s land qui s’étendait devant lui était plongé dans le noir le plus total. Un projecteur avait bien été installé en début de soirée mais il s’était fait caillasser ; il était hors jeu. On entendait, au loin, les cris des jeunes gens en colère, les injures qui fusaient, de part et d’autre car parfois des gendarmes se laissaient aller à leur répondre, le bruit sec des pierres et autres projectiles qui tombaient sur les véhicules de la gendarmerie, les quelques coups tirés par les forces de l’ordre. Des lacrymos. Il y avait bien ça et là de petits feux, révélant aussitôt des ombres chinoises, mais ces foyers éphémères étaient aussi vite éteints qu’allumés. Pour l’essentiel, la guérilla se déroulait donc dans une obscurité complète. Or Chouyet, dès qu’il consultait l’écran du drone ou chaussait ses lunettes, découvrait instantanément l’ennemi gesticulant. Miracle de l’infra-rouge. 

Les manifestants devaient être moins d’une centaine à l’heure qu’il était. Dans le champ de vision de ses jumelles, c’étaient de parfaits zombis, vagues silhouettes rouges aux yeux jaunes sur fond noir. La comparaison était limite, sourit l’officiel, mais on aurait dit un tableau animé de Mondrian des années vingt. Et vus du drone, ces mêmes rebelles devenaient des fourmis rouges perdues dans les ténèbres. Des lucioles. Des pointillés. Le préfet se régalait du spectacle. Ici un grand singe écarlate aux contours imprécis levait très haut son bras droit, il venait sans doute de jeter quelque chose sur les gendarmes ; là un autre spectre sautillait sur place, hurlant probablement des obscénités ; plus loin, trois ou quatre insoumis semblaient comploter. Les instruments de Chouyet agissaient comme des révélateurs. C’était magique.

Que voulaient-ils au juste ces espèces de lémuriens qui lui faisaient face ? S’opposer à la création, par le groupe Paul et Loisirs, d’un Center-Parcs en lieu et place d’une forêt, dite de Chatel-Gérard, un lieu où de tout temps les gens des environs aimaient se promener. Pas touche à notre bois ! clamaient les réfractaires.

Il se rappelait comment tout çà avait commencé.

C’est vrai que le projet avait été retoqué par le Tribunal Administratif mais le Conseil de région, et les médias du groupe Labarrière, mettaient la pression maximale sur Chouyet pour que les travaux commencent, vite. VITE !

Les opposants avaient prévu aux abords de la forêt, ce dimanche, un pique-nique géant mais les festivités, suite à diverses provocations, avait peu à peu tourné à la jacquerie. Du rassemblement de l’après-midi, Jean-Paul Chouyet n’avait vu que la photographie d’une grande banderole, confectionnée probablement avec un drap. Sur ce cliché, que lui avait fait passer sa cellule « Image/ordre public », alors qu’il était encore dans son bureau, un mot d’ordre disait : « Tu nous feras pas croire, mon gars, qu’on est des fous sans foi ni loi. C’est juste qu’entre nous et toi, il y a la nature qui est là. » Le préfet avait pris, à tort, cette interpellation pour lui. Mon gars…Entre nous et toi… La nature ! « Bobos de mes deux ! » grogna-t-il in petto puis il se gronda : ce n’était pas dans ses habitudes en effet de se montrer aussi vulgaire. Il avait mis cet excès sur le compte du stress de cette journée si particulière.

Sans transition, une grosse lune rouge occupa soudain tout l’écran de la radio-commande du drone. Une lune par une nuit sans lune, c’était singulier. Deux cratères jaunes ornaient l’étrange planète. Jean-Paul Chouyet tenta d’actionner l’engin, de bouger sa direction, titillant la manette, pour que l‘objectif de la caméra revienne vers la Terre et ses manifestants ; mais la lune énorme continuait de le fixer. Alors il comprit, et jura, attirant l’attention du commandant Naline.

Les manifestants avaient capturé son drone. Comment s’y étaient-ils pris ? Mystère. L’appareil volait-il trop bas ? L’avait-on attrapé avec un filet, comme un vulgaire papillon ? S’était-il posé sans qu’on le lui demande ? Ou crashé ? La lune rouge sur l’écran était tout simplement la face d’un de ces enfoirés de contestataires en train de contempler sa proie, sans doute rigolard. Puis Jean-Paul Chouyet perdit le contact. La machine venait sans doute d’être débranchée. Ecran blanc, neigeux, d’abord, ensuite écran noir. 

Bonjour l’investissement ! Le drone n’avait même pas tenu une heure. Le préfet eut tout de suite une angoisse comptable. Car ils tenaient tout, ces putains de comptables. On ne pouvait plus lever le petit doigt sans fournir un justificatif, en trois exemplaires. Même lui, Jean-Paul Chouyet ! Et si on lui cherchait des poux pour la dépense ? Il se raisonna ; il avait assez d’amis à la région, et même au Conseil des comptes ; et puis l’affaire n’irait sans doute pas jusque là.

Cette contrariété le rendit cependant maussade. Et impatient. Jean-Paul Chouyet bouda. L’automne était clément, la nuit n’était pas trop fraiche mais il ne fallait tout de même pas abuser des bonnes choses.

« C’est pas tout ça, grogna-t-il, il est tout de même près d’une heure trente du matin, il faudrait peut-être penser à conclure. »

Ce n’était pas vraiment un ordre, juste un mouvement d’humeur mais les militaires  n’avaient pas vraiment le sens de la nuance. Le préfet avait à peine suggéré cette idée qu’il entendit fuser une suite d’ordres nerveux, provoquant notamment le lancement d’une grenade offensive puis le tir groupé de F4. Des grenades lacrymogènes instantanées, des GLI. Jean-Paul Chouyet suivit en direct, si l’on pouvait dire, la trajectoire et l’impact de ces engins qu’il connaissait bien. Ça pétait dur. En face, ça se réveillait, ça criaillait, ça hurlait, partout, ça fumait.

Une explosion particulièrement forte dispersa un moment les troupes adverses mais un des zombis rouges venait de tomber. Le préfet l’avait repéré. Ennemi en position horizontale persistante. Les yeux jaunes avaient disparu. Le bonhomme, ou la bonne femme car les pétroleuses étaient de sortie, se trouvait sans doute face contre terre. Le commandant Naline avait lui aussi remarqué l’incident. Il ordonna : « Stop pour les F4 ! Il est là-bas le mec. OK, pour l’instant, on le laisse. »

-C’est bon, il va se relever ! réagit Jean-Paul Chouyet, Il va se relever, c’est bon !

Mais l’autre ne se relevait pas. Six minutes passèrent. Interminables. Ça criait toujours beaucoup, dans tous les sens, mais les manifestants ne semblaient pas encore s’être aperçus qu’un des leurs était au tapis.

« On y va ! » reprit alors le chef de l’unité. Protégé par ses pairs, un peloton fit une sortie pour récupérer le blessé.

C’est le soldat Gentilhomme, Thomas, qui arriva le premier près de la victime. Sidéré par ce qu’il découvrit, il se garda de toucher le corps et revint illico prévenir ses chefs. Puis il refit le même trajet, au petit trot, accompagné cette fois par le commandant et le préfet en personne, eux-mêmes encadrés par quatre robocops. Considérant l’homme à terre, Jean-Paul Chouyet jura pour la seconde fois de la nuit :

« Putain de bordel de merde, mais c’est quoi, ça ?! »

2

Le mort costumé de Chatel Gérard

Magali Bourgeade était pigiste de la revue Les papiers nickelés, sise au Liégat, à Ivry, un ensemble d’immeubles tout en pointes signé Jean Renaudie. Autour de patios encore verdoyants, les bâtiments s’étageaient en étoiles dont les branches abritaient des jardins suspendus.

Elle venait d’hériter de la direction du prochain dossier qui s’intitulerait  « L’insurrection qui revient ?».

Une idée du rédacteur en chef, Régis Bergeron. On assistait, disait-il, à une multiplication de combats locaux et environnementaux, du projet de barrage de Sivens au chantier de Center Parcs, en passant par l’interminable conflit de l’aéroport de Nantes. Ces batailles, menées par une jeunesse radicale, amorçaient sans doute une nouvelle phase de la contestation de la société. Du moins, c’était la thèse du patron. Il était bien le seul à penser ça, le reste de la rédaction estimait que les jeunes étaient aujourd’hui terriblement passifs et quelques zadistes çà et là ne faisaient pas le printemps. Mais le patron, c’est le patron, son idée de dossier fut retenu. Seule concession :  « Le titre, on le mettra avec  un point d’interrogation. Est-ce que ce mouvement va durer ? Disons que je n’en suis pas vraiment sûr » ajouta prudemment Régis Bergeron.

Grande fille androgyne aux cheveux en brosse très courte, blancs, à moins de trente ans, petit nez pointu et bouche menue à la Sigourney Weaver, Chloé, polo noir et robe longue, noire également – on aurait presque pu la prendre pour un séminariste ancienne manière- patientait en sirotant un verre de pouilly fumé de Serge Dagueneau et filles, sur la banquette du bistrot « Le Schanghaï Express », sur les quais de Seine, aux pieds de la BNF.

Contrairement à sa dénomination, ce n’était pas un resto chinois mais un bel exemple de la cuisine à l’heure de la mondialisation : le service était assuré par de souriants Kabyles, les fourneaux aux mains d’un pakistanais tout menu qui se faisait appeler « Monsieur Henry » et les plats français de chez français. Leur must ? Le bœuf carottes du lundi. Ça tombait bien, on était lundi. Le bœuf s’annonçait « moelleux » disait le serveur, et le brouilly convenable.

Sur le chemin, depuis le bureau, Chloé avait été abordé par un SDF qui avait l’allure d’un agrégé de philo qui aurait chuté d’un coup, tout en bas de l’échelle, teint gris, cheveux sales, vêtements en haillon mais un reste de tenue. Un intello flingué en plein vol, se dit-elle.

-Une petite pièce, dame, sinon, je le sens, je vais passer à l’acte. Je vais voler. Je vais…

Elle lui fila deux euros avec ce conseil :

-Vous savez, c’est pas mal de passer à l’acte, parfois, ça aide.

-Ouais, et si c’est pour me retrouver en taule ?!

– J’ai travaillé en taule, vous savez, c’est pas ce qu’on dit.

-Mais en taule, m’dame, y a n’importe qui ?!

Le type s’était éloigné, furieux, sans même un merci pour la petite pièce.

Chloé sourit.

Aux tables voisines, des gens qui avaient pourtant bonne mine et pouvaient inspirer confiance, parlaient cholestérol ou placement boursier. Au bar, un client lisait son journal déployé. A la « Une », nouveau scandale de fraude fiscale au Luxembourg, polémique entre Athènes et Berlin et poussée universelle de l’extrême droite.

La pigiste rêvassait ; elle se demandait ce qui fait qu’on est ce qu’on est. Bonne question. A peu près sans réponse. Elle, par exemple, aurait très bien pu rester dans sa province, Angoulême en l’occurrence, épouser un pote de classe devenu menuisier, et réac sur les bords, avoir des enfants, être dans la norme, une maison, avec Velux et tout le toutim. Conforme, quoi. Elle aurait pu aussi dériver, suivre les néo-hyppies de sa fac, glander quelque part dans le grand Sud, genre Kho-Lanta mais pour de vrai. Au lieu de ça ….des gens, des événements, des envies, à certains moments, des colères aussi lui avaient fait prendre d’autres chemins. Et c’était très bien ainsi.  Elle ne regrettait rien.

Elle habitait « l’Andante », une péniche que lui prêtait depuis peu Régis Bergeron, dans le port de l’Arsenal, à deux pas de là. Son redac’chef en était propriétaire. Il avait acheté le rafiot de luxe pour les beaux yeux de son épouse mais depuis leur (récente) séparation, il ne supportait plus l’endroit. Il s’était installé une chambre améliorée dans l’annexe de la rédaction de son journal où il passait l’essentiel de son temps. Il avait donc proposé à Chloé, en recherche d’appartement, de profiter du lieu le temps qu’elle se trouve une garçonnière, ou une « filière » plutôt.

Le port était un petit village, niché dans sa crique artificielle, aux pieds du métro Bastille, peuplé de snobs, de beaufs et de gens sympas aussi, comme partout en fait.  L’un deux, un anglais, se prenait pour un cheval et passait des heures au trot autour du bassin. Un retraité portugais, gardien de bateau, petit et bossu, un vrai rejeton quasimodo, était un redoutable joueur de pétanque. L ‘« ogre », comme l’appelait Chloé, était un géant placide, qui fumait clope sur clope, un misanthrope radical qui méprisait l’univers, à l’exception, peut-être, de la pigiste.

Celle-ci fréquentait assidument les deux côtés de la Seine. Elle avait vu comment, en quelques mois, la situation s’était compliquée dans le coin, surtout le long des quais d’Austerlitz puis du quai François Mauriac, devenus soudain le point de ralliement des migrants du grand Sud.

Treize heures. Son ami Racine, pseudo de Raphael Cineux, historien/libraire, c’est ce qu’indiquait sa carte de visite, se faisait attendre. C’était son confident, son amant occasionnel, son savant, son bouffon aussi. Son petit taureau trapu – il faisait une bonne tête de moins que Chloé – et touffu, un peu le genre du nain Prof avec la chevelure d’Angela Davis.

Dans le genre expressif, Racine était top : quand il argumentait, ses mains virevoltaient, son visage changeait, s’allongeait, grimaçait. Il mobilisait toute sa viande pour faire passer ses messages. Un côté boute-en-train, culbuto intello, mais quand il était au repos, on devinait pas très loin une vieille mélancolie qui patientait.

Ils pouvaient parler de tout sauf de politique et de vie quotidienne. Ou alors ça s’envenimait vite. Chloé trouvait que Racine était volontiers gauche-bobo, tendance  raplapla alors que le libraire qualifiait la jeune femme de populiste version stalinienne.

Chloé adorait la ville, le minéral, le macadam, l’agitation urbaine ;  Racine se sauvait, dès qu’il le pouvait, à la campagne, le vert et le cul des vaches le rassuraient.

Ce dernier venait de changer de boulot. Sa librairie fermait, en plein St Germain des prés, chassé par des loyers déments et un tsunami de boutiques ostentatoires qui ne proposaient que des fumisteries, mais de luxe. On lui avait proposé un poste d’expert au Crédit municipal de Paris, anciennement « Ma tante », un nouveau job qui semblait lui convenir. Apparemment. Il appréciait la valeur des biens déposés.

Ce quinqua rebondi, jovial et désespéré donc, avait récupéré une montagne de bouquins qu’il n’avait pas voulu laisser pilonner lors de la fermeture de sa librairie germanopratine. Il amassait ainsi dans son studio de location les livres,  les cartons et autres emballages qui allaient avec. Comme son espace vital était limité, toute cette littérature prenait un certain volume. Il y en avait partout, devant les fenêtres, jusqu’au plafond. Les piles penchaient dangereusement, formaient des voutes, on se serait cru dans une crypte de papier. Chloé se demandait s’il ne souffrait pas du syndrome de Diogène, cette manie d’accumuler, de thésauriser. Les choses en étaient arrivés au point qu’elle refusait désormais de lui rendre visite, de peur de mourir étouffée dans son antre.

Leur couple était rodé, comme on dit des voitures ; on déjeunait ensemble lundi, on baisait mardi soir, mercredi c’était cinéma, cours de tango et ambiance argentine jeudi. Et le reste  était « ouvert » ; chacun chez soi. Bref un binôme blindé mais  Chloé découvrait depuis peu un sentiment nouveau, pour elle. La jalousie. Elle savait que Racine fréquentait une certaine C., elle avait vu l’initiale en consultant en douce l’agenda de son frisé, en lisant aussi son « carnet de rêves ». Depuis qu’il s’était tapé une analyse au long cours, Racine en effet avait l’habitude de noter ses rêves. Des bouts d’histoire totalement incompréhensibles mais où revenaient systématiquement ces derniers temps une certaine C. donc.

Racine se pointa, faussement piteux, avec une bonne demi heure de retard. Chloé Bourgeade était prête à le flageller mais il prit les devants. Comme toujours. Il était du genre à ne pas supporter un silence. Il fallait qu’il meuble.

-Tu me pardonneras quand tu m’auras écouté.

Elle s’attendait au pire. II avait laissé entendre, dernièrement, qu’il participerait volontiers à des petites soirées libertines, genre deux copines, actives, et un homme, passif ; et l’homme, ce serait lui, bien sûr. C’était de la provocation mais la perspective de l’entendre parler de ce genre de fantasmes ennuyait par avance la pigiste.

-C’est de ta faute si je suis en retard.

-Explique. Et je verrai si je t’excuse.

-Tu travailles bien sur les rebellions écolo-libertaires qui repartent un peu partout ?

-En effet.

-Celle de Montretout notamment.

-Exact.

-Alors, attention, je t’apporte du lourd, des infos de première main. Sur les incidents de Chatel-Gérard. Un double scoop !

-Je t’écoute.

-Premièrement, la castagne a fait un mort.

-Tu déconnes !

Chloé en fait n’était qu’à demi surprise. Elle avait vu au JT des images des affrontements ; ça canardait dur.

-Pour l’heure, c’est top secret, silence radio, motus bouche cousue…. Les autorités gardent l’info. Veulent pas que ça relance les manifs et envenime le dossier.

-D’où tu tiens ça ?

-De Magali. Magali Venturini, la chargée de com à la préfecture du Grand Paris. Je te la présenterai. C’est avec elle que je parlais en arrivant ici.

-Magali Venturini ? C’est ça, le fameux « C » qu’on voit partout ?

-Qu’on voit partout ? C’est quoi, ce délire ? Me dis pas que tu m’espionnes, maintenant ?

L’échange pouvait vite partir en vrille, chacun le sentait. Racine rétropédala :

-Magali Venturini, tu parles ?! Elle n’aime que les femmes.

-Je te crois, oui.

-Ecoute moi plutôt : elle revenait de l’institut médico-légal. Y a une heure de ça. Et tu ne devineras jamais le scoop numéro 2.

-Accélère. Please.

-Tu changes de ton et ça le fera.

-S’il te plaît, mi amor.

-Hé bien, c’était un grognard.

-Qui ?

-Le mort.

Le serveur, grosse tête glabre, moustaches de sapeur et bedaine considérable, qui répondait au pseudo de Taras-Boulba, prit la commande : le fameux bœuf-carottes et un demi de Brouilly.

-Un grognard ? s’étonna la journaliste. Sur la Zad ? Comment que tu causes, dis ? J’aurais dit un contestataire, ou un insoumis, un rebelle, un  réfractaire, un perturbateur, un révolté, un marginal, tu vois, on ne manque pas de mots, en français, aujourd’hui, si on cherche un peu pour qualifier ces gens-là. Mais  grognard, franchement ?!

-Ecoute-moi, reprit Racine, je répète et je confirme : le mort, c’est un grognard.

-C’est quoi ce délire…

-Tu connais pas les grognards ? tu vois l’allure ? un grenadier avec un grand bonnet (à poil ou pas), une veste bleue, la cartouchière, le pantalon de drap blanc, les bottes, le fusil…

-N’importe quoi. Et puis ?

-Hé bien, je te répète ce que m’a dit Magali Venturini – qui n’a AUCUN sens de l’humour, je précise : le type qu’on a retrouvé la nuit dernière, sur le site des émeutes, KO de chez KO, c’était un soldat de Napoléon !

3

Le camp zadiste

« Halte sinon ça va ch… »

La mise en garde était inscrite sur une bâche noire, fixée sur un empilement de palettes. La petite route qui menait vers Châtel-Gérard et la forêt était barrée. La pigiste était venue à pied, de la gare RER de Montretout. Un gros quart d’heure de marche, qu’elle avait négocié finalement avec plaisir. Elle appréhendait tout ce vert ambiant, ces arbres, ces prés, ces talus mais l’épreuve avait été supportable. La marche se compliqua dans la dernière ligne droite. Par endroits, le bitume avait été fondu pour y enfoncer des herses, des pics de métal. Pourquoi ? Afin de crever les roues, empêcher tout passage d’engins, apprendra-t-elle plus tard.

Elle dut franchir des chicanes. Après, c’était la ZAD, Zone à développer devenue Zone à défendre ! elle savait que des « défenseurs », justement, campaient sur place, autour d’une maison forestière à l’abandon, dite la maison des druides, GQG de la résistance.

En ce milieu de matinée, un léger brouillard surplombait les champs proches, le sol était boueux, mais il faisait doux.

On lui avait dit que l’ambiance sur le campement était électrique. C’était pas faux. Les journalistes n’avaient pas bonne presse et n’étaient pas vraiment les bienvenus. La veille au soir encore, la voiture d’un correspondant local avait été taguée, les vitres brisées.

Une barricade marquait l’entrée de la ZAD. Elle était faite d’un amas de troncs d’arbre, de branches et de torchis, un mélange de terre et paille. Tout en haut de cette espèce de barrière, un zadiste la dévisageait ; il portait un casque de gardien de hockey avec grille de protection et tenait un bouclier fait d’un panneau triangulaire d’interdiction de stationner.

Derrière lui, une tour de bois  était en construction ; elle atteignait déjà six bons mètres de hauteur ; elle allait sans doute servir pour monter la garde. Le lieu faisait vaguement penser à un village gaulois fortifié.

Le gladiateur laissa passer Chloé. Elle arriva dans un camping sauvage où se mélangeaient des tentes de toutes les couleurs, de vieux camping-cars, des tipis, des yourtes, des huttes, des cases, une vraie foire-expo du logement nomade.

Une caravane avait été transformée en infirmerie avec de grandes croix rouge sur ses flancs. Un peu partout trainaient des matelas et quelques sommiers aussi. Chloé se souvint d’une anecdote racontée par son prof d’histoire en fac. En Algérie, dans les années trente, les communistes lancèrent le mot d’ordre : des soviets partout ! Mais des manifestants, plus pragmatiques sans doute, et plus près du réel surtout, criaient : des sommiers partout !

Sur la Zad, le public était jeune, beaucoup portaient une coiffure rasta, des treillis, des rangers ; on aurait pu se croire à une rave party mais la seule musique de fond était un air de flute. Une fille, le visage peinturluré de jaune et de vert, comme si elle voulait s’identifier au végétal, gapette et veste de cuir, jouait avec application du pipeau. Ça manquait de maîtrise mais Chloé crut reconnaître l’air de « Il était un petit navire ». La pigiste songea à Pierre Fresnay, dans le film La grande illusion, qu’elle avait revu récemment. Fresnay y pipotait –et se sacrifiait- pour détourner l’attention des geôliers, pendant que ses camarades s’évadaient

Le point d’accueil se trouvait à la maison des druides, rebaptisée « lieu antifasciste », d’où venait un bruit de casseroles. Il n’était pas loin de midi.

Une jeune femme plutôt affable la reçut. Sur son polo était écrit Résistance, et aussi Sabotage. Chloé se présenta.

-Journaliste ?T’as pas peur ?

Le tutoiement semblait de règle.

-Pourquoi ? je devrais ?

-Ben non.

La fille s’affairait autour d’un barbecue.

-Toujours les nanas aux cuisines, ici aussi ?

-Ça tourne, ça tourne, te bile pas.

Les présentations étaient faites. L’« hôtesse » lui fit un petit topo sur l’occupation des lieux, pourquoi, comment, avec qui, puis lui proposa une canette. La pigiste préférait un café, l’autre avait ça en magasin.

 -Appelle moi Camille ! 

-C’est vous la cheftaine ?

-Y a pas de chef, ici ; celui qui veut jouer au chef, il reste pas longtemps, tu peux me croire.

Elle lui demanda si Chloé n’avait pas remarqué en chemin des mouvements de police « anormaux ». La journaliste n’avait rien vu de particulièrement anormal. Il y avait bien quelques cars de CRS, à la sortie de la ville, mais ils faisaient partie du décor.

-Tiens, j’ai un scoop, lança Camille. Tu peux écrire qu’on a récupéré le drone des gendarmes ; l’est amoché mais on a un « ingénieur » dans l’équipe, et il pense pouvoir le faire voler à nouveau. 

« Camille » se disait clown activiste, dans le civil. Elle avait fait NDDL.

-C’est à dire ?

-Hou là, tu débarques d’où, toi ? Notre Dame des Landes, ça te dit rien ? NDDL !

Chloé savait, elle avait oublié.

-On ne partira d’ici qu’une fois leur projet de construction de parc-à-la-con arrêté, répéta-t-elle en souriant. Ça aussi tu peux l’écrire.

D’autres jeunes gens s’étaient approchés ; ils n’étaient pas méchants mais méfiants. Ils se présentèrent. Ils se faisaient tous appeler Camille. Il y avait Camille – chauffeur, une fille à l’accent du sud-ouest, qui conduisait une vieille Renaut5 pour chercher en ville ce qui manquait sur le camp ; mais les routes n’étaient pas très sûres ces derniers temps et puis la R5 était à peu près naze ; Camille – zen, un long garçon, crâne rasé et luisant comme une boule de billard, torse nu et pantalon  sarouel ocre. Lunettes d’intello et gueule d’ange, doux dans ses manières, il semblait expert en béatitude et n’aurait pas déparé dans une lamaserie du Tibet :

« Faut oublier le vieux monde, tu vois, lui dit-il sans transition, sortir tout ce poison qui est en nous ».

Quel âge avait-il ? il semblait très jeune.

Chloé voulut savoir d’où il venait, il répondit simplement qu’il en avait marre de la « vie normale », la vie bétonnée, remplie de fausses envies, de GPII…

-C’est à dire ?

-Des grands projets inutiles imposés, GPII, lui traduit un troisième Camille, Camille – potager, un rouquin barbu qui s’était fait deux tresses et portait un ciré jaune, comme s’il arpentait un chalutier.

-On veut quitter Babylone, cultiver la terre, être autonome ; ici tout le monde est libre ! poursuivit le barbu.

Ce maçon venu de Normandie s’occupait du jardin et lui fit illico visiter son « exploitation » toute proche; il projetait de cultiver du blé ancien, planter des groseilliers ; il parla, vite, de noyers, de noisetiers, de châtaigniers. Le problème, c’est qu’il manquait d’outils ; ils n’avaient sur le site que des pioches et des serpes. Un tracteur ? c’était exclu, le groupe était contre les énergies fossiles. Un bœuf ? le groupe était végane.

-Végane ?

-Ben oui, on refuse l’exploitation animale…

Retour donc à la pioche et à la serpe. Mais l’homme au ciré voulait rester optimiste. On y arrivera, répétait-il.

De retour à la maison des druides, Chloé demanda comment se passaient les rapports avec les gens des environs. Silence gêné des zadistes qui l’entouraient. Des habitants du coin  apportaient parfois de la nourriture, lâcha l’un d’eux. « Sont pas nombreux ! » nuança un autre. Elle comprit que la ZAD suscitait le plus souvent chez les voisins de Montretout un rejet, parfois violent, de la haine aussi.

Les jeunes gens qui sortaient du camp étaient volontiers l’objet de moqueries, de provocations, les bagarres étaient fréquentes ces derniers temps. « S’étaient même constitués en milice ! Pour nous donner la chasse ! » s’indigna le Camille – potager. Au point que les campeurs ne sortaient plus qu’en bandes de leur territoire. Mais un rasta, « le colonel Camille » souriait-il, assura que la ZAD saurait se défendre si besoin ; il montra un lot de lance-pierres, de flèches et d’arbalètes. 

-On raconte en ville des tas de trucs sur vous, que vous êtes surarmés, que vous disposez d’explosifs, que vous trafiquez un max de drogues dures, des histoires de cercueils aussi, des rumeurs plus inquiétantes les unes que les autres, osa Chloé.

-Foutaises ! On comprend  pas, qu’est-ce qu’on leur a fait ? déplora Camille – zen, on est là aussi pour eux, non ?!. Mais bon, tu veux que je te dise, de toute façon, c’est pas des vrais gens, c’est rien que des portefeuilles sur pattes…A part consommer…

Chloé parla du pique-nique qui avait dégénéré, des incidents avec les flics, de la fameuse nuit de chambard.

-Y a eu des blessés ? demanda-t-elle.

-Des blessés, on en a eu quelques uns, ça oui. Pas trop graves cependant. Mais les flics aussi ont eu leur lot, s’amusa Camille-jardinier.

-Un grognard ? Vous auriez pas perdu un grognard dans la bataille ? suggéra la pigiste.

-Késako ?

Les zadistes semblaient ignorer que la soirée d’émeute avait fait une victime. Quant au mot de grognard, il sidéra le public et suscita divers ricanements. Chloé Bourgeade creusa son sillon, imperturbable.

-Non, franchement, je rigole pas, y avait pas un grognard, un accro de Napoléon parmi vous ?

-Tu déconnes ou quoi? râla Camille-la chef pas chef.

Camille – zen, lui, paraissait gêné. Enfin, c’est l’impression qu’eut Chloé. Elle crut voir passer, dans son regard, un message quasi subliminal, du genre : « Faut peut-être qu’on se parle ! » Elle se racontait sans doute des histoires. En tout cas, la pigiste était toute prête à tchatcher encore un peu avec le bel insoumis, il aurait fallu pour cela le sortir du groupe,  quand son portable sonna.

C’était Racine. Il était à la préfecture de Montretout où était annoncé un point de presse de Jean-Paul Chouyet. Sur l’affaire.

-T’as su comment ?

-Magali Venturini, l’attachée.

-Décidemment… Et t’as une carte de presse, toi, maintenant ?

-J’ai dit que j’étais ton assistant. Chloé a confirmé… Tu viens ?

-Elle a confirmé ?! Hé bien c’est parfait, j’arrive.

Chloé s’excusa auprès des zadistes, « le boulot ! », elle leur distribua sa carte de visite, en trouvant aussitôt ce geste complètement déplacé, en ce lieu, avec ces gens. Mais tout le monde joua le jeu et prit son carton.

-Désolé, nous, on n’en a pas ! sourit Camille-potager.

Elle repassa devant la musicienne, qui travaillait toujours son petit navire, croisa le gladiateur de l’entrée, impavide, enjamba quelques ballots de paille et s’éloigna de la zone. Elle fit du stop. Un paysan, sur la départementale, la prit dans son fourgon ; elle essaya de le faire parler, sur la Zad, le projet de la région, les manifestations mais l’autochtone louvoyait. « Ooooh, avec tout ce qui se passe… ». Elle insista, lui demanda son avis sur le soviet de jeunes. Il reprit « Ooooh, avec tout ce qu’on entend… ». C’était limité comme renseignement.  Pas moyen d’en tirer autre chose mais le rural lui permit tout de même de rejoindre la préfecture dans les temps.

4

Le fusil de Cambronne

Le préfet menait une conversation à bâtons rompus avec les représentants de la presse dans la salle Louis XIII. Il la jouait décontracté et tutoyait tout le monde, enfin presque. Ce genre de familiarité ne marchait pas avec Chloé, la seule femme du groupe, qui, imperturbable, restait au vouvoiement. Elle n’appréciait pas cette fausse intimité et s’étonnait de la flexibilité de son Racine. Du pur opportunisme, se disait-elle.

Un cameraman allait installer son appareil. Un problème de prise, ça durait. Il y avait là une petite dizaine d’individus. Chloé ne connaissait pas ses confrères, des localiers, mais elle savait qu’ils travaillaient tous, d’une manière ou d’une autre, pour le même groupe, celui de Labarrière,racheté récemment par le milliardaire Trahi.

L’histoire du grognard circulait parmi ces gens des médias mais personne jusque là ne s’était permis d’en faire état publiquement.

-A propos de Napoléon, j’en ai une bonne, lâcha Racine.

Son public était captif, il pouvait leur parler de son nouveau job (« en plus du travail d’assistant de Mlle Bourgeade ! » précisa-t-il) et des surprises qu’il réservait. Il venait donc d’être embauché comme « expert » au Crédit municipal de Paris. C’est l’ancien mont de piété royal, plus connu sous le nom de « ma tante » où les perdants du système mettaient leurs biens « au clou », le temps de se refaire.

-Vous connaissez le principe ? L’emprunteur laisse en gage, comme garantie, un objet qui lui est précieux. Un bijou (« on a plus d’un million de montres, colliers et bracelets » affirma-t-il fièrement comme s’il en était le proprio), de la vaisselle, des statuettes, des instruments de musique, des fourrures (dans une chambre froide) ou même des vélos. On est quelques uns à évaluer les pièces, à proposer un prix. Hé bien, mon premier client voulait me refourguer un canon, authentique, un canon du temps de Napoléon ! Vous imaginez ? on a refusé, trop gros, trop lourd, trop tout, quoi… Incasable. Il était vénère, le gars. J’ajoute…

Mais on ne lui laissa pas le temps de terminer son histoire. La caméra était à présent installée, la réunion pouvait commencer. Magali Venturini venait de faire son apparition. Un joli bout de femme, au visage à la Frida Khalo, chevelure noire bien séparée par une raie centrale et tombant en deux lourdes nattes, sourcils très épais, yeux sombres, visage altier, pose assurée. L’air déterminé, elle invita l’assistance à prendre place autour d’une table basse. Sa voix était top. Comment dire ? Une voix de miel ? Mais c’est quoi une voix de miel, une voix rauque ? éraillée ?sourde ?enrouée ? cassée ? étranglée ? une voix de rogomme, comme on disait jadis ? Chloé hésitait. Cette voix était plutôt de l’ordre de la plainte, de la douce plainte, du soupir impudique, du presque gémissement. Bref, Chloé frissonna.

-Je vous annonce, attaqua, très solennel, Jean-Paul Chouyet,  que les affrontements sur le site de Chatel-Gérard ont finalement fait un mort, attaqua Jean-Paul Chouyet. C’est officiel. Et ce mort a été identifié, il s’agit de Claude Ropert, 60 ans.

-Un radical ?

La question, trop rapide, de Racine fit sourire ses voisins.

-Pas vraiment, non, réagit l’officiel, c’était un homme honorablement connu en ville, un haut fonctionnaire, membre du Conseil des Comptes.

Le préfet poursuivit : on avait trouvé Claude Ropert sur la Zad, dans la nuit de dimanche à lundi, à 1h30 exactement ; il était blessé à la tête. Transporté aux urgences, il est décédé ce matin.

Il fit une pause, sorte de mini-minute de silence. Sans vergogne, Racine attaqua :

-On raconte que la victime, ce Claude Ropert, aurait été dans une tenue « inappropriée ».

-Les nouvelles vont vite, à ce que je vois, grogna l’homme de l’Etat. Il hésita puis confirma :

-Hé bien, je confirme. C’est exact, Claude Ropert était effectivement habillé en grognard. Qu’est-ce qu’il faisait là, à cet instant-là, dans cet accoutrement-là ? Nous n’en savons rien pour l’heure.

Chloé eut l’impression que le préfet en gardait sous le coude, comme on dit. Il concéda qu’on avait trouvé des « substances » dans le sang du malheureux. De la drogue ? « Des substances ! » répéta-t-il. Beaucoup ? Beaucoup.

-Ce monsieur Ropert a-t-il été victime de violences policières ? ne put s’empêcher de quémander Racine.

-Monsieur Claude Ropert a reçu une balle de plomb, dans la nuque, répliqua vivement Chouyet. L’hypothèse, à vérifier bien sûr, c’est que la balle viendrait d’un fusil 17,5. Je ne sais pas si tu vois ce que c’est, un fusil 17,5, mais disons que ce n’est pas vraiment l’arme de nos gendarmes.

Il sourit, sarcastique.

-Une arme des radicaux ?

-Pourquoi pas, insinua aussitôt le préfet ; c’est une piste…

-Claude Ropert pouvait-il être un milicien ? tenta alors Chloé.

-Qu’est ce que tu veux dire par là ?

-Je vous pose cette question parce que je viens de la Zad ; ils ne signalent aucun disparu parmi les leurs. Et vous avez dit vous-mêmes que le mort n’avait rien d’un radical. Par contre, les zadistes m’ont assuré que des gens de Montretout s’étaient organisés en milice pour leur donner la chasse. Et que des miliciens trainaient sur le lieu des émeutes, l’autre soir, paraît-il. D’où, donc, ma question ?

-Une milice ? A Montretout ? Première nouvelle. Fantasme, madame.

-Mademoiselle !

-Pur fantasme, mademoiselle.

Le préfet s’agaçait, il n’avait manifestement pas l’habitude d’être contesté et revint sur cette question de l’arme. Il avait sa petite idée. Claude Ropert, en effet, possédait un fusil 17,5. « Et pas n’importe quel 17,5 ».

Il se tourna alors vers deux stagiaires ; l’un semblait tenir à bout de bras, sous une couverture écossaise, un nouveau-né ; l’autre, sur un mouvement de tête du haut fonctionnaire, souleva le plaid et présenta une pétoire d’un autre âge.

-Voilà, un fusil 17,5 !

-L’arme du crime ?

-Hélas non, l’arme du crime n’a pas été retrouvée. Mais elle doit ressembler à ça, je vous assure. Ce fusil vient de ma collection personnelle.

En vérité, la gendarmerie pensait que Claude Ropert, vu son accoutrement, portait cette nuit-là son arme, qui aurait pu servir comme arme du crime.

-Sachez qu’on recherche l’objet activement. Le fusil de Ropert était un exemplaire de toute beauté, un fusil Charleville modèle 1777, conçu par l’ingénieur Gribeauval. Adapté. Et réputé. Celui que vous voyez là en est une pâle réplique. Hélas.

Jean-Paul Chouyet détailla l’engin. Longueur 1m52, mais pouvant atteindre 1m92 avec sa baïonnette, 4kg 375, garniture de fer. « Tire juste jusque 150 mètres, efficace jusque 250, problématique ensuite. » L’objet n’est pas simple à manier ; il faut ouvrir le bassinet, déchirer la cartouche avec les dents, remplir le bassinet de poudre, laquelle poudre est faite de salpêtre, de charbon et de soufre ; puis refermer le bassinet, mettre le reste de la poudre dans le canon, bourrer avec une baguette, glisser dans le canon une balle entourée de papier, armer le chien, tirer, en espérant que ça marche ! Ce qui n’était pas toujours le cas.

-Bref, on en a bien pour une minute ; c’est pas très pratique, j’en conviens. En plus, ça s’encrasse souvent…

Jean-Paul Chouyet, grand amateur d’armes, était parti dans une démonstration hautement technique, un peu comme s’il avait oublié l’enjeu de la réunion. Il se permit même une digression sur les auteurs de romans policiers qui parlaient des armes un peu n’importe comment, confondaient pistolet et revolver et manquaient le plus souvent de sérieux.

-Mais je m’égare. Bref, Claude Ropert a été tué par une arme comme celle-ci, je l’ai dit. C’est l’arme dont se servaient les soldats de Napoléon, vous l’avez compris. La sienne, d’arme, non seulement avait « fait » Waterloo mais aurait appartenu au dernier carré de la Garde, avec Cambronne. D’où la légende autour de son fusil, une légende qu’il entretenait bien volontiers : il l’appelait le fusil de Cambronne. Ce n’était pas tout à fait exact, le général ne portait pas ce genre d’arme mais c’était, disons, un raccourci. J’ajoute qu’un message avait été gravé plus tard sur le fût du canon.

-Qui disait ?

-Que voulez vous qu’il dise ?

-Merde ?

-Bien sûr.

Un cri, à l’autre bout du salon Louis XIII, fit alors tourner toutes les têtes. Surgi du fin fond de la glotte de Benoite Fromanger-Chouyet, le son, interminable, évoquait, en plus maladroit, une séquence d’Alcina de Haendel. Il disait la sidération, la terreur aussi de la dame, laquelle désignait quelque chose, de son bras tendu, quelque chose qui se trouvait dans la cour de la préfecture. L’assistance, y compris le cameraman et son engin, se précipita pour découvrir, de l’autre côté de la fenêtre, tout près des vitres, le drone égaré de Jean-Paul Chouyet qui voletait maladroitement et semblait leur faire un clin d’œil. Ou la nique.

5

Vive l’Empereur !

« Formation, en avant ! » Au son des tambours, deux cents grognards se mirent en mouvement. Rantantanplan ! En rangs par cinq, ils occupaient une bonne partie de l’avenue de la Libération, l’artère principale de la ville. Dernière répétition avant le défilé, officiel celui-là, prévu pour l’anniversaire de la bataille de Montretout, la semaine suivante.

On était quelques jours après la manif et le drame de Chatel-Gérard. La cité s’éveillait sous un crachin qui n’était même pas froid, juste déplacé. Tout le centre ville était fermée à la circulation, les flics semblaient un peu débordés.

Des trottoirs, on criait « Vive l’Empereur ! » avec détermination. Chloé avait l’impression d’être retournée deux siècles en arrière. De la Nation (Paris) à Montretout (Seine-et-Marne), elle était passée, en une demi- heure, de 2015 à 1812, via le RER A. Sans transition. Sans machine à remonter le temps. Dans leurs costumes de grenadiers, les marcheurs n’avaient pas l’air de plaisanter. Ils paradaient en chapeau haut de forme, jaquette bleu nuit, gilet clair à boutons jaunes, pantalons blancs, bottes briquées, le fusil à l’épaule. Les tambours à l’avant garde rythmaient sèchement la marche au canon.

Certes, à y regarder d’un peu plus près, les grognards ne présentaient pas tout à  fait la rigueur d’un défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées. Les tenues étaient parfois disparates ; les chapeaux prenaient un peu toutes les formes, ça allait du bicorne au bonnet à poils, les vestes étaient plus ou moins longues, les bottes cohabitaient avec les chaussures de ville, voire des espadrilles. Ici il manquait des guêtres, là la bandoulière, ou le plumet. Certains fantassins étaient barbus, d’autres glabres, les uns portaient des lunettes, autres non mais tous manifestaient une grande volonté de bien faire. L’un d’eux s’agitait comme un malade ; il avait oublié d’éteindre son portable qui grésillait sous sa tunique.

Racine, professoral, rappela à Chloé que la bataille de Montretout avait marqué la dernière grande victoire de l’empereur. Le général Pajol, avec sa cavalerie, y avait taillé en pièces, au sens propre si l’on peut dire, les troupes austro-wurtembergeoises.

Vers la fin de la répétition, un bref mouvement de confusion traversa le groupe de tête, comme une onde de contestation. « A la Zad ! », « Libérons la Zad ! », « Mort aux fumistes ! », « Montretout aux Montretois »  criait une poignée de grognards. Le reste de la troupe hésitait, des rangs vacillaient déjà, il y avait de la mutinerie dans l’air  mais le chef de meute, Xavier Cottrin, moustaches presque d’époque, tenue impeccable d’officier de l’empereur et sabre au clair, remit rapidement son petit monde dans le bon sens, direction le marché couvert, rebaptisé « marché impérial » pour l’occasion, où l’on se dispersa. En grognant, ce qui était normal vu les circonstances et le public. Le marché formait en quelque sorte les Puces d’Empire : on pouvait y trouver aussi bien des boulets de canon que des costumes 1800, des petits soldats de plomb ou des gravures de l’île d’Elbe, des drapeaux et autres armoiries. L’officier, qui avait repéré Chloé, prit la journaliste par le coude et l’accompagna pour un rapide tour des stands, tout en jouant de son arme.

-Je ne suis pas allergique aux médias ! remarqua le faraud. C’était un minimum pour un patron de presse.

La jeune femme contemplait les étals et s’étonna des prix.

-C’est pas donné ! 

-Tous mes grenadiers d’un jour sont bénévoles ; ils ont la passion de l’Histoire et peuvent dépenser plusieurs milliers d’euros pour leur tenue. Mais pour l’Empereur, n’est-ce pas… 

Il ne termina pas sa phrase. Sous-entendu : pour le père du Code civil, de la Cour des comptes, de la banque de France, des préfets, de la légion d’honneur, des prud’hommes et on en passe, on n’allait pas regarder à la dépense.

-Même leurs femmes sont là, ajouta-t-il. Le temps d’un bivouac, elles deviennent cantinières ou vivandières. Et ce n’est pas un jeu, croyez-moi, tout le monde s’implique à fond. Quand un mari gagne un galon, sa femme est drôlement fière.

Xavier Cottrin se qualifiait de « reconstituteur napoléonien ». Cela faisait dix ans qu’il était sur le terrain ; il avait fait deux fois la guerre d’Espagne, puis Marengo et aussi la Belgique, se flatta-t-il !

Chloé le félicita pour sa prestance. Il en roucoula de plaisir. Elle le laissa détailler longuement toutes les pièces de son déguisement. Puis, sans précaution particulière, elle lui parla du malheureux grognard de la ZAD. L’homme au sabre changea de ton ; il ne semblait guère apprécier les nomades de Chatel-Gérard. Il avait tout à l’heure calmer l’ardeur de ses troupes mais on sentait qu’il partageait au fond leur virulence. Son visage s’empourpra. « Tous ces putains de parasites, de planqués, de protégés… Je vous foutrais tout ça dans une benne. Au goulag, et vite fait. Si je pouvais, tenez, je créerais le PDG.

-Le PDG ?

-Le parti du goulag ! ça dégagerait avec moi !

Rire contrefait, silence de Chloé. Tenace, elle continua :

-Claude Ropert, vous le connaissiez ?

Il fit mine de ne pas entendre, elle repartit à l’attaque.

-Ropert ? Oui, Claude Ropert… Bien sûr, comment ne pas le connaître ? Tout le monde le connaissait, Ropert. Je sais bien ce qu’on dit, allez…

-Et on dit quoi ?

-Qu’il voulait prendre ma place ! C’était une grande gueule, Ropert, mais il n’aurait pas eu la patience, la constance qu’il faut pour diriger une association comme « L’Amicale des grognards franciliens ». Vous n’imaginez pas le boulot que ça représente. Bon, je ne vais pas vous saouler avec ça. Simplement, vous allez voir, d’ici à ce qu’on raconte que je l’ai tué…

-Ropert ?

-Ben oui, quelle question ! Y a quelqu’un d’autre qu’est mort  ces jours-ci?

Parti au quart de tour, le bonhomme discourait.

-C’est absurde, je le sais mais au jour d’aujourd’hui, tout le monde a le droit de tout dire et son contraire, non ? Bordel, tout le monde peut salir son prochain, pas vrai ? Heureusement, j’ai un alibi béton…

Xavier Cottrin ajouta, un ton en dessous, qu’il ne comprenait pas ce qui avait pu arriver à Claude Ropert ; c’était un très bon élément dans l’amicale, il y jouait un rôle important. Il avait certes un côté m’as-tu-vu, c’est sûr, mais bon, qui n’a pas ses petits défauts, non ? « Ce qu’il foutait dans les rangs des Zadistes ce soir-là ? Mystère. Mystère total. Il ne présentait vraiment rien de commun avec ces zouaves qui étaient en train de ridiculiser la ville. Encore un peu, avec toute leur agitation, on avait failli annuler les fêtes du bicentenaire de la dernière victoire de l’empereur. Pour risques de troubles à l’ordre public, vous imaginez ? Pour le coup, là, il y en aurait eu des troubles à l’ordre public, je vous le dis, moi !

Xavier Cottrin repiqua une grosse colère. Chloé avait pigé comment le type fonctionnait, en cycles courts : explosion / explication ; elle patienta.

-Quand même, Claude Ropert, en pleine Zad ?

-Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il habitait la Maison rouge, une grande ferme rénovée, et cette maison était toute proche de Chatel-Gérard.

-Et alors ?

-Et alors, je sais pas, moi, la nuit de l’émeute, il pouvait se promener près de chez lui, ou rentrer chez lui ; ou il aurait entendu du bruit,  il avait voulu voir de quoi il retournait et il aurait traversé le champ de bataille…

-Habillé en grognard ?

-Oui, oui, je comprends, ça colle pas vraiment mais quoi ? Il essayait peut-être sa tenue ?

-A cette heure-là ? Et dans ce coin-là ?

-Pourquoi pas !

-Et ?

-Et il aurait pris un mauvais coup. Des anars, vous savez, on peut tout attendre non ? Des fourbes, des zozos. Ça, il les aimait pas, je vous assure.

-Mais l’arme du crime, ce serait, dit-on, un fusil de 1812. C’est pas tellement l’arsenal des anars, ça, non ?!  C’est même plutôt rare comme armement ? Sauf pour des gens de l’amicale…

Silence. Puis Xavier Cottrin prit un air entendu. 

-Vous savez ce que je pense, moi ?

-…

-A mon avis, c’est un suicide !

Et il tourna les talons sans laisser à la jeune femme le temps de digérer l’info. Il s’était découvert un rendez-vous qui ne pouvait attendre. Une limousine ronronnait à deux pas, il s’y engouffra dans sa tenue d’antan, sa toque à la main, et le véhicule disparut.

Chapitre 6

L’antiquaire

-Un suicide, un suicide ? mouais…

Près de Chloé et de Racine, qui était resté en retrait, chose assez inhabituelle chez lui, un grenadier taille XXL, barbe blanche de Père Noël, maugréait. Le bonhomme s’échinait à ranger son tambour, les lanières lui donnaient du fil à retordre. Il avait écouté l’entretien, sans vergogne. Montbard qu’il s’appelait. Jean Montbard, antiquaire. Il tenait un des stands du marché, « Au petit caporal ».

Plusieurs de ses vitrines présentaient une batterie de pistolets Empire, des Gribeauval avec fut et crosse en bois, canon et mécanismes en métal ; des pistolets d’arçon ; des baïonnettes, des poires à poudre.

-Des vrais de vrais, avec certificats et compagnie, dit le barbu.

Tout en faisant l’article, il semblait parler tout seul. En fait, il poursuivait en quelque sorte la conversation entre Chloé et l’officier, sans y avoir été invité.

-Un suicide ? avec ce genre d’arme ? pour se tirer dans la nuque ?

Il se livra alors, devant Chloé et Racine, et pour le plus grand plaisir de quelques passants, à d’étranges contorsions avec un fusil du stand, un modèle 1777, lui aussi. Et ses pitreries tendaient à montrer que si la chose, le suicide, n’était pas impossible, du moins était-elle hautement improbable ; ou pour le moins très compliquée. Il aurait fallu que la victime y mette vraiment beaucoup du sien.

-Z’êtes de la police ? demanda le patriarche, soudain méfiant. Chloé Bourgeade se présenta, Racine fit de même. Pour le commerçant, « Claude Ropert, de la Maison rouge, c’était un drôle de type ». Un cossu, un nanti, un friqué, un cador, « un mondialiste » paraît-il. Et à l’entendre, le disparu était fou de son corps. Du haut de ses 60 balais, il aimait parader dans des tee-shirts moulants qui dessinaient des abdos de vieux jeune homme. Il faut dire qu’il s’entretenait. La fonte. Le sexe. « Il aimait ça, le bougre ; c’était un grand consommateur. Et réputé  dans le coin. Pas en bien, je vous prie de me croire. »

Chloé traduisit :

-Vous voulez dire qu’il avait fait des cocus dans le canton ?

L’ogre barbu était remonté comme un coucou.

-Faut comprendre ; il lui arrivait, dit-on, de tirer son coup plusieurs fois par jour.

-Et ?

-Et alors ? y a beaucoup de monde dans le pays qui aimait pas ça. Des jaloux,  des coincés, des culs-serrés, des grenouilles de bénitier. Vous connaissez plus ça à Paris, maintenant, vous autres, mais en province, ça existe toujours, ces grenouilles ! 

-Il a pu choquer d’autres grenadiers ?

-Il a pu.

-Ça fait du monde ?!

-Ça fait du monde, ça oui, vous pouvez le dire. Vous n’avez pas eu le temps de le voir, sans doute, et le défilé aujourd’hui n’en donnait qu’un aperçu, mais, madame, à Montretout, tout le monde est à l’Amicale.

-Tout le monde ?

-Tout le monde.

-Pas le préfet Jean-Paul Chouyet tout de même.

-Le préfet Chouyet également !

-Et Claude Roppert  aurait pu tourner autour de leur femme ?

-Mais j’ai jamais dit qu’il aimait les femmes !

7

Nid de vipères

Chloé et Racine se retrouvèrent au café  Wagram. Il était bondé de chez bondé, avec de l’uniforme d’époque, en veux-tu, en voilà.

-Un vrai Napoléoland, s’amusa la pigiste.

Dans la salle, en effet, ambiance grognard garantie. La plupart des tables étaient prises par des reconstituteurs, comme disaient l’officier. Seule la serveuse, un brin dépassé, et les bouteilles du bar rappelaient le siècle.

« Ça me fait penser… » commença Racine. Par association d’idées, les uniformes, Napoléon, les Russes, il raconta son propre service militaire.

Le libraire l’avait fait, sur le tard, dans des conditions un peu particulières. Comme russophone, on l’avait expédié dans la ville de B., au fin fond de la Moselle. Dans le grand Est. Avec une vingtaine de jeunes gens russophones comme lui, il dut se rendre, chaque matin de son service, dans une grande maison, un peu à l’écart de la ville, et truffée d’antennes. Il y passait ses journées à écouter, derrière d’imposants postes de radios, les échanges entre pilotes russes de Mig et à les traduire. Le plus souvent, il ne comprenait rigoureusement rien à ces conversations, techniques ou personnelles. Toute une journée à décrypter des inepties mais à 18h, il était temps pour lui de poser ses écouteurs et de retrouver sa copine. Le plus drôle, disait-il, c’est que la maison, côté route, était cachée des passants par un grand mur d’enceinte, et protégée par un garde dans une guérite, mais les trois autres côtés de la demeure donnaient directement sur les champs et les prés environnants, sans aucune protection.

Racine avait toujours dans sa musette d’abracadabrantes histoires qu’il racontait avec une égale drôlerie et Chloé ne s’en lassait jamais. Mieux : elle lui en était reconnaissante.

Il faut dire que le bonhomme souffrait d’un mal rare, d’une tare unique, d’une maladie ? orpheline à sa manière. Il en avait fait l’aveu dernièrement à Chloé : il était hypermnésique.

-Késako ?

-Je souffre d’hypermnésie.

-Oui bon mais ça veut dire quoi ?

-Je me souviens de tout, quoi !

C’est vrai que le libraire avait toujours eu une mémoire d’éléphant, mais bon, c’était pas forcément remboursé par la Sécu comme maladie du siècle.

-Donne moi une date, n’importe laquelle ?

-Je sais pas moi, 8 mai 1981 ?

-OK, facile. C’était un dimanche ; j’étais en Corrèze ; je finissais un stage ; au petit déjeuner, y avait pas de lait dans la boutique, on a gueulé. A la télé, dans la salle commune, passait un épisode de Dallas, une histoire de divorce. Je suis pas allé voter à la présidentielle ce jour-là, mais ça c’est pas une surprise, je vote jamais. A fait frisquet sur le village toute la journée. Ai repris un TER, vers 18h…

Elle pensa qu’il blaguait, elle relança le jeu :

-13 novembre 1996 ?

-C’était un mardi ; la radio annonçait la disparition d’un avion, en Asie du sud-est ; c’est aussi la première fois que je t’ai vu, à la librairie de Beaubourg. Tu t’en souviens pas ? T’étais avec un sale con d’intello de mes deux et tu portais un blouson bomber, une mini-jupe rouge et pas de collant, malgré la saison.

-Tu bluffes ?!

-Tu vérifieras !

-Tu serais l’homme qui se souvient de tout ?

-L’angoisse, je te dis pas ; j’ai l’impression que ça turbine en permanence sous mon crâne, j’ai la cervelle en surchauffe permanente. Ça cavale la haut dans tous les sens, un peu comme dans les couloirs de St Lazare aux heures de pointe…

-Solution ?

-Y en a pas. Pour l’instant. Paraît qu’on teste des pillules d’amnésie.

-Les pillules du viol ? Tu sais où ça mène, ces merdes que des pauvres types glissent dans le verre de la voisine. Elles tombent dans les vaps, ils se la tringlent, elle se souvient de rien.

-Arrête tes horreurs ! Et surtout essaye pas de me faire le coup !

-C’est peut-être déjà fait…

-Cannibale !

Le duo se chamaillait quand entra un zadiste. Lunaire, et coloré, le garçon n’avait pas bien senti que ce n’était pas le moment. Coupe de cheveux à la Einstein, visage en forme de peace and love, la dégaine baba, il débarquait, ingénu, en plein territoire ennemi, juste pour boire un coup. Un brebis égarée dans la meute. Des grognards grognèrent, le murmure enfla, des injures fusèrent. On parlait d’assassin, de pédé, de parasite… L’intrus devait être sourd, il ne bronchait pas, le long du bar. Il attendait son verre, peinard. Un homme épais, cheveux et moustache poivre et sel, se leva, posa son chapeau à poils sur sa chaise, comme pour garder sa place, et s’approcha du jeune homme, auquel il fit face, à bonne distance cependant. Un quinqua plutôt bien conservé. Rebondi et musculeux.

-Lieutenant Arcole, comme le pont, du 96è régiment de ligne.

Et sans transition, il balança son pied droit direct dans la figure du contestataire. Une parfaite extension de la jambe, il avait à peine pivoté le buste. L’agresseur avait de l’entrainement. La semelle de sa botte, cloutée comme il se doit, percuta le visage du contestataire comme un tampon de douanier hystérique sur une page de passeport vierge. « S’il portait un dentier, on allait avoir du mal à retrouver l’appareil » se dit, sottement, Racine.

Le garçon venait en effet de prendre une rame de métro en pleine poire, il recula et s’affaissa cinq mètres plus loin, au milieu des tabourets du bar, le nez explosé, la bouche de travers, du rouge partout. Ça pissait le sang comme au cinéma.

La salle ricana, applaudit ; ici ou là on se levait déjà, pour achever le travail, sans doute. Y avait du lynchage dans l’air. Les uniformes avaient envie de se faire un steak tartare géant. Au sol, le gamin KO avait du mal à retrouver ses marques.

« NON MAIS, ÇA VA PAS , NON ? » La surprise passée, Chloé et Racine, après avoir échangé un bref regard, se propulsèrent de leur siège en hurlant, dans un bel ensemble, improvisé mais réussi, et saisirent le jeune homme, tout étourdi, chacun sous une aisselle, pour l’exfiltrer hors de ce nid de vipères.

8

No man’s land

Chloé avait un problème avec le téléphone ; elle en faisait un usage minimum et n’écoutait qu’accidentellement  ses messages. En fait, elle avait un problème avec les médias, en général. Elle éprouvait une quasi allergie à la radio et à la télévision, et depuis longtemps. Et elle ne consultait que fort peu les réseaux sociaux. Pour une journaliste, c’est ce qui s’appelait se compliquer la vie.

La manie de ses contemporains, sans exception, ou presque, à vivre dans une furie communicative permanente, partout, sur tout, avec tous, tout le temps, l’accablait.

Ainsi elle ne découvrit l’information que le lendemain au réveil : les forces de l’ordre avaient occupé la Zad et expulsé ses habitants. Pas d’arrestation, apparemment, mais cela restait à confirmer.

Un instant, elle hésita. Y aller ou pas ? Elle repensait à ce que lui avait dit le commerçant barbu, l’autre jour, sur Ropert et ses histoires de libido.

Chloé avait fait le premier déplacement sur la zad pour son boulot, certes, mais aussi en pensant trouver dans l’incident de Montretout, cette mort d’homme, une forme moderne de luttes des classes, une contestation radicale de l’ordre. Et elle était tombée, probablement, sur une histoire de coucheries. Claude Ropert était un addict du sexe qui s’était mis le canton à dos, façon de parler… Tout ça l’intéressait moyennement. Bref elle était déçue, mais par solidarité, par curiosité aussi, elle reprit son bâton de pèlerin.

Le temps de sauter dans une rame du RER, elle arriva sur place en milieu de journée. La « zone » était sous haute surveillance policière. Au cabinet de Jean-Paul Chouyet, elle rencontra la communicante, Magali Venturini.

Chloé, prête déjà à sortir ses griffes, déposa les armes dès que l’autre ouvrit la bouche. Cette voix ! La pigiste était séduite, et désarmée.

La rencontre se passa plutôt bien, et Magali Venturini lui obtint, sans mal, un sauf-conduit. «  A charge de revanche » lui dit, mystérieuse, cette dernière.

L’unique entrée du site était gardée par des gendarmes qui, d’abord, la rembarrèrent. Circulez, rien à voir, etc. Elle insista, agita son permis ; tout le monde haussa le ton. Finalement, elle croisa le commandant André Naline qui voulut bien prendre en compte son laisser-passer et elle accéda à la Zad. « Ceci dit, trainez pas trop dans le coin, c’est malsain » lui conseilla-t-il.

De la Zone à défendre, il ne restait plus rien ou presque. Rien qu’un no man’s land, qui pour le coup méritait bien le nom. Le lieu était devenu un vaste chantier, sillonné par une armada de bulldozers, de pelleteuses, de camions poubelles. Le préfet n’avait pas raté son coup.

« On a déjà évacué dix tonnes de déchets, en quoi ? en même pas une matinée, t’imagine ?! » s’énervait dans son talkie-walkie un petit chef, casque de chantier et parka jaune.

Chloé reconnut à peine la géographie des lieux, la tour d’entrée avait disparu ; elle devina là où se trouvaient le four à pain, le lieu d’accueil, l’infirmerie, le jardin. Le sol labouré était planté de canettes, de boites de conserves. Des bouteilles de gaz se tenaient chaud, en rangs serrés, à moitié enfoncées dans la boue, comme le dernier bataillon d’une armée en déroute. Cela ressemblait vaguement, en beaucoup plus petit,  aux soldats chinois en terre cuite de Xian, qu’elle avait vu, jadis, en compagnie de son père. Quelqu’un avait planté au milieu de ce régiment défait un drapeau blanc. Un contestataire ? un conquérant ? un déménageur ?

A l’orée du bois, une carcasse de camionnette, ouverte à tous les vents, était badigeonnée d’un tag, « Amour éternelle ». Drôle d’orthographe, se dit la pigiste. Autour du véhicule, plusieurs  matelas, une flopée de préservatifs.

Chloé se rappelait que les pires fantasmes avaient circulé en ville sur la zone ; on parlait de pièges à loups, de cercueil vide, de morts d’overdose, de fœtus cachés… On disait aussi que c’était un repère de sans-papiers, de sans-domiciles, d’émigrants, de Syriens, d’Ouzbèques… Pourquoi pas de terroristes ? A présent, ce n’était qu’un décor désolé de terre ocre, de poussière, de vieux pneus…Un paysage de post-apocalypse.

A la préfecture, Magali Venturini lui avait dit que le préfet, après l’annonce de la mort de Claude Ropert, et l’ambiance régnant en ville, avait dramatisé, allant jusqu’à parler de menace de guerre civile. L’incident du café le Wagram avait été monté en épingle. On parlait aussi d’incessantes pressions des riverains, d’un demi-millier de paysans enragés, leur tracteur à la queue-leu-leu sur la départementale, des agités prêts à en découdre, qui commençaient à organiser le blocus des lieux et à graisser leurs fusils de chasse. On frôlait les affrontements directs, répétaient l’administration, et la presse locale.

Jean-Paul Chouyet avait finalement donné l’ordre d’expulsion.

Chloé apprit, en ville, qu’une centaine de zadistes s’était repliée dans une propriété à une dizaine de kilomètres de Montretout. Une navette des Amis de la Zone, comme le disait une affichette sur le pare-brise du véhicule, circulait courageusement dans la cité ; elle en profita pour rejoindre les exilés. Elle s’attendait à croiser une meute d’assiégés, à la limite du burn-out ; elle tomba d’abord sur un atelier rhubarbe et, plus loin, sur une réunion pour préparer les semis collectifs de blé noir. Elle se demanda si c’était une posture, histoire de dérouter les pandores ou si elle était tombée sur une manifestation de croyants.

Camille-jardin, Camille-accueil, Camille-chauffeur, Camille chef-pas-chef, ils (elles) semblaient tous là, attentifs. Rassurée, la journaliste se mit en quête de Camille-zen. Il avait disparu.

-Et le drone aussi ! grommela Camille-chauffeur.

-Quel rapport ? s’étonna la pigiste.

-Bin, c’est lui qui avait réparé l’engin.

-Camille-zen ? c’était l’ingénieur ?

-Affirmatif. Et c’est lui qui s’en servait, ajouta, étrangement vipérine, Camille-accueil.

Chapitre 9

Des ZAD

Tout un temps, Chloé Bourgeade poursuivit son repérage des Zad dans un rayon assez proche de la capitale. Pour étoffer son dossier et aussi avec le secret espoir de remettre la main sur Camille-zen. Le personnage ne lui déplaisait pas, elle devait bien se l’avouer. Camille-zen, Camille-l’ingénieur. Il dégageait de petites ondes, le gamin. Enfin, c’est le souvenir qu’elle en gardait. Et puis quand elle  l’avait croisé, il lui avait semblé qu’il voulait se confier, mais peut être qu’elle se racontait des histoires. Comme souvent.

Elle localisa plusieurs zad en formation. Dans la première, sur le parc du Morvan, commune d’Alavon, un groupe d’agitateurs avait tronçonné cinq hectares de sapins ; en fait il avait étêté leurs cimes. L’annonce avait été faite depuis une plateforme altermondialiste située à Seattle. Le groupe s’appelait léchi-dryades, nom étrange qui avait un rapport avec le dieu des arbres, des chênes. Les zadistes dénonçaient la monoculture du douglas, un arbre qui acidifiait les sols ; rien ne poussait dans ses parages car il pompait toute l’eau. Elle situa l’endroit ; Camille-zen pouvait en être.

Dans la circonscription voisine, à St Agnan, des militants occupaient la Ferme du court-bouillon, située entre une zone commerciale et une forêt ; une maison à colombage, deux demeures en brique, des petits bâtiments et cinq hectares de terres cultivables. Un grande firme de la distribution avait acheté le terrain, prévoyait de tout raser et probablement d’aménager un parking géant. Les zadistes s’y opposaient, au nom de la lutte contre la disparition des terres agricoles.

Chloé Bourgeade amassait une documentation invraisemblable. Elle venait de lire tout ce qui s’écrivait sur ces deux secteurs, et elle comptait bien y faire un tour, quand on lui signala qu’un drone venait d’être observé, sur une autre Zad, à Gondrexange, dans le grand Est, cette fois. Gondrexange, elle connaissait. Un lointain souvenir de vacances, chez une amie de lycée, un village assoupi, un été étouffant, des baignades dans un lac, un pédalo, un garçon qui la draguait ; il avait une dentition impressionnante ! C’est tout ce qu’elle conservait de lui, un beau sourire franc qui dégageait des dents…de cheval. Le pauvre. C’est dans ce bled qu’aujourd’hui, il était question de creuser un site d’enfouissement des déchets nucléaires. Une centaine de zadistes, se proclamant antinucléaires, anticapitalistes et anti-autoritaires, y était rassemblé sous le patronyme de VMC, Vladimir Martine and Co. VMC ? Un code ? C’était, paraît-il, le nom du conducteur de la déneigeuse impliqué dans l’accident qui avait coûté la vie au PDG de Total, Christophe de Margerie, en octobre 2014 à Moscou.

Etrange mort, il est vrai, sur une piste de l’aéroport de Vnoukovo, que celle de ce pétrolier dont le Falcon 50 se fracassa, vers minuit, dans un chasse-neige.

A Gondrexange, donc, si l’on en croyait l’agence Labarrière/Trahi, un drone avait survolé les forces de l’ordre surveillant le campement. Chloé associa évidemment le vol du drone à la présence possible de Camille-zen. L’ingénieur…

L’ANRD, l’Agence nationale des rebuts dangereux, était en charge de l’affaire de Gondrexange. Désireuse de désamorcer le dossier, elle y organisait un voyage de presse. Chloé s’y invita.

Le début du voyage avait été compliqué. On peut dire comme ça. Le train, qui avait quitté la gare de l’Est depuis une dizaine de minutes, s’immobilisa au milieu de nulle part, ou presque. A droite, un immeuble de bureaux offrait une façade vitrée et bleutée. Impossible d’y déceler la moindre activité. A gauche, une demi douzaine de voies semblaient à l’abandon ; sur le ballast poussaient de longues fleurs jaunes, vives, ballotées par le vent, peut-être des plantes aux ânes, des onagres ; un peu plus loin, une rangée de platanes bordait des immeubles d’une cité des années trente, plutôt proprette. L’endroit était désert, silencieux. Dans la rame, à  moitié pleine, les voyageurs se taisaient. On attendait.

Soudain un contrôleur, un homme noir à cheveux blancs, très digne d’allure, sorte de Mandela version cheminot, traversa le wagon à vive allure, se précipitant vers la tête du train. Son passage éclair suscita un début de murmure. On attendit encore. L’employé réapparut.

-On a passé un message ? demanda-t-il. Vous n’avez rien entendu ? Il se présenta comme « le contrôleur de troisième de queue ».

Non, on n’avait rien entendu, la sono du compartiment ne marchait pas. L’homme dut répéter l’info. Il était question de chute de pierres, d’un caillou qui aurait brisé une vitre dans un wagon de tête. Il s’éloigna vers les voitures de queue. Longtemps après, il retraversa, toujours en courant, le wagon dans l’autre sens. Cette fois, les passagers s’interpelèrent les uns les autres, perplexes.

Le contrôleur revint pour annoncer qu’un animal, ou un homme, était passé sous les roues. On ne savait pas au juste. Il fallait voir, vérifier. De toute façon, le train était à l’arrêt pour deux ou trois heures. Ce sera selon. Cette fois, le brouhaha fut général. A l’exception de Chloé, tout le monde se mit à téléphoner. Pour raconter la même chose.

Nouvelle attente. L’énervement gagnait. Nouvelle disparition et nouveau retour du contrôleur, qui la joua laconique : « Ce n’était pas un animal ! » Traduction : « Trois heures d’attente ! » Le tarif. « Il va y avoir les constatations ! » : l’homme prononça le mot avec une certaine solennité. « Les constatations ! »

C’était la première fois que Chloé était témoin d’un suicide. Enfin, pas vraiment témoin puisqu’elle n’avait rien vu de la scène mais elle se trouvait directement concernée.

Elle apprit peu après que la victime s’était jetée d’une passerelle, au passage de la locomotive.

Elle essaya d’imaginer la rage qu’il fallait pour passer à l’acte, le désespoir qui avait animé la personne, tout près de là, il y a quelques minutes à peine. Elle pensa à l’explosion, au déchiquètement du corps. La victime avait-elle laissé un mot ? Elle songea aussi au chauffeur. Il avait très probablement tout vu, lui. Comment assumer un tel choc ? Pouvait-on s’habituer à ça ?

Dans le wagon, l’heure n’était pas vraiment à la compassion. Une jeune femme pleurait ; elle se rendait à l’enterrement de son père et craignait d’arriver trop tard. Deux amis parlaient de remettre leur voyage au lendemain ; « Mais demain, y a grève, non ? »

Un vieux couple monopolisait l’attention, en ronchonnant. La dame s’aidait d’une canne pour marcher, l’homme semblait à demi sourd. Ils avaient un repas prévu au restaurant « Le lapin chasseur », à Nancy. Comme c’était parti, ils allaient le rater. Ils s’en inquiétaient au téléphone auprès d’un certain Alexandre et tenaient ainsi au courant tout le wagon de leur déboire.

-Ça sera trop tard pour le Lapin chasseur, non ?

Les autres passagers, pareillement accrochés à leur téléphone, semblaient aussi indifférents. Une étudiante racontait à son copain des histoires de cantine. Une mère rassurait sa petite fille, « Mon Minou »…

Sur la voie, selon un protocole dont les codes échappaient à la pigiste, des petits groupes affairés de deux ou trois personnes se succédaient, des cheminots, dont l’un brandissait un panneau de signalisation d’urgence, des pompiers, des infirmiers ou des gens de la Croix Rouge, des policiers, des légistes, des photographes. Des officiels. Un monde fou.

Ces différents acteurs rendaient, à leur manière, une certaine solennité à la mort, à la gravité de l’acte alors que le wagon bruissait de propos insignifiants.

-Tu ne devineras jamais où on est, piapiatait la rombière dans son portable, on est bloqués en pleine voie à dix minutes à peine de Paris parce que quelqu’un est en dessous ! Du train ! Si, si, je te jure !

Au nouveau passage du contrôleur, la gorgone réclama que le train retourne à Paris : « On n’a plus rien à faire à Nancy ! » L’employé l’ignora.

Plus tard, on apprit que le procureur avait donné son accord pour que le train reparte. On avait changé, paraît-il, de conducteur. Dès que la machine se remit en marche, la mégère reprit le téléphone:

-Alexandre, Alexandre, finalement on arrive ! tu crois qu’on peut annuler l’annulation au Lapin chasseur ! Ah, zut, il est sur répondeur.

Chloé n’était pas vraiment superstitieuse. N’empêche. Elle se dit que Camille-zen était à l’évidence un oiseau de mauvais augure. En gare de Nancy, elle précéda la poison vers la sortie. La commère fit tomber sa canne. La pigiste hésita ; allait-elle s’en saisir pour assommer l’aïeule ? Elle ramassa la béquille et la lui tendit sans la regarder.

Sur le site d’enfouissement, à Gondrexange, l’ambiance était chaude. Les zadistes ne semblaient pas trop disposés au dialogue. Dès que l’estafette des journalistes, maladroitement marquée du sigle de l’ANRD, s’approcha du camp, l’engin fut entouré et amplement tagué. Chloé parvint à converser avec une très jeune militante qui lui confirma que l’homme-au-drone existait en effet et qu’il ressemblait diablement à Camille-zen. Il était passé par là, il y a peu, mais il bougeait beaucoup, le bougre. Il était déjà reparti, avec son matériel volant, et nul ne savait, ou ne voulait dire, vers quels cieux il s’en était allé.

Chap. 10

Ropie/Ropert

Chloé venait de franchir le parapet. Elle se tenait, tendue comme un ressort, sur la grille d’acier qui surplombait la voie. Le chasse-neige se montra enfin ; la jeune femme se précipita au devant des chenilles monstrueuses. Dans sa chute, elle eut juste le temps de voir la gueule d’ange de Camille-zen au volant de l’engin ; il portait  une chapka blanche frappée d’une étoile rouge et il chantait avec la voix de Magali Venturini.…

Chloé se réveilla de très mauvais poil.

Il faisait encore nuit mais elle comprit vite qu’elle ne retrouverait plus le sommeil. L’Andante tanguait légèrement. Cela arrivait au passage de bateau-mouche dans le chenal. Mais à cette heure, qui pouvait bien traverser le port ? une ronde la police fluviale ? Sur les quais, silence radio. Le boulevard Bourdon était désert. Circulation zéro.

La chatte Lena, qui avait senti que sa maîtresse allait se lever, pénétra dans la chambre en ronronnant.

Camille-zen, dit l’ingénieur, obsédait la jeune femme. Il s’était invité presque toute la semaine dans ses rêves mais de manière nettement moins agressive, heureusement, que cette nuit. Elle lui prenait la taille, elle glissait sa main sous sa chemise, elle l’embrassait. Jusque là, il était sa chose. En fait, ce cauchemar était prémonitoire, elle le comprit plus tard. C’est ce matin-là en effet qu’elle entendit reparler du zadiste. Et c’est par le bout du drone qu’elle lui remit la main dessus.

A deux pas de chez elle, qui plus est, et toujours un peu sous le signe de Napoléon, puisque Camille-zen était tout près d’Austerlitz, la gare, le pont, le quai.

C’est le marchand de journaux du boulevard Bourdon qui l’alerta. Il racontait en effet que depuis quelques jours, dans le quartier, un drone venait régulièrement narguer la brigade fluviale, installée le long des quais, au niveau du Jardin des plantes. Des amateurs de drones, il commençait à y en avoir beaucoup, la presse en repérait un peu partout, tout le temps. Mais Chloé sentait que ce drone-là était particulier. L’instinct ? l’intuition ?

L’envie ?

Elle se mit en chasse de l’appareil et de son maître. Après tout, c’était sur le chemin qu’elle avait habitude d’emprunter, entre sa maison/péniche, port de l’Arsenal, et sa revue, quartier du Liégat, à Ivry. Il fallait poursuivre le boulevard Bourdon ( colonel des dragons de Napoléon) jusqu’à la Seine, longer le métro Quai de la Rapée (bonjour la morgue), traverser le pont d’Austerlitz puis glisser sur la gauche vers le quai. Là, deux mondes cohabitaient, celui des damnés et celui des branchés. Les docks de la Cité de la mode étaient aussi accueillants qu’une base de sous-marins nazis sur la côte atlantique. Des tagueurs avaient bien tenté ici ou là d’agrémenter la structure de quelques fresques. Un bar faisait dans l’imitation de plage avec palmiers miniatures, transats décolorés et tas de cendres au sol pour remplacer le sable. Mais rien n’y faisait : le cadre plombait tout, les dessins et autres hiéroglyphes, et ratatinait les parasols.

Là se tenait un imposant campement de sans-papiers, migrants et autres réfugiés, des centaines de petites tentes collées les unes aux autres, à la queue-leu-leu, bleu, rouge, vert, ocre, comme la carapace d’une tortue arc-en-ciel. Une ville dans la ville. Une cité de toile au ras du sol. Des banderoles réclamaient des papiers pour tous, des logements, elles parlaient de solidarité.

Quelques résidants, assis en bord de Seine, les jambes ballottant dans le vide, contemplaient les sièges sociaux des  grandes banques qui leur faisaient face, gigantesques falaises de verre où l’on devinait parfois des silhouettes d’employés pressés. Chloé Bourgeade se demanda ce que pouvaient bien penser ces habitants des deux rives lorsqu’ils se découvraient. Les habitants de la morgue, eux, n’avaient plus ce genre de souci.

Rive gauche, le pont de Bercy marquait la frontière. Jusque là, on pouvait se croire dans les faubourgs de Bamako ou d’Addis-Abeba ; une fois passé sous le pont, aux pieds de la bibliothèque Mitterrand, changement de décor. On accédait à un univers ludique : piscine, restaurants, bars, bateaux-dancings, musique. C’est là d’ailleurs qu’elle avait pris l’habitude de retrouver Racine, au Shanghaï Express.

Chloé Bourgeade se dit que Camille-zen pouvait très bien circuler sans problème d’un univers à l’autre, comme s’il était des deux mondes. Compatible en tout cas avec l’un et l’autre. Citoyen du Nord ou du Sud.

Elle fit régulièrement le chemin, dans les deux sens, à pieds, à vélo, seule, accompagnée. Elle se contentait de dévisager les passants, elle n’allait pas se mettre à questionner les gens sur son zadiste disparu. Elle misait sur la chance. Elle avait raison.

Un jour, en marge du campement, un homme, un Africain, debout, tête baissée, se faisait tondre ; déjà d’autres amateurs attendaient leur tour. Ces gens, dans leur pays, était peut-être bien informaticien, ou toubib, se disait Chloé, s’indignant déjà quand elle réalisa que le coiffeur était blanc, rasé, petites lunettes de prof et pantalon sarouel ocre.

De surprise, elle faillit tomber de son vélo. L’autre, le coiffeur, avait la même tenue qu’à Chatel-Gérard, un tee-shirt en plus, mais pas tout à fait la même tête : Camille-zen, car c’était bien lui, avait le visage tuméfié. Son arcade sourcilière droite avait souffert. Gonflée, violacée,  la cicatrice le vieillissait un peu mais le reste demeurait toujours aussi gracieux.

Il la reconnut également mais poursuivit, apparemment imperturbable, la tonte de son patient. Elle attendit la fin de l’opération pour le saluer.

-Vous êtes une tenace, vous ? se contenta de lui dire le jeune homme.

-Dans ton genre, t’es pas mal non plus, répliqua-t-elle.

Il prit son temps pour raser toute la file de ses ouailles, en silence. La zen-attitude. Aux regards échangés avec ses « clients », on comprenait qu’il connaissait bien chacun d’eux. Chloé attendit sagement que tout le monde soit passé. Il lui proposa alors ses services ( « Coupe intégrale ?  en damier ? dégagement latéral? »). Elle refusa et préféra l’inviter à prendre un pot au Shanghaï Express tout proche.

-C’est un hasard si tu crèches en face de chez moi ? car j’imagine que tu as fait ton trou par ici ?

-Je savais pas.

-Je t’avais laissé mon adresse, avec ma carte.

Elle lui redonna son bristol.

-C’est vrai ; mais c’est un hasard quant même.

Chloé Bourgeade ne savait pas s’il fallait le croire. Elle lui désigna son œil. « Un souvenir de Chatel-Gérard » grogna-t-il. Elle l’interrogea sur le campement d’Austerlitz, ses nouvelles relations.

-J’ai des amis partout ; ici on m’appelle « le coiffeur » ; et là-bas – il montrait la direction des restaurants et des cafés près de la BNF- je suis « la ligne ».

-Pour ta silhouette ?

-Pas seulement. Mais passons.

Elle l’amadoua assez vite. Zen mais pas bégueule, le jeune homme accepta volontiers un rhum vieux de la Réunion. « Un Gourdet, 15 ans d’âge ». Elle lui rappela que lors de leur rencontre sur la Zad, il semblait prêt à lui dire quelque chose. Est-ce qu’elle s’était trompée ?  Au deuxième verre, il était mis en confiance et prêt à confesse.

–C’est un peu long.

-J’ai le temps.

Retour à Châtel-Gérard. Le grognard Claude Ropert, il l’avait connu. Bien. Intimement même. Ils avaient été amants.  Le patron du Conseil régional des comptes jouait au père la rigueur le jour, look de croque-mort et langue de techno ; mais la nuit, c’était Freddy Mercury, pantalon de cuir et lignes de coke. Claude Ropert devenait Ropie pour ses intimes. Et Ropie sadisait alors ses stagiaires, ses clients, ses proches, ses thésards, le moindre mecton qui passait à sa portée. Un addict à sa façon. Camille-zen avait été un de ses élèves, il fréquentait Ropie depuis deux mois.

-Sur la Zad ?

-Non, à la Maison rouge.

Le sexagénaire avait fait de sa demeure, en bordure de Chatel-Gérard, certains soirs, un vrai lupanar. Camille-zen savait que son compagnon était un  cavaleur mais il se disait amoureux :

« Au début, j’ai pensé qu’il voulait faire de moi une taupe, il savait que je vivais sur la Zad, sans doute voulait-il avoir des infos de la Zone, vous voyez. Au fait, on se vouvoie ?

-Tu, passes au tu, STP !

Ils passèrent en même temps au troisième rhum réunionnais.

-OK. Tu vois, je me dis : il me manipule pour savoir ce qui se passait chez les zadistes. Peut-être y a-t-il pensé après tout, au début, je ne sais pas, mais en fait, il ne m’a jamais rien demandé ; il semblait attaché à moi. C’est tout.

Camille-Zen apprit que Ropert/Ropie écrivait ses mémoires. Ce travail l’occupait beaucoup. « Ça va faire du bruit… », répétait-il.

-Quel genre de bruit ?

Le jeune homme ne savait pas exactement. Une histoire de jeunesse, avait-il cru comprendre. Des révélations. Mais Claude Ropert n’était pas bavard sur la question. « Il communiquait pas » dit le garçon. Il virait même parano. Non sans raison. La nuit précédant les émeutes, il lui était arrivé une drôle d’histoire. Il rentrait d’une virée et avait été arrêté par des gendarmes ; l’un d’eux lui reprocha de ne pas porter sa ceinture, ce qui était vrai. L’histoire aurait pu en rester là. Une contravention, bonjour/bonsoir. Mais le pandore en fit toute une affaire, il ameuta ses collègues. Claude Ropert se dit qu’on finirait bien par le reconnaître. Or il eut droit à une fouille au corps, dans les règles de l’art ; les gendarmes firent le tour du véhicule, soupçonneux, comme s’ils étaient tombés sur un lieutenant de Daech. Ils inspectèrent méticuleusement l’habitacle, le coffre. Au bout d’un long moment, on le laissa repartir. Ropert était naturellement fou de rage et, cerise sur le gâteau, une fois arrivé chez lui, il s’aperçut que son ordinateur portable, sur la banquette arrière, avait disparu ! Il était tout à fait sûr que l’appareil était là quand la gendarmerie l’avait arrêté… Le conseiller avait la sale impression d’être  tombé dans un piège, le coup de la ceinture n’était qu’un prétexte. Il hésitait à porter plainte. Un comble pour un citoyen comme lui…

Claude Ropert se fit une raison, d’autant que le texte original de ses « confessions » était sur une clé USB. Il n’avait mentionné, sur son ordinateur, qu’un schéma de l’histoire. Et cette clé, croix de bois croix de fer, elle ne le quitterait plus. Se promit-il.

-Mais pourquoi était-il sur la ZAD la nuit de l’émeute ?

-On avait passé la soirée, ensemble, à la Maison rouge. Il avait tenu absolument à me voir. L’histoire des flics et de l’ordi volatilisé l’avait vraiment tracassé ; puis, au milieu de la nuit, il avait voulu me raccompagner sur la zone.

-En grognard ?

-Par jeu. On avait fait les cons toute la soirée, on était super remontés ; il avait pris plusieurs lignes de coke et j’étais bourré à mort. On s’amusait, disons ça comme ça : il prétendait qu’il était Napoléon, et j’étais sa Joséphine !

Napoléon et Joséphine. Un ange, impérial, passa. Chloé imaginait le tableau qu’un David aurait pu faire de la rencontre.

-Il était sorti en costume, et avec son fusil, aussi ; il l’avait même chargé. On entendait au loin les cris, le chaos de l’émeute. Il fanfaronnait face aux pandores. Je vous répète, on avait abusé de substances diverses…

-Et personne ne vous remarque ?

-C’était le total bordel, je vous signale, à ce moment-là.

-Mais sur la Zad, parmi les contestataires, avant ce soir-là, personne n’était au courant de votre liaison ?

-Je ne crois pas, j’étais discret, lui aussi ; enfin, jusqu’à cette nuit-là, je veux dire. En tout cas, personne ne m’a jamais rien dit. Jamais la moindre allusion.

-Donc, le soir du meurtre, Claude Ropert traverse le champ de bataille en votre compagnie.

-Au début, oui.

-Pourquoi au début ?

-Je vous le répète, c’était le binz sur la zone, ça courrait dans tous les sens, et on s’est très vite perdu de vue. Faut dire qu’il faisait noir comme dans un four. On n’y voyait rien, sauf les flics d’en face de temps en temps, quand ils tiraient. Ça faisait alors de petites lumières, des petits flashs dans les ténèbres mais c’était tout. 

-Vous ne savez donc pas ce que Claude Ropert a fait, ensuite ?

-Non. J’ai pensé qu’il avait fini par retourner chez lui ; moi, j’ai terminé la nuit à la Zad. On n’avait pas prévu de se revoir dans l’immédiat. Je n’apprendrai sa mort que bien plus tard. C’est vous, je crois bien, qui me l’avez appris. Sans le faire exprès. Lors de votre visite sur la zone, vous avez parlé d’un grognard à qui il serait arrivé quelque chose, et j’ai fait le lien…

Quand les flics, quelques jours plus tard, ont occupé la ZAD, Camille-zen s’est enfui. Vers la Maison rouge. La demeure était sous scellés. Il est passé par la cave, il s’y est caché. Deux, trois jours ? Jusqu’à ce que débarque un visiteur.

-Un flic ?

-Un flic, un gendarme, un concierge ? Sais pas.

-Un grognard ?

-Peut-être, pas sûr. Les grognards sont des ploucs, là c’était plutôt un pro, en mission, tendance « je-sais-ce-que-je-cherche ».

-Cagoulé ?

-Même pas, je pourrais le reconnaître ; mais j’en ai vraiment pas envie.

-Et puis ?

-Il cherchait quelque chose, il a bousculé des meubles, foutu en l’air la moitié de la bibliothèque, fracassé des sièges. Il a fini par me trouver, j’étais à l’étage. Il savait qui j’étais. Il m’a traité, t’imagines un peu ! Ce con connaissait mes moindres relations avec Ropie. 

Quai Austerlitz, une camionnette hors d’âge venait de s’arrêter en face du campement des migrants. « C’est la bouffe ! réagit Camille-zen. Faut que j’y aille ! »

Le garçon s’était levé mais Chloé lui demanda de terminer son histoire. Il poursuivit, le regard déjà ailleurs, scrutant la file d’attente qui se constituait derrière le véhicule.

-Le « visiteur » m’a demandé où Claude Ropert rangeait ses papiers. Je n’ai pas su quoi répondre, je n’en savais rien, d’ailleurs ; l’autre m’a cogné, dur ( Camille-zen montra son œil) mais j’ai réussi à m’enfuir.

Depuis, il avait fait le tour des Zad avant de s’établir quai d’Austerlitz.

-Tu es parti de Montretout avec des biscuits, non ? demanda Chloé. Genre engin volant presque identifié ?

-C’est ce qu’on raconte, en effet. Disons que c’est la bestiole qui me suit. Elle semble s’être attachée à moi… Voilà, tu sais tout. Si tu es toujours décidé à écrire, fais bon usage de tout ça. Mais parle pas de moi. OK ?

Du campement, on l’appelait avec de plus en plus d’insistance. A croire que sans lui, la distribution des repas ne pouvait pas se faire normalement. Il se leva, fit un petit geste à Chloé et rejoignit ses compagnons de misère.

Ils se savaient voisins, seule la Seine les séparait. Ils étaient appelés à se revoir. Du moins, c’est ce que pensait Chloé.

11

La bande des quatre 

C’était une photo de groupe, classique. Sur quatre rangs, une cinquantaine de jeunes gens, encadrant leur professeur, regardait sortir le petit oiseau. Ils étaient beaux, souriants, à peine arrogants. La journaliste avait cerclé de rouge trois visages.  C’était la promo de sortie de l’ENA, 1980.

En relisant ses notes sur la rencontre avec le préfet puis ses échanges avec Racine, Chloé Bourgeade avait été intriguée par un détail et ce petit rien l’avait titillée, ou démangée. Un chiffre  revenait souvent. 60. 60 ans. Claude Ropert était mort alors qu’il venait d’avoir 60 ans ; Xavier Cottrin, de son côté, avait célébré ses 60 ans le jour même des émeutes de Chatel-Gérard. Et alors ? Ça ne voulait pas dire grand chose mais cette concordance d’âge lui avait donné envie de creuser le sujet. A défaut d’autre piste.

Chloé Bourgeade s’est donc intéressée au site de Claude Ropert sur Wikipédia. Le portrait était assez bavard, comme elle s’y attendait : famille (« bonne famille » comme on dit), enfance, jeunesse, scolarité, Sciences-Po, ENA. Du classique. Elle avait voulu en savoir plus sur sa « promo » dans cette dernière école. L’amicale des anciens n’avait rien à cacher, apparemment. Claude Ropert faisait partie de la promotion Voltaire, propulsée dans le grand monde en 1980, donc… Une promo où se bousculait du beau linge. Bien. Mais encore ? Surprise : Xavier Cottrin était de la partie. Xavier Cottrin, aujourd’hui du groupe Labarrière-Trahi, et de l’Amicale des grognards.

Or Xavier Cottrin s’était bien gardé de lui parler de sa proximité avec Ropert ! Il avait joué au con quand elle lui avait parlé de la victime ; il l’avait amusée avec des histoires de Clochemerle au sein de l’Amicale. Point ! Du côté de Jean-Paul Chouyet, même chose : difficile de croire que le préfet de région n’était pas au courant des liens entre ces deux hommes, de leur histoire commune.

Chloé Bourgeade s’était accrochée à l’idée de promotion, issue la même année de la même école. Elle y passa une partie de l’après-midi et apprit, par divers potins d’internautes, que Claude Ropert et Xavier Cottrin étaient non seulement dans la même promo mais ils avaient été potes, super potes même. La rumeur parlait de groupe, de bande des quatre, disait-on. Mais rien à voir avec Mme Mao et sa clique. La journaliste avait réussi à identifier un troisième larron, qui en l’occurrence était une larronne ou plutôt une larronnesse, bref une femme et une femme du champagne.

Chloé reprit la photo de 1980 ; on y voyait en effet, au premier rang, dans une robe à fleur, les mains sagement posées sur ses genoux, une énarque épanouie : Benoite Fromanger. La femme de Jean-Paul Chouyet. La femme du préfet.

Ça faisait beaucoup. Beaucoup de choses à raconter à Racine, aussi.

12

Un balcon sur la Concorde

Chloé Bourgeade était furieuse : elle était privée d’enquête, écartée de la rencontre à venir, marginalisée, humiliée. Et elle n’aimait pas ça, Chloé, mais pas du tout. La raison ? Racine avait réussi à identifier le dernier élément de la bande des quatre et obtenu, dans la foulée, une entrevue  « d’affaire » avec ce chaînon manquant. Or cet homme donnait ses rendez-vous dans un club interdit aux femmes. La pigiste se demandait si le libraire, au fond, n’était pas mécontent de ce mauvais tour. Il lui avait assuré que c’était une exigence de son « correspondant » ; celui-ci ne se mettrait à table que s’il s’agissait d’une bonne table, la sienne, et, dans la foulée, il avait fixé le lieu : son club, l’ACE, l’Automobile Club Europe. Et l’ACE ne tolérait que les mecs. Incroyable mais vrai : en 2015, à Paris, sur la plus célèbre place de la ville, dans un des plus prestigieux immeubles de la capitale, l’hôtel de Blessis Pellière, l’entrée était interdite aux femmes. Racine n’y était certainement pour rien dans ce choix, mais son vieux fond macho devait ricaner, pensait Chloé Bourgeade.

Du coup, elle s’énervait : il devait aimer ça, Racine, côtoyer les puissants, ils étaient de son bord, finalement.

Gauche molle, gauche sans risque, gauche caviar, peinarde, ringarde, capitularde. Il fallait qu’elle sorte faire un tour, sinon elle allait lui dire des gros mots, à son libraire.

L’informateur du libraire s’appelait Transe, Manuel Transe. En découvrant le patronyme, Racine pensa à transsexuel, c’était à la mode, mais ce n’était pas le genre de son invité surprise. Transe était donc le quatrième larron. Une trajectoire assez semblable aux autres membres du gang jusqu’à la rupture, récente, avec ses pairs.

Au tout début de l’histoire, cependant, les quatre ne partent pas avec les mêmes chances. Xavier Cottrin était fils de notaires, Claude Ropert l’héritier d’une lignée d’architectes et Benoite Fromanger nageait dans le champagne, mais Manuel Transe, lui, était le seul du groupe à venir de milieu populaire, un père mineur, une mère au foyer. Transe avait bien remonté le courant mais sans jamais vraiment rattraper l’équipée de tête.

Rendez-vous avait été pris à l’ACE dimanche après midi. Racine arriva largement en avance.

C’était une manie chez lui ; il traîna au Crillon, tout proche. Les lieux se voulaient accueillants, ils étaient intimidants, surchargés, trop de boiserie, trop de cuivre, trop de dorure, trop de glace, trop de lumière, trop de paillettes, trop de tout. Derrière chaque massif floral, on devinait, aux aguets, alignés, le premier maître d’hôtel, suivi du maître d’hôtel tout court, du chef de rang, du demi chef de rang, du commis de rang et du commis débarrasseur ! C’était plutôt pesant.

Manuel Transe était à l’heure, un bon point pour lui. Grand, mince, une abondante crinière blanche, les yeux très noirs, étirés, un costume gris clair, une chemise au col ouvert, il ne manquait pas d’allure. Le visage, très légèrement couperosé, nuançait un peu cet air de bon élève. Racine, protocolaire, lui donna du « Monsieur le Président ». 

-Appelez-moi Manu, sourit Manuel Transe.

Les conditions pour être membre du club étaient très sévères, expliqua-t-il, un rien vaniteux. Il fallait deux parrains, un vote du conseil d’administration. Manuel Transe, qui avait présidé la région Paris sud, comptait alors sur son territoire une flopée d’usines de construction automobile, et entretenait de ce fait des rapports étroits avec les patrons du cru, lesquels encouragèrent son entrée au club. CQFD. Il avait quitté la présidence de région mais gardé sa carte du club, jusqu’à présent.

Pendant ce préambule, des loufiats  installèrent les deux hommes sur un petit balcon, genre loge de théâtre, qui donnait sur la place de la Concorde. La circulation était raisonnable, le ciel dégagé, le temps doux et le paysage aimable. A gauche, l’obélisque, au fond l’Assemblée nationale, plus à droite mais toujours en fond de scène, la coupole des Invalides ; à droite toute, un mur végétal qui marquait les débuts des Champs Elysées.

-Pas mal, non ? jeta Manuel Transe, désinvolte.

Sans qu’il ait besoin de se manifester, un maître d’hôtel apporta sa bouteille de whisky écossais, un Laphroaig 20 ans d’âge et deux verres. Personne ne songea demander son avis à Racine qui dut suivre le mouvement.

C’est en circulant sur les réseaux  de l’amicale des anciens de l’ENA que le libraire avait trouvé Manuel Transe. Ce dernier n’avait pas eu l’air trop surpris de la démarche de Racine et accepta sans hésiter un rendez-vous. Il tint sa promesse, raconter la saga de la bande des quatre.

Le groupe, à l’époque, s’appelait les Braques, Claude Ropert, Xavier Cottrin, Benoite Fromanger et lui, Manuel Transe.

Tout avait débuté à Sciences-po et s’était poursuivi à l’ENA, de longues années de complicité entamée sur un mode sexe et soft. Benoite et ses trois amants. Benoite au cœur. Des amants à tour de rôle, jamais en bande. Et des relations selon un protocole strict. Par exemple, il fallait que dans la pièce, la chambre, le lieu de la rencontre, figure un objet christique, une croix, un portrait, un tableau, à la limite un petit bouquet de buis. Ce rituel, très légèrement blasphématoire, avait le don d’assurer l’orgasme de la demoiselle. Existaient aussi des règles codifiant strictement les étapes de la relation amoureuse mais Manuel Transe abrégea son propos. Or un soir, le groupe était sorti de son rituel et avait fait une bêtise, « une grosse bêtise ».

Chapitre 13

Le pacte

C’était en fin de stage, dans le cadre de la « Frater », un club d’élèves situé au dernier étage de l’école. Le quatuor s’était lancé un défi parfaitement idiot : qui serait le premier (la première) à séduire une nouvelle venue, Ofelia, une ravissante sud-américaine qui ressemblait étrangement à la présidente argentine, Cristina Kirchner ? Chacun donna l’assaut à sa façon et tous poussèrent la jeune femme à boire. Un moment, celle-ci disparut, la bande s’en désintéressa. En fait la stagiaire était sortie sur le balcon puis était passée par dessus la rambarde ; on n’avait jamais trop bien su si elle était tombée ou si on l’avait poussé, plus ou moins volontairement. La fête continua, on ne retrouva le corps que le lendemain.

Benoite avait pu tout arranger ; elle connaissait des gens qui connaissaient des gens… et à arrivée il n’y avait pas eu vraiment d’enquête, ou si peu. Mais « l’incident » avait été assez traumatisant pour créer entre eux quatre une complicité à vie.

Le groupe était doué, les mauvaises langues disaient « doué en intrigues » ; il avait terminé dans « la botte », c’est à dire dans les premiers de promo. Les quatre mousquetaires s’étaient en quelque sorte partagé les rôles : Claude Ropert, le procédurier de l’équipe, entra au Conseil des comptes ; Xavier Cottrin, baratineur et homme de plume, s’orienta vers la presse ; Manuel Transe, l’organisateur, prendrait la politique, le pouvoir, et se retrouva élu PS.

Benoite Fromanger, elle, retournait d’où elle venait, le champagne et via sa famille, elle pantoufla vite dans la Banque suisse d’investissement, la BSI, où on la propulsa à la direction. Pas ingrate, ou prudente, elle proposa, ou imposa, un pacte au trio de garçons ; elle financerait leur carrière. Le trio avait un compte ouvert à la BSI (et la carte qui va avec) ; on faisait passer ça pour des prêts à rembourser ; le deal, c’est qu’il y avait tout à prendre et rien à rembourser.

Evidemment, et c’était le minimum, pas question pour nos trois jeunes notables, de toucher, dans leur fonction, à BSI, ni au champagne Fromanger, accessoirement. Pas de lois pouvant entraver leur action ( c’était le boulot de Claude Ropert), pas de campagne de presse désagréable ( le devoir de Xavier Cottrin), pas de mesure intempestive des politiques : « C’était mon job car la région Paris/sud, où j’atterrissais en 1995, comportait les sièges sociaux de BSI-France et…des champagnes Fromanger. »

Accessoirement, tous effaçaient à  jamais de leur logiciel l’affaire Ofelia.

Racine, l’alcool aidant, se laissait gagner par le spectacle de la Place de la Concorde ; il sentait prospérer sa mythomanie, un étrange sentiment de puissance l’envahissait. Il se serait bien vu César contemplant l’arène. A ses pieds des gladiateurs s’entretueraient et, à l’instant fatidique, c’est lui qui lèverait, ou non, le pouce.

« Ainsi fut fait », poursuivait Manuel Transe qui ramena le libraire en terre gauloise.

Benoite Fromanger, toujours un peu mystique sur les bords, rencontra dans un mouvement pentecôtiste Jean-Paul Chouyet. Ils fondèrent une grande famille, quatre garçons, une fille. Chouyet n’était  même pas énarque, tout juste un Sciences po de province mais il avait gravi l’administration de l’intérieur, méticuleusement. Un « bon garçon ». Et puis aucun des trois amants de Benoite, de toute façon, n’avait un profil de mari. Claude Ropert était de plus en plus ouvertement homo ; Xavier Cottrin s’était vite casé avec la fille d’un riche libanais propriétaire d’une holding de presse; et lui, Manuel Transe, détestait la famille, les couples, les enfants, et puis surtout il était fauché, comparé aux autres.

-Jean-Paul Chouyet était-il au courant du pacte ?

-Il s’en doutait, peut-être, il est loin d’être idiot, mais c’est un prudent, il n’a jamais voulu savoir. Ou s’il a su, il a aussitôt oublié. Chouyet est une pièce rapportée mais convenable.

Aux pieds de l’hôtel, des cars de touristes venaient de prendre la place des chars des gladiateurs et Racine se sentait bien, détendu, attentif.

-Tout semblait rouler pour vous, s’étonna-t-il. Pourquoi cette rupture avec la bande ?

-Ce n’est pas moi qui ai rompu, c’est eux qui m’ont jeté ; en fait ils ne m’avaient jamais vraiment intégré.

Venu de loin, Manuel Transe avait passé tous les obstacles. A l’ENA il avait pu croire les classes (et les castes) abolies dans la grande harmonie universelle,  technocratique et consensuelle. Las, on n’arrêtait pas de lui rappeler ses origines. Ou peut-être est-ce lui qui avait tendance à toujours tout interpréter ainsi… Il avait beau faire, on lui faisait toujours comprendre qu’il n’était pas du clan.

-J’ai tout fait comme il faut mais je n’étais pas des leurs ; on me renvoyait sans cesse mon passé, mes parents, sur le ton de la blague, peut-être, mais le message était là : tu n’es pas vraiment de notre milieu, Manu. J’avais pourtant bossé pour être adoubé, un peu comme dans cette chanson de Brel, vous connaissez, « T’as voulu voir Vesoul, et on a vu Vesoul… ». Je ne leur ai rien refusé, j’ai privatisé, j’ai licencié, j’ai dérèglementé, j’ai libéralisé, j’ai soudoyé qui il fallait. Ce n’était pas toujours conforme à mes convictions, car j’avais des convictions, vous savez ? Et je me disais, comme le chanteur, bon, j’irai pas plus loin. Mais en vérité j’allais toujours plus loin.

Au bout du compte, lors d’un renouvellement de mandat, on lui fit comprendre que l’heure était au rajeunissement des cadres, à la féminisation, à la transparence ; bref, on lui déconseillait de repartir pour un nouveau tour. En vérité on le remerciait comme on remercie un valet,  un serviteur. Alors, il laissa tout tomber.

-En fait, je les ai envoyés chier !

Une file de voitures klaxonnait en descendant les Champs, des jeunes gens à moitié sortis des véhicules agitaient des drapeaux que Racine n’avaient jamais vu. Une manif politique ? un mariage serbo-croate ? des criailleries de supporters ?

-Vous me direz, je ne prenais pas trop de risque, annonçait Transe. J’ai toujours ma carte à la BSI, j’ai conservé ma place au club de la Concorde, bref j’ai gardé mes petites habitude, mais on ne se voit plus. Cette faune, je la déteste. Trop vu, trop donné. J’ai même fait la fête, figurez-vous, en apprenant la mort de Ropert. Et ça me fait du bien, en ce moment, de déblatérer sur ces gens, vous n’imaginez pas !

Il semblait tout à fait sincère en disant cela. Sincère et éméché. La première bouteille avait été vidée, une nouvelle fit son apparition, toujours vieille Ecosse, sur le guéridon.

-Vous saviez que Claude Ropert écrivait un livre? Ses Mémoires ?

-J’étais vaguement au courant ; il s’en vantait, le con. Fromanger n’a pas dû apprécier.

-Vous n’avez pas vu le texte ?

-Désolé, non. Ropert menait une vie scabreuse mais on lui passait tout. Pourquoi cette envie de coming-out  ? Il sentait peut-être qu’il tenait là un beau sujet de roman ?

-Et pourquoi aujourd’hui ?

-Ce que je sais, ce que j’ai entendu, ce qui se raconte, c’est que cette canaille s’était entichée d’une sorte de jeune mystique écolo, un métaphysicien de l’environnement, un puriste vert, qu’il avait été séduit par son cul, son corps et ses idées ! Touché par cette grâce, et retourné, il allait tout dire. C’est du moins ce que prétendaient certains. Un comportement absurde, mais qui ne manquait pas de panache. Une attitude suicidaire sur les bords aussi, non ? 

-Et c’est pour ça que vous l’avez buté ?

Sans doute transporté par l’afflux de malt tourbé depuis deux bonnes heures, Racine disait un peu n’importe quoi.

-Moi, je l’aurais buté ?! grogna le Président. Au même instant, un huissier vigilant ferma la porte de leur balcon. Il y a des mots qui devaient demeurer entre soi, le loufiat connaissait son métier.

-Là, on touche vos limites, mon cher ?!  ajouta Transe, ricanant. Vous avez été capable me retrouver, de m’attirer, de me faire parler ; vous ne manquez pas de savoir-faire mais vous gardez vos gros sabots. Ducon ! Sans doute du déterminisme social ? Vous sortez du 9.3, ou quoi ?

Racine était gêné. Et honteux. Et vexé. Non pas du 9.3 qu’il fréquentait assidument, mais de sa propre bêtise. Qu’est-ce qui lui avait pris de tout gâcher. Il était dans les vaps et son vis à vis tenait mieux l’écossais que lui, il n’y avait pas photo. Le libraire se résigna ; il attendait la suite.

-Comme vous, mon vieux, je ne sais pas qui a buté Ropert. Franchement je ne sais pas.

Après avoir élevé la voix, comme s’il tenait un meeting, Manuel Transe venait soudain de passer au chuchotement.

-Si vous m‘avez invité pour le savoir, souffla-t-il, vous avez fait une mauvaise pioche. A mon avis, Fromanger a du tout faire pour récupérer le tapuscrit du conseiller, ça, c’est possible, mais de là à le tuer, non ! Vraiment pas le genre de la maison.

Sur la place, une nuée de jeunes filles en robe de bal faisait une entrée remarquée au Crillon tout proche ; il y avait sur les marches plus de photographes que de débutantes.

Racine, qui tentait de se rétablir, demanda à voix basse :

-Ça va contre mes intérêts de dire ça mais vous n’avez pas peur de dégoiser ainsi ? Vous prenez des risques ?

-Quels risques ? moi, je suis un has been, je ne fais plus d’ombre ; et pour eux, les risques sont inexistants. Ces gens sont assurés de l’impunité, ce sont des intouchables, mon cher.

-Vous n’avez pas peur par exemple que l’on raconte votre histoire ? que je

donne tout à Chloé, mon amie journaliste ? Vous devez bien vous douter que je vais lui parler de notre conversation ?

-Vous allez lui donner quoi ? L’histoire de l’Argentine qui a basculé ? d’Ofelia ? L’affaire est enterrée de longue date, morte et enterrée, comme la fille ; la famille a été indemnisée, convenablement. Un non problème, « amnistié » depuis belle lurette.

-Et les comptes ouverts à la BSI ?

-Heureux les simples d’esprit, comme dit l’autre… Je vous souhaite bien du plaisir pour prouver leur existence. Le temps de l’écrire, ces comptes auront disparu s’ils ont jamais eu un caractère officiel. Vous ne connaissez pas l’agilité des banques en général et des Suisses en particulier dans ce genre d’exercice.

-Tout de même, il y a une histoire à raconter, des noms, des pistes…

-Si vous voulez mais où allez-vous écrire tout ça ?

-Mon amie Chloé travaille pour « Les papiers nickelés » ; elle tient là un joli dossier sur la bourgeoisie d’Etat, grandeur et décadence, vous voyez le genre. Et je compte bien l’aider.

Toujours sur un ton de comploteur, Transe répliqua :

-Z’êtes sûr ?

-Sûr qu’elle travaille pour Les papiers nickelés, ça oui !

-Non, je veux dire : vous êtes sûr que son journal va publier cette enquête ?

-Tout de même !

-Qui finance cette feuille ?

-…

-La BSI, mon cher. Si vous n’êtes pas au courant, le rédacteur en chef, Régis Bergeron, lui, il l’est. Z’avez qu’à lui demander.

14

La dernière marotte

Manuel Transe avait raison, la revue Les Papiers Nickelés n’était pas le modèle d’indépendance que le journal prétendait être. Régis Bergeron avait beau moquer les titres de presse tombés sous les fourches caudines de Xavier Cottrin, le tycoon de Labarrière-Trahi ; lui même avait du mettre de l’eau dans son vin, beaucoup d’eau. C’est ce qu’il confessa à Chloé Bourgeade venue le mettre au courant de son enquête et de la rencontre entre Racine et l’ancien président de région.

Le rédacteur en chef commença par tiquer, grogner, rougir, démentir. Genre : c’est pas vos oignons, c’est moi le patron ; quand le bateau tangue, c’est qui qui écope ? bibi, alors, lâchez-moi.

Mais Chloé était limite hystérique. Elle insista. Il finit par confirmer : bon, oui, les Helvètes lui avaient donné un « petit coup de main », petit mais décisif  à un moment difficile de la vie du journal. « C’est pas des dilettantes comme vous qu’auraient pu m’aider ! Alors ?!» Oui, il était redevable aux Suisses, point, à la ligne. Il ajouta que le mensuel conservait bien sûr sa pleine liberté éditoriale ; en même temps, il était sans doute préférable que Chloé poursuive bien son enquête initiale, sur les Zad et la contestation écolo-anticapitaliste. C’était bon, ça ! No problemo. Elle pouvait aussi prendre d’autres angles d’attaque, si elle voulait, le culte de Napoléon, pourquoi pas ? la vague des drones ? Super, les drones ! Ce n’étaient pas les sujets qui manquaient.

Chloé Bourgeade tombait de haut. Dans le marigot médiatique, Régis Bergeron était sa référence. Le sage au milieu des singes. Le gourou chez les ripoux. Et voilà qu’à son tour, son modèle mollissait ?! Son canard barbotait dans une mare suisse !? Leur explication fut longue, un face-à-face orageux. « Madame–sans-nuance », comme l’appelait parfois Racine, haussa le ton, sortit des gros mots, claqua la porte et décida de tout laisser tomber.

Elle commença par s’offrir une longue marche dans Paris, histoire de se calmer un peu. Deux heures de  déambulation ruminante. Au métro des Gobelins, un tag sur une pub disait « Si tes ancêtres te voyaient, ils mettraient une capote ». Elle n’était pas sûre de la concordance des temps mais le message lui plut. Et la dérida. Du moins, ça l’encouragea dans l’idée de se saouler la gueule et de noyer sa totale désillusion. Son parfait désenchantement. Sa radicale déception.

Elle entretint le secret espoir de tomber sur Camille-zen ; si elle le croisait ce soir, c’est sûr, elle le violait. D’emblée. Sa virée la conduisit finalement au Shanghai express, comme par hasard. Il y avait

du monde, on annonçait une soirée autour du groupe des « Lénine Renaud », intitulée « Mets tes faux cils, deviens marteau ».

Un premier rhum, quelques bises à de vagues connaissances. Puis elle tomba sur Racine en compagnie de Magali Venturini. Les conditions étaient réunies pour qu’elle explose le libraire, lui pette la gueule, le déchire, l’émiette. C’était de l’ordre de la nécessité. Elle décida de faire mieux. Elle invita Chloé à danser. La communicante se laissa faire, de très bonne grâce. L’orchestre était lancé, la foule électrisée, ça nageait dans le bonheur. Tout y passa, du tango-country au rock bluesy. Le couple chavira pendant près d’une heure, convulsion, gesticulation, manipulation. Ça finit dans un tunnel de slows des familles. Camille et Chloé fusionnaient, carrément. Racine était oublié, expulsé, hors-jeu. Exfiltré. D’ailleurs il s’était tiré. Sans payer ses consommations, le pingre.

Sur scène, on eut droit à un nouveau festival d’accordéon, d’harmonica, de banjo, de contrebasse, de mandoline. Désormais chaque pause était arrosée de rhum réunionnais. Chloé avait calmé la bête, chassé les idées noires. Elle

kidnappa l’attachée de presse jusqu’à l’Andante.

En chemin, celle-ci lui parla du nouveau dada de son préfet. Le récit fut confus, cahotique, ponctué de franches rigolades mais Chloé crut comprendre que JP Chouyet avait lancé une campagne publique intitulée « Le crime ne passera plus par Montretout », campagne complaisamment reprise par la presse. Le préfet, tout à son perfectionnisme sécuritaire, oublieux du drone égaré ( qu’on n’avait jamais retrouvé d’ailleurs, nota Chloé) et de ses lunettes de visionnaire, s’était découvert une nouvelle marotte : ses services avaient élaboré en effet une nouvelle technologie de pointe permettant de prévoir le crime plutôt que de courir après le criminel ! Idée simple mais géniale. Invention extraordinaire mais si évidente : le préfet venait  d’ordonner à l’administration de télécharger la totalité des archives informatisées de la police, les rapports, les procès-verbaux, les compte-rendus, les appels de particuliers pour constituer une base de données. Ce qui permettrait de mettre au point des algorithmes : il fallait classer les délits en fonction de la date, du lieu, de la catégorie, c’est à dire détailler s’il s’agissait de cambriolage, de vol de voiture, de vol sur des lieux publics. Le système serait connecté 24h/24 sur le réseau de la police, intégrant tous les faits d’actualité, tous les nouveaux procès-verbaux, etc , bref la mise à jour serait permanente. Et – c’est là où l’idée tenait du miracle-, de ce flux constant d’informations, il serait possible de prédire, parfaitement de prédire où et quand aurait lieu de prochain crime.

« C’est pas beau, ça ? »

Les files riaient à en réveiller tout le quartier de la Bastille qui pourtant en avait vu d’autres.

Les Américains font déjà ça, répétait Chouyet, et çà marche fort chez eux !

Chloé Bourgeade avait l’impression d’avoir lu ça, le meurtre anticipé, dans un roman de Philip K. Dick ou un auteur de ce genre.

Selon le préfet, la méthode devait permettre d’économiser les forces, de les concentrer sur les lieux sensibles. Il disposait d’une carte de la région indiquant où allait se produire le prochain forfait. On y voyait nettement, encadré en rouge vif, celle de Châtel-Gérard.

-Quand je lui ai fait remarquer qu’il n’y avait plus rien à Châtel-Gérard, il admit que ce n’était pas faux, mais qu’il avait donné cet exemple histoire d’illustrer son propos. Et il a ajouté : « Vous avez raison madame, mon algorithme doit être actualisé. »

Les filles hoquetaient de joie et mesurèrent à peine qu’elles venaient de longer les quais de l’Arsenal, rejoindre la péniche, traverser le salon, descendre vers la chambre pour se déshabiller machinalement.

Mais elle s’aperçurent vite qu’elles s’entendaient aussi bien au lit que sur la piste de danse. Comme si elles poursuivaient, sur le mode horizontal, avec la même allégresse, la même viruosité, les entrechats du Shanghai Express.

Se réveillant en pleine nuit, Chloé Bourgeade se sentait rétamée et apaisée  à la fois. Sa décision était prise. Elle ferait pour Les papiers nickelés son dossier sur la ZAD mais elle continuerait, sur un mode perso, sa recherche du manuscrit de Claude Ropert. Pour la publication de ce texte, comme Bergeron ne voulait pas en entendre parler, elle verrait plus tard, elle trouverait bien un lieu pour l’héberger. A la limite, elle pouvait toujours en faire un roman. Racine, un jour, avait envisagé de créer une maison d’édition pour l’aider ; son histoire pourrait même lancer une collection, genre élite et intrigue. Racine, au fait, où était-il ?

Chloé s’aperçut qu’elle parlait à haute voix, et Chloé, également réveillée, la regardait et l’écoutait.

-J’ai trop de pistes, tu comprends ? Qui a buté le conseiller ? Quelqu’un de la bande des quatre ?

-C’est qui ? bredouilla l’attachée.

-Je t’expliquerai. Donc, c’est qui : Transe ? Fromanger ?

-La femme du préfet ?

-Oui, je t’expliquerai. Cottrin ?

Sur le boulevard Bourdon, des poivrots passaient en beuglant une histoire paillarde.

-Ou alors Camille-Zen ?

-Camille-zen ? s’étonna Chloé de sa voix incroyable, tout en sombrant dans le sommeil.

15

Avis de recherche

Une semaine plus tard, coup de théâtre à Montretout  : la presse Labarrière-trahi annonçait qu’un avis de recherche venait d’être lancée par la gendarmerie concernant un certain Camille, de son vrai nom Luc Merkel, comme la chancelière, résidant éphémère de la Zad de Chatel-Gérard.

Tout avait commencé par une lettre anonyme. Les lettres anonymes, Jean-Paul Chouyet n’aimait pas ça. C’était pas tant le genre qui le dérangeait, car enfin on y apprenait toujours de petites choses, bien utiles, et puis il avait l’habitude des dénonciations. C’était même une pratique courante dans le coin. Ailleurs également s’il en croyait ses confrères de régions. Mais cette lettre ne ressemblait pas tout à fait aux autres, elle était disons moins glauque, plus mystérieuse, plus travaillé. Mais justement, c’est ce côté retors qui le turlupinait.

Elle disait :

« Il y a à Montretout une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissages, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui souhaitent ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la portière de la voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat qu’il est allé trouver ; tous obligés à protéger leur secret, mais ayant une part d’un secret des autres que l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’à eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans cette vie romanesque, l’ambassadeur est ami du forçat, le Conseiller ami du zadiste, Claude ami de Camille … »

C’était signé « Grognards.net ».

La lettre n’était pas datée. Elle n’était même pas passée par la poste mais elle se trouvait au courrier du matin, adressée au préfet. D’ordinaire, ce genre de missives allaient au panier, ou aux archives. Cette fois, JP Chouyet avait mis le sujet à l’ordre du jour de la réunion de onze heures, celle du cabinet élargi.

Un meurtre sans meurtrier, une ambiance de guerre civile, une mobilisation extravagante des forces de l’ordre, un budget sécurité qui explosait, ça suffisait largement à son bonheur. S’il fallait maintenant qu’il règle des combines entre ambassadeurs et forçats, il n’avait pas fini.

Contre toute attente, car Jean-Paul Chouyet prenait ses collaborateurs directs pour de sombres idiots, l’échange avec ces derniers fut productif.

C’est Magali Venturini, la communicante, qui mena la danse. Le préfet regardait  cette fille avec perplexité ; elle avait su nouer une espèce de lien d’amitié avec sa femme, alors que Benoîte, d’ordinaire, était plutôt  d’un genre distant et JP Chouyet, sans très bien se l’expliquer, n’aimait pas trop cette familiarité naissante entre les deux femmes.

Ce n’était pas la différence d’âge qui le gênait ; plutôt une question de place à tenir. On ne mélangeait pas les torchons et les serviettes ni les choux et les carottes ; chacun chez soi et les vaches seront bien gardées, etc, le préfet connaissait son bréviaire. D’autant mieux qu’il avait eu lui-même assez de mal à s’imposer dans la « haute », les places y étaient chères et Chouyet n’était pas porté sur le partage. 

En même temps, il dut bien admettre que ce jour-là, Magali Venturini le bluffa. Alors que l’assistance, lui y compris, pédalait dans la semoule, la communicante se mit à lire et relire, de plus en plus fort, le texte, comme si on était dans un cours de diction du conservatoire. Elle articulait exagérément et semblait très concentrée. Elle avait eu une intuition : le texte avait été bidonné, c’était pour l’essentiel une citation. Tiré d’un grand auteur. Elle avait son nom au bout de la langue mais ne trouvait  pas. Ses collègues et voisins se sentirent obligés de l’aider :

-Hugo ? y a cette histoire de forçat…

-Aragon ?

-Zola ?

-Faulkner ?

-Kafka ?

-JB Pouy ?

-Musso ?

-Houellebecq ?

La consultation tournait un peu à la farce. Tout ça devenait ridicule. Le préfet trouvait que l’équipe perdait son temps.

-Proust ! Marcel Proust ! s’illumina soudain Magali Venturini.

On se tourna vers elle qui semblait si décidée :

-C’est une citation tirée de Sodome et Gomorrhe. Oui, oui ! C’est signée Marcel Proust. Absolument.

On eut tôt fait de vérifier et on confirma. C’était bien du Proust. Sauf l’allusion dans l’incipit à Montretout et les tous derniers mots, bien sûr, concernant le Conseiller et le zadiste.

-Et ça veut dire ?

Nouveau brain-storming. Le collectif se remotiva. Proust parlait de mafia ? du clergé ? de secte ? d’argent ? de turf ?

Magali Venturini de nouveau reprit l’avantage. Elle menait par trois zéro pour le reste de l’équipe, ça devenait humiliant pour le groupe.

-Ça parle des gays, du secret gay, de la « maçonnerie » gay.

-A Montretout ? Mais ça vise qui ?

Question faussement naïve d’un des participants. Monsieur le Conseiller était homo, en effet, ce n’était plus vraiment un secret  pour les notables de la ville ni pour les gens des rédactions. A fortiori pour la préfecture. En cherchant bien du côté des archives, le préfet retrouverait sans doute d’anciennes lettres mettant en cause Claude Ropert. Ce qui était original ici, si l’on peut dire, c’est que la missive désignait  son amant, certainement son dernier amant en date, un certain Camille. Quand on savait ce qu’il advint ensuite de Ropert, la lettre était finalement moins un mouchardage d’une histoire de mœurs  qu’une accusation de meurtre.

Nouveau tour de table. Le service sécurité de la préfecture avait eu le temps de prendre des photos des résidants (et des visiteurs) de la Zad. Photos couleur, en plein air, gros plan des visages, décor parfait. On en avait même confectionné tout un album, c’est dire. Il y avait le zadiste qui jouait au gardien, le zadiste qui s’occupait du potager, la fille à la popote, le chauffeur de la camionnette, bien d’autres encore.

Tous ces habitants de la zone s’appelaient peut-être Camille mais la plupart d’entre eux avaient été identifiés par l’administration. Question : comment repérer parmi eux le compagnon de Ropert ? Où était le bon Camille ? L’auteur des clichés, présent à la réunion, avait son idée. Il disposait en effet d’une autre série de photos, noir et blanc, où l’on voyait, ensemble, et à plusieurs reprises, dans un bar « alternatif » de Montretout, « Monsieur le conseiller » et l’un des Camille qui pouvait tout à fait faire l’affaire… un long jeune homme au crâne rasé, un peu le genre Gandhi qui aurait poussé en graine. De son vrai nom Luc Merkel, doctorant en informatique ; originaire de Quimper.

Informée peu après, par son redac’chef, de la publication de l’avis de recherche, Chloé trouva la méthode lamentable. Une lettre anonyme ! Un avis de recherche, comme dans un western ! L’affaire en même temps devenait dérangeante : la pigiste, jusque là, n’avait rien dit, à personne, de ses étranges « liens » avec Camille-zen. Ou de son attirance. Pas question pour elle de changer d’attitude. Elle ne put cependant s’empêcher de penser, un bref instant, que Camille aurait pu tuer, par jalousie… Du coup, elle tenta une nouvelle fois de le retrouver du côté d’Austerlitz. L’accès au quai, ce soir-là, était impossible. Le camp des migrants était en voie de démantèlement. Une armada policière bloquait tout le secteur.  Des cars évacuaient les habitants. Les tentes finissaient dans des bennes à ordure. A mesure que le bidonville s’effaçait, on déployait sur les berges des grilles pour interdire toute nouvelle occupation de terrain et des plots en ciment pour empêcher toute circulation. Une puissante machine à refouler était à l’œuvre.

Chloé Bourgeade contint sa rage. Elle interrogea des passants sur un éventuel drone. Un vieux peintre japonais avait l’habitude de dresser, en milieu de journée, son chevalet sur le pont ; chaque jour, il reprenait son tableau représentant, au loin, le parfait alignement des demeures quai de Béthunes, sur l’île St Louis. Il reconnut Chloé et lui dit, dans un sabir improbable, que le drone avait été canardé par les pandores, comme un vulgaire volatile, et avait fini dans la Seine.

16

Saint-Hélène

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Une semaine avait passé. Camille-zen s’était envolé. L’avis de recherche n’avait rien donné. Chloé Bourgeade ciblait toujours sa planète zadiste mais pensait tirer un trait sur le dossier de la bande des quatre, sur Montretout et le tapuscrit de Claude Ropert qui lui aurait donné sans doute la clé du crime.

Chloé poursuivait donc sa tournée des « zones ». Là, elle ne manquait pas de matière, elle s’étonnait même, et s’amusait, de cette énergie renouvelée de la contestation quand un matin, Magali Venturini l’appela. Toujours cette voix de miel :

-Magal ? 

Les filles ne s’étaient pas revues depuis la nuit sur l’Andante, où Chloé s’était entichée de ce diminutif un brin pervers. Ma gale ?! Magali laissa dire. Elle venait de monter en grade, elle était devenue chef de cabinet, ce qu’elle mentionna rapidement, l’air de rien.

Magali Venturini, donc, après les formules d’usage, lui demanda si elle était toujours intéressée par « l’affaire de Châtel-Gérard ».  La pigiste confirma.

-Très bien. Ecoute, j’ai quelque chose pour toi. Tu peux passer ?

Elle n’avait pas voulu en dire plus au téléphone. Peu après, à Montretout, l’ex-attachée de presse avoua que sa démarche était « personnelle », le préfet –en déplacement – n’était pas au courant.

Chloé Bourgeade, indécise, ne pouvait qu’opiner. Elle allait être la première informée, ajouta Magali Venturini, laquelle n’avait pour l’instant rien dit aux confrères.

-Je vais me faire passer un savon mais bon. Disons que j’ai la préfète avec moi, je t’expliquerai… 

Cette ambiance de complot commença à amuser la journaliste.

-J’arrête avec ces mystères et parlons franchement ! Voilà : j’ai un petit… arrangement à te proposer. Je te rends service en te mettant dans le secret, et toi seule, j’insiste ; et j’attends en retour…

-Un petit coup de main de mon côté ?

-Exactement, du win-win comme disent les Anglo saxons, du gagnant-gagnant. OK ?

-Voyons voir.

La nouvelle chef de cabinet lui annonça que la gendarmerie avait fait une drôle de découverte. Lors d’un contrôle de routine, une camionnette mal garée fut embarquée à la fourrière. Comme des objets brinquebalaient dans le fourgon, un agent eut l’idée d’y jeter un oeil. Bonne pioche :  on y trouva plusieurs kalachnikov et les milliers de munitions afférentes, un pistolet-mitrailleur Scorpio avec son silencieux, un fusil à canon scié de calibre 16, un colt calibre 45, un pistolet automatique Zastava 7.65 chargé, une centaine d’autres munitions, un gilet pare-balles et des cagoules ainsi qu’un brouilleur d’ondes de téléphones portables.

-Un bel arsenal, non ? Ce genre de matériel, tu vois, ça peut servir soit pour la revente,  soit pour une utilisation 

immédiate, non ? Mais quel rapport avec notre affaire, me diras-tu ? J’y arrive.

Le véhicule était loué au nom d’un certain Saint-Hélène –Saint, sans e. Dans la boîte à gants, les pandores tombèrent sur un curieux dossier. Il contenait des reproductions photographiques d’objets napoléoniens, un sacré paquet de photos, dont …celle du fusil de Cambronne ! Le fameux, l’unique, l’incroyable. Et toute une série de contrats, certificats de dépôt, etc, qui indiquaient que tous ces articles, dont l’arme, CQFD, avaient  été déposés au Mont de piété.

-Chez Ma tante ?

-Exactement.

-Par qui ?

-Par ce Saint-Hélène ! Tous les papiers sont à ce nom.

A croire que le bonhomme avait mis au clou une partie du Premier empire.

-On n’a aucune idée de qui peut bien se cacher sous ce pseudo ? L’agence de location du véhicule ? Qu’est-ce qu’elle dit ?

-Elle prétend n’avoir pas vu le type ; la réservation s’est faite par Internet, la carte bleue était au nom d’une association bidon, les clés étaient déposées dans une boite avec code. Bref, un fantôme, le Saint-Hélène. La police scientifique s’est mise en chasse des moindres traces dans le véhicule, ils vont trouver, c’est sûr, ils trouvent toujours ces gars-là mais tout ça va prendre un peu de temps.

 -Certes. Et merci de toutes ces infos. Mais en quoi puis-je t’être utile ?

-Ben Ma Tante… ?!

-Quoi Ma Tante !

Chloé était plutôt dure de la comprenette, ce matin-là. Magali Venturini souhaitait accéder au dossier de Saint-Hélène chez Ma tante. Et qui dit Ma tante dit…

-Racine ?

-Oui, Magal, Racine ! Il travaille bien au Crédit municipal, non ?

-Oui mais…

-Ma Tante est une institution est très chatouilleuse. Sur l’identité de ses clients. Ils sont pires que les banques suisses. Ou luxembourgeoises. C’est omerta et compagnie. On pourrait certes envisager une descente de police musclée. Mais ça la foutrait mal, tu comprends ?

OK, la mécanique s’était mise en place, Chloé pigeait le topo.

-Ton associé, il pourrait peut-être nous aider.

-Mon associé, mon associé, c’est pas comme ça que je parlerais de Racine.

-Si tu veux. Il faudrait juste qu’il regarde qui est ce fameux Saint-Hélène, c’est pas trop compliqué ? Et puis ça nous ferait gagner un temps précieux.

-Mais mon associé, comme tu dis, je pensais que tu le connaissais assez bien, non ? J’ai même cru comprendre qu’il existait entre vous une certaine affinité, voire plus ?

-On est en froid. Depuis la soirée Shanghai Express, imagine.

-Et moi itou.

-Oui mais toi, tu le connais par cœur. Le bonhomme n’est pas simple …

-Il a en effet son petit caractère.

-Et ses manies.

-Et ses vices.

-Et versa.

Les deux filles se découvrirent quelques points communs, à son propos. Et le débat dériva un bon moment. Mais il fallait conclure.

-Si je résume, tu me demandes de pousser Racine à espionner Ma tante, à fouiller dans ses archives, à dévoiler ses secrets.

-Juste celui de Saint-Hélène ! Ça nous suffira, je t’assure. Je ne te cache pas que si tu pouvais régler ça avant le retour du préfet Chouyet – ne me demande pas pourquoi, merci-, ça nous aiderait grandement. A tous points de vue.

Et je te répète : on te garde l’exclu sur l’affaire.

Chloé Bourgeade finit par promettre de faire son possible. Pourquoi ? Ce n’était pas vraiment pour l’exclusivité de l’info. Un petit coup de faiblesse, plutôt, comme un signe de reconnaissance envers cette  louve aux bruits de gorge qui la déroutait et cette courte nuit sur l’Andante qui l’avait requinquée.

Dans l’heure, Magali Venturini lui maila un double du dossier Saint-Hélène/Ma tante, saisi dans la camionnette.

Chapitre 17

Ma tante

Convaincre Racine ne fut pas une mince affaire. Il commença par refuser de la prendre au téléphone. Puis elle eut droit à un chapelet d’ignominies. Vexé, fâché, humilié qu’il était. Elle patienta, cherchant la meilleure contre-attaque. Le fric ? Il était incorruptible. Et puis du fric, elle n’en n’avait pas. Le sexe ? une pipe, au bureau ? il se montrait blasé. Lui offrir un livre rare ? Il avait tout vu, tout lu, ou presque. Menacer de le quitter pour de bon et de partir avec Chloé ? Il ricanerait. Restait la bouffe. Non pas lui payer un restaurant classieux, non ; mais accepter de goûter, de tester serait un meilleur terme, sa propre bouffe.

Racine en effet se piquait de cuisine, de faire la cuisine mais il s’y prenait vraiment comme un sagouin. Il était pourtant fine gueule, chez les autres. Mais ses recettes à lui ne ressemblaient à rien ; il n’y était question que de protides, de glucides et de lipides, mélangés dans d’étranges assemblages à faire peur. Sourd aux critiques, il affichait une assurance insensée. Derrière son piano de cuisson, il ressemblait plus à un chimiste fou qu’à un maître queux. Et quand il se sentait, c’était rare, sur la défensive, il sortait sa dernière cartouche : « Oui mais c’est bon pour la santé ! » Ayant expérimenté un jour une « soupe » de sa composition, noirâtre, faite d’aliments qui n’auraient jamais du se rencontrer, des oxymores de la bouffe, elle jura qu’il ne l’y reprendrait plus. Plus jamais. Jusqu’aujourd’hui.

Elle le déstabilisa donc, lorsqu’elle interrompit sa loghorrée par cette proposition apparemment hors contexte :

-La prochaine fois, c’est toi qui fais la bouffe ! Promis !

Suivit un court silence, dubitatif. Craignant sans doute qu’elle ne renouvelle pas sa suggestion, il embraya :

-En quoi puis-je t’être utile ?

Découvrant peu après la copie des formulaires que lui montrait la pigiste, il comprit tout de suite l’enjeu.

-Attends, réagit-il. Il y a Ma tante et Ma tante ! Il y a Ma tante des fauchés, ceux qui mettent leurs frusques au clou pour trois francs six sous. Disons des gens comme toi et moi. Et il y a Ma tante des cossus, les nantis qui viennent y planquer leurs trésors dans des coffres-forts faits sur mesure. Car Ma tante, c’est aussi la reine du gardiennage, tu ne savais pas ? C’est ce que je commençais à vous expliquer, l’autre jour, chez le préfet mais vous ne m’avez pas laissé terminer.

Chloé Bourgeade avait un très vague souvenir du topo que Racine avait alors infligé à l’assistance. Il reprit donc le laïus là où il s’était arrêté. « Ma tante » version nantis proposait des chambres fortes où l’on pouvait cacher son bien, depuis la caisse de bon vin jusqu’à une peinture de Picasso, par exemple. Certains se contentaient de coffres, d’autres avaient aménagé des alcoves, d’autres encore de véritables salons où ils venaient se recueillir, de temps en temps, sur leur trésor, parfois avec un ou deux amis et une bouteille de champagne. Certains se  faisaient livrer leur magot à domicile, le temps d’une soirée par exemple, histoire de montrer aux convives une toile fabuleuse ou de faire circuler un livre rare. L’objet ne faisait que passer, transporté dans des véhicules banalisés. Pas question de se trimballer dans des fourgons marqués « Ma Tante », ni d’attirer l’attention.

L’affaire Saint-Hélène relevait donc de la deuxième catégorie. Celle des cossus. Ce type, ou cette fille, ce Saint machin devait louer une alcôve verrouillée où il/elle stockait son bien, une cachette de luxe, un jardin secret et cadenassé.

-A mon avis, c’est là qu’il/elle a planqué le fusil de Cambronne. Entre autres.

Impossible d’identifier Saint-Hélène en l’état, même en accédant à son fichier personnel. Tout était codé.

-Mais Saint-Hélène, tu peux le joindre, toi, depuis Ma Tante ??

-Sous son nom de code, peut-être, s’il a une adresse mail.

-Trouve un prétexte pour qu’il vienne au Crédit, voir son coffre?

-Exemple ?

-Je ne sais pas moi, dis lui qu’il y a une fuite d’eau dans le secteur ? un incendie ? un problème d’ouverture ? une grève des gardiens ? un tremblement de terre ? Démerde-toi, non ? Tu sais bien faire ça, d’habitude.

Violant les règles les plus élémentaires de l’institution, Racine adressa le lendemain, aux aurores, à Saint-Hélène qui avait effectivement indiqué une adresse mail, un message l’avertissant d’un changement imprévu du protocole sécuritaire. Ma tante conseillait aux propriétaires de salles blindées de venir eux mêmes reprogrammer les codes d’accès. Vite. Merci.

Normalement, ça ne devait pas prendre. C’était un peu gros et les clients étaient du genre méfiant, voire parano. Ou absents, plus souvent à se dorer la pilule dans les îles  qu’à demeurer en ville.

Mais qui sait ? et puis que faire d’autre ? Racine se mit en planque, en quelque sorte. Il avait prévenu les gens de l’accueil, y compris le gardien de nuit : en cas de visite du client « Saint-Hélène », prière de le prévenir aussitôt. Il trouva un prétexte pour veiller très tard. Il ne se passa rien. La journée passa, longue comme des fils sans fin, aurait dit Verhaeren.

Une deuxième journée d’ attente commença.

Racine commençait à avoir du mal à justifier son intérêt tout relatif pour traiter les affaires d’expertise au guichet. Il se

dit que l’adresse mail était sans doute caduque ; il estima que l’autre, le proprio, était maladivement soupçonneux, il allait contacter directement la direction pour avoir confirmation de ces changements de protocole.

Chloé Bourgeade, histoire d’épauler son ex-libraire, avait prévu de venir lui rendre une petite visite, dans une brasserie qui faisait face à l’institution. En sortant du métro Rambuteau, elle suivit, sans vraiment l’avoir voulu, un type qui respirait la bonhommie, la convivialité, le tonton idéal. Sa silhouette lui disait quelque chose mais rien de précis. Sans doute une rencontre de pur hasard, comme Paris en réserve parfois. Leurs chemins allaient vite bifurquer. Or l’autre se rendait rue des Francs-bourgeois, au Crédit municipal, comme Chloé Bourgeade d’ailleurs.

On approcha du bel immeuble XVIIIe entre la rue des blancs manteaux et celle des francs-bourgeois. La journaliste, durant ce filage involontaire, sentit monter au fin fond de sa viande un agacement qui ressemblait à de l’angoisse.

Arrivé juste devant l’institution, l’homme tomba nez à nez sur Racine qui sortait de l’immeuble. Le visiteur eut un geste rapide, quasi réflexif, de retour sur lui même. Un virage à 180 degrés parfaitement négocié. Il repartait en sens inverse le plus naturellement du monde. Sauf qu’il croisa alors Chloé Bourgeade. Pas besoin de lui faire un dessin, le type avait compris ; il bifurqua à nouveau, de façon à s’engager cette fois  sur la chaussée. Carrément. Sans regarder. Un peu trop hativement. Et il percuta illico le bus de la ligne 96, Gare Montparnasse/Porte des Lilas. Le chauffeur pourtant avait bien corné puis freiné à mort, mais l’expression était-elle adaptée en pareilles circonstances ?

Le type passa à moitié sous la roue droite de l’engin ; il était dans un piteux état mais Chloé Bourgeade, et Racine, avaient eu le temps de reconnaître ce grognard à tête de père Noël croisé lors d’un défilé préparatoire à Montretout, cet antiquaire barbu : Jean Montbard.

Chapitre 18

Coffre-fort

Cris, attroupement, pompiers, police, questions, réponses. Les « circonstances » ? Oui, il s’agissait bien d’un accident. L’idée d’un attentat – la victime n’était-elle pas barbue – fut évoquée puis oubliée. Mise en place improvisée d’une éphémère cellule de crise sur le trottoir, pour le chauffeur et les passagers du bus qui le souhaitaient. Le corps, bien mort, fut inspecté, photographié, récupéré et disparut bientôt dans une ambulance grise. L’ensemble de l’opération avait duré à peine une heure. On sentait que tout cela était bien rodé.

Racine rencontra illico la direction du Crédit, soit le président, un homme à particule dont il oublia aussitôt le patronyme, et la responsable du secteur Patrimoine. Il leur expliqua toute l’affaire et reconnut sa « faute ». Le libraire s’attendait à une esclandre mais le duo qui lui faisait face parut étonnamment blasé. A croire que les histoires d’espionnage et les morts brutales de clients étaient monnaie courante. A moins que la peur du scandale rendait ces gestionnaires très expéditifs. Les deux pontes se concertèrent brièvement puis lui proposèrent un deal. On acceptait de lui montrer la salle louée par Jean Montbard, alias Saint-Hélène ; en échange, il signait sa lettre de démission de Ma tante, qui prenait effet sur l’heure, avec un petit arrangement financier à la clé. La visite était prévue en fin d’après midi. Ensuite, on ne voulait plus le voir dans les locaux. Dégagé, le Racine. Il accepta le marché.

Le démissionnaire retrouva Chloé Bourgeade à la brasserie voisine, en pleine discussion avec…Magali Venturini. La chef de cabinet venait en effet d’arriver en catastrophe. 

Le défunt s’appelait bien Jean Montbard, confirma-t-elle ; la préfecture de région, à partir du véhicule de location, avait pu l’identifier. Il avait une double casquette : antiquaire (et collectionneur) le jour, marchand d’armes la nuit, métier en vogue et profitable. Même si les prix étaient bradés : 400 euros l’arme de poing, 1000 euros la Kalachnikov assura la jeune femme.

Le week-end, quand il ne jouait pas au grognard, Jean Montbard animait une société de « street laser », un jeu pour ados qui simulait la guérilla urbaine, avec des répliques de M4, carabine militaire américaine, lançant des lasers, imitant à perfection le bruit des armes et balançant sur l’ennemi des micro-décharges qui devaient être stimulantes.

Bref, Jean Montbard avait tout pour plaire.

Les deux filles s’invitèrent pour la visite de la fameuse salle. En chemin, Magali Venturini leur parla de sa trajectoire, rien que du classique, Sciences-Po, l’ENA, un stage aussi à la BSI, avant d’entrer dans la préfectorale. Personne ne s’en étonna. On était arrivé devant la salle Saint-Hélène où les attendait la gestionnaire du Patrimoine.

Surprise : le lieu n’était pas dédié à Napoléon, comme Racine s’y attendait, mais à Cambronne. Une vraie caverne d’Ali Baba à la gloire du général qui dit « Merde ». Jean Montbard lui vouait un véritable culte, leur expliqua la dame de Ma tante. Il entendait « défendre sa mémoire », avait-il expliqué. L’attitude de cet officier, en effet, était discutée. L’homme de « la garde meurt mais ne se rend pas» s’était bien gardé, lui, de mourir. Il avait certainement envoyé ses hommes à la mort mais s’était débiné quand il était encore temps et avait fini peinard dans son lit, disaient les envieux. Et son cri de « Merde » était une légende, tressée sur le tard, notamment par le père Hugo.

Au centre de la salle louée par Jean Montbard se trouvait d’ailleurs un exemplaire original des Misérables de 1862, ouvert à la page où le poète immortalisait Cambronne, avec une agilité de joueur de bonneteau :  « Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c’est mourir que de le vouloir, et ce n’est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. (…) L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. » Il savait y faire, le bougre d’Hugo.

Tout Cambronne était là, ses derniers uniformes, sa garde-robe privée, ses objets fétiches, les tableaux à sa gloire, ses armes.  Et bien sûr, le fusil 1777. La propriété de Claude Ropert. L’engin estampillé « Merde ». Du latin « merdum », excrément.

Sans demander la permission à la gestionnaire du Patrimoine, retenue d’ailleurs à ce moment-là dans le couloir proche par un coup de fil pressant, le trio se passa l’arme, de main en main,  comme un trophée inespéré. Le Graal enfin à leur portée. Chloé fit remarquer que sur le talon de la crosse avait été posée une plaque de couche. 

-Une quoi ?

-Une plaque de couche. C’est un procédé qui n’est pas vraiment d’époque, il a du être installé tout récemment, probablement par Claude Ropert. Il s’agit de protéger l’arme, ou plutôt l’épaule du tireur, lors de coups répétés.

Racine apprécia, Magali Venturini aussi, qui s’attarda sur l’engin.

En quittant cet étrange musée, Racine proposa la fin de l’histoire. Il imaginait ce qui avait pu se passer la nuit des émeutes. Jean Montbard harcelait Claude Ropert depuis des mois, il voulait son arme, absolument, c’était son obsession ; il avait proposé pour ce fusil des sommes folles à son propriétaire, mais l’autre avait systématiquement refusé toute transaction. Arrive la fameuse nuit des affrontements de Chatel-Gérard. Jean Montbard était présent, accompagné de quelques « miliciens », aux aguets, prêts à en découdre avec des zadistes qui passeraient par là. Et voilà qu’il repère, miracle, Claude Ropert, un peu perdu dans tout ce bazar, un Ropert déguisé,  armé et givré. Jean Montbard l’aborde, le relance, l’échange tourne vite à l’aigre, on se bouscule. Claude Ropert faisait bien une tête de plus que l’antiquaire mais il tenait à peine debout. Jean Montbard se sent fort, il s’accroche. Echange de coups. Tout dégénère. Ni une ni deux, il tue le conseiller avec son propre fusil, profite de la confusion générale pour dérober l’arme et s’éclipse.

-Et plus tard, je parie que c’est lui qui encouragera la piste homo, lance Chloé, pour faire plonger Camille/Merkel.

L’affaire était limpide, finalement. Et donc terminée. La mélancolie s’empara du trio, qui se sépara avec force tapes dans le dos et esquisses de caresses. Magali Venturini s’en retourna à sa préfecture, Racine accompagna Chloé vers l’Andante.

-Ce soir, c’est bien moi qui prépare le menu ? redemanda-t-il, incrédule.

Avant l’épreuve, ils s’offrirent un dernier rhum réunionnais au Shanghaï Express.

-As-tu remarqué, observa l’ex libraire, que la plaque était démontable ?

-La plaque ? Quelle plaque ?

-La plaque de couche, sur le talon de la crosse du fusil. Elle était démontable.

-Et ?

-Et elle dégageait un réceptacle.

-Mais pourquoi t’as rien dit ?

-Je sais pas, trop d’événements, trop de choses, la mort de ce type, ma démission, cette visite, tout allait trop vite. J’ai hésité aussi à en faire état devant Chloé. Je pensais qu’on aurait tout le temps d’en reparler, tous les deux, au calme. Comme maintenant. Puis on est tous passés à un autre sujet. Ou bien est-ce le retour de notre accompagnatrice –elle était tout un temps dans le couloir, tu te souviens ?- qui m’a troublé ? Bref…

-Tu dis « réceptacle » : on aurait pu y dissimuler de petits objets ?

-Des petits, pourquoi pas.

-Genre clé USB ?

-Par exemple.

Chloé tenta de rejoindre aussitôt le Crédit municipal. Qu’espérait-elle ? le droit de rendre une nouvelle visite, de nuit, au mausolée de Cambronne ? Au troisième appel, une voix, enfin, bougonna :

-Accueil/Sécurité, j’écoute !

Chloé se prévalut du nom de Racine, de leur récent passage. Fatale erreur. Le grognon coupa illico la communication. Racine était devenu un pestiféré rue des Francs Bourgeois.

Chap 19

La clé de l’histoire

Le lendemain, en fin de matinée, Magali Venturini téléphona à Chloé Bourgeade. Pour la rassurer. 

-Me rassurer ?

-C’est entre nous. Je ne suis pas obligée de te le dire mais tu sais ce que c’est, on s’attache. Je m’attache. Ta péniche, au fait ? elle « fluctuat » toujours ? Bon, enfin, bref.

La magie de cette voix était telle que Chloé frissonnait déjà ; c’était à la fois bien agréable et terriblement agaçant. La pigiste fit une drôle d’association ; elle s’imaginait face à Kaa le serpent qui lui susurrait « Aie confianccccce.. »

-Je sais ton intérêt pour cette affaire de Chatel-Gérard, continuait la nouvelle chef de cabinet. Alors voilà, hier, chez Ma Tante, j’ai récupéré une clé USB sur l’arme de Jean Montbard – ou plus exactement sur celle de Claude Ropert. Elle était cachée en bout de crosse, figure-toi. Oui, je sais, j’aurais du vous le dire, à Racine et à toi, à toi surtout, à ce moment-là, mais bon… Mon côté cachotier, mon sens du devoir aussi, et puis l’envie de clore vite cette histoire. Si j’en avais parlé à ce moment-là, on aurait eu tout le Crédit sur le dos, formalités, paperasses, trois exemplaires et compagnie. Tu me suis ? Magal, t’es toujours là ?

Chloé Bourgeade en effet venait d’éprouver un étrange petit vertige et l’autre l’avait senti.

-Une clé ? fit mine de s’étonner la pigiste d’une voix à peine audible.

-Une clé USB, oui.

-Et alors ?

-Et alors, Magal, je te rassure donc, il n’y avait rien sur cette clé.

-Il n’y avait rien sur la clé, répéta la journaliste machinalement.

-Non la clé était vierge, zéro fichier, car bien évidemment, nos services techniques ici ont aussitôt passé l’objet au scanner, si je puis dire. Rien de rien, c’est drôle, non ?

-…

-On a bien sûr versé l’objet au dossier Ropert. Et on en informera Jean-Paul Chouyet dès son retour, Monsieur le Préfet achève en ce moment un déplacement à l’étranger.

Chloé restait muette. Elle contemplait sa chatte, assise devant la baie vitrée de la cabine de l’Andante, elle même en pleine contemplation du petit monde de l’Arsenal.

-Magal, j’ai tenu moi-même à t’informer de ces derniers développements, comme on dit, car les médias ici, je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, mais bon, ils vont en faire état dès de soir. Gros titres, t’imagine ! Ils savent tout, le crime de Montbard, sa mort, ses manies, le fusil, la clé USB, tout, quoi…

Chloé Bourgeade allait raccrocher, marre d’être prise pour une conne, quand son interlocutrice trouva le mot de la fin :

-En tout cas, Benoîte, enfin Madame la préfète, qui sait tout l’intérêt que tu portes à cette histoire, depuis le début, m’a chargée de te remercier, pour tout ce que tu as pu faire. Elle te fait dire qu’elle pense bien à toi.

Chap 20

Champagne !

Au fil des semaines, la pigiste avait changé plusieurs fois de sujet de dossier pour Les papiers nickelés. Après « L’insurrection qui revient » puis les ZAD, elle avait pensé à une enquête sur la bourgeoisie d’Etat. Un temps, elle songea écrire sur les confréries gays, voire sur le trafic d’armes. C’est vrai qu’il y avait à dire. Les Français étaient les plus grands consommateurs d’armes après les Américains. Et ce commerce était prospère. Le planning d’activités qu’on retrouva dans les papiers de Jean Montbard indiquait que le barbu participait quasiment à un salon d’exposition/vente d’armes par semaine ! Et même un par jour, les bonnes périodes, l’été par exemple, du côté des plages.

Racine, lui, avait tarabustée Chloé pour qu’elle creuse la question des « réseaux BSI » en France, et en Europe. Ce n’était pas une mauvaise piste.

Après tout, elle s’était bien faite avoir (« tu t’es pas faite avoir, tu t’es faite baiser, ma petite ! » triomphait le libraire) par Chloé, jouet de la préfète. La communicante avait fait ses premières classes dans les services de la banque suisse, ce qui fut très formateur pour elle. Chloé et Racine n’avaient pas été assez attentifs à ce détail. Ils se demandaient d’ailleurs si Jean Paul Chouyet lui-même était au parfum. Chloé, taupe de la BSI ?! Ils n’avaient pas compris non plus que Madame la préfète pouvait être bonne mère modèle et aimer plutôt les femmes.

Et c’est elle, en dernière instance, qui avait contrôlé l’enquête. Qui avait peut-être même suggéré quelques fausses pistes, genre la lettre de Proust si brillamment interprétée par Magali Venturini. Et c’est elle enfin qui avait gagné. Telle était la thèse de Racine. Plus personne ne parlait du manuscrit du conseiller, par exemple. Le manuscrit ? quel manuscrit ?

 Pur fantasme.

Finalement Chloé Bourgeade consacra son dossier à « Ma tante » et à ses secrets. Sujet moins scabreux. Et Racine, peu rancunier, se chargea de l’organisation du pot de sortie du dossier, en réceptionnant notamment les caisses de  champagne, généreusement fournies par la société Fromanger.

FIN

SEPTEMBER
Crime d’Etats

Gérard Streiff

Tiré d’une histoire vraie.

Exergue

-Remuer les cendres du passé, reprit Hale, à quoi bon ?… Si encore il y avait une raison !
-Mais il y a une raison, dit Poirot.

Agatha Christie, « Cinq petits cochons »

 
Chapitre1

Elle quitte de bonne heure son appartement, avenue de la Convention, à Arcueil. Tout de suite elle presse le pas car, c’est bien connu, elle a horreur d’être en retard. Un homme fait mine d’attendre l’ouverture du garage Renault, près de son domicile, et l’observe. Elle n’y prête pas attention et, comme tous les matins, s’en va prendre le RER B à la gare Laplace. Dans le train, tout autour d’elle, l’assistance bouquine, visionne son écran ou somnole. A la station Gare du nord, c’est, comment dire, la cohue maîtrisée, le bordel organisé : une foule se presse, se côtoie, se frôle, s’évite, se contourne, tout le monde se hâte et suit son parcours, programmé, un vrai ballet chaque fois improvisé. Ça descend, ça monte, ça court, comme d’habitude.

Elle échappe au tourbillon et passe, rue de Dunkerque, à la hauteur du kiosque à journaux. Elle n’a pas le temps de lire la Une des quotidiens mais repère tout de même quelques gros titres d’hebdomadaires. François Mitterrand brigue un nouveau mandat, Saddam Hussein change de tactique avec l’Iran, Mikhaïl Gorbatchev s’interroge sur l’Afghanistan.

Il fait froid ce matin à Paris ; il y a pourtant du monde aux terrasses. On la regarde passer, les hommes bien sûr, des femmes aussi. Il est vrai qu’elle est ce qu’on appelle une belle femme, grande, vive. Une quadra au visage long,
grave, ou sérieux si l’on veut, mais surmonté d’un chignon un peu penché, qui donne à l’ensemble une touche de fantaisie, à l’anglo-saxonne. Ce chignon mis à part, tout chez elle est déterminé, le regard, le pas, la manière de bouger le corps, la bouche aussi.

A présent, il lui faut un petit quart d’heure à pied pour rejoindre son bureau. Méthodique, elle profite de ce cheminement matinal pour résumer son emploi du temps. D’autant qu’elle va avoir une journée bien chargée, mais en fait toutes ses journées sont chargées depuis qu’elle est à Paris. Elle récapitule. Apporter la touche finale à son discours de dimanche, se le mettre en bouche. D’ordinaire, elle lit ses textes en anglais qu’un proche traduit mais cette fois elle va faire effort pour le prononcer en français même si son ami Marcel se moque de son « épouvantable accent », un reproche dont elle sourit mais qui a le don de la vexer, un peu. Au programme est prévue aussi une rencontre en fin de matinée avec plusieurs associations amies. Il lui faudra également se soucier, mais elle fera ça plus tard, cette après-midi par exemple, de son prochain déplacement prévu dans le Nord de la France.

Elle tourne à droite sur la rue Lafayette qui bouchonne déjà, passe devant le siège du PC parisien et, place Liszt, descend la rue d’Hauteville, moins encombrée. Elle longe la Cité du Paradis, tout un programme, elle sourit systématiquement à la lecture de cet intitulé, le Paradis…et prend, à gauche toute, la rue des Petites écuries.

Elle aime ce Paris populaire, métissé, « comme moi » sourit-elle. Métisse elle est en effet. Elle sait qu’il existe aussi ce mot de mulâtre, mulâtresse mais elle l’a en sainte horreur, cela lui fait trop penser à mulet ! Le matin, il lui est arrivé, dans cette rue, sa rue, de croiser des musiciens qui sortaient d’un établissement voisin, un club de jazz, le New Morning. Ils finissaient leur travail quand elle attaquait sa journée. Hier encore un jeune musicien noir poussait une contrebasse dans sa housse à roulette aussi grande que lui, par moments on avait l’impression qu’il se laissait tirer.

Aujourd’hui la rue est calme. Peu de circulation.
Le teinturier ouvre sa boutique. Un bistrotier nettoie ses tables. Le facteur commence sa tournée, deux touristes tentent de se repérer. Le rideau métallique du magasin d’articles de sport, « show-chaud » est encore fermé. Numéro 28 : elle est chez elle ou presque. Elle pousse la lourde porte cochère qui ouvre sur un long couloir, carrelé, parcouru par des rails. Sans doute les vestiges d’une fabrique locale ; elle imagine un wagonnet qui devait sillonner à longueur de journée le corridor. Il reste encore çà et là des ateliers en fonction.

La concierge lui tend son courrier.
L’immeuble est composé de trois bâtiments. Elle passe devant les entrées A et B, sur sa gauche, la porte C, la sienne, est au fond de la coursive, à droite, donnant sur une cour en demi-lune. Elle est presque arrivée, son bureau est au quatrième.

Elle prend l’ascenseur, le genre d’appareil qui couine, et grince et soupire, elle a toujours l’impression qu’on leur en demande trop à ces engins. Sortant à son étage, elle cherche sa clé au fond du sac, va pour ouvrir son bureau. Un bruit de pas derrière elle, deux hommes descendent du cinquième. Elle est plaquée contre la porte. Un revolver vise sa tête. Tire. Cinq balles.
L’arme est munie d’un silencieux, le crime fait à peine plus de bruit qu’une lettre qui tomberait au fond d’une boite.
Il est 9h45 ce 29 mars 1988.

Chapitre deux

« Enquêtes en tout genre » dit le panonceau à l’entrée de l’agence Sémaphore, 200 quai de Valmy, Paris 10è. En cette fin de journée, tout le monde s’est replié dans le bureau de la directrice Marike Créac’h. Il y a là, autour de la « patronne », Armand Villemin, dit Burma, un quinqua trapu qui est en analyse permanente ; Christian Traore, élégant Franco-malien baptisé Lupin l’africain et Chloé Bourgeade, ou Fred pour sa patronne, trentenaire androgyne, à présent au centre de toutes les attentions.

Après quelques échanges convenus, et sans entrain, sur les municipales à Paris en ce printemps 2020, actualité oblige, l’équipe en effet trinque à l’issue heureuse de la dernière enquête de Chloé. La jeune femme, en effet, vient de solutionner une drôle d’affaire qui lui a pris une bonne semaine. Sa cheffe et ses collègues n’en finissent plus de la féliciter. Chloé pourtant sort un peu groggy de sa recherche. Elle ne sait pas bien pourquoi mais l’histoire lui a laissé un drôle de goût.

Tout a commencé avec la visite d’un certain Jean Jérôme, le responsable de la chaine « Canal noir », notamment connue pour son émission phare, « Recherches ». Cette série était une sorte de reprise d’un concept du grand aïeul Patrick Basatier, « Avis de recherche ».
Il s’agissait de répondre à des appels du public signalant des disparitions de personnes mais la production pouvait aussi mettre en scène des affaires criminelles non résolues, où la police était apparemment en échec.
Toutefois le programme de « Canal noir » avait perdu de son peps, l’audimat ne suivait plus, la chaîne était même sur le point de licencier l’animatrice, une grande bringue aux allures de garçonne (que tout le monde surnommait la Pythie, pour son côté devineresse ). Or cette dernière avait pris les devants en quittant le groupe, la presse people en avait fait ses choux gras un mois durant. La Pythie était passée avec armes et bagages à l’ennemi, à « Canal polar ».

Elle y avait repris, sans transition et sans vergogne, le concept de l’émission, sous le titre un brin provocateur de « Délations ». Si le procédé n’était pas forcément loyal, il était dans l’ordre libéral des choses. Là, épaulé par un nouveau chef opérateur, elle avait fait preuve d’une efficacité spectaculaire en résolvant vite et bien la première enquête. Il s’agissait d’une affaire confuse où pourtant elle avait pris de vitesse la police, expliquant brillamment le crime et s’assurant un joli succès d’audience. Un vrai feu d’artifice.

Ce scoop avait rendu fou furieux Jean Jérôme qui venait d’entamer une procédure en justice pour contester cette concurrence déloyale ; il sollicitait en même temps l’aide de Sémaphore pour nourrir son dossier, trouver quelques éléments sur le monde de la Pythie, le fonctionnement de sa société de production, ses sponsors, la faune qui l’entourait. Chloé Bourgeade avait été chargée de ce travail.

Comme elle n’était pas spécialement une accro du petit écran, elle avait commencé par découvrir l’émission en question. Le générique avait de quoi surprendre : sur une musique hystérisante, la caméra traversait rapidement un no man’s land comme si c’était un champ de mines dans le grand nord syrien puis fixait un buisson derrière lequel on devinait un corps recroquevillé. L’image s’attardait ensuite sur le cadavre, criblé de balles, et l’incruste demandait « C’est qui ? » Le titre de l’émission « Délations » occupait alors tout l’écran, et la Pythie faisait son entrée sur le plateau. Triomphale, théâtrale.

D’emblée elle donnait l’identité du cadavre. Il s’agissait d’un restaurateur de Fontainebleau, pas un trois étoiles Michelin certes mais un commerçant connu, respecté. La Pythie se montrait donc capable de nommer la victime, avant la police, ce qui n’était déjà pas banal mais en prime, si l’on peut dire, elle annonçait au cours de l’émission avoir trouvé le mobile de ce meurtre : l’arrière salle du commerce bellifontain était devenue la plaque tournante régionale du trafic de drogues de toutes sortes. Un marché qui manifestement s’était déréglé dans la dernière période provoquant la mort du pécheur.
Défilèrent ensuite plusieurs témoins, en ombre chinoise, affirmant, la voix déformée, avoir eu l’habitude de s’approvisionner dans ce lieu.
La Pythie paradait. Elle se permettait même, en fin d’émission, d’inviter sur le plateau un « officiel » qui dut confirmer et l’identité de la victime et l’existence du trafic. L’animatrice triomphait sur toute la ligne. La délation fonctionnait. L’animatrice se répandait en remerciements à son équipe, à ses informateurs, au public sollicité. « Pas question d’en dire plus » souriait-elle, coquine, invoquant le secret des sources, parlant même de déontologie.

Chloé pourtant reste perplexe. Par chance, elle repère dans le générique de fin le nom d’une assistante de production, Bernadette Dumal, un nom difficile à oublier même pour une cervelle d’oiseau comme elle ( son ami Racine, plus tard informé de ce patronyme, ricanera : « T’imagines si elle s’était prénommée Fleur ? »). Ancienne collègue de fac, Bernadette Dumal avait passé, comme Chloé, son diplôme de « privé » à Melun mais s’était orientée finalement vers la télé. Une fille aimable mais étrange, fragile, qui avait peur de son ombre. Chloé Bourgeade la contacte, lui parle de l’émission, de ses recherches et elle sollicite un rendez-vous. Elle s’attend à devoir argumenter. Ces gens des médias n’aiment guère qu’on parle de leur tambouille. Or l’autre accepte la rencontre, comme soulagée.

Ils se retrouvent au café du Conservatoire, à Jaurès.
-Je ne sais pas pourquoi, j’avais peur que tu refuses cet entretien, glisse Chloé.
-Au contraire, ça m’arrange.
-?
-J’ai l’impression d’être piégée, reconnaît tout de go Dumal.

En face du café, un SDF a étendu un matelas sur le sol, entre deux platanes. Il ne cesse de balayer le trottoir, comme si c’était son intérieur. Les passants contournent sa « chambre ». Chloé regarde son invitée :
-Dis m’en plus, s’il te plaît.
-Je me sens piégée, je te jure, répète l’assistante de production.

Bernadette Dumal a intégré il y a deux mois la nouvelle équipe de la Pythie, mais elle se trouve comme une pièce rapportée dans le petit clan d’inconditionnels qui forme la garde rapprochée de la journaliste… et de son chef opérateur.
Celui-ci, Paul Mercado, semble bien être le vrai boss.

Dumal hésite, se tait à nouveau, se reprend :
-Ce type, Mercado, est très lié à l’animatrice, il est probablement son amant. En tout cas, il la domine. Ça je m’en fous un peu, c’est pas mes oignons, si tu veux. Ce qui me gêne, c’est que ce type n’est pas clair.
-Pas clair comment ?
-Il a un côté petite frappe, une dégaine de voyou.

Nouveau silence.
-Bon, c’est pas une question de dégaine non plus. C’est la manière dont s’est déroulée la première émission de « Délations » qui m’a choquée. Et le mot est faible. Cette façon d’identifier le mort, de tout expliquer du premier coup, franchement, c’était pas normal. J’ai bien vu comment ça manœuvrait pendant la réalisation de l’émission. Un sac d’embrouilles. J’arrête pas de cogiter depuis, d’émettre des hypothèses plus épouvantables les unes que les autres. Je me fais peur, si tu veux savoir. Alors quand tu as appelé, ça m’a soulagé ! Je me suis dit que j’allais pouvoir partager mes idées noires.
-Ne te gêne pas.

Ce n’était qu’une supposition, Bernadette Dumal ne disposait d’aucune preuve mais elle avait retenu que c’était Mercado qui avait suggéré l’affaire, puis qui avait mis le premier un nom sur la victime, inconnue jusque là. Tout seul, comme un grand. D’où tenait-il ce scoop ? Mystère. N’empêche, ce type est un cauchemar.
Pourquoi Dumal n’avait pas fait part de ses doutes à la police ? Car les flics bien sûr sont venus poser quelques questions aux gens de la production après l’émission.
-J’ai rien dit parce que j’ai une sainte horreur de l’uniforme. Question d’héritage, de famille, de culture, d’expérience… Mais avec toi, je peux parler. Non ?

Quand les deux filles se quittent, la privée se demande ce qu’elle va faire de ce témoignage. Elle informe Marike Créac’h de l’échange et, ensemble, elles décident de prendre au sérieux la mise en cause de Mercado. Conclusion ? Faut filocher le bonhomme.

Celui-ci, par vanité, par imprudence ou tout simplement parce qu’il est innocent, ne semble prendre aucune précaution. Chloé Bourgeade, deux jours de suite, peut le suivre et le photographier sans problème. Premier enseignement : Mercado a un train de vie très au delà des moyens ordinaires d’un chef opérateur. Il fréquente volontiers les meilleures tables et le bar du Meurice, un palace dont Chloé venait d’apprendre qu’une de ses suites, quatre chambres attenantes au dernier étage, se négociait 25 000 euros la nuit !
A plusieurs reprises, Mercado s’affiche avec un cador, personnage corpulent et barbu, que l’équipe du Sémaphore va identifier sans peine comme un malfrat brésilien fameux, Wallace Sousa, qui avait défrayé la chronique il y a plusieurs années.

Chloé Bourgeade, avec l’accord de sa patronne, estime avoir de premiers éléments pour proposer un pré-rapport à Jean Jérôme. Il y a là ( le témoignage de Dumal, le rôle de Mercado, ses fréquentations) assez de billes pour alerter le CSA, jeter le doute sur la chaîne concurrente, avec l’objectif de l’obliger à retirer son émission des programme. Sans préjuger des suites judiciaires éventuelles.

Car Chloé ne s’interdit pas d’imaginer le pire, genre : Mercado serait lié au milieu ; ce serait ses « proches » qui auraient exécuté le commerçant bellifontin ; en liquidant un canard boiteux, il fournirait du même coup un joli scoop au chef opérateur. Coup double et même peut être triple car en propageant ainsi l’info, l’émission fonctionnerait comme une mise en garde pour d’autres vassaux : voyez le sort qui vous est réservé si vous marchez pas droit ! Tant qu’on y est, mais là Chloé rêve carrément, pourquoi s’interdire de penser que Mercado pourrait être le tueur. Du crime au spectacle du crime, c’est ce qu’on pourrait appeler un circuit court.

Pure délire ? Peut-être. Reste que tout cela ne la regarde plus vraiment ; elle a débusqué de beaux lièvres du côté de la Pythie, alerté Jean Jérôme, rempli sa part du contrat, son job est terminé. Avant de boucler le dossier, elle a encore une pensée pour Bernadette Dumal. Elle va peut-être lui conseiller de changer de métier, ou au minimum d’entreprise …

Chapitre trois

Chloé retrouve Racine sur l’Andante, son pied-à-terre. Son pied sur l’eau plutôt car l’Andante est une péniche de poche stationnée au port de l’Arsenal, à hauteur de la passerelle Mornay, côté boulevard Bourdon, à l’emplacement numéro 104. L’ex-libraire a ce soir le look de Gene Wilder dans « Frankenstein junior », avec ses cheveux hirsutes quand il rate ses expériences ( Wilder, pas Racine) mais la jeune femme se garde bien de le lui dire. Racine a un sens modéré de l’humour.

Il est à demeure sur l’Andante, même si le couple fait la plupart du temps cabine à part.
Racine a mis sa tenue de parfait petit cuisinier, veste « de travail » blanche, pantalon de toile clair et babouches. Il ne lui manque que la toque du chef mais la coiffure aurait bien du mal à tenir avec sa touffe afro. La privée se rappelle la confidence qu’il lui avait faite un jour, son rêve d’être un homme au foyer, mais il prétend ne plus s’en souvenir. En tout cas, ce soir, il tient à préparer le dîner.

Racine a mis entre parenthèses son histoire de bibliothèque ambulante. Par la force des choses. Il avait commencé en effet à sillonner l’Ile-de-France (et un peu la Bourgogne) avec une camionnette bourrée de bouquins selon le principe : si tu ne viens pas au livre, le livre viendra à toi. Mais son projet est en « stand by ». Non pas qu’il renonce à sa vocation de bibliophile militant mais son matériel n’a pas suivi. Sa fourgonnette, d’occasion il est vrai, a rendu l’âme sur une départementale du 77, au beau milieu des champs de betteraves. Il lui faut à présent convaincre sa banque, réunir des fonds, entreprendre si besoin un crowdfunding, un financement participatif, pour s’offrir un nouveau véhicule, l’aménager. C’est dur la culture, répétait son père comme un mantra. Il ne croyait pas si bien dire. Pour l’heure, son engin et ses bouquins ont trouvé asile chez un ami du côté de Melun.

Au menu ce soir, c’est steak tartare façon Racine et baste. Chloé, végétarienne sur les bords, fait la moue.
-OK, on va réduire notre conso de viande. Demain, promis, juré. Mais avant de s’installer dans ton goulag de laitue, accordons nous cette dernière petite faveur.

Ces deux-là ne sont pas sur la même longueur d’ondes côté repas. Lui se pique de gastronomie, elle milite pour le ventre plat. Comme à son habitude, il détaille sa recette : 400 grammes de bœuf, des aiguillettes de rumsteak de préférence, coupé au couteau, puis du sel, du poivre, du jus de citron, de l’échalote ciselée, de la cébette, des oignons nouveaux, une pincée de ciboulette et un chouïa, un gros chouïa, d’huile d’olive !
Et une bouteille de Brouilly en accompagnement. Lui voulait ainsi marquer la fin de l’enquête de Chloé sur « Canal noir » mais elle n’y tenait pas spécialement. Alors ils célèbrent le nouveau job, certes provisoire, de Racine. Car il n’est pas que cuisinier, l’ex libraire. Comme il squatte l’Andante, et qu’il est d’un abord cordial, la capitainerie de l’Arsenal l’a repéré et vient de lui proposer d’écrire l’histoire du site, d’en réaliser un petit abécédaire. Sous forme de brochure, ce travail serait remis aux plaisanciers. Il a naturellement accepté.

Entre consultation des archives et visite des plaisanciers voisins, il ambitionne de devenir l’expert du port. Déjà il est capable de parler des heures durant du bassin, des quais, des bateaux, petits, moyens et gros, des navires école, des rafiots à vendre, de l’écluse du pont Morland vers la Seine, du passage vers le canal St Martin. Il sait que l’eau du port ne vient pas de la Seine, toute proche pourtant, mais de la Marne ! Il fait la différence entre les marins de passage et les abonnés des quais, collectionne les petites manies des uns et des autres.
Racine a commencé à faire plus ample connaissance avec quelques voisins, un tout petit échantillon il est vrai du vaste monde du port car il y a près de deux cents places à l’Arsenal, cent soixante dix exactement. Il se trouve plutôt en bonne compagnie. Il a compté beaucoup de nordiques, des Belges, des Hollandais, des Allemands, des Anglais. Pour l’essentiel, ils ne font que passer. Ça circule beaucoup, il y a du turn-over, comme on dit. Racine a entendu le chiffre de 1500 bateaux par an.
Et puis il y a des résidents. Enfin c’est ainsi que lui les nomme car on ne parle pas vraiment de séjour permanent, les douze mois de l’année, à l’Arsenal. Pas question de dire en effet qu’on « habite » là ni de s’y faire adresser du courrier par exemple. Mais à ces détails près, on s’arrange. Il suffit, trois semaines par an ( l’été de préférence), d’aller se faire voir ailleurs. Les plus audacieux empruntent la Seine pour un tour de France, d’Europe voire du monde ; les autres, plus prudents, font un saut jusqu’au bassin de la Villette, soit un peu plus de deux heures de navigation, en remontant le canal St Martin par la voute Richard Lenoir sur deux kilomètres puis en passant plusieurs écluses, à partir de République (dont celle de la rue Dieu)… Une mini croisière en somme du côté de Stalingrad. Puis retour au port. C’est histoire de dire qu’on a bougé, un peu.

Thérèse, par exemple, la doyenne, est une vieille dame charmante installée sur « Pingouin », facile à reconnaître : il y a de la dentelle à tous les hublots. Elle y vit entourée de ses livres et de ses souvenirs, depuis l’ouverture du port, en 1983. André, trentenaire, musicien, s’est offert il y a peu une embarcation de douze mètres ; chaque mois il paye sa place, un loyer en somme, de 400 euros. Patrick, retraité, lorrain, ancien officier dans les transmissions, a une lubie : il a pris l’habitude de sortir, via la Seine, prendre l’apéritif sous la Tour Eiffel, « un rêve de gosse » répète-t-il. Racine n’a pas bien compris si son rêve était de prendre l’apéritif ou de voir la Tour Eiffel, certainement les deux. Pamela, une néo-zélandaise, est là six mois de l’année. Tom-Tom et Nana (des pseudos se dit Racine, perspicace) sont deux Belges amoureux fous de Paris.
Et puis, sur « Typhon », il y a Conrad, enfin c’est ainsi que tout le monde l’appelle. Lui a toujours refusé de dire son vrai nom. Conrad, c’est le chouchou de Racine, un ex-mataf qui a bourlingué sur toutes les mers du monde. Las, une sale maladie l’a cloué ces dernières années dans un fauteuil. Alors Conrad nostalgise sur son rafiot.

Thérèse, André, Conrad, le couple belge forment le noyau dur, un vrai petit village, avec ses rituels, ses petites habitudes. Chaque vendredi, par exemple, au Club House, sous la Capitainerie, Thérèse anime un atelier de conversation. Ce qui permet aux bavards français de s’exprimer pleinement et aux étrangers d’apprendre à bavarder en français.

Attentifs à tous les potins et aux moindres incidents, proche des « villageois » de l’Arsenal, Racine s’est également familiarisé avec la dizaine d’agents du port, les suivant volontiers dans leurs opérations, partageant avec eux certaines tâches. Il a su entrer dans l’intimité des lieux, et certains propriétaires de bateau n’hésitent pas à lui confier les clés de leur bâtiment quand ils s’absentent. « Une vraie pipelette ! » se moque Chloé, amusée par la rapidité avec laquelle son compagnon a su se fondre dans le paysage.

Il vient d’ailleurs de copiner avec un des derniers arrivants, installé il y a moins d’une semaine, un septuagénaire aux allures prospères, Joseph W.
-Joseph W. ? Un peu court comme nom, il s’appelle vraiment comme ça ?
-C’est ce qu’il dit. Sa fiche d’entrée est à ce nom, Joseph W.. Il possède un yacht d’enfer, le yacht de l’année, un « Classe 420 », très bel engin, deux fois 400 CV, deux cabines, baptisé Uranus. Selon la capitainerie, ce serait un cadre –à la retraite, probablement- d’une société appelée la Scorarm.

L’homme a fait forte impression à Racine. Ce soir, en fin de repas, il ne cesse d’en parler à son amie. W. et son accent à couper au couteau (« Chaime manché franchais »), sans doute un Hollandais. W. et son beau bateau (« zon po pato » se moque l’ancien libraire) qui peut accueillir jusqu’à onze passagers. W. ceci, W. cela.
Chloé, agacée et scrupuleuse, consulte l’air de rien Internet. Elle tempère l’enthousiasme de son cuisinier-libraire :
-Il bosse, ou il bossait, à la Scorarm, tu me dis.
-Affirmatif.
-La Scorarm, tu sais ce que c’est ?
-?!
-Une agence commerciale qui occupe tout un étage de l’ambassade d’Afrique du sud. 35 employés.
-OK … Ben, il est pas hollandais, alors, mais sud-africain.
-Probablement. Et ton W. …
-C’est pas mon W., s’il te plaît.

  • N’empêche Monsieur W. semble être
    un commercial un peu spécial.
    -Je t’écoute
    -Si j’en crois toujours Internet et son argumentaire sur la Scorarm, ce serait un marchand d’armes.

Chapitre quatre

Chloé a passé une petite nuit. Le mardi, c’est vrai, c’est le jour ( la nuit plutôt) du câlin. Et hier, mardi, donc, la privée a fait cabine commune avec son lutin pervers. Comme à son habitude, Racine était tout émoustillé et l’a pénétrée « avec la lenteur d’un félin » comme aurait dit André Héléna, l’auteur fétiche du bibliothécaire.
Elle l’a laissé faire. Il sait s’y prendre, pourtant elle n’avait pas la tête (et le reste) à ça, incapable d’effacer l’image de Mercado, l’inquiétant chef opérateur de la Pythie. Pas question cependant de repousser son frisé.

Ce matin, le ciel, aussi, est plombé. Chloé Bourgeade n’a guère le temps de souffler. Marike Créac’h, au téléphone, la branche sur « le cas picard ». L’agence a pris du retard pour gérer ce dossier et la patronne lui demande (la supplie, lui ordonne en fait) de bien vouloir régler cette affaire dans la journée. « Un simple aller et retour » plaide-t-elle.
-Je te préviens juste, c’est un peu glauque.
-Plus glauque que d’habitude, tu veux dire, parce que les derniers dossiers n’étaient pas particulièrement allègres.
-Tu verras.
-Là tu m’inquiètes.
-C’est presque une histoire de maison hantée, mais je ne t’en dis pas plus, regarde le fichier.

La requête émane d’une agence immobilière qui a « hérité », dans des conditions un peu particulières, d’un pavillon en Picardie. Elle (l’agence) a eu de drôles d’échos sur la famille qui habitait le lieu et voudrait en savoir plus.
Etaient joints plusieurs noms de voisins à contacter. A priori, du fastoche. Mais méfiance…

Chloé Bourgeade s’évite de passer par le bureau et trace directement vers la gare du Nord. Métro direct. Elle aime les gares parisiennes, singulièrement aux heures de pointe. Elle a des amies qui ont fui Paris justement à cause de ce fourmillement quotidien, ce grouillement populaire. Trop oppressant, disaient-elles. Etouffant, asphyxiant, pesant…Chloé au contraire aime ces bains de foule. Difficile à expliquer mais elle puise une formidable énergie dans cet incessant tourbillon. Argument inaudible pour la plupart de ses copains/copines.

A peine a-t-elle pris place dans le train InterCités, un antique coucou genre Corail à demi vide, que la pluie se met à dégringoler et ne cesse de tambouriner pendant tout le trajet. Les gouttes zigzaguent comme des folles sur les vitres. Malgré cette flotte persistante, la gare de Saint Quentin, une bonne heure plus tard, toute en briques rouges, forcément, a belle allure. Chloé a juste eu le temps de louer une voiture et déjà elle enfile les routes interminablement droites, genre route 66 de Californie mais en plus modeste, et plus humide aussi, au milieu de plaines uniformément boueuses, pour atteindre son objectif : Malogne.

Au village, elle repère la maison en question, de la belle brique rouge bien sûr. C’est une demeure d’un étage, avec garage mitoyen, au bout de la petite Allée des Bouleaux. Une maison proprette, banale, anonyme. A première vue. Un des voisins, sous un parapluie, Monsieur Cotterel, contacté dans la matinée, l’attend, malgré l’heure ( « Midi, on est à table chez nous» fait-il remarquer en souriant à moitié). La maison était habitée par la famille Wagner, soit le père et la mère (55 ans), le fils (29 ans) et la fille (25 ans).

Le voisin raconte : « Il y a un mois de cela, à la demande de proches, inquiets d’être sans nouvelles, j’ai rendu visite aux Wagner avec ma femme. Il était presque 21 heures. De la rue, on a constaté que les lumières étaient éteintes mais la porte était entrouverte. On a été accueillis par le chien qui nous a fait la fête. A l’intérieur, tout semblait calme, bien rangé. La véranda, petite salle basse avec deux grandes fenêtres donnant sur le jardin, à l’arrière du bâtiment, était dans le noir. Quand j’ai allumé, je suis tombé sur les quatre corps alignés les uns contre les autres, pendus à des cordes qui descendaient de la même poutre. Les quatre corps étaient tournés vers la fenêtre du jardin. »

Chloé manque de trébucher en écoutant l’épouvantable récit du voisin qui lui n’a pas l’air plus ému que ça. « Encaisse, fille, encaisse. C’est le métier qui rentre », se dit-elle. Toute la famille s’était pendue. « Ils se sont pendus, simultanément. » Cotterel répète : « Simultanément.. » Un peu comme si c’était ça qui le choquait, cette simultanéité. Puis « Pourtant la mère venait de préparer le repas, un ragout, qui est resté en plan. »

Les deux femmes étaient montées sur un escabeau et s’étaient jetés dans le vide, les deux hommes s’étaient « simplement » laissés glisser autour de la corde ; il leur aurait donc suffi de se redresser pour se sauver.
« Tous alignés sur une même poutre comme sur un gibet » ajoute le voisin.

Chloé Bourgeade est sidérée, déroutée. Il n’y avait sur la scène du drame aucune trace de violence. C’était bien un suicide collectif, familial, volontaire que rien ne semblait annoncer. On ne signalait aucun problème d’argent, ni de santé, pas de traces de dérive sectaire ou religieuse non plus.
Alors ? Dépression ? Mélancolie ?
Personne n’a d’explication. Ni les voisins, ni l’entourage, ni les psys, ni les flics. La seule interprétation parfois mentionnée, c’est que la famille formait un clan replié sur lui même
avec un père possessif, une mère soumise, un fils dépressif et une fille infantilisée. Certes, tout ça peut tourner à l’aigre et au vinaigre mais tout de même, pas jusqu’à cette chute finale !

Les Wagner, le père sans doute, ont laissé un mot, apprend Chloé, un message qui ajoute encore au mystère. Cotterel a apporté une photocopie. Elle lit : « On a trop déconné. Pardon ».

Chloé Bourgeade remercie M. Cotterel qui lui demande, avant de partir, si elle est venue pour acheter. Elle le rassure, ou plutôt elle se rassure : « Non, merci. Mais y a des clients, vous verrez, vous aurez bientôt des nouveaux voisins ». Dans l’après-midi, elle croise d’autres témoins. Tous lui parlent de la dernière lettre des Wagner. Tous pataugent. Tous tournent les cinq mots dans tous les sens. Une faute ? Collective ? Un secret ? Un pacte suicidaire ? Une manipulation mentale ? Mystère et diablerie.

Chloé comprend qu’elle n’en apprendra pas plus. Le temps de faire une nouvelle fois le tour de la maison, d’effectuer une petite halte devant la véranda, où elle ne peut s’empêcher d’imaginer quatre fantômes la regardant, de prendre quelques photos et c’est déjà l’heure du retour. Elle emprunte en sens inverse et sous le crachin la départementale toujours parfaitement rectiligne. Le temps de rendre la voiture à l’agence, elle s’engouffre dans le train pour Paris. Elle sombre aussitôt dans un sommeil agité, peuplé de gibets, d’aboiements de chiens, de spectres qui se balancent, de ragout solitaire et de longs murs de briques rouges.

C’est la pluie, infatigable, qui l’accueille Gare du Nord. Chloé se sent courbaturée, fourbue. Petite fatigue ou gros spleen ? Elle éprouve le besoin de passer par le bureau alors qu’elle aurait très bien pu se limiter à un coup de fil ou un simple SMS à ses collègues. Elle a besoin de discuter, de voir des âmes sœurs, même sa directrice fera l’affaire, d’entendre des mots simples, de dire des choses normales, humaines tout simplement. Elle brosse un tableau vite fait à Marike Créac’h, elle dressera le procès-verbal complet plus tard.

« On raconte, c’est la version d’un voisin, celle de la presse locale aussi, qu’ils sont morts d’amour, de trop d’amour les uns pour les autres. C’est fou, non ? » s’indigne presque la jeune femme, cafardeuse.
Dans la foulée, elle demande à sa patronne un congé spécial, de 24h. Congé accordé.

Chapitre cinq

Racine rejoint le petit attroupement qui s’est formé à l’entrée du canal Saint Martin, vers la voûte Richard Lenoir. Il y a là des employés du port, des plaisanciers, des badauds, un couple d’amoureux ( le coin les attire) : il croit reconnaître aussi un de ces artistes qui dessinent des marines depuis quelques jours. On est très exactement sous la station de la ligne 1? 8 du métro. Là, un bateau est tout de guingois, dans une position qui va entraver la circulation.

L’ex libraire s’approche et reconnaît… l’Uranus. La prou du bateau s’est encastré dans un échafaudage dressé à l’entrée du tunnel, le moteur est à l’arrêt. Racine se faufile parmi les badauds, suit l’étroit rebord qui longe le quai et accède de fait au yacht. D’une enjambée, il monte à bord.

Aussitôt il se sent agressé par un type volumineux qui lui saisit le bras, le secoue, le menace. Son adversaire est impressionnant, la tête de Hemingway sur le corps de Depardieu, songe Racine, avec sa barbiche poivre et sel, des yeux noirs et vifs, la bedaine prospère. Il porte un blaser et un jean mais on repère d’abord sa casquette de marin breton. Un capitaine ?

-Dégagez ! qu’est ce que vous foutez là ?
-Ben et vous ?

« L’agresseur », grognon, se présente. Laurent Dargenta, commandant de police du 4è arrondissement. Le libraire accuse le coup.
-Police. Je vous redemande ce que vous foutez là. Qui vous a permis de monter à bord ?
Racine s’explique. Dans les petits papiers de la capitainerie, il connaît le bateau et son propriétaire, Joseph W. ; il avait d’ailleurs rendez-vous avec lui ce matin, pour une sorte d’entretien informel. Un mini-reportage en quelque sorte pour la direction du port.
-On m’a parlé de vous, en effet. C’est vous le portier, si je comprends bien. La bignole ?
Laurent Dargenta provoque, Racine se vexe.
Deux dominants qui se cherchent.
-Joseph W. est bien là mais pour votre rendez-vous, c’est trop tard.
Il désigne la cabine de pilotage où l’on devine une masse à terre, un corps.

Puis, comme s’il se désintéressait de Racine, Laurent Dargenta reprend sa discussion interrompue avec une fliquette penchée sur la victime, Joseph W certainement.
L’ex libraire se fait oublier, trop heureux d’échapper aux grognements du gradé, mais il tend l’oreille.

-Le type a reçu plusieurs balles dans la tête.
-Combien ?
-Peux pas dire, chef. Trois, quatre ? Le toubib dira. En pleine tempe. Côté droit. Presque à bout portant.
Le commandant regarde la cabine, le pont. La victime était seule à bord quand son équipe est arrivée.
-Selon la capitainerie, W. a quitté son emplacement en catastrophe. Sans même les prévenir.
-Comme s’il s’enfuyait.
-Il s’enfuyait. C’est sûr. Il a du repérer son agresseur.
-Alors il manœuvre pour quitter le port.
-Peut-être qu’il comptait simplement aller se cacher sous la voute. C’est une bonne planque, ça, sous la voute.
-Oui mais il n’en a pas le temps. L’autre a réussi à monter à bord.
-Comment il a fait?
-Et nous, comment on est arrivé ici ? Il a du emprunter le même chemin. A mon avis, le moteur de l’Uranus a du s’arrêter, je sais pas comment ça marche, ces machins. Le bateau a poursuivi sur son aire et s’est planté dans l’échafaudage. L’autre n’avait plus qu’à enjamber le bastingage, il exécute le bonhomme puis se débine vite fait. Toujours en longeant la margelle.

Les flics se retournent alors vers Racine, qu’ils semblent redécouvrir.
-Au fait…, commence le commandant.
-Me regardez pas comme ça, s’il vous plaît. J’ai rien à voir avec cette histoire. Moi je suis arrivé bien après, on est d’accord…
-Et vous n’avez croisé personne en chemin ?
-Ben non. Enfin si, sur le quai, il y avait déjà un petit groupe de badauds. Mais vous les avez vus comme moi…
-Des gens du coin ?
-Peux pas vraiment dire, suis passé vite. Certains, oui, d’autres non.
-Vous n’avez rien entendu ? lui demande la fliquette. Vous résidez ici, non ? Des coups de feu, plusieurs coups de feu, trois, quatre, dans ce coin qui est tout même encaissé, ça doit donner, non ?
-Vous savez, lui fait remarquer Laurent Dargenta, avec les silencieux qu’on fait aujourd’hui…

Sur le pont de l’Uranus, ça sent le neuf. Le bâtiment devait être encore en rodage si l’on peut dire. La décoration est classieuse mais minimaliste. Deux fauteuils en cuir entourent une table basse en verre et pieds en marbre. Ce meuble est encore sous son emballage plastique. De part et d’autre des quelques marches qui mènent au poste de pilotage, des cadres s’alignent, photos de pêche, de réception. Sur l’un des clichés, deux septuagénaires, hilares, trinquent. Au second plan, on distingue, mal, une silhouette, un employé, un invité, un type qui passe ? Un homme noir en tout cas.
Le flic désigne à Racine le cliché:
-Vous les connaissez ?
-W., là. Oui, bien sûr. L’autre, non.
-Et derrière, cette ombre ?
-Non, désolé.
Laurent Dargenta décroche le cadre, le retourne. Au dos, un nom.
-Tiens, tiens, répète le commandant comme parti dans ses pensées.
-J’embarque !

Laurent Dargenta laisse sa collègue à bord dans l’attente de la « scientifique », il va rejoindre le quai, la photo sous le bras.
-Rendez-vous utile, aidez-moi, dit le flic à l’ex-libraire.
Ils se tiennent, l’un l’autre, tout en bougonnant, pour quitter l’Uranus et prennent pied sur le minuscule rebord qui chemine jusqu’à l’embarcadère. Un faux geste et ils tombent à l’eau. Les deux hommes doivent y penser.

Sur la berge, Chloé Bourgeade, ameutée par le brouhaha, attend. Elle agrippe son compagnon.
-Vous me présentez pas ? grince Laurent Dargenta à Racine.
Ce dernier s’exécute, sans grand enthousiasme.
Comme touché par la grâce, le flic se métamorphose. Le commandant grognon se transforme en chevalier servant : sourire, jeu de jambe, baise main. Il déclare, et ça semble parfaitement improvisé : « Vous croiser, chère mademoiselle, va me mettre en joie pour la matinée »

« Baratin de primate» ronchonne Racine dans sa barbe. Chloé Bourgeade rit. L’autre en fait trop mais elle ne déteste pas ce petit théâtre. Laurent Dargenta en profite pour lui glisser sa carte de visite.
Chapitre six

Jeudi, 9h12 : assemblée générale du petit personnel du Sémaphore. Ordre du jour : inauguration de la nouvelle machine à café. Chloé, Armand et Christian entourent l’appareil, caressent l’engin, commentent sa production, « super streto »,« streto », « mini streto ». Armand demande à Chloé s’il y a du nouveau dans l’affaire du meurtre de l’Arsenal. Mais la police est plus que discrète et le crime n’a fait curieusement qu’une puce à la rubrique des faits divers dans « Le Parisien ». Sans transition, Christian interroge ses co-équipiers sur le dernier film de feu Jean-Pierre Mocky. Miracle, les trois l’ont vu, et commentent aussitôt. Ensemble. Sans vraiment s’écouter. Oui le générique, génial… Et cette scène avec la jeune bourge … Moi, c’est plutôt le laïus du préfet…Non, moi c’est…Et moi c’est…
Ça dure cinq bonnes minutes. Puis, sans raison, la discussion glisse sur les malheurs et petites guerres intérieures des uns et des autres.

Armand Villemin, quinqua donc, est le père d’un garçon, un ado à capuche (« Ouille, les ados ! » sifflent en choeur les deux autres, d’emblée solidaire du paternel) qui n’arrête pas de faire la promo du « proto ». C’est quoi ? Le proto ? du protoxyde d’azote. C’est la nouvelle drogue en vogue, du gaz à inhaler, du gaz hilarant. Comme Armand est le seul à piger, il ajoute : en fait, ce sont des cartouches de siphon à chantilly dont l’usage est détournée. Ils sniffent et ça les fait rigoler. Sans blague. On trouve la chose en supermarché, quatre euros les six. Son fils se fait ainsi des soirées gaz. « Ça dure quoi ? trois minutes, leur truc, ils se bidonnent comme des bossus. Comme des malades, faudrait plutôt dire, oui ; ils rient pour rien, de rien. » Une drogue légale, en somme. Il montre un exemplaire. On dirait une torpille miniature.

Christian Traore enchaîne. « Je vais peut-être en prendre une de tes cartouches, ça me ferait du bien de rigoler un peu. » Il ne sait pas s’il devient parano mais la dernière enquête qu’il a menée, au collège Notre Dame de la Consolation de Saint-Germain-en-Laye, l’a plombé. Il a déjà oublié le sujet de sa recherche (des vols dans la salle des profs ?) mais il est tombé sur une prof de français, une enfoirée de première qui n’a cessé de le regarder comme le boy de service, tout juste si elle ne lui a pas demandé de porter ses affaires. Marre de ces réacs ! peste-t-il, ces enflures qui croient encore que la France de 2020 est un pays ethniquement homogène, blanc d’origine catho ! « Marre ! J’ai cru que tout ça était dépassé, mais je m’aperçois que depuis Sarkozy en fait, ils sont légions, ces cons, ils prolifèrent, ils s’infiltrent partout. Quand est-ce qu’on va enfin reconnaître qu’on est un pays multiracial, multiethnique, multiculturel. Marre, là, vraiment. »

Chloé Bourgeade prend Christian dans ses bras, dans un geste de compassion. La jeune femme a ce matin de grands yeux de hibou. Aucun rapport avec les assauts libidineux de Racine. En vérité, elle veut se déshabituer de l’usage des somnifères dont elle est accro depuis des années. C’est une vraie bataille, et pour l’instant elle récolte une série de nuits blanches mais elle tient. Et connaît une sorte d’hébétude dans la journée, croit se mouvoir par moments dans le brouillard ; elle se trouve maladroite, heurtant à répétition des objets familiers, comme si elle était à demi saoule. Mais elle découvre en même temps le plaisir étrange de ces longues plages de paix nocturne, le silence, la solitude, le goût d’écrire ou de paresser, dans un calme universel qui a une saveur tout à fait nouvelle. Elle pourrait chanter avec Anita Ward, « The night is young and full of possibilities »…

Leur colloque est interrompu par l’arrivée tardive d’une Marike Créac’h très contrariée contre les transports en général et le RER en particulier.
« Bon, c’est pas tout ça, faut bosser, les enfants !

Ce matin, on écoute le rapport d’Armand. La pratique n’est pas systématique pour tous les dossiers mais lorsque Marike Créac’h trouve une enquête inédite, sur un enjeu jamais abordé par l’équipe, avec des enseignement pouvant servir à tous, elle invite un de ses privés à présenter un topo devant le collectif. Elle a baptisé ce rite le « confessionnal ». (Rien à voir avec sa culture catho/bretonne, prétend-elle). Thème du jour : une enquête à la campagne.

Armand revient de Loire-Atlantique. Le Sémaphore a été sollicité par un collectif d’éleveurs de moutons. Des gangs viennent voler, « piller » serait le mot juste, leurs bêtes, sur les élevages ; ils avaient besoin de l’aide d’un enquêteur pour monter un dossier auprès de la gendarmerie et éventuellement suggérer de premières pistes de riposte.

Le privé constate que ces vols durent depuis des années mais personne jusque là ne les a vraiment pris au sérieux, peut-être parce qu’il s’agissait de vols à dose homéopathique ou qu’on trouvait que cela relevait du fantasme. Ces derniers temps, on est sorti des approximations. Les chiffres le montrent, le problème est sérieux. On estime que 350 animaux ont été volés ce premier semestre pour ce seul département. Ça commence à compter, les pertes étant de l’ordre de 500 euros par animal.

Armand a vécu une petite semaine chez un éleveur le long du golf de St Sébastien-sur-Loire. Il a été témoin d’un vol dès la deuxième nuit. On a pu établir qu’un fourgon pirate a emprunté des petits chemins, sur deux kilomètres, dans l’obscurité puis « on» a fait franchir à des dizaines de bêtes entravées des barrières pourtant solides ; toute l’action n’a pas du prendre plus d’une demi-heure.

C’est ce scenario classique qui se répète : l’expédition a lieu la nuit noire, en pleine campagne, une camionnette s’approche des élevages, tout phare éteint, le pillage dure quelques minutes ; les rares bêtes qui échappent à la razzia sont totalement traumatisées.
« On a affaire à des vrais pros, note-t-il, des bons connaisseurs du pays ». Les éleveurs se plaignent : « Les pâturages sont devenus du libre service, un garde manger ! ».
Manifestement, les vols ne sont pas l’œuvre d’individus isolés, ils ne s’agit pas de bricolage : « On est en face d’un vrai marché parallèle de la viande à bas prix, et les vols sont faits sur commande ; à peine la bête est-elle volée qu’elle est tuée et revendue. » Pour Amand, il devrait y avoir moyen d’identifier les réseaux, qui sont du côté de la grande distribution et de l’alimentation collective, des secteurs connus et pas si nombreux.

Armand a pu préparer un argumentaire que le collectif va transmettre à la gendarmerie départementale, plus précisément à sa cellule de prévention technique de la malveillance.
Quant aux solutions préconisées?
Difficile de mettre des caméras dans tous les champs, dit-il, encore moins sur chaque animal mais on peut rapprocher les bêtes des fermes pour permettre une meilleure surveillance ; rechercher des parcelles loin des routes, pour compliquer les transports ; noter les mouvements de véhicules suspects et les signaler vite sur une messagerie dédiée, liée aux pouvoirs publics.

Marike Créac’h avalise. Fin de la séquence rurale. La patronne fait état de deux demandes qui n’ont pas encore été formalisées. Une délégation de gilets jaunes de Seine-et-Marne souhaiterait que l’on enquête sur les violences policières chez eux. L’autre requête vient de Nantes : là, il s’agirait de mener un travail parallèle à celui de la police, de l’IGPN, sur la mort de Steve, ce jeune gars retrouvé noyé après une charge de police à la fin d’un festival de musique. Si ces demandes se confirmaient, Chloé, ou Christian, ou les deux, pourraient se charger de ces nouveaux dossiers.

Chapitre sept

Une semaine plus tard, Chloé Bourgeade découvre ce que l’on peut appeler « l’affaire September ».
Le commandant Laurent Dargenta s’est invité à bord de l’Andante alors qu’ils vont passer à table. Il prétexte une vague enquête de voisinage, suite à la mort de Joseph W.. Racine grogne. Chloé invite le policier à prendre part à leur repas, elle insiste même.
-De toutes façons il y en aura pour trois, les repas ici sont toujours trop copieux, on peut partager. Le mercredi, vous ne le savez pas mais Racine, méprisant mes principes
végétariens, nous fait son plat Exbrayat, comme il le nomme. Tu veux bien présenter à M. Dargenta ton cérémonial ?
-C’est tout simple, poursuit Racine, un brin vaniteux dès s’agit de parler de sa cuisine. Le plat Exbrayat, c’est un morceau de pain frit sur lequel repose une belle tranche de bœuf sauté au beurre, flambé à l’armagnac, dont la sauce à l’échalote et au madiran a été réduite avant qu’on y incorporât une espagnole, une tomate ; cet édifice est surplombé par une escalope de ris de veau écrémée.

-Ha oui, quand même ! commente Dargenta, vivement intéressé. Un secret de famille peut-être ?
-Non, j’ai piqué la recette dans un roman policier.
-Le polar ? Bof. Je suis du métier, pourtant, mais c’est bien simple, je n’en lis jamais. Vous savez d’ailleurs ce qu’en disait Paul Claudel : « Le roman policier s’adresse aux couches les plus basses de la société ». Je suis assez d’accord.
-Pauvre Claudel. Remarquez, il en connaît un brin en polar avec ce qu’il a fait subir à sa pauvre sœur Camille. Mais passons. Citation pour citation, je préfère celle de Cavanna : « J’aime le polar parce que j’aime le roman et que le vrai roman ne se trouve plus guère que dans le polar ».
Chloé se demande s’ils vont en arriver aux mains et invite Racine à revenir à sa recette.
-Bref, j’ai piqué la recette chez un auteur respecté, Exbrayat. Avec ça, bien sur, faut boire du Madiran.
-Bien sûr. Et s’assurer une petite pause après le repas, non ? Bon, ben, je me laisse faire. On dira que je ne suis plus en service. Et voyez comme je cède à la tentation puisque je coupe mon portable…

Racine est tout à la fois flatté par l’écho que suscite sa cuisine et contrarié par l’intérêt manifeste du gros flic pour Chloé. Laurent Dargenta en effet roucoule. L’ex libraire a mal digéré la déclaration du pandore, l’autre jour, ( genre « Je ne devrais pas vous le dire mais le simple fait de vous croiser va me mettre en joie pour la matinée ! »). Incroyable ! Quel culot !

Mais le Madiran aidant sans doute, la tension autour de la table, dans un premier temps, baisse comme par enchantement. Laurent Dargenta raconte une récente enquête, menée sur une péniche nommée « L’éphémère », du côté du pont d’Austerlitz : une vieille dame, septuagénaire, est retrouvée morte aux pieds de l’escalier qui conduit à sa cabine. Il n’y a aucun signe d’effraction, aucune plaie sur son corps. L’autopsie est pratiquée et le médecin estime que la cause de la mort est compatible avec la chute dans l’escalier. L’enquête est close. Mais quelques semaines plus tard, dans le même quartier d’Austerlitz, on signale un aide-soignant qui serait suspecté de dérober des chèques à des personnes dont il s’occupe, si l’on peut dire. Laurent Dargenta reprend le dossier, s’aperçoit que la dame de « L’éphémère » avait parfois recours à cet infirmier, lequel avait bel et bien encaissé un chèque de 6000 euros, signé par la victime, et encaissé deux jours après sa mort. Le bonhomme s’avère être un toxico qui avait des besoins constants d’argent. Le commandant le rencontre, l’autre avoue aussitôt, comme soulagé.

Après avoir boulotté l’Exbrayat, et vidé un deuxième Madiran, la tablée semble s’assoupir. Pause café, Armagnac. Laurent Dargenta manifeste un intérêt tout diplomatique pour le métier de privé de Chloé.
-Vous comptez vous recycler ? le pique Racine, redevenu aigrelet sous l’effet sans doute du digestif.
Dargenta y a pensé en effet à certains moments un peu difficiles de sa carrière mais il se garde bien de le dire.
La jeune femme explique son quotidien à l’agence, parle de ses collègues, du choix des enquêtes. Dans la foulée, elle interroge Laurent Dargenta sur la mort de Joseph W.
-L’enquête est en cours, vous savez bien, je ne suis pas tenu de répondre, mais pour vous ( long silence, regard appuyé ; Racine couine ), je peux juste dire que Joseph W. comme vous l’appelez avait peut-être une carte de commercial de Scorarm en poche, une société sud-africaine, mais il exerçait aussi un second métier, moins connu : c’était un tueur !
Un professionnel !
Exclamation de ses deux vis-à-vis. Laurent Dargenta ne plaisante pas.
-Un tueur, oui, patenté, qui avait longtemps travaillé pour les « services » sud-africains. Son nom en fait était Joseph Williamson. Ça ne vous dit rien ? Non, bien sûr. C’est un nom dont il a été beaucoup question dans une vieille affaire. Mais il y a prescription.

Chloé Bourgeade insiste, Laurent Dargenta raconte.
-C’était en mars 1988, vous n’étiez pas née, je crois bien?
La jeune femme sourit, se tait, Racine ricane, bêtement.

Le commandant n’était pas encore vraiment flic à l’époque, en tout cas, il n’était pas titularisé, il effectuait un premier stage, sur le terrain, dans le 10è arrondissement. Il avait donc été associé, « d’assez près », à une enquête sur le meurtre d’une personnalité politique africaine.
Songeur, il laisse tomber : « Une enquête complètement bâclée ».
Le crime de la rue des Petites Ecuries fut une affaire aussi retentissante qu’éphémère. La victime s’appelait Dulcie September.

Là, Racine l’interrompt. September, Dulcie September ? Mais il connaît, et pas qu’un peu. C’est son histoire dont parle le flic. Alors, pas question de laisser Laurent Dargenta parader seul. L’ex libraire poursuit l’exposé.
-Au milieu des années quatre vingt, la jeunesse découvre l’apartheid, je découvre l’apartheid, et le nom de Mandela, et la politique par la même occasion. Je ne sais pas pourquoi mais l’Afrique du Sud, ça nous mobilisait pas trop jusque là. On n’avait pas ce pays dans le collimateur. Parce qu’il était anglophone ? Peut-être. Je me souviens même d’un sondage, à l’époque, indiquant que 2% des Français à peine connaissaient alors le nom de Mandela. Et puis tout ça va changer très vite. Justement au cours de ces années là. Les années quatre-vingt.

Le rôle de Dulcie September n’y est pas pour rien. Née en 1935, dans la banlieue du Cap, cette métisse, fille de directeur d’école, trouvait intolérable le régime raciste où 80% de la population étaient marginalisés, confinés dans des sortes de bidonvilles. Rebelle, militante, on la jeta en prison, en 1963. Sans jugement. Puis en 1969, le régime l’exila. C’était un exil sans retour possible. Elle dut se réfugier à Lusaka puis à Londres. Les Anglais étaient plus familiers que nous avec le combat ani-apartheid. September s’y affirma comme un cadre dynamique, méthodique et se retrouva en 1983 représentante du parti de Mandela, l’ANC, à Paris.

« Mais je le répète, le combat contre l’apartheid ne mobilisait guère ici que quelques organisations. La présence de September va coïncider avec une véritable explosion du mouvement de solidarité. En 1986 se tient à Paris une énorme manif de jeunes en sa présence. Ma première manif ! September bouscule, elle dérange, et certains ne lui pardonneront pas.

Malgré les décisions de l’ONU appelant à l’embargo du commerce d’armes avec l’Afrique du Sud, l’Occident alors louvoie, compose, se montre complaisant avec le régime raciste. Question de gros sous. De commerces. D’arrangements militaires. Paris n’a pas envie non plus de se compliquer la vie en soutenant trop ouvertement l’ANC. Le business avant tout ! Conclusion. Dulcie September est accueillie, certes mais sur un mode mineur. Elle est tolérée. Juste tolérée.

Laurent Dargenta attend, écoute, opine. Chloé s’étonne :
-Elle n’est pas seule, tout de même ?
-Non, elle est soutenue, un peu, par certains mouvements, je t’ai dit, des communistes, une partie de la gauche. Des forces amies vont l’aider à s’installer, lui trouver un bureau. En même temps, elle a ici de nombreux et puissants ennemis. Elle reçoit très régulièrement des menaces de mort. On l’agresse dans le métro. Son bureau est visité. Elle « fait avec » comme on dit. Sa position est fragile. Elle est logée à Arcueil, par le maire, Marcel Trigon, très impliqué dans cette bataille. Il lui a trouvé un appartement dans une école de la ville ; elle refuse ce logement car elle ne veut pas mettre en danger les enfants en cas d’attentat, dit-elle.
-On la protège ? Je veux dire : elle a droit à une protection officielle ? de la police ?

Laurent Dargenta fait mine de n’avoir pas entendu la question. Racine le regarde puis reprend :
-Non, elle n’y a pas eu droit. Malgré ses demandes répétées, les autorités françaises lui refusent leur protection ; elle l’aurait pourtant bien mérité.
-On lui refuse malgré Mandela, malgré le prestige de Mandela ?
-Encore une fois, je t’assure, à l’époque, la France d’en haut boude Mandela. Il n’était pas encore l’icône qu’il va devenir quelques années plus tard, du jour où il imposera aux dominants blancs sa libération et le partage des pouvoirs avec la communauté noire. Et puis son mouvement, l’ANC, a longtemps été qualifié de « terroriste ». Bref, Dulcie September s’attendait en permanence au pire; c’est devant la porte de son bureau, où deux tueurs l’attendaient, qu’elle sera assassinée, de cinq balles.
-Et l’un des tueurs, sursaute la privée, a pu être l’homme du bateau…

Discret pendant l’homélie de Racine, Laurent Dargenta entend reprendre la barre. Ce mardi 29 mars, il est aux premières loges. Simple élève flic mais bien présent. Il se rappelle qu’il fait froid ce matin quand la police arrive 28 rue des Petites Ecuries. Dulcie September git dans une mare de sang, morte.
Cinq balles côté droit de la tête, presque à bout portant. Le gens de l’immeuble n’ont rien entendu. Un voisin, au second étage, a croisé deux hommes qui dévalaient les escaliers et ont disparu. Ils étaient d’apparence européenne, cheveux courts, imper clair, un mètre soixante-dix, soixante-quinze.
Au sol, on repère (et on embarque) deux mégots de cigarettes, des Malboro. Pas d’empreintes, et puis où les chercher : dans l’ascenseur ? Mais déjà trop de monde est passé. On ne préservait pas les scènes de crime avec la méticulosité (affichée) d’aujourd’hui.
L’arme n’a pas été retrouvée. On pense qu’elle a été importée de l’étranger pièce par pièce puis montée à Paris. Au sol, il y a cinq cartouches, calibre 22, marque Hirtenberger (Autriche).

Près de September, se tient un voisin de palier, celui dont l’appartement portait le logo « Sport Eco », et bientôt sa secrétaire Joyce. Plus tard on leur présentera le successeur de September, Solly Smith qui va prendre charge le bureau et s’occupera, avec la famille et d’autres, des obsèques.

La nouvelle de l’assassinat fait vite la une des infos. En quelques heures, la rue des Petites Ecuries est noire de monde. Des centaines de personnes se recueillent devant le 28, une assemblée spontanée, pleine de tristesse et de colère. Quelques banderoles surgissent.

-Quelques jours plus tard, notre équipe sera parmi la foule énorme qui assiste à la cérémonie d’enterrement de Dulcie September, devant l’entrée du Père Lachaise. Elle sera incinérée et ses cendres repartiront en Afrique du Sud.

La presse, des partis, des mouvements pointent tout de suite la responsabilité de Pretoria dans ce crime, on parle de l’acte d’un tueur professionnel.
-La police va enquêter, opine Dargenta. Monsieur Racine dira peut-être le contraire…
-Cela s’est peu vu. Faut dire que vous avez pas vraiment assuré !

Le commandant ne répond pas tout de suite. Il hésite puis se reprend :
-Je peux certifier que de nombreuses pistes ont été suivies. Mais vous savez, dans ce genre de dossier avec des enjeux politiques forts et une dimension internationale de surcroît, on –je dis « on », moi je ne pesais pas lourd, pékin de base à l’époque – on a été vite mis sur la touche. On était démuni. Des conseils, répétés, venus de haut, ont dissuadé nos services de trop chercher. Disons que les recherches ont été bridées…
-On est sous Mitterrand pourtant ?
-Oui on était sous Mitterrand qui cohabitait avec la droite. Mais la Justice française laisse passer. Elle va clore le dossier en prononçant un non-lieu.

Dans l’Afrique du sud de l’après apartheid, du temps de Mandela donc, une commission d’enquête officielle assurera que le meurtre fut planifié par un Bureau de coopération civile (CCB), société écran derrière laquelle fonctionnaient des escadrons de la mort. Des mercenaires français en auraient été les exécuteurs. Mais sans donner ni détails ni preuves. Des gens qui ont d’ailleurs disparu de la circulation.

Le flic ne croit pas trop à cette dernière version.
-Trop policée, si vous me passez l’expression.
Dans nos dossiers, un peu plus tard, car certains d’entre nous n’avaient jamais laissé tomber l’affaire, sort le nom de Joseph Williamson. Mais à ce moment-là, il y avait belle lurette que l’oiseau s’était envolé…
-Et il a pu revenir ?
-Il a du penser que tout le monde avait oublié l’affaire. Et l’avait oublié lui.
-Il se faisait prudemment appeler Joseph W. tout de même.
-Exact.
-Mais, s’il y a un lien avec votre histoire, ce qui reste à prouver, qui a pu le buter trente ans après ? Qui a la mémoire assez longue pour se venger de la sorte ?
Racine et Dargenta laissent la question de Chloé en l’air.

Chapitre huit

Suite à l’exposé d’Armand sur sa quête ovine, Marike Créac’h laisse désormais ses enquêteurs rendre compte de l’état de leurs recherches devant les collègues s’il/elle en a le temps, les moyens et l’envie.
Ce matin c’est Chloé et Christian qui s’y collent. On les écoute avec un intérêt tout particulier. Quand le sujet de l’enquête avait été proposé trois semaines plus tôt, toute l’équipe voulait en être. Le fait qu’il s’agissait d’une expédition dans le monde du champagne expliquait peut être cette concurrence inhabituelle entre les trois privés.

Comme le chien de Pavlov, les privés associaient sans doute champagne à visite organisée des caves ou stage de dégustation ? La requête en fait était beaucoup plus simple. Depuis plusieurs mois, dans ce vignoble, une commission d’experts tout ce qu’il y a d’officiel procédait à la révision de l’aire de délimitation de l’appellation d’origine contrôlée (AOC) du champagne. L’enjeu pour ceux qui allaient accéder à cette AOC, ou en être exclu, était énorme, essentielle, existentielle…Une parcelle « ordinaire » dans le secteur à 10 000 euros l’hectare pouvait soudainement être valorisée jusqu’à 1,5 million d’euros ! Une sacrée bascule !

On imagine l’euphorie que peut susciter la perspective d’une telle opulence, mais aussi les tensions, les jalousies terribles entre producteurs si l’un est sélectionné et pas le voisin. Les fusils peuvent sortir… Alors ça rumine, ça s’épie, ça se morfond.
Pour accéder à l’éden, il faut répondre à des critères historiques ( la ferme, le village ont-ils eu une histoire de vin de champagne ?) et techniques ( le sol, l’emplacement, la topographie, le climat).

Bref une association de petits producteurs indépendants, pas forcément calés sur l’histoire de leur parcelle, a demandé au Sémaphore de les aider à mener les recherches et à étoffer leur dossier.

La présence de Christian Traore a fait tiquer certains optus (« Y a du champagne au Mali ? » lui a balancé un chacal local) mais les deux sémaphoriens ont vite imposé le respect en débusquant de très utiles éléments sur les différents villages concernés. En outre Chloé, avec ses antécédents d’historienne, connaissait un peu le monde archivistique. Elle eut la bonne idée de farfouiller du côté du Centre des archives économiques et financières (le CAEF) de Savigny/Orge. Elle a également échangé avec des historiens du coin (Christophe Lucand, Jean Vigreux) ainsi qu’avec le journaliste Antoine Dreyfus. Ces investigations lui ont ouvert des horizons insoupçonnés.

Quand on parle champagne, et qu’on aborde les années noires de la seconde guerre mondiale, il y a une légende dorée qui raconte que l’occupant allemand a pillé les sociétés vinicoles. Nos privés se sont vite rendus compte que c’était tout simplement faux. En fait ces firmes ont commercé comme jamais ! De 1940 à 1944, elles ont fait des affaires en or dont elles sortiront durablement enrichis. C’est même une des sources de leur prospérité ultérieure.« Plus les négociants collaboraient, plus ils s’enrichissaient. » Telle est la sordide réalité.

Chloé découvre par exemple qu’à la Libération, le commandant aux comptes du « Comité de confiscation des profits illicites » – on aimait les titres justes à l’époque- pointait des profits « stupéfiants » des maisons Louis Roederer, Moët et Chandon, Mercier, Lanson, Veuve Laurent-Perrier, Pommerey et Greno, Veuve Clicquot Ponsardin, G H Mumm, Heidsieck monopole, etc… On a parlé d’ « un milliard de francs de bénéfices hors gabarit », hos gabarit signifiant au dessus des profits normaux…

On pouvait faire le même constat du côté des vins de Bourgogne ou de Bordeaux mais les nazis ont particulièrement prisé (en payant cash) le champagne et les propriétaires de ces crus se sont montrés particulièrement complaisants.

-Vous êtes sûres de vos infos ? les met en garde la patronne.
-Des sources en béton, si j’ose dire, sourit Chloé Bourgeade, Christian Traore opine. Les maisons de champagne n’ont pas eu affaire à des pilleurs mais à des marchands d’outre-Rhin sous l’uniforme vert-de-gris, des gens très au fait des choses de la vigne. Le « Weinführer » Otto Klaebisch, négociant de vin avant guerre et promu colonel, était par ailleurs le beau frère de Von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères de Hitler. Bref un petit monde de connaisseurs…

L’équipe apprécie le travail. Un silence respectueux accueille l’exposé. Puis Marike Créac’h casse l’ambiance :
-C’est bien beau tout ça mais c’est hors sujet, non ?

  • ?!
    -Désolé mais c’est pas ce qu’on nous demande. Le client veut savoir s’il peut prétendre au label miracle. C’est tout. Et vous, vous lui répondez que les gens en place sont faisandés. Alors chapeau pour les révélations mais ca va rester entre nous. Sur votre copie, je note « A refaire ». Et j’ajoute : Arrêtez de vous prendre pour Docteur Justice.
    Elle confie le dossier à Armand qui se garde bien de lancer « Champagne ! »

Chapitre neuf

Racine participe, dans une des salles de la capitainerie, à l’atelier hebdomadaire de conversation, conduit depuis des années par Thérèse, la vétérane (ce mot existe mais il est rare, dit drôlement le dictionnaire), la vétérane donc de l’Arsenal.
Une demi-douzaine de « marins d’eau douce», venus des quatre coins de l’Europe, s’initient aux délices du français d’urgence, genre « Bonjour monsieur l’agent, où est le commissariat ? où est l’Hôpital ? où est la morgue ? On m’a cassé le bras, la figure, la jambe. On m’a volé mon vélo, ma carte bleue, ma montre.» L’exercice ne parle pas encore de vol de bateau.

Curieusement, alors qu’on s’initie aux pires avanies, on rit beaucoup. Et Racine n’hésite pas non plus à refaire systématiquement les mêmes plaisanteries, assurant par exemple que les bateaux-mouches, qui stationnent près du canal St Martin, doivent leur nom à leur inventeur Jean-Sébastien Mouche. Avant de rectifier : « Je rigole ! » Le nom vient en fait d’un quartier de Lyon où l’on fabriqua pour la première fois ce type de bateaux, sur les chantiers de la Félizate, quai de la Mouche.

Racine apprécie cette manière de prendre contact avec les plaisanciers qui souvent ne font que passer. Il s’efforce, à chaque échange, de créer du lien, grappiller une anecdote qu’il placera ensuite dans la brochure que lui a commandée la direction du port.
Mais ce matin, la séance est écourtée. De l’autre côté de la vitre, depuis le quai, un employé, Monsieur Robert, impressionnant trentenaire tout de bleu sombre vêtu, et qui a du être avant centre de rugby dans une autre vie, gesticule et lui fait signe de sortir.

Monsieur Robert l’informe que depuis un bon quart d’heure, un homme tourne autour de l’Uranus dont la proue a été endommagée, et qui a été rangé un peu en retrait, près des navettes à touristes. « Peut-être que vous devriez aller le voir… » Pour la direction du port, en effet, Racine semble lié à l’enquête officielle ; il laisse dire.

Il remonte le long du quai, croise le public habituel, simples passants, plaisanciers, mariniers, couple d’amoureux ou promeneurs de chien, un de ces artistes qui font des « portraits bateaux » comme on dit, des agents des services de la ville aussi. Il énumère machinalement les noms des bateaux stationnés à ses pieds, Eminence, Chivas, Enfants du paradis, Blue bird, Phoque, sans parler de Bateau Ecole ni de Bateau à vendre. Il aimerait savoir pourquoi des plaisanciers ont choisi ces noms-là en particulier.
Face à l’Uranus s’agite un homme très grand, fringant sexagénaire, vêtu d’une gabardine claire et portant un chapeau fantaisie. Une sorte de clone de Monsieur Hulot, pense Racine qui, sans vergogne, se présente à lui comme un « collaborateur » de l’Arsenal.
Le visiteur soulève protocolairement son chapeau, montre le navire mal en point et demande, alarmé :
-Monsieur Williamson, Joseph Williamson n’est pas là ? Il lui est arrivé quelque chose ?

L’homme n’a pas parlé de Joseph W., seul « patronyme » connu officiellement ici, mais de Joseph Williamson. Un intime, certainement. Un type dans le secret. L’ex libraire hésite : il a l’étrange impression d’avoir déjà vu ce personnage quelque part, grand chauve avec un front immense.

-J’étais en déplacement, en Afrique, ajoute ce dernier, je viens juste de remettre les pieds en France. Toute la semaine passée, j’ai tenté de joindre Joseph. Impossible. Et personne pour me renseigner. Vous savez quelque chose ? Dites moi s’il vous plaît. Vous l’avez vu dernièrement ?

Racine reste vague, parle d’ « incident », d’enquête en cours.
-Et Joseph ? Joseph Williamson ?
Racine joue en touche, conseille au visiteur d’aller voir la police. L’autre insiste, se présente.
Jean-Paul Guerrier. Il tend sa carte de visite.
Jean-Paul Guerrier, senior exécutive, société Thelas.

Thelas : Racine situe ce groupe. Un géant de l’électronique, spécialisé dans l’aérospatiale, la défense, la sécurité et le transport terrestre. Du lourd. L’homme le sait, il insiste.

-Alors ? Je peux visiter Uranus ?
-Je crois que ça va pas être possible.
-Je suis un proche, croyez moi.
-Désolé. Vous cherchez quelque chose de précis ?
-Oui, Joseph, bien sûr !
-Ecoutez, pour la visite, je peux me renseigner auprès des autorités du port, je vais aller demander à la Capitainerie mais à mon avis, encore une fois, ce sera Niet !
-Les autorités, les autorités, rien à foutre des autorités ! Je peux payer si c’est ça, le problème !
-Vous n’y êtes pas du tout.
-J’ai des choses à prendre !
-Des choses, quelles choses ?

Jean-Paul Guerrier fait mine de vouloir s’engager sur la passerelle, et accéder de force au bateau, Racine le retient. Les deux hommes se dévisagent. Guerrier peste, proteste, fustige mais quand il constate que monsieur Robert, qui se tenait tout à côté, vient épauler l’ex libraire, il fait machine arrière.

-Ecoutez, monsieur Williamson a eu un accident… En fait, il est mort, assassiné, voilà ! Je peux rien vous dire de plus. Allez voir la police si vous voulez savoir les détails, le commissariat est juste en face.
-Je ne vous crois pas, crie le visiteur.

Mais son visage change. Il était en colère, maintenant il est apeuré. Comme s’il venait de comprendre quelque chose, de mesurer un nouveau risque. Il se préoccupait d’un ami absent, il s’inquiète à présent pour lui. Jean-Paul Guerrier tourne en rond plusieurs minutes en grognant comme un fauve en cage, passe plusieurs coups de fil énervés, fait mine de partir, revient sur ses pas et demande les coordonnées de Racine, « si jamais l’accès au bateau s’avère enfin possible… », les enregistre puis s’en va pour de bon, rouspétant.
Il passe devant un curieux décor paysager, un moulin à vent miniature noyé dans une vague de chrysanthèmes, vers la Bastille ( Peut-être un cadeau d’un plaisancier des Pays-Bas ? ) puis remonte la chaussée pavée vers la Bastille.

Le soir, Racine montre la carte de visite du personnagé à Chloé Bourgeade. Elle réagit tout de suite :
-Tu sais quoi ?
-Qu’est ce que tu vas encore me dire ?
-Ton type, à mon avis, c’est un marchand d’armes.
-Décidément.
-Je t’assure.
-Tu dis ça à cause de son nom ?
-Très drôle. Thelas, l’Afrique, et puis ces liens avec Williamson qui lui-même…
-Etait dans le métier, je sais.
-Bref, ce mec vend des armes, c’est assez évident…

Par une association d’idées dont il a oublié le cheminement, Racine sait à présent où il a déjà entrevu le visage de l’importun : sur la photo encadrée qui était dans la cabine de l’Uranus et que Laurent Dargenta a emportée sans vergogne.

Chapitre dix

« Un mot en treize lettres pour désigner un type de vandalisme qui touche pas mal les « people » ces temps-ci ? »
Marike Créac’h interroge les deux garçons, Armand et Christian ; ils sèchent lamentablement. Tout ce qu’Armand trouve à répondre :
-J’ai jamais été fort en scrabble.
-C’est s.a.u.c.i.s.s.o.n.n.a.g.e, bande de nazes !

Au Sémaphore, ce matin, à l’occasion du début de la nouvelle enquête de Chloé Bourgeade, la patronne pilote une sorte de stage de formation accélérée sur cette méthode revenue à la mode : le saucissonnage.
Marike Créac’h a remarqué en effet que l’agence était assez souvent sollicitée pour ce genre de crimes : je saucissonne, tu saucissonnes…

Pour soutenir la benjamine du groupe, elle s’est elle même documentée et tient à partager son savoir avec le personnel.
Certes chaque crime est une histoire en soi, singulière, mais cette méthode s’est tellement banalisée qu’elle a jugé utile de dire un mot à ses employés. Peut-être que cela leur permettra demain d’aller plus vite dans certaines de leurs investigations.
-Je suis sûre qu’on t’a rien dit à ta fac sur ce sujet.
Elle se moque de Chloé, qui a obtenu récemment son diplôme universitaire d’enquêtes privées.
Saucissonnage = attaque au cours de laquelle on ligote la victime comme un saucisson pour lui faire avouer son secret, le plus souvent l’emplacement du magot, la cache des clés ou le code de la carte bleue.
Ce genre d’opération se passe généralement la nuit, quand la victime est en apnée, disons vers deux heures du matin. Le commando – car il s’agit toujours d’un travail collectif – débarque dans la chambre; il séquestre la cible le temps qu’elle ouvre son coffre ou livres ses secrets. Sont visés des gens prospères ( on saucissonne peu dans les HLM) ou présumés tels, qui ont commis l’imprudence de trop parler d’eux, de leurs avoirs, de leurs épatants modes de vie.
Car les gangsters sont généralement bien informés. Ils ciblent le « people » dont ils connaissent les petites manies, soit en consultant le « Who’s who », bottin mondain qui détaille volontiers les biens (mal) acquis, les adresses aussi des heureux élus; soit en lisant la presse people où les futures proies, vanitas vanitatis, se répandent sur leurs vies privées et leurs petites habitudes. Manquent juste les codes d’entrée des logements ou le double des clés !

Déjà bien documentés, les malfrats n’ont plus qu’à faire un petit travail de repérage préalable et c’est le passage à l’acte. C’est souvent l’œuvre du « grand banditisme », comme on dit, car monter un commando « requiert un certain savoir-faire pour fédérer une équipe, réaliser des repérages, trouver des complicités parmi le personnel ».

Les exemples sont nombreux et circulent les noms de personnalités saucissonnées (ou menacées de l’être) comme Thierry Breton, ex ministre de l’économie de Jacques Chirac et nouveau commissaire européen ; des proches de Michel Sardou, de Lionel Stoléru, de Guerlain ( les parfums), de Trigano, d’Aznavour, de Bolloré, de Sullitzer, de Cino del Duca, du roi du caviar ; sans oublier la pulpeuse Kim Kardashian.

Si la pratique se répand chez des particuliers, ajoute Marike Créac’h, c’est un peu la faute aux banques et aux transports de fonds. Ces derniers sont de mieux en mieux défendus, les bandits doivent renoncer aux attaques de diligence et, en quelque sorte, se recycler.
On raconte aussi que les auteurs de ces crimes bénéficient d’une sorte d’impunité. La raison en est simple : bien souvent, les « saucissonnés » n’alertent pas la police, et tentent de retrouver leurs voleurs en sollicitant l’aide de privés. Pourquoi ? parce leurs biens dérobés, la plupart du temps, n’ont pas été déclarés, les pauvres ne tiennent pas trop à alerter le fisc.« Le saucissonné idéal ne se plaint pas » dit la patronne.
Et pourquoi recourent-ils à l’enquête privée ? Parce qu’ils préfèrent retrouver leurs bourreaux et « négocier » avec eux, autant que faire se peut, un petit arrangement, pour récupérer au moins une part du butin, celle à laquelle ils sont attachés sentimentalement par exemple.

Marike Créac’h conclut son cours magistral : le « saucissonnage », c’est un peu la reprise de la méthode des « chauffeurs » des siècles derniers qui s’invitaient chez les bourgeois et leur brulaient la plante des pieds pour les faire avouer. Autre temps mais même mœurs…

Après ce long préambule, on en vient au dernier exemple en date, qui est le sujet de la recherche de Chloé : la séquestration des deux châtelains de Caudebec-en-Caux, du côté d’Yvetot, Paul-André et Cristina de Vaugeois. Deux beaux vieillards ( 81 ans tout de même), propriétaires du « Domaine », la résidence normande de Victor Hugo. Ils ont su valoriser le bâtiment et surtout communiquer. Depuis des années, le succès serait au rendez-vous, les visiteurs afflueraient, les caisses se remplieraient. Une « affaire en or », donnée en exemple par toutes les émissions télévisées consacrées au patrimoine. Les propriétaires, connus par ailleurs pour être de grands collectionneurs d’art, ont raconté mille fois leur bonne fortune, et leurs petits secrets, dans tous les médias : « de quoi susciter des convoitises » a dit la police.

Résultats, en effet ? un commando d’une demi-douzaine d’hommes gantés et encagoulés, a envahi de nuit la demeure hugolienne, pénétré par effraction dans la chambre des nantis, vidé les coffres à bijoux et sont repartis (selon une indiscrétion de Paul-André à Chloé) avec l’équivalent de deux millions d’euros. Une bagatelle !
Heureusement, les liens qui entravaient les ancêtres étaient assez lâches, ils ont pu se libérer eux-mêmes. Sur le coup, la presse a largement couvert cette retentissante opération puis, sans transition, s’est tue. Silence radio. No comment. Le couple n’a pas porté plainte. Pour voir la PJ de Rouen débarquer, solliciter des témoignages et des ragots des voisins, remuer le marigot des indics locaux, contrôler tous les appels téléphoniques des de Vaugeois depuis Mathusalem, prendre les ADN de tout un chacun ? « Jamais ! » a martelé le couple.

La ville, cependant, très concernée par le destin du « Domaine », entreprit une démarche discrète auprès de l’agence Sémaphore.
Et voici Chloé Bourgeade investie. Pour l’heure, elle nage un peu. Sa seule (et première) conviction : les voleurs ont un/une allié.e dans la place.
Après un premier échange avec les victimes, elle se demande même si les malfrats n’auraient pas une/une allié.e dans le couple, ce qui va restreindre singulièrement les pistes. Mais elle n’en n’est qu’au début du début de son enquête.

Chapitre onze

Depuis la passerelle Mornay, Racine aime contempler son « domaine » de l’Arsenal. Il a passé une partie de la journée avec Conrad, sur «Typhon ». Chaque fois qu’il est avec lui, pourtant cloué à son fauteuil d’infirme, Racine se prend une bouffée de grand large, de haute mer et d’embruns. Conrad, c’est un loup de mer devenu pensionnaire d’une mare aux canards. C’est lui qui le dit. Conrad, on dirait qu’il a vécu cent vies. Il peut parler des errances d’esclaves philippins sur des cargos sans nom en mer de Chine, du capitalisme « archi-sauvage » qui règne partout sur les flots. Il a connu des équipages sous pavillon de complaisance de la Mongolie ; il a croisé des capitaines fous qui terrorisaient leurs hommes; il a vu des sociétés bidons derrière lesquelles se cachaient des gens très bien et des escrocs de première ; des chasseurs de baleine écumant les eaux internationales ; des écolos géniaux et fanatiques, parlant de nature et oubliant les hommes. Il a bossé sur des croisières géantes, 4000 passagers, tous obnubilés par la vie à bord, les casinos, les restaurants, les bars, les piscines, les dancings au point d’oublier de regarder la mer ! Il a même participé à la reconversion d’une plateforme pétrolière en station touristique ! A présent, quand il n’a pas de public pour parler de ses tempêtes, Conrad somnole.
Le ciel, ce soir, est plombé mais il ne pleut pas. Le gris cendré des nuages se réverbère dans l’eau du bassin et donne au canal une teinte bleue nuit très impressionnante. Il y a comme une ambiance de vieux films noirs. Tout à ses considérations chromatiques, Racine ne repère qu’au tout dernier moment Laurent Dargenta. Le flic est déjà sur lui. Racine a du mal à dissimuler sa mauvaise humeur. « Décidément ! » pense-t-il si fort que flic enchaîne :
-Oui, décidément, vous avez raison, on ne se quitte plus. Suis désolé de m’être invité à votre table, l’autre jour. Vous ne m’en voulez pas, j’espère ? En tout cas, moi, je ne suis pas prêt d’oublier votre assiette Exbrayat.

-Mmmmmm, grommelle Racine qui se dit que Laurent Dargenta n’est surtout pas prêt d’oublier Chloé.
-Mais les affaires, cher monsieur, n’attendent pas. C’est à propos de Monsieur Guerrier. Vous le connaissez, je crois ?
-Vous n’allez pas m’inquisitionner ici ? s’agace l’ex libraire. En plein vent ?
-Inquisitionner ? Comme vous y allez, cher ami. Et puis d’abord, est-ce que ça se dit ? Mais vous avez raison, y a trop de passage ici.

Les deux hommes descendent sur le quai et rejoignent l’Andante. Chloé, tout à son affaire de saucissonnage, a déployé sur la table de la cuisine, ou ce qui en tient lieu, des documents explorant la généalogie des châtelains de Caudebec-en-Caux.
D’emblée, Laurent Dargenta lui dit qu’il la trouve « lumineuse » ; il en rajoute dans son entreprise de cajolerie. Il courtise, elle sourit, Racine ricane :
-Vous marivaudez, commandant.

La privée s’éclipse, elle retrouve sa cabine pour poursuivre ses lectures, laissant les deux hommes en tête à tête.
-Alors, Guerrier ? reprend Laurent Dargenta.
-Oui ? Quoi Guerrier ?
-Dites moi tout.
-Je ne comprends pas.
-C’est une de vos connaissances ?
-Pas vraiment, non. Vous faites allusion au type qui est passé l’autre jour au port ? On a du bavarder dix minutes à tout casser, sur les quais. Y a un témoin.
-En tout cas, lui, il vous connaissait.
-Connaissait ?
-C’est même la dernière info, votre nom et votre adresse mail, qu’il a notée sur son Smartphone.
-La dernière ?

Laurent Dargenta répond à côté :
-Vous avez le permis de conduire ?
-C’est un reproche ?
-Alors ?
-Oui.
-Et une voiture ? Vous ne fréquentez pas le parking voisin ?
-Non, j’avais la fourgonnette pour la librairie ambulante mais elle est à la casse. Depuis quelques semaines. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle je me suis retrouvé ici, embauché au port de l’Arsenal. Je ne vous l’avais pas dit ?
-Je vous taquine, reconnaît Laurent Dargenta.
-Un flic taquin, c’est nouveau.
Le commandant fait soudain grise mine et lui apprend que Jean-Paul Guerrier a été retrouvé dans la cage d’escalier qui conduit au parking souterrain du boulevard de la Bastille.
-Mort ?
-Tout à fait.
-Comment ?
-Parce que vous ne le savez pas ?
-Vous vous moquez ?

Jean Paul Guerrier retournait sans doute chercher sa voiture, une grosse berline qui l’attendait, dans ce parking, à deux pas de l’Arsenal ; il a pris l’entrée piéton et c’est là, dans la descente des marches, qu’il a été proprement exécuté. Plusieurs balles dans la tête.

-Une exécution ?!
-Je dois entendre ça comme un aveu ?
-Ça va pas la tête ? Arrêtez vos conneries, hein.
-On se calme, d’accord. On se calme. Où étiez-vous mardi après-midi ?

Racine raconte en détail la visite de Jean-Paul Guerrier à l’Arsenal. Laurent Dargenta s’étonne.
-Z’auriez pu me prévenir !
-J’ai pas vu l’intérêt !
-Un type se présente comme un ami de Williamson, la victime, et vous voyez pas l’intérêt de prévenir la police ? Z’êtes limité ou quoi ? Dites vous qu’il vivrait peut-être encore si vous m’aviez appelé !
-N’importe quoi. Je vous vois venir. Vous allez aussi me dire que des témoins m’auraient vu dans le parking …
-Non, hélas…
Racine sursaute. Le flic embraye, sourit.
-Arrêtez de tout prendre au tragique…
-Vous avez un sacré sens de l’humour, vous.
-Mon problème, c’est que dans ce parking, y a des caméras partout sauf dans l’entrée piétons. En plus, à cette heure là, un groupe de fêtards venaient de ranger leurs voitures. J’ai donc une flopée de témoins. Mais pour le coup, il y a trop de témoins. C’est bien connu, trop de témoins tuent le témoin. Chacun prétend avoir vu quelqu’un du côté de la cage d’escalier. Mais les uns pensent avoir entraperçu un jeune, d’autres un vieux, un blanc, un noir, un clodo, un type en uniforme. L’horreur… N’empêche, M. Racine, vous allez m’expliquer pourquoi Jean-Paul Guerrier possédait votre adresse…notée, quoi… un quart d’heure avant sa mort.
-Je viens de vous le dire, il est venu faire le bazar devant l’épave de l’Uranus. Il voulait absolument monter à bord. On l’a empêché d’accéder au bateau, un marinier et moi. Il a pesté tant qu’il a pu puis il m’a demandé mon numéro de portable.
-Je veux pas dire mais c’est risqué de vous fréquenter, vous, non ? Vous sympathisez avec Joseph Williamson, Joseph Williamson est flingué. Vous croisez Jean Paul Guerrier, Guerrier est buté. Votre surnom, ce serait pas la poisse, des fois ?

Racine s’empourpre. Il rumine par-devers soi: « Exact, mon gros, et tu devrais te méfier de mes pouvoirs cachés. » Mais il doit expliquer pour la énième fois la présence, l’autre jour, devant Uranus, de Guerrier, lequel prétendait être de retour d’Afrique, son comportement fébrile, sa carte de visite, sa demande des coordonnées de Racine, puis sa fuite –en tout cas, ça y ressemblait- du port.

-Pourquoi vous dites sa fuite ?
-Je sais pas mais il a semblé soudain paniquer. Comme s’il venait de comprendre quelque chose. Il est remonté précipitamment vers le boulevard. Je n’ai plus eu de nouvelle de lui ensuite.

Laurent Dargenta écoute, opine, commente :
« Je vous fais marcher, je le reconnais. N’empêche. Deux meurtres, sur le port ou dans ses environs immédiats, en quelques jours. Deux exécutions, j’ai envie de dire, liées entre elles, c’est assez évident, et liées d’une façon ou d’une autre à l’Arsenal : ça me turlupine, ça m’interroge, ça me questionne. Vous comprenez ? Vous auriez pu être un coupable idéal, les deux fois présent, les deux fois au contact des victimes. Aux premières loges, comme on dit. Pas de mobile pour l’instant, mais ça se trouve un mobile.

Racine gesticule, le commandant tempère :
-Cependant, c’est pas vous le méchant, j’en conviens. Je vous sens pas dans le rôle. Pas assez d’énergie… Reste que le tueur, le liquidateur – je crois bien qu’il est seul et unique- a du traîner ses guêtres sur les quais. Les deux fois. Il –ou elle- devait connaître le goût de Williamson pour les yachts, il devait être au courant de sa possible venue à Paris ; il a repéré sa présence à l’Arsenal. Williamson à son tour l’a vu, de très près même, il a tenté de lui échapper mais on connaît la fin. Et puis il -ou elle- a attendu Jean-Paul Guerrier. Williamson et Guerrier avaient sans doute rendez-vous sur le port et le tueur le savait. Bien informé, le gaillard. Il a fini par le « loger », puis l’a suivi.
Racine acquiesce. Tout ça lui semble logique.
-Etonnant, non ? insiste Dargenta. Z’avez rien remarqué dans le port ces jours derniers ? un type qui passe et repasse ? Une tête inhabituelle qui fait mine de rien ?

Des gens, sur les quais, y en a tout le temps, partout, songe Racine. Matin, midi, soir. Des mariniers. Des plaisanciers et leurs petites familles. Des employés des cafés ou restos environnants qui viennent se dégourdir les jambes. Des touristes, des badauds, des parisiens lambda. Et puis tous ces ouvriers d’une entreprise de travaux publics qui creusent en ce moment une partie des quais pour poser une grosse canalisation. Ça commence à faire du monde. Sans parler de ces peintres du dimanche qui faisaient des « marines ». Il sourit.

-Vous pensez à quelque chose ? Quelque chose qui pourrait m’intéresser ? faites moi partager vos cogitations, allez, ne gardez pas les infos pour vous, réagit le flic.

Le libraire signale que ces derniers jours un groupe d’artistes amateurs s’était invité sur le port pour faire des « navires portraits », des dessins représentant une embarcation. Ils étaient membres d’un atelier de Fontainebleau, des hommes, des femmes, de tous âges. Racine s’était amusé d’ailleurs à regarder quelques dessins. Certains dessinateurs étaient plutôt doués, ils s’étaient appliqués. Il était heureusement surpris, pensant que ce genre de discipline n’avait plus cours. Oui, ces gens étaient présents le jour où le bateau de Williamson est arrivé, l’un d’eux- ou était-ce une jeune femme- avait croqué d’ailleurs l’Uranus. Ils avaient du y prendre goût car certains étaient revenus plusieurs jours de suite.
Le flic opine.
-Je dis que certains sont revenus mais en fait je m’aperçois maintenant qu’un seul en fait s’est installé trois ou quatre jours d’affilée le long des quais. Du côté de la passerelle.
-Jeune ? Vieux ?
-Je dirais la trentaine.
-Signe particulier ?
-Non, normal. Ah, si, black.

Laurent Dargenta tique. Le policier sent la piste. Il demande si on a quelque part les coordonnées de l’atelier. La « prof » qui accompagnait le groupe a en effet laissé son adresse à la capitainerie. Contactée, elle confirme la visite, assure que cette séance sur le port clôturait leur séjour parisien, que la « classe » au complet est repartie le soir même. Aucun des membres n’est resté à Paris. Non, l’atelier ne comporte pas de participant noir, elle le regrette d’ailleurs, car elle milite pour le multiculturel et…
Racine la coupe dans son élan, parfaitement grossier, il la remercie et raccroche.
Quand Chloé réapparaît en cuisine, elle trouve les deux hommes silencieux ; ils se regardent, infiniment perplexes. Elle les avait quittés au bord de la guerre civile, elle les découvre prostrés, dans une sorte d’auto-contemplation. Serait-elle mal tombée au milieu d’une trêve ?
-Je dérange, peut-être ? Je me disais simplement que c’était l’heure de l’apéro. Mais je vais passer pour l’alcoolo de service.

Laurent Dargenta sort de son apnée. Requinqué par la présence de la jeune femme, il se redresse :
-Très chère Chloé ! Au fait, vous savez d’où ça vient, Chloé ? Ça vient du grec, parfaitement ! Ça signifie, écoutez-moi bien, « la verdoyante » ou « l’herbe naissante», « la pousse nouvelle d’un vert clair », « la verdure nouvelle » ou encore « la jeune pousse ». Franchement, ça vous va bien, non ?
« Jeune pousse » ! Il prend à témoin Racine qui grimace.
Puis, l’amer bière (d’Alsace) aidant, Laurent Dargenta lâche, sur le ton de la confidence, comme s’il donnait l’info à Chloé seule :
-C’était un gros bonnet, le type qu’on a retrouvé dans l’entrée piétons, vous savez ! !
La privée prend le train en marche mais elle fait celle qui comprend vite, elle s’accroche, rebondit :
-Vous parlez de Jean Paul Guerrier ?
-De Guerrier, oui.
-Un bonnet de la drogue ?
-Non, pas exactement, ou pas que je sache. En fait il travaillait dans un tout autre secteur.

Racine, qui se trouve une nouvelle fois relégué à l’état de témoin, attend, curieux, crispé.
-A vous, Chloé, je peux le dire. Parce qu’après tout, un privé, un flic, ce sont des cousins, non ? Ou presque. On est un peu de la même famille ?
-Pas vraiment, non, tempère la jeune femme.
Le commandant se montre déçu, elle poursuit :
-Vous avez lu « Le quintette de Buenos Aires » de Manuel Vazquez Montalban ?
-Euh, pas encore.
-Pépé Carvalho, qui est un privé comme on le sait, est très net là-dessus. Quand on lui dit : « Mais enfin, la police, un détective privé, c’est du pareil au même, non ? », il répond :
« La police fait régner l’ordre. Moi, je me contente de révéler le désordre. » C’est pas beau, ça : moi, je me contente de révéler le désordre.

Le flic trouve que Chloé « pinaille », il termine son verre, marmonne on ne sait trop quoi puis reprend son argumentaire sur Guerrier ; il parle comme s’il écrivait, pour mettre les choses en ordre.
Jean-Paul Guerrier était un haut cadre commercial mais pas que ; il travaillait aussi pour les « services ».
« On peut bien le dire, maintenant, il ne risque plus rien, le pauvre. Et y a pas de micro sur votre bateau… Le hasard parfois fait bien les choses : ce nom, Jean-Paul Guerrier, est apparu, lui aussi, en 1988 dans l’affaire September, tout de suite après celui de Joseph Williamson. »

Chloé et Racine digèrent l’information. Ils ne comprennent pas très bien pourquoi Laurent Dargenta se confie ainsi mais, comme l’homme semble bien disposé, ils tendent l’oreille. Le commandant de son côté savoure l’effet de sa petite bombe. Mais comme le silence dure, Chloé chuchote :
-Vous ne pouvez pas nous en dire un peu plus ?
-Je peux, pour vous seule (Racine lève les yeux au ciel), et puis le dossier September est clos aujourd’hui. Enfin presque…

Dulcie September était dans le collimateur des sbires sud africains. Pour des raisons évidentes. Elle était devenue une responsable de haut rang du mouvement d’opposition à l’apartheid. En quelques années, elle avait contribué à la popularité du mouvement de Mandela en France où, jusque là, le sujet n’agitait guère les foules. « Qui sait d’ailleurs ce qu’elle serait devenue dans la nouvelle Afrique du Sud ? Mais passons. »
Cependant ses ennemis n’étaient pas qu’à Pretoria. Dulcie September s’était intéressée de près aux échanges commerciaux franco-sud-africains, et tout particulièrement au commerce des armes. S’il est un domaine où les marchands et les Etats sont chatouilleux, c’est bien celui-là. Faut se lever tôt pour faire parler les hauts fonctionnaires de la Défense et les trafiquants de missiles et autres avionneurs sur leurs activités. Secret Défense, Circulez, rien à voir. Si vous insistez, ça devient vite chaud.

Racine s’invite alors dans la discussion, confirme :
-Exact. Le dossier était d’autant plus explosif que l’ONU, je crois l’avoir dit, avait voté en 1977 l’embargo du commerce d’armes. Or la France, celle de Giscard puis de Mitterrand-Chirac, viola cette décision, utilisant des moyens détournés, des pays tiers, des compagnies bidon pour faire leurs petites affaires. Paris tenait beaucoup à l’uranium sud-africain, et à l’argent de ce pays. Et Le Cap était très demandeur des armes françaises.

Un dossier chaud bouillant donc : le plus sage, le plus lâche aussi, aurait été de ne pas trop y toucher. Or Dulcie September n’avait pas envie d’être sage. Terriblement motivée, elle fouille, elle cherche, elle se renseigne, elle met à jour, à force de retourner dans tous les sens ses informations, le négoce qui fonctionnait à plein régime entre les deux pays. Plus cyniques que les Britanniques, les Français trafiquaient sans vergogne. Mais ils tenaient à la discrétion. Or September finit par identifier les circuits clandestins qu’empruntait ce négoce, elle repéra les sociétés qui étaient à la manœuvre (celle de Jean-Paul Guerrier notamment qui portait alors un autre sigle), les noms des responsables, civils et militaires, les dates des principales livraisons. Méticuleuse, Dulcie September établit des fiches sur ces réseaux. Elle découvrit par exemple que la société de Guerrier, avec l’aval des services de l’Etat, utilisait un navire, le Tinemaru, affrété par une compagnie danoise, propriété de Jorgen Sensen, pour transporter son matériel de guerre du port de Bordeaux à celui de Durban, dans l’Est de l’Afrique du Sud. En totale illégalité. Voilà qui était net et précis. Elle signala ce fait et d’autres à son organisation. Elle fit part de sa découverte aux gens du Quai d’Orsay qu’il lui arrivait de rencontrer.
-Vous voulez que je vous dise ? On peut même penser que le jour où elle a fait état publiquement de ces révélations, dans son mouvement, dans un meeting ou lors d’une de ses rencontres avec des pontes du Quai, elle a signé son arrêt de mort. Car cela ne plaisait pas mais pas du tout à l’Afrique du Sud. Et cela ne plaisait pas non plus à la France.

Laurent Dargenta s’offre une pause. Il sait que son public est captif, que Chloé et Racine redoutent de connaître la fin du propos, l’inévitable, l’implacable conclusion. Un nouveau silence qui s’éternise. Chloé remonte au front :

-Vous insinuez que Dulcie September aurait été tuée par services sud-africains ET par les services français ? C’est ça ? J’ai bien compris ?
-Si vous me le faites dire ainsi, je démentirai. Mais c’est une affaire d’intime conviction. Je suis persuadé que l’assassinat de Dulcie September, s’il n’a pas été co-exécuté par les deux services, a été du moins grandement facilité par Paris.

La privée et son libraire encaissent. Laurent Dargenta laisse tomber :
-Sa disparition arrangeait tout le monde.

Pour une raison un peu mystérieuse, Racine, comme s’il avait été jusque là sous pression, se lâche :
-Mais vous êtes drôle, vous, non ? Vous venez toujours nous expliquer après coup le comment du pourquoi. On a deux morts sur les bras et vous, pépère, vous arrivez tranquille, vous livrez votre petit commentaire savant sur l’histoire. Vous avez des explications pour tout. Sur tout. Rien ne vous étonne. Mais en fait, vous n’avez rien prévu ! Hier vos services n’ont pas pu sauver September. Vous étiez déjà là. Aujourd’hui, alors que vous êtes toujours là, vous n’avez pas su éviter la mort du plaisancier ni celle de son ami. Mais c’est quoi au fond votre boulot ? Inspecteur des travaux finis ? Responsable des pompes funèbres d’Etat ?

L’ex-libraire, échauffé en partie par son troisième amer bière (toujours d’Alsace), un apéritif traître il est vrai, se laisse aller. Touché, Laurent Dargenta quitte son siège, s’empare de son imper. Mais Racine est lancé :
-Alors Monsieur-je-sais-tout-et-comprend-tout, si vous êtes si futé, dites-nous : c’est qui le tueur ? Hein, c’est qui ?

Le commandant élève la voix. Le débit s’accélère, le ton monte dans les aigus. Il gronde :
-Monsieur Racine, en qualité de dernière personne à avoir vu et discuté avec la victime, Jean-Paul Guerrier, et c’est à peu près le même scenario, je crois bien, avec M Joseph Williamson, vous vous trouvez dans une situation disons délicate. Vous avez intérêt à en rabattre. Je vous appelle à être plus prudent dans votre expression, et à changer de ton.

Chloé tente de désamorcer la dispute :
-Commandant ! Vous n’allez tout de même pas soupçonner notre Racine. Cher Laurent, s’il vous plaît, Racine n’a jamais du toucher un pistolet de sa vie, il ne saurait même pas faire la différence avec un revolver …
Laurent Dargenta ne répond pas. Théâtral, il tourne casaque et part.
-Je vous accompagne, dit la jeune femme.
« La garce ! fulmine le scribe du port, à la fois vexé et jaloux. Non seulement elle l’appelle « Cher Laurent » mais elle me fait passer pour un nul ! Ceci dit, mieux vaut passer pour un crétin que pour un assassin. »

Chloé pousse la cordialité jusqu’à raccompagner le flic au commissariat, boulevard Bourdon. C’est l’affaire de quelques marches finalement pour quitter le quai puis rejoindre la chaussée. Le temps est exceptionnellement clément. Ils ralentissent le pas.
Laurent Dargenta est bon comédien, sa colère est fabriquée. Mieux : Chloé le trouve apaisé.

Il se penche vers elle, qui s’attend à tout :
-Vous voulez que je vous dise ? Vous avez en face de vous un homme réconcilié. Ré-con-ci-lié. Mais ne me demandez pas pourquoi, pas ce soir.

Il semble savourer ses mots, il est content de lui. Limite facétieux, il glisse à l’oreille de la privée :
-Je suis un homme qui serait pleinement, totalement heureux s’il pouvait faire plus ample connaissance avec vous.
-Demain est un autre jour, se contente-t-elle de répondre.

Chapitre 12

Marike Créac’h demande à Chloé Bourgeade de la remplacer au pied levé. C’est l’expression qu’elle utilise, au pied levé. La privée a remarqué que sa patronne aime ce genre de formulations où il est question du corps, d’une partie du corps, genre un fil à la patte, se battre l’œil, avoir de l’os, avoir le bras long, paumer ses plumes (les cheveux), une gueule de bois, une tête de pipe et ainsi de suite. Il faudrait qu’elle lui demande un jour d’où lui vient cette manie.
Créac’h en effet a pris plusieurs rendez-vous dans l’après midi au siège mais elle en sera absente.
-Désolée. Je suis coincée à l’EHPAD.
-Pour vous ? Vous réservez une place ?
-Très drôle ! Effrontée ! Non, c’est pour ma mère. J’en ai pour des heures. Tes deux collègues sont en mission. Je n’ai que toi sous la main. (Tiens, se dit la privée, je l’avais oubliée cette formule, « sous la main »).

Chloé déjeune (un coq au vin) au « Conservatoire », tout à côté de l’agence en terminant sa revue de presse. Puis, ay bureau, elle peut jouer à la « cheffe » tout l’après midi.

Elle reçoit un jeune homme, sapé branché, genre frais diplômé de HEC. Il est mandaté par son administration qui est sans nouvelles d’un de ses hauts cadres. L’institution préfère pour l’instant demander l’aide du Sémaphore et éviter les fuites qu’entraînerait une enquête publique. Vient ensuite une jeune femme persuadée que son mari est « marabouté » et qui souhaiterait qu’on filoche l’époux, et peut-être le marabout. Plus tard, un vieil homme, très distingué, que Chloé pense avoir déjà croisé dans les couloirs de l’agence, aimerait que le Sémaphore enquête sur Dupont de Ligonnès, le quintuple tueur de Nantes : il dit avoir des pistes sérieuses sur « ses planques, dans des grottes, dans le Var ».

Chloé prend note. Elle assure ses différents visiteurs qu’elle va transmettre leur demande à la direction, qu’on les recontactera sous vingt-quatre heures.
Pour sa part, si tout se passe comme prévu, elle est sur le point de conclure la séquence des châtelains saucissonnés de Caudebec-en-Caux. Cette histoire s’avère plus tordue qu’elle le croyait mais elle repart le lendemain même dans les bocages… pour aboutir, espère-t-elle.

Entre deux rendez-vous, elle a le temps de pianoter sur Internet, à la recherche d’infos sur l’Afrique du Sud. Pour rien, pour le plaisir, se dit-elle, sans but précis. En fait, cette histoire de September la dérange, la culpabilise un peu aussi. Elle a le sentiment d’être totalement passé à côté de ce pays, l’Afrique du sud, de ses guerres internes et elle n’aime pas ça. Alors elle fouille, se livre à une exploration machinale, par déformation professionnelle en quelque sorte. Elle découvre à peu près tout, en vrac, l’installation de l’apartheid, les cultures xhosa, zoulou, afrikaan, des noms de personnalités politiques, Chris Hani, Steve Biko, puis elle fait défiler ces patronymes qui ont défrayé la chronique du petit monde de l’Arsenal ces derniers jours.

Elle tombe sur le site d’une revue du cru, de tonalité critique, qui fait écho à l’ouverture récente d’archives sud-africaines. Le journal reproduit en ligne des documents apparemment explosifs, photocopies à l’appui, émanant de la police ou de services diplomatiques, de barbouzes ou de marchands d’armes. Un vrai marigot que traverse un nom qui la fait tiquer : Solly Smith. Chloé Bourgeade a le sentiment d’avoir déjà entendu ce patronyme. Solly Smith ? Oui, c’est Laurent Dargenta, en effet, qui l’a mentionné lors d’une de leurs premières rencontres. Elle s’en souvient à présent ; il disait à peu près : « Plus tard on va nous présenter le successeur de September, Solly Smith, qui va prendre en charge le bureau de l’ANC et s’occupera, avec la famille et d’autres, des obsèques ».

Que vient faire ce Solly Smith dans cette galère ? Le plus simple est de faire signe… à Laurent Dargenta et de lui poser la question. Le commandant, manifestement, lui est acquis. Pour quelles raisons, bonnes, mauvaises ? C’est son affaire, après tout, cela n’engage que lui, se dit-elle, malicieuse. Chloé Bourgeade sait qu’elle a un allié dans la place policière. Cette recherche doit être dans ses cordes. Il lui a suffisamment dit qu’il était prêt à l’aider à la moindre occasion ; il ne lui refusera pas ce petit service. Elle se garde de mettre Racine au courant : parano grave, il se met dans tous ses états dès qu’il entend le nom du commandant.

Elle envoie un SMS à son flic énamouré, lui parle d’une demande « urgente » dont elle ne souhaite pas parler au téléphone. Il répond aussitôt, se montre tout à fait ouvert et l’invite à le rejoindre pour l’inauguration, en début de soirée, d’une exposition intitulée « Le musée du crime » à la BILIPO, la Bibliothèque des littératures policières, rue du Cardinal Lemoine, dans le 5è arrondissement. C’est sur invitation mais il laissera son nom à accueil.
A l’heure dite, en effet, elle n’a aucun mal pour accéder au vernissage. Il y a là encore peu de monde, des spécialistes, quelques journalistes, qui tournent autour de vitrines où s’exposent toutes les armes qu’un commandant de police de la fin du 19è siècle, Gustave Macé, a réunies comme autant de pièces à conviction.

Laurent Dargenta est en arrêt devant une tête de mort aux yeux de verre. « C’était le signe de reconnaissance des apaches » dit-il à la privée avant même de la saluer. Et tous deux déambulent, une demi-heure, devant un poinçon qui a fini dans l’œil gauche de la victime, traversant sa masse cérébrale (affaire Lacroix, 1883), puis des os de mouton ayant servi de coups-de-poing (affaire Landrillon, 1881), une massue en bois incrustée de pièces de fer (affaire Minard, 1878) et d’autres joyeusetés qui montrent bien toute l’inventivité de la délinquance de l’époque.

« On peut pas vraiment dire que c’était mieux avant !» ronchonne le commandant, avant de demander à Chloé Bourgeade en quoi il peut lui être utile. Elle lui explique son problème :
-Solly Smith !
-Mais encore ?
-C’est bien le nom que vous avez évoqué, le gars qui travaillait au bureau de l’ANC de Paris jadis ?
-Exact. C’en était même le responsable. Après September.

Elle fait état de ses virées sur le Net, du nom de Solly Smith associé à d’étranges affaires. Il la tranquillise : pas de quoi s’affoler, les patronymes de Solly Smith, dans le monde anglo-saxon, se ramassent à la pelle, c’est le nom, le pseudonyme plutôt, que prennent souvent des non- britanniques, des Africains notamment, pour diverses raisons, un nom passe-partout, comme Dupont, Durand ou Martin.

Un pseudo : Chloé se rassure. Mais elle demande tout de même à son mentor s’il y a moyen d’en savoir plus, peut-être pas sur tous ces Solly Smith, puisqu’ils sont légion, ni sur le scandaleux dont parlent les médias de Prétoria et qui paraît bien loin mais sur le Smith « parisien », celui de 1988. Qui se cache derrière ce blason ? quelle est sa marque d’origine, si l’on peut dire ?
-Pourquoi pas. Je ne vois pas bien l’intérêt de la chose mais vos désirs sont des ordres.
-Mes désirs font désordre ?
-Très drôle. Bien, je vais chercher.
-C’est compliqué ?
-Notre Smith doit être fiché, on va voir.

Dargenta promet de consulter les archives, de bousculer ses services si besoin. « Pour vous… » Il lui fera signe sans faute dès qu’il aura trouvé. En fait, il la rappelle dans la soirée. Elle est en train de regarder avec Racine une rediffusion de Columbo, ils adorent tous les deux cette série parfaitement ringarde mais servi par un Peter Falk très deuxième degré, distancié, drôle. Le commandant lui répète simplement que ses services ne devraient pas avoir trop de mal à identifier le Smith en question. Elle comprend surtout qu’il voulait un prétexte pour lui parler. Racine marmonne. « C’était qui ? Encore le roussin ! Font des heures sup dans la poulaille, ma parole ? »

Chapitre 13

« Rebondissement dans l’affaire des saucissonnés de Caudebeq-en-Caux » : le titre fait toute la Une de « Ouest France » chapeautant un brillant reportage signé Jean-Noël Levavasseur. Le journaliste, qui cite abondamment la privée parisienne Chloé Bourgeade, annonce que le couple de châtelains a été victime de la vengeance d’un troisième larron, un certain Khalid el Bougrimi, « bien connu des services de police » comme dit la formule. Victime mais aussi complice.

La légende disait que les de Vaugeois prospéraient grâce à la bonne tenue de la maison Hugo, une vraie « mine d’or » répétait la rumeur, avec ses foules de visiteurs, ses soirées à thème réussies, ses sponsors divers, sans oublier les ventes de produits dérivés. Une entreprise qui assurait aux châtelains un train de vie très honorable. En fait les choses étaient un peu plus compliquées.

Lors d’une de ses visites récentes dans l’appartement privé des de Vaugeois, visite où elle avait du s’imposer – les propriétaires voulant la cantonner dans les seules salles du musée Hugo, Chloé Bourgeade avait été intriguée par la présence importante d’objets d’art. Certes la réputation de collectionneur des châtelains était établie. Et puis cette affichage un rien ostentatoire n’était après tout qu’un signe d’opulence. Peut être. Pourtant, sans être experte, Chloé trouva que cet étalage de pièces non seulement était excessif mais monomaniaque. Elle s’étonna ainsi que tous ces objets soient orientaux, proche-orientaux même. « Mais l’Orient, on adoooooore ! » se contenta de chevroter la propriétaire.

Chloé Bourgeade avait repéré tout particulièrement – pourquoi fit-elle une fixation sur cette vitrine plutôt que sur une autre, cela reste un mystère – une petite sculpture, de huit centimètres de haut, représentant un personnage anthropomorphe, mi-femme mi-lionne. Elle prit discrètement une photo de la figurine. Revenue sur l’Andante, elle fit part de sa perplexité à Racine en lui montrant la chose. L’ex-libraire fut de bon conseil ( “pour une fois!” provoqua-t-elle) : il consulta sur Internet une banque de données qui répertoriait les objets d’art volés.
Une bonne partie du catalogue, riche de milliers d’images accompagnées de la description des objets dérobés, concernait des antiquités en provenance du Proche-Orient. Bingo: la statuette y figurait, en bonne place. La femme-lionne était connue sous le nom de « Lionne de Guennol » ou de « Diable-lionne », comme on l’appelait en Irak. Elle datait de l’époque babylonienne, il y a environ 3 000 ans avant J-C. Un detail ! Mais que faisait la lionne sur les étagères de la châtelaine ?

Le site précisait que ces objets venaient essentiellement du pillage du musée de Mossoul en Irak. Suite à l’intervention américaine et au bordel ambiant. Manifestement, il ne s’agissait pas d’un trafic classique, d’une pure escroquerie. On avait affaire à ce qu’on appelle des « antiquités de sang », autrement dit des antiquités avec lesquelles des groupes terroristes finançaient leurs activités. L’affaire prenait tout à coup des dimensions inquiétantes. Les châtelains normands, complices de terroristes du khalifat ? Ça semblait abracadabrantesque. N’empêche : Chloé Bourgeade en informa sa directrice qui, prudente, transmit illico le dossier (qui passa le bébé et s’en débarrassa, pourrait-on aussi écrire, notait Levavasseur) à l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels et des douanes, l’OCBC, en expliquant longuement pourquoi et comment le Sémaphore y avait été mêlé.
L’office établit très vite que les châtelains recelaient et vendaient ces objets qui leur assuraient des revenus conséquents et réguliers mais ils semblaient avoir « oublié » de régler leur fournisseur, le dénommé Khalid el Bougrimi en l’occurrence. D’où leur saucissonnage, en représailles.

Selon Ouest-France, la maison Victor Hugo allait sans doute rester fermée quelques temps. Le journaliste apprenait à ses lecteurs à cette occasion que ce trafic venait au troisième rang des commerces illicites mondiaux.
 
Chapitre 14

Trois jours après leur rencontre au vernissage à la BILIPO, Laurent Dargenta passe à l’agence en début d’après midi. Pour voir, prétend-il. Il est dans le coin, une affaire à régler du côté de Stalingrad. « Une occasion rêvée pour visiter les locaux du Sémaphore, non ? Si je ne dérange pas, bien sûr ? » Il ajoute, mutin : « Et puis, j’ai une bonne nouvelle, coté Afrique du Sud, si vous voyez ce que je veux dire.»

Chloé Bourgeade l’accueille, impatiente. Et prudente. Elle est seule. Christian est en congé, Armand est sur une histoire de mari trompé dans le grand Sud ; la directrice ne devrait passer qu’en fin de journée.
Elle se dit qu’il serait plus sage de recevoir le commandant en compagnie d’une tierce personne. Elle le trouve très entreprenant parfois puis elle se reprend. C’est la paranoïa de Racine qui déteint sur elle.
On sonne, il est déjà là. Inch Allah ! Bonjour, bisous. Il a la main un peu baladeuse mais pas trop. La jeune femme lui fait visiter l’open space, c’est vite fait. La petite bibliothèque, la machine à café, la table de réunion, les armoires à dossiers, le grand téléviseur, le divan. Le flic s’étonne de l’ordre qui règne dans les différents bureaux juste séparés les uns des autres par d’étroites cloisons plastifiées et opaques. « C’est clean. Rien à voir avec le commissariat ! » Elle lui offre un café qu’il accepte puis il se met à table : il a trouvé l’identité de Solly Smith.
Chloé trépigne intérieurement, Laurent Dargenta fait durer le plaisir.
Le vrai nom de Solly Smith, le Solly Smith du bureau de l’ANC, est Samuel Khanyile.

Smith/Khanyile n’est pas un inconnu pour l’administration. C’est bien lui qui a succédé à Dulcie September à la direction du poste parisien de l’ANC. Quelques années plus tard, après l’arrivée de Mandela au pouvoir, il s’est retrouvé nommé à l’ambassade sud africaine, toujours à Paris, où il a mené une belle carrière diplomatique. Dans le même temps, Smith/Khanyile a noué de solides amitiés françaises. La préfecture de police disposait donc d’un « petit » dossier sur le personnage, il a « suffi » de l’activer .

De la verrière, le commandant contemple un moment le monde du canal St Martin : un nouveau campement de sans-papiers semble se former sur le quai juste en face. Des tentes s’installent. Des groupes s’assemblent.

A la retraite, poursuit Dargenta, Smith/Khanyile a coupé les ponts avec ses collègues de travail. Mais il est resté parisien.
-C’est un retraité actif puisqu’il a pris un job de consultant. Et devinez chez qui ?
-?!
-Dans le groupe Thelas.
-Comme le monde est petit ! s’étonne la jeune femme.
-Ou c’est nous qui sommes grands, minaude le commandant.

Bruits de clés, porte qui s’ouvre, talons qui claquent : entre Marike Créac’h, précédée par un tourbillon de parfums. Il y a là un peu de fleur d’oranger, du jasmin aussi, à moins que ce soit du vétiver et du patchouli. Il y a de la confusion dans l’air, de quoi s’y perdre un peu. « Bonjour, bonjour. Je ne fais que passer, oubliez moi » dit la quinqua. Cheveux courts, comme pour faire concurrence à la brosse de Chloé, blouson de cuir, jupe culotte, on la croirait sortie d’un défilé de mode. La jeune femme assure les présentations, évoque les rendez-vous de la matinée, faussement désinvolte. La patronne affirme, en se tournant vers Dargenta :

  • Cette fille est une surdouée ! Une perle !

Chloé Bourgeade dévisage le commandant. Va-t-il lui parler de sa demande (privée) d’identification de Solly Smith ? La dénoncer en quelque sorte? Mais le flic semble déjà l’avoir oubliée. Il dévisage Créac’h et ressemble au santon Lou-Ravi de la crèche, il est comme en extase. Pour un peu, il lèverait les bras au ciel comme la figurine de Noël. Il est vrai que la dirigeante du Sémaphore est en beauté. La réaction du policier ne la laisse pas indifférente. Un ange, rose, passe. Des ondes électriques aussi. Entre deux feux, Chloé se sent de trop.
-Je vous laisse ? propose-t-elle prudemment.
Les deux autres sortent alors de leur mutuel ébahissement et se mettent à rire comme des baleines.

Marike Créac’h répète qu’elle ne fait que passer, s’excuse encore d’avoir dérangé leur réunion de travail, fait semblant de farfouiller dans ses papiers puis se sauve. « Un petit tour dans le Finistère. A Penmarc’h » marmonne-t-elle tout sourire, en brandissant les clés de son 4×4.

Chloé trouve le commandant torpide mais lui demande cependant une dernière faveur : est-ce qu’il pourrait lui trouver l’adresse de Smith/Khanyile, puisqu’il est parisien. Pourquoi lui demande-t-elle cela ? Elle n’en sait trop rien. Il s’en étonne mais s’engage à lui répondre. Comme toujours.

L’après-midi touche à sa fin. « Je dois fermer la boutique, désolé ! » Chloé abandonne Laurent Dargenta quai de Valmy et file retrouver Racine.

 
CHAPITRE 15

Ce samedi, il fait un temps de Toussaint en plein mois de mars. Il ne manquerait plus qu’il neige.
Chloé est pareillement maussade. Elle ne se décide pas à mettre Racine au courant de ses interrogations sur Smith/Khanyile. Pour la première fois, sans doute, de leur vie commune, elle lui ment par omission et lui préfère la compagnie de Jean Ray et de son Malpertuis, même si elle a un peu de mal à entrer dans le roman. Elle attend le coup de fil, promis, de Laurent.
Le déjeuner avec l’ex libraire tourne au pugilat. Ce dernier a l’idée, totalement incongrue, de revenir avec sa marotte : il aimerait avoir un enfant ! Ça lui a pris comme ça, ces derniers mois, cette envie de paternité, lui qui jusque là manifestait la plus totale indifférence à l’égard des petits, le plus profond dédain pour les pisseurs, les moutards et autres chiards. En plus, il a l’art de sortir sa rengaine aux pires moments. Il sait pourtant que Chloé Bourgeade a clos le débat, il y a longtemps. Et radicalement. Pas question de pondre un môme dans ce monde de merde ! Qu’on ne compte pas sur elle pour jeter des petits êtres sans défense dans le chaos ambiant. Faut être irresponsable pour enfanter par les temps qui courent. Son argumentaire est rodé, implacable. Procréer, agneler, pouliner, cochonner, jamais ! Elle s’énerve grave. Racine rétropédale, fait machine arrière, efface tout. Trop tard. Le reste de la journée sur l’Andante s’annonce électrique.

Le libraire va faire un tour chez « Conrad », revenu depuis longtemps de ses mers du Sud pour une longue escale à l’Arsenal. L’ex bourlingueur a deux grands regrets. Et évidemment il aime les répéter. Ça le soulage c’est sûr. Il s’en veut d’avoir travaillé une saison sur Thunder, ce chalutier voyou, sous pavillon du Nigéria, qui braconnait la légine –ou loup de mer chilien- avec des filets de onze kilomètres de long. L’animal, rare donc cher, hantait les profondeurs. « Besoin de thunes, mon vieux ! Et puis la légine, c’était riche en oméga 3, ça se vendait trois fois plus cher que le saumon chez les Japonais et les Américains ». L’autre grand regret de cet homme qui n’a pas peur de la contradiction : n’avoir pas bosser avec l’association Sea Shepherd, de Bob Barker, qui piratait les pirates.
-Et qui pirata Thunder, non ?
-Exact, mais j’y travaillais plus depuis longtemps. L’association a traqué Thunder du côté de Sao-Tome et Principe, au large de l’Afrique de l’Ouest. Et…
-Et ce jour-là, Thunder a coulé !
-Je vois que t’es au courant, gamin ! En fait, Le chalutier s’est sabordé. Bien fait pour sa gueule ! Et puis, y a une justice : on raconte que les baleines suivaient à la trace ses interminables filets et les détruisaient pour bouffer la pêche miraculeuse qui était prise dans les mailles !
Quand il revient sur l’Andante, Chloé dort.

Dimanche, elle tente de contacter Laurent Dargenta mais tombe obstinément sur son répondeur.
Elle le SMSe. Zéro réaction.
Paumée, limite panique, pour rien en fait, elle téléphone au commissariat du 4è arrondissement, boulevard Bourdon. Trois sonneries dans le vide puis une voix, enfin. Elle demande le commandant Laurent Dargenta. Elle est déjà psychologiquement prête à s’entendre dire qu’il est inconnu au bataillon. Non, c’est moins grave, l’autre au bout du fil connaît le commandant, il répond juste que Monsieur le commandant est absent, c’est à quel sujet ? C’est privé mais urgent, il est où, SVP ? Elle entend alors la voix qui crie à la cantonade, l’air moqueur « Il est où l’artiche ? » L’artiche ? Elle ne comprend pas. C’est Dargenta dont on parle ? On ne respecte plus la hiérarchie dans la police française ? Puis la voix, amusée semble-t-il, lui annonce : « Madame, je suis désolé mais il paraît qu’il est en Bretagne. A Penmarc’h. »

 
Chapitre 16

Lundi midi. Laurent Dargenta est à la terrasse de « Chez Marie-Cath », à Pors-Carn, Penmarc’h, la paillotte la plus célèbre du pays bigouden, selon la rumeur. Il y a déjà du monde aux tables. Le Finistère, le commandant ne connaissait pas. Juste un aller et retour à Brest, il y a un siècle, d’ordre professionnel mais il n’avait rien vu. Arrivé de nuit, reparti le lendemain toujours de nuit, le reste du temps en réunion. Il a du retard à rattraper. La vue sur la pointe de la Torche, de l’autre côte de la baie, est dégagée. Des surfeurs tracent sur les vagues, des familles sillonnent la plage, des chiens batifolent dans l’écume. Il fait frais mais rien à voir avec le temps pourri de Paris.

Il consulte son portable qu’il a oublié tout le week-end au fond de son sac. Pas d’appel du commissariat, un miracle. Mais Chloé Bourgeade le harcèle, une demi douzaine de messages. Il l’avait oubliée !
Il va avoir droit à un savon mais il s’en fout. Il est bien, il y a longtemps qu’il n’avait pas été aussi bien. Il regarde Marike, au bar, qui négocie il ne sait quoi. Laurent Dargenta, dit l’artiche, l’artichaud, cœur d’artichaud : c’est le surnom dont l’affublent ses collègues au commissariat. L’artiche, celui qui s’éprend de (toutes) celles qu’il croise. Il le sait, il laisse dire. En plus, c’est pas faux. Et puis aujourd’hui, il est prêt à pardonner à tous ceux qui pourraient l’offenser. Car aujourd’hui, il se sent vengé. Enfin. A sa manière, pas très catholique, mais qui le saura ? Cette putain d’enquête ratée, avortée, sabotée plutôt, de janvier 1988, il ne l’avait jamais digérée. Il était entré dans la carrière avec cette frustration qu’il traina comme un boulet. C’était impossible d’oublier.
Mais le jour où il monta sur ce rafiot, l’Uranus, port de l’Arsenal, il comprit assez vite qu’il tenait sa revanche, qu’il pouvait tenir sa revanche plus exactement. Le type au sol ne lui disait rien. Puis la photo encadrée dans la coursive avec ces deux bonshommes qui souriaient à l’objectif le troubla. A vrai dire, il ne les avait pas remis tout de suite. On y voyait deux mâles repus, des fauves en costard. Il faut dire qu’il n’avait jamais croisé ces individus, il avait juste vu d’eux de vagues photos d’identité. Il y avait peut-être quelque chose dans leur regard, une sorte de déjà-vu mais ça restait trop incertain. Quand il retourna le cadre, il vit le nom mentionné au dos, Williamson, et là, petit à petit, des images sont revenues. En vrac. La rue des Petites Ecuries, la palier, deux types en fuite, les noms de Williamson, de Guerrier…

Plus tard, il va prendre son temps pour contempler la photo. Les deux types s’étaient épaissis, gentrifiés. Ils étaient plus smarts, plus classes, plus posés que dans le souvenir qu’il avait des mauvaises reproductions des années 80 mais c’était bien eux, pas de doute. Williamson, Guerrier.

Flic en herbe, encore tout imprégné de sa culture gauchiste (un ex maoïste dans la promo, c’était une bête rare), il s’était défoncé sur la première enquête à laquelle on l’associait. Alors que ses collègues avaient progressivement lâché l’affaire sur les conseils de leur hiérarchie, il avait mis un point d’honneur à identifier Williamson, remonter jusqu’à Guerrier.

Il ne manquait pas de piste. Par exemple un voisin du deuxième étage avait vu passer les deux tueurs. Ils dévalaient l’escalier, ils le dépassèrent en trombe mais il aurait été capable de les identifier. Blancs, taille moyenne, un mètre soixante quinze. Ce témoin crut reconnaître, sur photo, le visage d’un attaché militaire de l’ambassade d’Afrique du sud à Londres. La piste était intéressante. Mais Prétoria trouva à son fonctionnaire un alibi béton, officiel, on laissa tomber.
Le jeune Dargenta passa ses jours et ses nuits sur le dossier. Mordu qu’il était. Mais l’enquête fut retirée à son équipe, sans explication. Il eut le malheur d’en demander, des explications. « Circule gamin ! » qu’on lui répondit. Il insista ; ce n’était pas malin de sa part. Il faillit se retrouver à la circulation. Bon, il exagère un peu mais disons que la mauvaise humeur qu’il manifesta alors n’avait pas boosté le début de sa carrière. Après, plus tard, il comprit comment ça marchait, la machine, et le monde, et progressivement il entra dans le moule. Il n’avait pas envie de se faire un ulcère.

Alors aujourd’hui, ce retour, et cette mort de Williamson, puis de Guerrier, cette justice sauvage, c’est peu dire que çà lui va. Il est ravi, il jubile, Laurent Dargenta, il savoure cet étrange sentiment qui l’habite. Il ne devrait pas le dire, il ne le dira pas d’ailleurs, mais, pour lui, rien que pour lui, il confesse : cette disparition des deux acteurs du crime de la rue des Petites Ecuries, c’est le pied. « Ces fils de putes qui étaient alors intouchables, introuvables, insaisissables ! » S’il pouvait, le commandant se mettrait à danser.
Reste le tueur. A son avis, on ne le retrouvera pas, ces crimes ressemblent à des contrats ; ça sent le règlement de compte entre marchands d’armes. « Je vais filer le bébé à la DGSI ? Qu’elle s’en débrouille. »

Au terme de cette introspection, il appelle Chloé Bourgeade. Elle voulait connaître l’adresse de ce Samuel Kahnyile, alias Solly Smith. Quelle idée ? Une lubie de détectives privés. A se demander ce qu’on leur apprend dans leur école.
La privé répond aussitôt, on sent qu’elle s’oblige à rester calme et s’interdit tout commentaire sur la Bretagne.
Le commandant s’excuse de répondre un peu tard ; il lui annonce qu’il a retrouvé Smith/Khanyile en actionnant ses mouches.
-Que ferait-on sans elles ? Les détectives privés ont-ils des mouches ?
Chloé se rappelait son coursen fac sur l’histoire de la police et la litanie des mot pour parler des indics : les mouches, les cafards, les cafteurs, les mouchards, les moutons, les matelas…
-Pas vraiment, répond-elle, on n’a pas les mêmes moyens de pression que vous.
-Pression, pression, c’est vite dit. C’est une sorte de lien social, vous voyez…

Bref, sous le sceau du secret, croix de bois, croix de fer, « et c’est bien parce que c’est vous », … il annonce que le sieur Kahnyile/Smith n’est pas parti bien loin ; il est passé du 7è arrondissement, l’ambassade d’Afrique du Sud se trouve quai d’Orsay, au 16è. Toujours côté ouest, donc, il a pris ses habitudes de confort, le bonhomme. On le dit amoureux de Paris, et de l’anonymat de la ville. Il vit à l’hôtel Trocadéro, à deux pas du métro du même nom où il s’est enregistré sous son vrai nom, donc de… Samuel Khanyile.

Laurent Dargenta l’a retrouvé grâce au témoignage de Léon Khun, portier de l’hôtel en question et indicateur notoire. Selon ce dernier, M. Samuel Khanyile, qui était plutôt du genre super-actif pour son âge, ne sortirait plus de sa chambre ces derniers temps. Coup de froid ? ou de déprime ?
-Chloé, désolé, je vais devoir raccrocher, le devoir m’appelle.

Marike Créac’h en effet, depuis le barnum qui jouxte la paillotte, le sollicite :
-Minou ?
« Minou, c’est mieux qu’artiche » sourit le commandant. Un mini orchestre vient d’attaquer un concert, du rock breton, sous la tente mitoyenne.
-Minou, on danse ?

 
Chapitre 17

Chloé se sent habitée par cette affaire September. C’est la première fois qu’une enquête ( il serait plus juste de dire une recherche personnelle …) la chamboule à ce point. Dans ce métier, on lui a pourtant appris à rester sur ses gardes, à préserver son quant à soi. Pas question de s’identifier, de cousiner avec ses clients, il faut savoir tenir ses distances, un peu comme un toubib avec ses malades. Rester neutre, professionnel. Or ici, aujourd’hui, elle n’a aucun recul, elle se sent totalement proche, trop proche de cette sœur lointaine et assassinée. Elle a très envie de poursuivre l’enquête que personne ne lui a demandé de mener. Juste sa colère, sa rage.

Alors elle décide, sur un coup de tête, de passer à l’hôtel Trocadéro, de parler à ce Solly Smith/Samuel Khanyile. Elle se dit en chemin que ce n’est pas forcément une bonne idée, le commandant va l’agonir. Il lui a dévoilé, secret des secrets, le cœur du métier, l’identité d’un indic et elle, elle s’en sert sans vergogne. C’est au choix une bévue, une maladresse, une incorrection, une gaffe, une bêtise, une erreur, une ânerie, une bourde. Oui, c’est une faute mais elle va la commettre, délibérément. Parce qu’elle a le sentiment que l’histoire n’est pas finie.

Arrivé devant l’établissement, elle regarde longuement le portier, petit homme à chapeau haut de forme et veste rouge à galon doré puis elle se décide à l’aborder.
-Monsieur Kuhn ?
-On se connaît ?
-On a un ami commun.
-Ça m’étonnerait…
-Laurent Dargenta.

Le cerbère fronce les sourcils, ne moufte pas, ne s’enfuit pas non plus. Il se concentre, on le sent très contrarié mais le liftier cogite dur. Le nom de Dargenta est un sésame. Kuhn doit finalement se dire que la fille est de la maison poulaga. Ou qu’elle bosse pour les baveux de la même maison. Entre deux clients, dont il porte les valises, à qui il ouvre la porte, tend la main droite, la gauche posant le chapeau sur le cœur, agile, servile, obséquieux, il revient vers elle. Ils parlent vite, on dirait qu’ils économisent les mots, comme s’ils avaient peur d’être écoutés.

-C’est pour Khanyile ?
Elle opine.
-Il est mort.
Elle accuse le coup.
-Le saviez pas ?
-Quand ?
-Samedi matin.
-Y a rien dans la presse.
-Z’ont eu des consignes.
-Comment ?
-Exécuté. Par balles.
-Ici ?
-Dans sa hambre.
-C’est qui ?
-Quoi ?
-Qu’a fait ça ?
-Ah ça…
-Des témoins ?
-Non, le type a ouvert sa porte.
-A un employé ?
-Un qui s’est fait passer pour.
-Et ?
-Soit-disant pour le petit dej. Et pan !
-Personne n’a rien entendu ?
-Personne. Un silencieux.
-L’est où ?
-Qui ?
-Khanyile !
-Bof ? Quai de la Rapée !
-Et dans sa chambre ?
-Y a plus rien.

Médusée, Chloé fait demi-tour ; elle s’en va sans même remercier le portier qui hausse les épaules et file ouvrir la porte d’une nouvelle limousine.
 
Chapitre 18

« Je suis sûr que t’as jamais goûté un pilota à la catalane ?
De retour sur l’Andante, Chloé tombe sur un Racine imperturbable. La force de ce mec, se dit-elle, c‘est sa constance, sa persévérance aussi. Le monde peut s’écrouler, comme dit la chanson, lui, il trace sa route, prépare ses recettes, n’oublie pas la bouffe.

Finalement il lui remonte, un petit peu, le moral.
Chloé ne se donne pas la peine de lui répondre, elle sait que son libraire n’a pas dit son dernier mot.
-C’est une recette que j’ai piqué chez Montalban, dans « Le quintette de Buenos Aires ». On la trouve à peu près au milieu du bouquin. Un pilota à la catalane se prépare sur fond de légumes et julienne de seiche. Mélanger la chair à saucisse avec un œuf, du pain émietté, de l’aïl, du persil, lui donner la forme d’une grosse boulette, la fariner, la pocher dans un bouillon. L’égoutter et la placer sur un lit d’épinards et de seiche taillée en fins bâtonnets. Vinaigrette avec une pointe de vinaigre de xérès, un peu de soja.

La privé est vaguement écœurée mais se garde de le lui dire.
-Chloé ? Tu m’entends ?
-Excuse moi, j’ai pas trop la tête au pilota machin. C’est sûrement très bon mais oublie cinq minutes ton fourneau, s’il te plaît, et viens t’asseoir près de moi. J’ai quelque chose à te dire.

Le scribe de l’Arsenal est intrigué. Cette invitation n’est pas vraiment dans le style de Chloé, plutôt réservée de nature.
-C’est à propos de September.,
Racine s’installe, elle se lance.

-On a compris, Laurent Dargenta l’a bien expliqué, quoi que tu en dises, que Dulcie September a été exécutée par un tueur à deux têtes, Prétoria et Paris.
-OK.
-Et la mort de Williamson puis de Guerrier ressemble un peu, trente ans plus tard, comme l’exécution des exécuteurs probables.
-Exact, avec un mystère persistant sur l’identité du tueur.
-Celui d’aujourd’hui comme celui/ceux d’hier d’aillurs.
-OK.
-On a compris aussi que le mobile du crime contre September est raciste, politique, il vise à faire disparaître les preuves du commerce illégal d’armes franco-sud africain qu’elle aurait mis à jour, preuves sans doute demeurées un temps dans ses affaires, chez elle ou au bureau.
-Oui ok. Racine se montre perplexe.
-Mais il y a plus, et c’est moche.
-Je t’écoute.

Chloé Bourgeade raconte comment elle s’est prise de compassion pour September, son envie de comprendre l’histoire de cette personnalité, les liens d’amour/haine que la représentante de l’ANC entretenait avec son pays. La privée est partie, un peu au petit bonheur la chance, à la recherche de tout ce qui touchait au régime d’apartheid, à l’effondrement de ce système, à la prise de pouvoir par Mandela. Elle n’a pas eu trop de mal à mettre la main sur des documents inédits, des archives nouvellement accessibles. –Et là, surprise !
-A savoir ?
-Je tombe sur le nom de Solly Smith, successeur de Dulcie September, au bureau du 28 rue des Petites Ecuries. Laurent Dargenta (qui, entre parenthèses, ne comprenait pas pourquoi je m’intéressais à ce bonhomme) m’a confirmé qu’il s’agissait du pseudo de Samuel Khanyile.
-Et ?
-Ce type était louche !

Racine doute. Pour une fois, il soutiendrait plutôt Dargenta. Chloé s’attendait à cette réaction, elle a préparé ses arrières.
-Le plus simple est que je te lise le commentaire de Hennie Van Vuuren, un journaliste et écrivain sud-africain, qui a eu accès, le premier, à ces documents d’époque. C’est un peu long, je peux ?

« Le successeur de Dulcie nommé par l’ANC a été Solly Smith, Samuel Khanyile. Le choix n’aurait pas pu être pire. On a su plus tard que Solly Smith avait été recruté par la branche spéciale de la police sud-africaine. Craig Williamson, un ancien des services secrets de la police, m’a dit que c’est lui qui avait manipulé Smith. Smith a eu ainsi accès à l’appartement de Dulcie et a coopéré à l’organisation des funérailles. Ainsi il était en mesure de poser des questions, de regarder ses documents et fouiller dans ses objets personnels. Le bureau de l’ANC à Paris était maintenant aux mains d’un agent double de la branche spéciale de la police sud africaine avec un faible pour l’alcool. »

Elle lui montre la photocopie du document .
Racine en reste baba, Chloé enfonce le clou : le commandant lui a filé l’adresse de Smith/Khanyile, car il vivait toujours à Paris.
-Hôtel Trocadéro. J’en reviens. Il s’est fait tuer, samedi.

 
Chapitre 19

Il fait miraculeusement doux en cette mi-journée. Le couple, armé de vieux pulls, déjeune sur le pont de l’Andante, et bavarde. Ils sont sans nouvelle de Laurent Dargenta. Il est sans doute ulcéré par la visite de Chloé au portier/indic de l’hôtel du Trocadero. Il ne semble pas que sa relation avec Marike Créac’h ait été durable.

Racine semble particulièrement en forme. Serait-ce lié à l’évaporation du commandant ?
-J’ai récupéré à la Capitainerie la photo que l’ « autre » avait confisquée sur l’Uranus. Tu ne l’avais pas vu, toi ?

Il s’en va chercher le cliché, le lui montre.

-Regarde. Il n’y a pas deux mais trois personnages sur la photo, le troisième est un peu dans l’ombre. Celui qu’on devine là, derrière Williamson et Guerrier, à mon avis, c’est Solly Smith/Samuel Khanyile si j’en crois les portraits de lui qui ont circulé sur la toile. Ils formaient bien un trio. Mon hypothèse, c’est qu’il y avait entre eux un pacte.
-Un pacte de corruption ?
-Si tu veux. Le troisième larron était chargé de faire disparaître les documents compromettants pour Paris comme Pretoria, mis à jour par September, et conservés quelque part rue des petites écuries ou à Arcueil.

Le troisième homme sera récompensé par une carrière de diplomate puis, cerise sur le gâteau, par un job de consultant, à Thelas.

-La morale de l’histoire, reprend Chloé, c’est que le commerce des armes continue. Comme avant. Des têtes ont changé, des noms ont bougé, des logos ont été relookés. Mais le bizness des mêmes avec les mêmes ou presque prospère. Une belle application du principe de Lampedusa, tout change pour que rien ne change, non ?
-Oui mais, ça plaît pas forcément à tout le monde…
-D’où l’apparition de cet ange exterminateur ?
-Ce justicier radical, oui. Tu penses à qui ?
-Un proche de September, au sens politique, ou peut-être même un intime, de sa famille.
-Elle n’avait pas d’enfant.
-Sa sœur en a eu.
-Mais pourquoi maintenant ?
-Les archives ! Elles sortent maintenant ! Ce que j’ai découvert ces jours-ci sur Internet, d’autres le découvrent peut-être aussi, ils font la même expérience.
-Et ?
-Ils se font justice puisque les politiques n’ont rien fait.
-On le trouvera jamais cet ange noir, non ?
-Ou cette brigade noire ? Dans trente ans, peut-être.
 
Chap. 20

Racine travaille sur un nouveau concept : le bateau-livre. Il a lu quelque part qu’en Suède, un navire, le Rödlöga, fait fonction de bibliothèque ambulante. « On dit là bas Bokbaten ». Cette bibliothèque flottante emporte 3000 livres et va à la rencontre des lecteurs, d‘île en île, vingt-trois îles en tout, aux noms exotiques, Arholma, Grasko, Svartlöga, Möja…. Hiver excepté. L’idée lui plaît. Un bateau-livre le long de la Seine, pourquoi pas ? vers l’amont ? l’aval ? Faut qu’il en parle à son banquier. Pas de la direction à prendre mais des sous à trouver.

La nuit est tombée. Chloé Bourgeade regarde par le hublot de l’Andante les petites couilles dorées du génie de la Bastille, cet age étincelant qui n’en finit plus, tout là-haut, de tendre son flambeau et ses chaînes brisées. Il brille comme un petit spoutnik dans le ciel parisien. Mais la jeune femme ne le voit pas vraiment. Elle est tout occupée par une drôle d’impression, quelque chose qui ressemble à du chagrin. Elle vient en effet d’écouter une émission de France Culture. Il paraît qu’en Afrique Sud, assurait un journaliste, on aurait oublié, ou presque, le nom de Dulcie September.

Remerciements

A Jacqueline Derens
 
Postface

Ce récit est une fiction, tirée cependant d’une histoire vraie, comme dit l’expression : Dulcie September a bel et bien été assassinée le 29 mars 1988 ; la confusion a bel et bien été entretenue de tous côtés sur l’identité de ses tueurs ; son successeur était bel et bien un agent double ; et le commerce des armes franco-sud-africain est bel et bien toujours aussi prospère.

2) Si le nom de Dulcie September semble oubliée en Afrique du Sud, il est honoré en France, où il a été donné à des places, des rues, des squares, des écoles et des bâtiments communaux.
 
Bibliographie

Jacqueline Derens, Dulcie September, une vie pour la liberté, éditions Non lieu, 2013

Hennie van Vurren, Apartheid, guns and money, a tale of profit, Jacana media, 2017 (non traduit)

Courrier international, Qui a tué Dulcie September ?, 21 septembre 2017 : traduction d’un article du Daily Maverick, Johannesbourg,

Ils ont tué Dulcie September, série de nouveaux articles (avril 2019) du Daily Maverick, Johannesbourg

Denise Newman, Dulcie September, une affaire classée (Cold case), pièce de théâtre, traduction Jacqueline Dérens

Marcel Trigon, Retour aux sources

Dulcie September, une militante qui en savait trop ? de Michel Pomarède et Jean-Philippe Navarre, France Culture, 28 et 29 octobre 2017 ( ?)

TITRE

NAPALM D’OR

4 de couv

Deux crimes visent la communauté américaine de Paris. L’ambassade s’alarme, les autorités itou. Les pistes ne manquent pas mais trop de pistes tuent la piste. Chloé Bourgeade, journaliste à la revue « Papiers Nickelés », et son ami libraire Racine mènent l’enquête, où se télescopent des histoires d’hier et d’aujourd’hui, le fantôme de Kissinger et la silhouette d’Archie Shepp, le souvenir du Vietnam et l’ombre de la NSA.

« Les gens sont étranges quand on est un étranger »

Jim Morrison

Chapitre 1

Le maître d’hôtel

« Putains de Frenchies, se disait Ernest Medina, ils sont capables de rester des heures à table à s’empiffrer…

Tous les soirs de cette semaine, c’était le même cérémonial.  Les organisateurs du « Salon Mondial de la Sécurité » imposaient, Medina ne trouvait pas d’autres mots, à ses exposants des repas interminables. Le premier dîner avait duré cinq heures. CINQ HEURES ! Ce soir, au California, à deux pas des Champs Elysées, où logeait une partie des exposants, ils étaient bien partis pour remettre ça. Et pas moyen de se débiner, c’était pas bon pour les affaires : les voisins de table étaient des clients potentiels, ou des amis de clients potentiels.

Crâne rasé, comme laqué, visage de vieille fouine, silhouette élancée, gestes secs, Ernest Medina avait le look des abonnés de salles de gym. Au salon sécuritaire, qui se tenait à perpète, Paris/Nord Villepinte, il représentait la firme Sniper, premier fabricant américain d’armes, du revolver au drone, en passant par tout type de pistolets, de carabines ou de fusils d’assaut. C’était « La Foire du Drone » avait titré un quotidien qui fit beaucoup sourire mais Ernest Médina ne voyait pas le rapport. Les commandes s’annonçaient intéressantes, les Frenchies aimaient bien les armes, un peu moins que les Américains, mais tout de même… Et puis les drones, c’était tendance. Paraît qu’ici, des petits malins survolaient avec ces engins les centrales nucléaires et même l’Elysée.

Cela dit, bon Dieu, avec ces dîners d’affaire, ce qu’il ne fallait pas supporter ! La bouffe et le baratin sur la bouffe !

Les convives étaient répartis par petites tables dans le vaste hall du palace. A son arrivée à l’hôtel, Ernest Medina avait eu droit à l’historique de l’établissement, la liste des illustres prédécesseurs qui avaient expérimenté sinon son lit du moins sa chambre, Ernest Hemingway, of course, Orson Welles, Clark Gable, Elizabeth Taylor, Richard Burton, la liste n’en finissait pas. A croire que la rue Berri était une rue américaine. Jadis, l’édition européenne du Herald Tribune se trouvait juste en face, au n°15. « Herald Tribune ! » : Ernest Médina ne connaissait pas Godard, sinon il aurait eu aussitôt dans les oreilles la voix de l’éternelle Jean Seberg vendant le journal, tout en se laissant draguer par Belmondo… C’était en 1960, une paille !

Ce soir, Ernest Médina avait à sa gauche une journaliste qui lui avait tapé particulièrement sur le système lors des présentations, une compatriote peut-être, elle ne s’était pas présentée ou il n’avait pas retenu. Elle avait déblatéré sur (ou plutôt contre) les armes, le port d’arme, le laxisme américain en ce domaine, gnangnangnan… Un comble dans cette assemblée. Il détestait ce genre de pimbèche gauchiste. Leur place était à Guantanamo, avec les amis du prophète ! A sa droite piapiatait un certain Galibert de Tournelle. C’était guère mieux. Ce gérant de domaine en Bourgogne lui tenait la jambe depuis le début du repas. Le type avait un look d’aristo et des manières de marchand de tapis. Le haut Versailles, le bas canaille, comme aurait dit sa professeure de tango à Dallas, une française. Le marchand de vin n’en finissait pas de faire tourner son verre et de lui chuchoter à l’oreille ses commentaires, comme des secrets de vieux libidineux : « quelle robe ! », « quelle jambe ! », « quel nez ! ». Tout autour de la table, chacun/chacune lui faisait écho, donnant son avis de fin connaisseur, ou faisant mine de : « C’est ténu ! », « Oui, boisé ! », « Et fruité ! ».

Ernest Médina s’emmerdait. Et il regardait le maître d’hôtel qui le regardait. Depuis lundi, c’était le même employé qui officiait devant sa table. Il avait belle allure avec son frac noir à basques en queue de morue, son gilet mordoré, un pantalon gris clair ; il portait une large serviette blanche, amidonnée, sur le bras droit, des gants immaculés. Tenue classique mais bonhomme énigmatique. Il avait une manière de dévisager Médina tout à fait déplacée.

« Un Romanée-Saint-Vivant, cher Ami, tonnait de Tournelle, c’est excellent avec ce qu’on nous sert.

Dans les assiettes venait d’atterrir un perdreau. L’Américain ne connaissait pas le nom du volatile. Le gérant s’adressa à la cantonade pour qu’on l’aide à traduire. Le majordome, muet jusque là, le tira d’embarras : « A partridge, sir, a young partridge ! ». Ernest Médina opina.

Profitant de ce début d’échange, le maître d’hôtel s’approcha de lui et sans un mot, à l’aide de sa serviette, frotta légèrement son revers de veste, les yeux plongés dans ses prunelles. L’Américain, gêné, se laissa faire. A Dallas, il lui aurait volontiers balancé son poing dans la gueule mais à Paris, fallait faire gaffe.

« Un Romanée-Conti, par contre, poursuivait l’autre, c’est le vin idéal avec la bécasse ! Vous connaissez la bécasse ? ». L’Américain ne voulait pas d’un nouveau débat linguistique, il approuva. Va pour la bécasse…

Dans la salle, le bruit gagnait, la chaleur aussi.

A table, on parlait maintenant de Richebourg et de sauce grand veneur, de Tâche et de râble au vin rouge, de Montrachet et de poularde de Bresse à l’aïl. Médina avait le plus grand mal à enregistrer tous ces étranges noms : raa-bloo-vin-rouchchch, pou-léééé-aaa-laïïïle…

L’hystérique, à sa gauche, venait de reprendre son réquisitoire sur, ou contre, les armes en vente libre aux States, « une honte », bêlait-elle.

Médina soudain eut sa dose. Ses oreilles bourdonnaient grave. Après une journée bien remplie, au fin fond de la banlieue, passée à baratiner le tout-venant, rabacher cent fois le même laïus pour vendre ses outils de combat, bonimenter, gagner sa croûte, quoi, c’était un peu trop, trop de vins, trop de sauces, trop de plats, trop de mots, trop de conneries, trop de tout… Il avait besoin d’air. Ernest Médina sortit de table sans trop se faire remarquer, le groupe continuant de boire les paroles du Bourguignon rougeaud ou les criailleries de la sorcière anarchiste. Il fila, d’une démarche un peu raide, en direction des W.C.

Avec ses lumières tamisées, ses marbres roses, ses sombres boiseries et sa musiquette d’accompagnement, le coin était soudain reposant. Il souffla et se dirigea vers un lavabo pour se passer le visage sous l’eau.

« Putain de Frenchies », grogna-t-il encore. Il souriait cependant en songeant à leur pou-lé-aaa-laïllle, expression qu’il serinait:pou-léé-aaa-laïlleuuu.

Quand il releva la tête, il contempla sa face écarlate et ruisselante dans le miroir, puis il vit le maître d’hôtel, planté juste derrière lui, saturnien, blafard. Ernest Médina n’eut pas le temps de se retourner.

Chapitre 2

Comme une bougie

Racine retrouva Chloé Bourgeade devant la rédaction du mensuel « Les papiers nickelés », au Liégat, à Ivry, un ensemble d’immeubles tout en pointes, signé Jean Renaudie. Autour de patios, aux arbres dépouillés en cette saison, les bâtiments s’étageaient en étoiles dont les branches abritaient des terrasses, des pelouses ou des jardins suspendus.

-Ma banlieue vaut bien ton Paris, dit Chloé.

Chloé Bourgeade était une adepte de la randonnée urbaine ; elle sut convaincre Racine, pourtant inconditionnel du « no sport » cher à Winston Churchill, de remonter pedibus vers Pari. Destination Jussieu et le restaurant « Le Bagel ». Racine ne connaissait pas l’endroit.

Celui-ci, de son vrai nom Raphaël Cineux, était libraire-expert, un petit bonhomme trapu, crépu, le poil grisonnant. Ce quinqua,  jovialement désespéré, avait des manières de gamin mal élevé. Il faisait un peu bête-à-part sauf pour l’habillement : costard noir sur chemise blanche, cravate et bretelles noires, été comme hiver, et des lunettes à grosses montures noires. Il avait l’uniforme réglementaire, en quelque sorte. Pas vraiment sexy, tendance cabocharde mais Chloé le trouvait rassurant et drôle. Et doué.

Chloé Bourgeade, pigiste en attente d’un « vrai » poste qui ne viendrait peut-être jamais, commençait-elle à se dire, était une assez longue fille ; elle faisait presque une tête de plus que son partenaire. Un look de trentenaire androgyne, cheveux blancs (teints) très courts, une coupe à la garçonne, avec une esquisse de raie à droite. Veste en feutre, couleur tabac, multipoches, polo aussi rouge que ses idées, minijupe courtissime et plissée sur collants noirs, bottillons en peau de lézard, du toc mais elle aimait. Bras dessus bras dessous, le couple  faisait très carpe et lapin.

C’était une belle journée d’hiver, a glorious day pour les anglo-saxons, un soleil étincelant, un  ciel bleu avec juste quelques cirrus poussifs ici ou là, tout filandreux, quelques longues traces d’avions aussi, il devait être l’heure des grands départs de la mi-journée à Orly.

Ils longèrent la fontaine Pacha Mama, traversèrent le parc des Petits-bois, passèrent au large du moulin restauré et enjambèrent le périphérique qui ne bouchonnait pas, pour une fois. Un coup d’oeil aux anciennes usines Panhard et Levassor et leur muraille de briques rouges puis, via Le château des rentiers (coucou la brigade financière!), passage par Campo Formio.

Racine commençait à la trouver longue. Il allait se plaindre, c’est sûr ; aussi Chloé lui lança:

-T’as pas vu cette histoire d’Américain agressé au California ? 

-C’est quoi ?

-On dit qu’un cinglé l’aurait badigeonné d’on ne sait trop quoi, un truc inflammable ; sa tête aurait pris feu, on aurait dit une bougie, selon un témoin.

Racine rentrait de Bruxelles ; il avait assisté à un concours de gendarme et de voleur d’un genre nouveau. Des firmes du net, d’Amérique et d’ici, invitaient des hackers à tester en direct, si l’on peut dire, leur système de sécurité, voire à casser leur code et mode d’accès. Elles étaient prêtes à (bien) payer les pirates qui réussiraient l’exploit ; après tout, c’était tout benef pour leur sécurité ultérieure. Public restreint, invités triés, Racine y était mandaté par la BNF. Tout cela pour dire qu’il n’avait pas suivi l’actualité et rien lu sur le fait divers dont parlait Chloé. D’ailleurs la presse avait été assez discrète, à peine quelques brèves ; comme si personne ne voulait monter au créneau. L’info la plus consistante, Chloé l’avait lue sur un site d’expatriés US en France :

-Depuis quand tu t’intéresses aux expats, toi ?

-Depuis peu et on va dire : par obligation. Je concocte pour la revue un dossier sur la communauté américaine de Paris.

-Quelle idée !

-Commande du  rédac’chef en personne, Bergeron.

Régis Bergeron, dit la salamandre dans le milieu journalistique, pour sa capacité à traverser les catastrophes professionnelles. Il avait passé sa vie à créer divers médias, à les voir prospérer puis calancher pour aussitôt se relancer dans de nouvelles aventures éditoriales. Ce septuagénaire avait un air d’étudiant très attardé, portant toujours de vieux pulls trop amples, des jeans sans âge et exhibait une tignasse blanche, partagée en deux vagues par un sillon médian, et une grosse moustache blanche également. Sa tête attirait les caricaturistes ; il s’était d’ailleurs fait croquer par nombre d’entre eux et ses portraits décoraient son bureau.

Les deux promeneurs longeaient la grande mosquée, gardée comme la banque de France, par des militaires. Son restaurant proposait le meilleur couscous de Paris et Racine y aurait bien fait une halte mais Chloé avait son idée. La rue Linné n’était plus loin.

-Bergeron m’a déjà proposé le titre du dossier, reprit la jeune femme, alors que je n’ai même pas écrit une ligne : « La communauté US, réseaux et filières ». Il doit avoir sa petite idée mais pour le moment, il me laisse patauger, il n’a rien voulu me dire de plus.

-Tu parles d’un thème…

-Tu le sais, ou tu ne le sais pas, Régis Bergeron a été longtemps marié à une Américaine, Angela Capra, reporter free-lance aujourd’hui. Une pointure. M’est avis qu’elle le briefe sur la question. Un peu, beaucoup ? Mystère. Faut absolument que je vois cette nana.

-Sinon ?

-J’ai lancé quelques sondes, sur le net notamment. Ces jours-ci, les réseaux parlent surtout de l’enflammé du California.

Chloé avait pu glaner de premières infos. La victime s’appelait Ernest Médina, il était armurier. « Un marchand de canons. Enfin, un commercial des marchands de canons ». Médina serait tombé, dans les toilettes de l’établissement, sur un incendiaire, genre d’agresseur peu répandu jusqu’ici. L’arrivée inopinée d’un autre exposant aurait mis le flambeur en fuite. Médina a pu être secouru. Mais il avait bel et bien eu la tête incendiée. L’Américain serait, à cette heure, dans un sale état.

-Et pas d’explication ? Pas de piste ?

-Si, une signature, paraît-il.

-Une signature ?

-La réception de l’hôtel aurait retrouvé dans le casier de Médina, à côté de la clé de sa chambre, un mot.

-Allez, accélère, tu te fais désirer, non ? Un mot ? Quel mot ? Cause !

-Sur une simple feuille A4, deux mots en fait, imprimés en gros, format standart.

-Et ?

-Et ça disait : « From Mowgli  ».

-From Mowgli ?

-Oui, From Mowgli !

From Mowgli…  Les sourcils en accents circonflexes, Racine opinait du chef. Défilaient dans son regard le vieux Kipling, la jungle, l’indien, les loups, Baloo, Bagheera et toute la ménagerie…

-Mowgli sonne le glas ? fut son premier commentaire.

-Mouais.

Chapitre 3

Le Bagel

Cela faisait bien une demi-heure qu’ils marchaient et Racine allait déclarer forfait mais Chloé annonça qu’ils arrivaient au port :

-Le Bagel !

Un restaurant américain. Racine n’en revenait pas : Chloé mangeait américain. A Paris ! Il aurait du s’en douter, son amie ne faisait pas dans le détail. La nuance et elle, ça faisait deux. C’était tout ou rien. On lui avait demandé de s’intéresser aux Américains, alors elle commençait illico par manger américain ! Racine, épuisé par la randonnée, abdiqua.

Sur la petite véranda en alu du restaurant clignotait en lettres rouges l’indication « Open ». La salle contenait une dizaine de boxes avec des banquettes en skaï rouge. Trois espaces étaient occupés. Au plafond, des ventilos, au repos. A main gauche, le bar ; derrière, une cuisine très étroite.

On avait un peu l’impression de se retrouver dans le décor d’un de ces films amerloques où le héros, arrivé au milieu de nulle part, se voit proposer du café au litre par une serveuse ronchonne. Racine s’affaissa sur la première place disponible et, dépité, consulta le menu ; il était question de drinks et de sweets, de salads et de starters, de sandwiches et de wraps, de burgers et de griddle, d’eggs et d’omelets. Pour les formules de midi, il fallait demander à l’employée.

Justement un ange, asiate, Cao, si l’on en croyait son badge, se mit à leur disposition. Une créature gracile, désarmante.

-Français ?

Ce n’était pas vraiment une question et elle poursuivit :

-A midi, il y a le choix. On peut prendre des bagels viande séchée, moutarde sucrée et cornichon aigres-doux…

-Ou bien ? s’empressa Racine.

-Une salade de poulet laqué au coca-cola.

-Super, siffla le libraire.

Cao comprit « dessert » et suggéra un cheese-cake au citron.

Racine voulut se contenter d’un café, Chloé insista pour un menu, d’autant que la carte, côté café, proposait du « jus de chaussette à volonté », textuellement. Ils optèrent pour deux salades.

Le public était populaire, et américain. Peu de chance de croiser ici les people d’outre-Atlantique de la rue Berri ou des Champs Elysées. A une table voisine, une jeune et jolie fille, visage large, bouche charnue, extrêmement bavarde, envoûtait de sa tchatche un quadra légèrement enveloppé. Quand elle marquait une pause, il lâchait un petit bruit mouillé de bouche qui ne voulait rien dire mais avait le mérite de relancer aussitôt sa partenaire dans de nouvelles tirades. Le nom de « Detroit » revenait souvent dans ses propos.

Les autres clients, harnachés, devaient être des touristes, jeunes ou/et fauchés.

Au mur, des photos de groupes, un encadré d’Ernest Hemingway, l’incontournable, qui disait  » Paris vaut tous les efforts et vous serez récompensés de ce que vous lui apporterez. Mais ça, c’était le Paris de quand nous étions très pauvres et très heureux. » Sur une étagère, au dessus du bar, un casque de joueur de base-ball côtoyait un tiroir-caisse datant du Mayflower, ou presque.

Cao était-elle américaine ? Elle était parfaitement anglophone en tout cas, à la voir gérer les tables voisines. Elle voulut leur parler de la recette du bagel viande séchée mais Racine détourna habilement la conversation sur le fond musical, à peine audible pourtant :

-Cette chanson qui passe en boucle, là…

-Oui ?

-C’est pas Harry Belafonte ?

-Exact.

-Jamaïca Farewell ?

-Oui, vous aimez ?

Ils bavardèrent un bon moment sur Belafonte, sa jeunesse, sa vie, son œuvre, ses engagements, sa proximité avec Mandela, « Try to remember », « Jump  in the line », « Banana boat song »…

Chloé Bourgeade savait l’attirance de Racine pour les Asiatiques ; elle toussota, histoire de rappeler son existence. Cao finit par s’éclipser et la journaliste, qui creusait son sillon, revint sur l’agression du California et l’affaire Mowgli.

-Si ça t’intéresse, bien sûr ?

-Allez, râle pas, je t’écoute.

-Bon. La police aurait des soupçons. Un des serveurs, un extra, de type européen, qui officiait ce soir là, aurait quitté son poste peu après l’« incident ». On ne l’aurait plus revu.

Ce personnage bossait pour l’établissement chaque fois qu’il y avait un coup de chauffe. Son CV était parfaitement bidonné. Faux nom, fausse adresse, faux téléphone. C’est lui qui prenait contact, tu vois le genre…Mais comme le travail était « au black », la direction de l’hôtel n’avait pas vu l’embrouille ou pas voulu voir. A présent, elle était dans ses petits souliers.

Racine appréciait. Son amie n’avait vraiment pas perdu de temps.

-On ne disposait pas non plus de portrait du serveur. Et pas de photo du repas où il aurait pu figurer, t’imagines un peu ! Prudent le bonhomme. C’est l’homme invisible.

Curieusement aucune caméra du California ne marchait ce soir-là. Plus étrange encore, personne après-coup ne semblait capable de décrire le personnage. Etait-il grand ? Petit ? Gros ? Maigre ? C’est comme s’il n’avait laissé aucune trace.

-Un blanc ?

-Oui, un blanc.

-C’est déjà ça. Anglophone ?

-Pourquoi ?

-« From Mowgli ! », c’est pas du breton.

-Si c’est de lui…

-Et l’ambassade ?

-No comment sur l’incident ; les relations entre Paris et Washington, dit-on, sont au beau fixe, personne ne veut faire d’histoires. Et puis, avec une agression dans des toilettes, on ne sait jamais où on met le doigt. On dit aussi, remarque bien, que l’ambassadeur, James Clappier, ne fait guère confiance à la police frenchie ; il aurait déjà mis ses gens, ceux de la sécu de l’ambassade, au travail.

-Et Mowgli ?

-Ben il court toujours.

-Il se balance toujours, tu veux dire. De liane en liane.

-Non, là tu confonds avec Tarzan.

Chapitre 4

L’ambassade

Chloé rêvassait en regardant les guirlandes qui tremblotaient sur les mats des bateaux voisins dans le port de l’Arsenal. Le plus gros des yachts était décoré comme un arbre de Noël et sa kyrielle d’ampoules dodelinait doucement, au gré d’une légère houle.

Sur le passage de l’Arsenal, elle voyait Charles-Edouard qui faisait son cheval. Charles-Edouard, c’était le nom que tout le monde ici donnait à ce vieux bonhomme, sapé comme un as de pique, qui, le buste raide, le menton haut, les mains dressés et poings fermés, mimaient la posture du cavalier. Il pouvait trotter, ou galoper, des heures durant autour du port. Il prenait par le boulevard de la Bastille, revenait par le Boulevard Bourdon, traversait le passage, et ainsi de suite. Un jockey raté ? Un cavalier déchu ? Un dérangé du ciboulot ? En tout cas, il faisait partie du décor.

Comment Chloé avait-elle atterri sur une péniche format de poche dans ce port qui affichait complet, aux pieds de la Bastille ? Elle s’était faite récemment virer comme une malpropre de son appartement, porte de Bagnolet, juste de l’autre côté du périph, pour un méchant retard de loyers. Son proprio n’avait aucun sens du compromis. N’ayant rien trouvé d’abordable dans le coin, elle avait même envisagé, une nanoseconde, de retourner chez ses parents. Au Mans. A trente ans !

« Tu sais qu’on est jeune jusqu’à 35 ans aujourd’hui, selon les sociologues, la rassura Racine.

Le libraire lui avait bien offert son hospitalité. Et elle avait été sur le point d’accepter, même si elle ne courait pas trop après la vie de couple quand Régis Bergeron la tira d’affaire.

Son rédac’chef était propriétaire d’une péniche, appelée L’Andante, achetée jadis pour les beaux yeux d’Angela Capra. Le couple y connut de beaux moments comme dit la chanson. Si bien qu’après leur séparation, Bergeron se trouva totalement partagé. D’un côté il ne pouvait plus demeurer sur son rafiot de luxe, il y avait trop de souvenirs de sa vie américaine partout ; d’autre part il ne pouvait pas se décider à revendre son bahut, pour la même raison : il y avait trop de souvenirs partout. Il installa donc une chambre améliorée dans l’annexe de la rédaction de son journal où il passait l’essentiel de son temps, faisant de brèves incursions, l’été, sur sa péniche. Il proposa donc à Chloé de profiter du lieu le temps qu’elle se trouve un nouvel appartement.

Le bateau se composait d’une étroite cabine de pilotage et d’un grand salon-bibliothèque-cuisine, au niveau supérieur, parquet, boiserie, cuivre, c’était nickel, d’une chambre-cabine-salle d’eau-WC dans les soutes, lit extra-large, édredons rebondis, légère odeur d’encaustique, tapis douillets, le rêve et d’une seconde pièce, obstinément close, fermée à clé.

Chloé rêvassait parce qu’elle ne savait pas trop par quel bout prendre son papier sur la communauté américaine de Paris, il y avait trop d’entrées. « Les yankees sont partout » se dit-elle ; elle venait de lire un guide qui disait : «  Celui qui veut vivre à l’américaine à Paris trouvera tout ce qu’il faut pour le faire. Il pourra s’habiller américain, manger américain, lire américain, voir américain, décorer son chez lui américain, se promener américain dans Paris, apprendre américain, faire des rencontres américaines, etc. »

Selon Régis Bergeron, il y avait plusieurs Amériques à Paris, l’officielle, certes, mais aussi la rebelle, la cossue et la plébéienne, celle de gauche et celle de droite, pour le dire vite. C’est peut-être ce qu’il entendait avec son projet de titre : Réseaux et filières ? L’Amérique officielle, la BCBG, n’était pas trop difficile à situer. Plutôt grégaire, elle se posait à l’Ouest, genre 7e ou 8e arrondissement ou encore Neuilly, nichée dans les soit-disant « beaux quartiers », une espèce de pentagone dont les angles seraient l’hôpital américain  de Neuilly, la cathédrale américaine avenue Georges V, le Harry’s Bar dans le 2è, l’Eglise américaine Quai d’Orsay (avec l’université américaine toute proche) et la librairie américaine, du côté de la Tour Eiffel, rue du général Lamou.

Sans parler des annexes, innombrables,  l’Amcham, la Chambre de commerce, l’ACF, l’American Center France, la FAF, la French American Foundation, une pléiade d’associations mixtes, de clubs transatlantiques, de think-tanks en tout genre, d’amicales les plus variées…

Ce petit monde se regroupait dans un espace dont les côtés ne dépassaient guère un kilomètre, un tout petit univers-monde avec en son centre l’ambassade avenue Gabriel et la résidence de l’ambassadeur, James Clappier.

Chloé avait commencé par là : l’ambassade. Une sacrée machine, 1000 employés, lui avait-on dit ( consulats de province, OCDE et « consultants » de la NSA compris). Mais côté entrée officielle et bureaux, elle fit chou blanc ; le lieu était barricadé, inhospitalier au possible. Un invraisemblable service d’ordre isolait l’immeuble du monde des humains. Avenue Gabriel, côté parc, il y avait un permanent alignement de cars de CRS qui glandaient grave ; sur le trottoir d’en face, une série de plots en béton interdisait tout stationnement et décourageait les passants. Les rares voitures qui osaient pénétrer dans le saint des saints étaient aussitôt auscultés, dessus, dessous, au détecteur anti-mines. Ça ressemblait plus à Beyrouth ou à Bagdad qu’aux Champs Elysées tout proches. Toute cette armada disait autant la paranoïa de ce pays que la haine qu’il pouvait parfois susciter. Le plus drôle, c’est que ces précautions, au nom du sacro-saint « anti-terrorisme », ne servaient pas forcément à grand-chose. Elles n’avaient pas pu empêcher par exemple un poète-escaladeur, Hervé C., de grimper récemment sur les toits de l’ambassade, d’où il avait été délogé par les pompiers. Il voulait, disait-il, donner son CV à Barack Obama.

Chloé se dit qu’elle aurait pu tenter la même opération si elle ne souffrait pas de vertige… Elle avait préparé une demande d’entretien avec l’ambassadeur, James Clappier. Dans sa lettre, elle parlait de son dossier de « Papiers Nickelés » et proposait quelques questions. Mais, décidément allergique à l’armada omniprésente, elle n’avait pas dépassé la barrière des gendarmes français qui bloquait l’accès à l’immeuble et à qui elle avait laissé sa demande. Inch Allah, murmura-t-elle tout bas.

Elle avait eu plus de chance, et usé aussi de plus de malice, à la résidence de l’ambassadeur, 41 rue du Faubourg St Honoré. Chloé Bourgeade avait profité d’une équipe, amie, d’Arte qui y réalisait une série sur « Les demeures des ambassadeurs » pour se glisser parmi les techniciens. C’était une bâtisse du 18è siècle, sorte d’Elysée en plus petit, cuisine en sous-sol, enfilade de salons de réception, de vastes salles d’apparat classiques, parquet blond, grandes glaces, lustres magistraux. Il y avait là une salle de bal, une salle à manger, un salon vert. La bibliothèque Jefferson, à l’étage, contenait tout Rousseau dans une édition de 1785 ! Le bâtiment était prolongé par un vaste jardin, caché de l’avenue Gabriel par un mur surmonté d’une plaque en métal, la clôture devait bien faire trois ou quatre mètres de haut. L’épouse de l’ambassadeur, au cours de la réalisation du film, avait fait une brève apparition et lâché quelques mots, pure mondanité ; tout ici était luxueux et vide. Ce n’était manifestement pas là que les choses se faisaient mais Chloé avait mis en boîte de belles images, c’était toujours ça.

Chapitre 5

Draft-dodgers

C’est Racine qui avait trouvé l’opuscule lors de ses pérégrinations ; il en fit cadeau à Chloé quand ils se retrouvèrent, une nouvelle fois, au Bagel. Elle avait insisté pour retourner dans ce restaurant. Moins pour le souvenir de sa cuisine que pour recopier quelques recettes qu’elle pourrait intégrer dans son dossier, sous forme d’encadré sans doute.

Le livret qu’exhibait fièrement le bibliothécaire était intitulé « Draft-dodgers, manuel de l’insoumis américain au Canada ». Il était signé Angela Capra, et daté de 1973. L’exemplaire était dédicacé à Régis Bergeron avec ces simples mots « Pour R.B., mon opus magnum ! ».

Etudiante en journalisme à Montréal, Angela Capra avait alors effectué une manière de reportage sur les Américains qui refusaient de partir au Vietnam et se réfugiaient au Canada. Racine connaissait le sujet, Chloé découvrait. Il y était question des insoumis au sens large : déserteurs, réfractaires, objecteurs de conscience.

Première surprise : l’énormité des chiffres. Ils variaient beaucoup selon les sources et cette incertitude se comprenait. Les autorités ne souhaitaient pas faire de publicité à ces rebelles et ces derniers préféraient rester discrets, et se faire oublier. Les évaluations oscillaient entre 50 000 et 125 000 personnes. Angela Capra, reprenant des chiffres de la BBC, parlait de 60 000 jeunes américains.

Un véritable exode.

-Bergeron m’avait pas parlé de ça ! s’étonna la pigiste en feuilletant la brochure.

Le Bagel était à moitié rempli, cela semblait être la jauge habituelle. Cao reconnut ses hôtes et se montra sensible aux minauderies immédiates de Racine. En fait, sans consulter son amie, il commanda d’entrée deux doubles burgers « avec beaucoup de tomates, beaucoup de mayonnaise, beaucoup d’oignons » !

Chloé était sidérée. C’était sa manière à lui, en fait, de draguer.  Et ça marchait, Cao lui adressait un sourire de gratitude, et plus si affinités…

La journaliste reprit une salade et préféra se replonger dans la lecture d’Angela Capra. Celle-ci soulignait la différence entre les réfractaires et les déserteurs. Les réfractaires désignaient tous ceux qui ne s’étaient pas présentés devant les autorités, tels les objecteurs de conscience ; il s’agissait le plus souvent d’étudiants, de jeunes universitaires. Les déserteurs proprement dit concernaient les soldats, les incorporés qui avaient fui l’armée. Ces jeunes gens venaient plutôt de milieux populaires, fils de pauvres ou d’ouvriers. Le dossier de ces derniers était plus lourd, leur intégration plus difficile. La Justice traquait le déserteur mais pouvait se montrer plus accommodante avec l’objecteur.

Angela Capra énumérait ensuite une liste d’associations susceptibles d’aider les insoumis, avec tous les coordonnées utiles, the Student Union for Peace Action, the Montreal Council to aid war resisters, l’American déserter committee, les Students for a Democratic Society, the Vancouver Committee to Aid American War Objectors, the Toronto Anti-Draft Programme, etc. Elle donnait la nomenclature de plusieurs dizaines de groupes au total et racontait comment, au Québec, à Montréal, ces jeunes gens se retrouvaient volontiers au café The Yellow Door, rue Aylmer, près de l’Université McGill.

-Draft-dodgers, dit Racine qui semblait enfin échapper à l’envoûtement de Cao, on peut le traduire par réfractaires ou par tire-au-flanc, c’est selon la façon dont on regarde ces jeunes gens…

Chloé se dit que ces renseignements devaient être à l’époque drôlement utiles à cette marée de jeunes pacifistes. Il fallait aussi un certain courage à cette jeune Angela Capra pour signer un tel document. Le sujet ne présentait pas un rapport direct avec son dossier mais ça lui donnait sacrément envie de rencontrer Angela Capra. « Et vite ! »

Chapitre 6

La cathédrale

-T’avais bien rendez-vous avec Angela Capra ?

Le message de Racine s’affichait sur le portable de Chloé alors qu’elle s’offrait une soirée au grand Rex. Avec Stephen King. Pas vraiment en tête-à-tête : y avait aussi dans la salle 2000 de ses fans. Fans de King, pas de Chloé. Le Rex faisait salle comble, les places avaient été retenues, et payées, de longue date. Dans le public, il y avait autant de lycéens en totale adoration que de sommités universitaires et de journalistes de renom.

Tout à ce spectacle, Chloé ne comprenait pas vraiment la question de Racine et se contenta de taper machinalement « yes ».

La journaliste avait demandé en effet à Régis Bergeron son aide pour rencontrer Capra, laquelle connaissait le Paris américain sur le bout des doigts. Elle venait de publier un petit essai, « Hemingway à Paris », qui avait bien marché. Un rendez-vous avait été pris.

Réponse immédiate du libraire :

-Ça va pas être possible.

Ce ton, un brin pète-sec, que son ami aimait se donner parfois, avait le don d’agacer la jeune femme.

– ???

-Morte !

Chloé Bourgeade ne réalisa pas tout de suite. Elle manipulait le portable tout en regardant Stephen King sur scène. Celui-ci avait donc quitté son manoir du Maine pour promouvoir son dernier livre. La venue à Paris de l’homme aux 350 millions d’exemplaires vendus était pilotée en partie par l’« Européan american press club ». L’événement avait tout à fait sa place dans son enquête pour « Les papiers Nickelés ». Au minimum, elle lui consacrerait un bel encadré. Elle avait adoré Carry, roman fondateur de King, l’histoire de cette fille persécutée par une société de médiocres mais qui prend, radicalement, sa revanche. Et puis elle avait du regarder vingt-cinq fois l’adaptation de son « Shining »… Bref, ce soir, elle était un peu décalée, concentrée qu’elle était sur le King, plutôt drôle sur scène, citant Zola, saluant Clouzot.

Pour tout dire, Chloé avait un peu de mal à prendre au mot le message de Racine. L’autre avait dû le pressentir qui ajoutait :

« Suis devant Rex, j’attends ! »

Elle comprit alors que l’affaire était sérieuse et quitta brusquement la salle alors que le roi de la soirée disait sa passion pour « Le bon, la brute et le truand », un film qui l’avait « inspiré pour créer son propre mythe de l’Ouest » ! Texto ! Stephen King serait passé par le western spaghetti pour se construire son grand Ouest ? Chloé Bourgeade en était là de ses réflexions sur l’imaginaire et ses infinies contorsions quand elle vit boulevard Poissonnière Racine. Il faisait les cents pas sous une batterie clignotante de sapins, de Pères Noël et de bestioles qui devaient probablement être des rennes mais ressemblaient plutôt à des lapins géants. Tout crispé qu’il était le libraire ; il ne voulut rien dire, demandant simplement à Chloé de le suivre.

-On va où?

Racine aimait tout en Chloé, à commencer par sa voix. Une voix rauque, voilée, qui pouvait parfois ressembler à un râle, de plaisir. Rien que ce son, et ce petit « On va où ?», c’était du miel, ça le troublait. Mais l’heure n’était pas à la causerie, ils étaient à la bourre. Racine répliqua : 

-Tu verras bien.

-Régis Bergeron est au courant ?

-Sais pas. Sans doute. J’imagine.

Ils se rendirent à la cathédrale américaine. Racine avait été informé de la mort d’Angela Capra un peu par hasard, en parlant avec le diacre John Flanner qui gérait le lieu, et qu’il connaissait bien, l’homme et l’église. Récemment il avait participé à la restauration d’un « Livre de la prière commune », datant du 16e siècle, exposé dans l’église. Depuis, disons qu’il y avait ses entrées.

Au beau milieu de l’avenue Georges V, entre restaurants de luxe et hôtels princiers, à deux pas de l’ambassade de la Chine populaire, sévèrement gardée, la cathédrale de la Sainte Trinité dressait sa flèche de 70 mètres, une des plus hautes de Paris.

Les deux visiteurs furent accueillis dans la nef par un tonitruant « We wish you a Merry Christmas ! » joué à l’orgue centrale.  Le bâtiment pourtant était vide ; il avait été fermé toute la journée, à titre exceptionnel, « cas de force majeur », leur dit John Flanner.

Dès l’aurore avaient défilé de drôles de paroissiens, des gens de la Crim et des magistrats, un toubib et un photographe, et toute une palanquée d’experts de la police scientifique.

John Flanner était vanné mais, prévenu du passage de Racine et de son amie, il avait bien voulu faire un peu de rab et les recevoir vite fait.

« Et puis de toute façon, je devais tenir compagnie à l’organiste ! Il s’entraîne pour les fêtes. »

Caché dans les hauteurs, un musicien interprétait tous les morceaux du répertoire de Noël. John Flanner raconta une nouvelle fois sa terrible journée. Il avait trouvé, à l’ouverture de l’église, à 9 heures, un corps effondré dans la chapelle des martyrs. Selon la police, arrivée aussitôt, la mort remontait probablement à la veille au soir ou à cette nuit. A présent, la victime devait se trouver dans un tiroir de la morgue. Le diacre confirma qu’il s’agissait de la journaliste américaine Angela Capra. Une dame d’un certain âge. Son aide pensait l’avoir remarquée la veille, en fin d’après-midi. Il y avait peu de monde dans l’église, elle était seule mais semblait attendre quelqu’un car « elle était bien plus concentrée sur le portail d’entrée ou sur son ordinateur allumé, sur ses genoux, que sur ses prières ». Jerry, son assistant assura la fermeture des portes, à 17 heures. Il était persuadé que l’Eglise alors était déserte ; il assura avoir fait le tour des locaux, l’allée centrale, les travées, le choeur, les chapelles. Personne. Où était la dame à ce moment-là ? S’était-elle absentée ? ou dissimulée ?

« Les policiers ont eu un peu de mal à croire Jerry  mais moi, je lui fais une totale confiance » assura John Flanner. Toujours est-il que ce matin, sur la gauche du maître-autel, c’était le bazar. Des chaises étaient renversées, le coin était en désordre comme après une bousculade ; et la dame était à terre, blafarde. Son sac à main était près d’elle, l’ordinateur, lui, avait disparu. Sur le corps, pas de trace de sang, ni de strangulation. John Flanner apprendra vite que la victime avait été étouffée par un de ces coussins qu’on trouve en nombre sur les bancs de la cathédrale, chacun aux armes d’un des Etats d’Amérique.

« C’était celui du Texas, le coussin ! » avoua-t-il, à voix basse, presque honteux ou comme s’il craignait d’être entendu des autorités d’Austin.

Fallait-il voir un message dans l’origine de ce coussin assassin ? « Il a été confisqué par la police, pour la salive et d’autres traces », murmura le gardien. Et l’assassin, où était-il ? Car il y avait bien un assassin, on ne s’étouffe pas seul avec un coussin, dans une église, à Paris. Disparu l’étouffeur ! Une porte d’une sacristie, donnant sur un cloître mitoyen, avait été forcée.

« Etouffée ?! » Chloé Bourgeade avait du mal à s’imaginer le crime. Angela Capra, d’après ce qu’elle en savait, n’était pas un enfant de chœur. Que la Sainte-Trinité lui pardonne ce petit blasphème ici et maintenant ! Elle avait du se défendre, Capra ; et il avait fallu une drôle d’énergie à son agresseur pour en venir à bout. La pigiste se dit encore que cela ne ressemblait pas vraiment, cette affaire de coussin, à un crime prémédité. Ça sentait plutôt l’improvisation, genre coup de sang et recherche subite d’une arme, de circonstance, n’importe laquelle. Un crime de voleur ? pour un ordinateur ? Invraisemblable.

« Et l’ambassade ? ça dit quoi ? » s’inquiéta Racine, anormalement discret depuis quelques minutes. Ça ne disait rien, c’était l’omerta totale mais les diplomates étaient très nerveux, prétendait la rumeur. Deux agressions de compatriotes en très peu de temps, l’incendié du California puis cette journaliste, ça commençait à bien faire.

Ils prirent congé  alors que tombaient opportunément du ciel les notes de « Douce nuit ».

Chapitre 7

Napalm

« Du napalm ?!

Racine faillit s’étrangler sur son portable.

Chloé Bourgeade, du journal, venait de l’appeler pour lui faire passer l’incroyable information : le liquide avec lequel on avait aspergé Ernest Médina au California l’autre soir était du napalm.

« En tout cas, ça y ressemble fortement ». C’est ce que disait une rumeur persistante dans les milieux américains de Paris.

Le libraire ne comprenait pas :

-Attend, on ne peut pas se balader avec une bombe au napalm dans sa poche, tout de même ? ni même avec un lance-flammes ?! c’est quoi ce délire ?

-Une bombe, non mais chacun peut fabriquer du napalm chez soi

-Déconne pas.

-Va sur Internet, tu verras, il y a des recettes, toutes simples, avec photos à l’appui, ou comment faire son napalm soi même. Ça semble beaucoup plus simple que de faire une mayonnaise ! Napalm = mélange d’essence et de polystyrène. T’obtiens une espèce de glue qui demande plus qu’une allumette…

-C’est dingue, mais pour quelle raison quelqu’un fabriquerait du napalm chez lui?

-Je sais pas moi, c’est sans doute la même raison qui a motivé un cinglé à cramer son voisin au California, par exemple.

Tout en écoutant la journaliste, Racine faisait défiler sur son écran les mille et une démonstrations des « napalmistes ». Il y avait là tout un catalogue incroyable de cinglés qui exhibaient leurs éprouvettes, décrivaient les moindres étapes de leur mixture, comparaient leur résultat. Des Folamour en miniature ?! Chloé Bourgeade tira le libraire de sa morbide exploration :

-Si je dis napalm, tu me réponds ?

-Vietnam. Ça rime, enfin presque !

-Vietnam, bien sûr ! Tu te souviens de cette sortie : « J’aime l’odeur du napalm au petit matin, elle a une odeur de victoire ! » C’est de qui ?

-Ça, je connais, enfin j’ai connu, mais là, tout de suite, j’identifie pas.

-« Apocalypse now », Coppola. Mon film culte. Enfin, un de mes films culte. C’est le lieutenant-colonel Bill Kilgore qui parle.

Kilgore, tu vois ? Un agité de la gâchette, capable de raser un village côtier pour pouvoir faire son surf peinard. Il était interprété par Robert Duvall. Un tout petit rôle dans le film mais passé à la postérité.

Chloé repensa au poster qu’elle avait gardé longtemps dans sa chambre d’étudiante, la photo noir-blanc d’une fillette nue, en pleurs, bras écartés, sur un sentier au milieu de nulle part, fuyant un horizon de nuages noirs et de villages incendiés.

-Quel rapport ? reprit Racine. Avec Ernest Médina, je veux dire, le cramé du California ?

-Y a un rapport, un sacré rapport, même !

Racine comprit que sa journaliste s’était approchée du Graal. Il en était jaloux. En trois ou quatre liens, Chloé avait trouvé en effet des beaux bouts de bio de sieur Médina. Le marchand d’armes connaissait l’Indochine. Car il avait « fait » le Vietnam. Et il l’avait salement : son nom apparaissait dans une affaire d’expédition punitive particulièrement meurtrière.

-Parce que tu crois à la guerre propre, toi ?

-Non mais tu me comprends. Plusieurs sites assurent qu’à la suite de cette « opération », il avait eu des « problèmes » avec sa hiérarchie, on ne nous dit pas trop lesquels mais on peut imaginer. Il s’était fait remonter les bretelles, pour « fautes », il avait même été condamné. C’est dire si sa guerre à lui, Médina, était plutôt moche !

-Il a fini en taule ?

-En fait Richard Nixon, le Président de l’époque, l’a gracié aussitôt le procès fini. Ernest Médina, ensuite, s’est toujours présenté comme un simple exécutant au service d’un état-major qui voulait « ramener (le Vietnam) à l’âge de pierre. »[1]

-Vieille histoire… La guerre est finie, non ? Depuis des lustres.

-Peut-être pas pour tout le monde.

-Tu penses à Mowgli ?

-Tu l’as dit, bouffi.

-Sois polie, gamine !

Au journal, Régis Bergeron se traînait comme s’il avait été débranché. On aurait dit un patient en traitement lourd déambulant dans les couloirs d’une clinique psy. Un moment, le rédac’chef s’encadra dans la porte du bureau de Chloé, les yeux rouges, la voix cassée. Il était totalement bouleversé par la disparition d’Angela Capra.

Dix ans de vie commune, ça laissait des traces. « Elle n’avait toujours pas déménagé ses bouquins » grimaça-t-il. Ils sont restés sur l’Andante.

Chloé réalisa que ses propres livres étaient en attente, dans des cartons, à la consigne de St Lazare.

Angela Capra et Régis Bergeron avaient continué de se voir, de loin en loin, mais Angela ne lui disait pas grand chose de ses enquêtes. Elle avait juste laissé entendre qu’elle était sur une « filière ». Mais une filière de quoi ? de coke ? de timbres postes ? de pédophiles ? Filière : succession de degrés à gravir, d’étapes à franchir, de formalités à accomplir, etc, qui se suivent dans un ordre immuable, dit le Larousse. C’est vague. Mais intriguant.

-C’est pour ça tu m’as proposé ce titre du dossier ?

-C’était à peine une suggestion, tu sais. 

-No problemo ; on va le garder, maintenant. C’est clair, ce sera comme un hommage, tu vois, comme une dédicace. Et l’enquête sur Angela Capra, tu sais des choses ?

-Rien, on ne me dit rien. Officiellement, je ne suis pas dans le coup, la police n’a rien à me dire. Si, une chose : j‘ai appris qu’Angela était à la soirée du California.

-Le soir où Médina a pris feu ?

-Comme tu dis.

-Et pourquoi elle était là ?

-C’est ce que les flics m’ont demandé. Si je le savais…

Chapitre 8

Le fauteuil

Le meuble étrange s’appelait « un fauteuil de volupté ». Il trônait, au milieu de la petite chambre toute en bois roux, au milieu de quelques cartons de livres. De l’unique hublot, voilé, tombait une pâle lumière. On était dans la seconde pièce des soutes de l’Andante, celle qui restait ordinairement fermée. La clé était accrochée au mur de l’espace cuisine avec une minuscule étiquette où il était marqué “cale”. Régis Bergeron n’avait rien dit à ce propos, rien interdit non plus. Chloé n’avait pas eu l’idée de l’utiliser, jusque là.

Elle découvrit le curieux objet. Il se composait d’un socle de bois peint, doré, bien rembourré, recouvert d’un tissu japonisant, sorte de tapis de sol, surmonté d’une selle, posée sur quatre pieds ; ce siège, long, pareillement confortable, était dans les mêmes tons. Plusieurs accoudoirs, couleur bronze, six en tout, quatre autour de la selle, deux autres plus petits, à ses pieds, complètaient l’ustencile. Un esprit porté sur les sciences se serait dit que cela ressemblait, vaguement, à une chaise d’accouchement ou à un siège gynécologique. Une âme plus poétique y aurait vu une sorte de grand animal mythique aux très longues cornes.

Appelée un peu plus tard à la rescousse, Racine connaissait. Il connaissait tout cet homme, cela devenait agaçant. Il  livra ses commentaires en pouffant.

Le fauteuil était l’exacte réplique d’un siège, réalisé au début du siècle précédent, par un artisan du faubourg St Antoine, Louis Soubrier. L’appareil fit alors les délices de maisons closes et la joie de glorieux invités. De la cour d’Angleterre notamment.

Ainsi éclairée, Chloé considéra la bête à cornes avec sidération. Elle avait beau s’en défendre, elle imagina aussitôt Régis Bergeron et Angela Capra se livrer à des joutes amoureuses sur “ le Soubrier ” et elle en ressentit un profond trouble ;  elle violait l’intimité de son hôte, elle entrait dans une histoire qui n’était pas la sienne. Cette pièce appartenait à des fantômes. Elle invita Racine à quitter les lieux, ce qu’il fit en bougonnant, car lui semblait tout disposé à expérimenter aussitôt l’engin, et elle referma la pièce à clé.

Chapitre 9

Le buffle

-Mme Chloé Bourgeade ? M. Zamora, Service sécurité de l’ambassade des Etats Unis, Ignacio Zamora.

L’effet de surprise passé, la journaliste réalisa qu’elle avait bien le type de la sécurité de l’ambassade au bout du fil.

Elle avait fait, plusieurs jours auparavant, des démarches pour rencontrer l’ambassadeur, James Clappier, des démarches limitées, c’est vrai, car elle avait remis sa lettre de demande d’entretien aux gendarmes français qui gardaient les lieux, refusant d’entrer plus avant dans le bunker. Elle pensait sincèrement qu’on oublierait sa missive, que cela ne donnerait rien. Erreur. Ça donnait au moins cette invitation du camarade Ignacio Zamora à déjeuner au Harry’s Bar. Aujourd’hui même. Finalement on ne la traitait pas trop mal, ou disons que l’avenue Gabriel la prenait un peu au sérieux, c’était déjà ça.

On était la semaine de Thanksgiving, le bar allait sans doute leur servir les restes de la dinde, se dit-elle, mauvaise langue.

Chloé avait lu et entendu des choses sur Zamora et son équipe de l’ambassade, le fameux «  Service », toujours mentionné avec un S majuscule et plein de guillemets. Ignacio Zamora était en charge de la protection de l’ambassadeur et de sa famille. De faux cows boys et de vrais machos, disaient quelques reportages que reprenaient plusieurs sites, décrivant ses membres comme de grands consommateurs de putes et d’alcool, volontiers goujats, allant jusqu’au refus de payer après avoir consommé dans différents bars parisiens.

Ce qu’elle ignorait, Chloé, c’est que Zamora en avait fait un peu trop, dans le genre olé-olé, et face à ses patrons, il se trouvait à présent dans le pétrin. Quelques semaines auparavant, en effet, la concierge de l’Hôtel Saint Honoré, situé à mi chemin entre l’Elysée et la résidence de l’ambassadeur, Faubourg St Honoré précisément, appelait la police pour signaler qu’un citoyen américain tentait de forcer la porte d’une chambre, qu’il venait de quitter, mais où se trouvait toujours une jeune femme, laquelle, pour des raisons qu’on ignorait, refusait de lui rouvrir. En fait, l’homme, Ignacio Zamora précisément, avait une arme de service dont il avait retiré les balles, durant son séjour dans la chambre et ses échanges avec la dame. Sage précaution, dira-t-on. Simplement, une fois sorti de la pièce, il s’aperçut qu’il avait oublié de récupérer les projectiles. Barouf, refus, scandale, police. La chose s’était sue. Il n’avait pas (encore) été sanctionné mais disons qu’il était fort embarrassé. Aussi, quand l’ambassadeur James Clappier lui demanda de se mettre en chasse de « Mowgli » – on appelait désormais ainsi le cinglé du California, qui devait donc être l’extra -, lequel avait incendié un citoyen américain, Ignacio Zamora, empressé, accepta. Il était bien décidé à faire du zèle.

Chloé arriva en avance au Harry’s. Le coin n’était pas désagréable. Un centenaire qui savait se tenir. Toute la décoration, boiseries d’acajou, cuivre, fanions et cadres, miroirs et lumière, racontait l’histoire d’un bar new-yorkais qui aurait été démonté morceau par morceau et reconstitué, à l’identique, c’était en 1911, à Paris. Du moins, c’est la légende qui courait. L’inévitable Ernest Hemingway avait testé tous les cocktails de l’endroit – ce bonhomme était décidémment passé partout – mais l’esprit d’Hemingway était-il toujours au rendez-vous ? Ça, c’était moins sûr ; ça sentait plutôt le bobo peinard et le jeune rentier que le client mythique. Une coquille vide, grinchaient certains.

La jeune femme en était là de ses cogitations quand une sorte de géant lui fit face :

-Mademoiselle Chloé Bourgeade? Ignacio Zamora.

-Alors là, faites gaffe, vous êtes en France, le mademoiselle est interdit. Depuis peu.

Elle ripostait vite et l’autre ne savait pas si c’était du lard ou du cochon. Vu de la banquette, le type était une armoire à glace. Chloé était trop jeune pour qu’elle le compare à Eddy Constantine quand il jouait Lemmy Caution. Sa référence à elle, pour ne parler que de masse, de volume, c’était plutôt le «  chef », ce géant indien de « Vol au dessus d’un nid de coucous », le chef Bromden, interprété par Will Sampson, une force de la nature. Surtout comparé aux actuels voisins de table qui avaient le look d’andive à la mode, demi chauve, barbe de trois jours, épaules effondrées et costar étriqué. Ignacio Zamora était un buffle, mais l’animal parlait un français sans accent et savait se tenir, quand il voulait.

-Je plaisante, reprit la journaliste. Qu’est ce qui me vaut cette invitation ?

Rassuré, Ignacio Zamora soupira :

-Vous avez déposé une demande de rencontre avec l’ambassadeur, M. James Clappier, je crois ? M. l’ambassadeur est désolé, il ne lui est vraiment pas possible de vous recevoir ces jours-ci, trop de rendez-vous, trop de passages de personnalités, trop de tout, l’Irak, le terrorisme, le commerce mondial…  mais il m’a expressement demandé de le représenter, si vous le voulez bien.

Furtif clin d’œil, sourire jusqu’aux oreilles, zygomatiques très sollicitées, rides heureuses en pattes d’oie aux coins des lèvres, le grand jeu. Un sacré comédien.

Elle eut droit à un petit couplet sur la politique de transparence de l’ambassade.

– Le service d’accueil, je le reconnais, a parfois l’air un peu musclé mais il ne faut pas se laisser impressionner, c’est un jeu, tout le monde joue à se faire peur mais ça reste un jeu.

On passa au menu, soupe de potiron et dinde rotie avec sa farce au bourbon. Le colosse lui parla de Thanksgiving ( et ses principes de charité, de solidarité, d’empathie). Puis, sans transition, il désigna les couples qui déjeunaient dans la salle et lui fit un petit cours de sociologie appliquée, marquant la différence entre les femmes made in US, « le tailleur bleu, à main droite », au charme « fonctionnel »  selon lui, et les Françaises, « la rousse, là, derrière », au charme coquin.

Il était bavard, Chloé le laissait venir. Il attaqua un long développement sur la remontée de l’image américaine dans l’opinion française avec Obama. « On est passé de 11 % à 88 % d’opinions positives, vous savez ! » Il dégustait ces pourcentages comme s’il s’agissait d’un bon whisky.

Il avait l’air trop sûr de lui, Chloé chercha à le titiller. Elle songea alors à cette phrase d’Edgar Poe, “ L’absence de génie en Amérique doit être attribuée au continuel harcèlement des moustiques”, mais elle ne trouva pas le moyen de caser cette sortie dans la conversation.

Au dessert (cheesecake ou gâteau au fromage), Ignacio Zamora changea de ton et fit remarquer à Chloé qu’elle avait été repérée par ses services, dans l’équipe de tournage d’Arte, à la résidence de l’ambassadeur. Il prit un air grondeur, dit qu’il ne lui en voulait pas trop mais que « ça ne se faisait pas ! »

Silence. Le cheese ramollissait. Ils le liquidèrent.

-Surtout en ce moment.

Nouveau silence.

-Avec tous ces faits-divers. Et ces terroristes.

On passa au café puis :

-On m’a dit que vous enquêtiez sur l’incident du California ?

On passait aux choses sérieuses. Comment ce type était-il au courant ? Avait-elle été trop bavarde, notamment dans ses mails avec l’un ou l’autre des expatriés?

-Monsieur Medina est dans un triste état. C’est pas sûr qu’il s’en sorte, vous savez, ou alors avec une sacrée tête de zombie, au mieux ! Le pauvre. C’était quelqu’un, imaginez-vous. Vous voyez, j’en parle déjà au passé ; c’était un vétéran de guerre, un grand soldat !

-On peut l’appeler comme ça!

Il la regarda, avait l’air de réfléchir à toute vitesse. Chloé n’avait pas répondu à sa question sur l’enquête que déjà il enchainait :

-Et Mme Angela Capra?

-Oui?

-Vous enquêtez aussi sur la mort de Mme Capra ?

Elle entendit cette fois la nouvelle question comme une alerte. Rouge. Il savait tout, ce con, ou il bluffait ? Leur passage à la cathédrale, avec Racine, lui avait certainement été rapporté. Il le dit d’ailleurs. Elle répliqua qu’elle n’enquêtait pas vraiment, qu’elle n’avait fait qu’accompagner un ami à la Sainte Trinité, ce jour-là, que ça n’avait rien à voir avec son dossier, elle avait presque oublié le nom de la dame, d’ailleurs. Mais ses mots sonnaient faux et elle préféra se mettre en veilleuse.

Il fit semblant de la croire ; puis il ajouta tout à trac:

-Vous croyez que tout ça a un rapport avec le Vietnam ? Parce que moi, voyez-vous, je le crois. Vous aussi, non ?

Chloé n’avait pas du tout envie de le suivre sur ce terrain, et laissa passer un ou deux anges. L’expérience lui avait montré que dans des passes compliquées, il valait mieux se taire, quitte à passer pour une idiote, une limitée du bocal que de ratiociner au risque de se couper. Et de se planter. Silence donc puis elle rebondit en l’interrogeant, narquoise, sur la manie américaine d’espionner tout le monde tout le temps partout. Genre NSA. Via Google. Entre autres. Les Français n’appréciaient pas trop, glissa-t-elle, à peine provocatrice.

-Les Français, les Français… réagit-il, vous savez à quoi ça me fait penser, les Français ?

-Allez-y, dites moi.

-Au film Casablanca…[2]

Elle ne vit pas le rapport.

-Casablanca, avec Bogard et  Bergman. Dans le film, le Français est un flic corrompu…

Qu’est-ce qu’il voulait dire, le buffle ? Il prenait les Français pour un troupeau de ripoux ? L’Américain sentit que son trait faisait flop, il changea de registre. Et assura qu’on exagérait avec cette histoire d’espionnage, que la relation des deux pays “ en matière de coopération contre le terrorisme n’avais jamais été aussi bonne ”. Sur sa lancée très langue de bois, il ajouta : « Les affaires Wikileaks et NSA ne sont pas des dossiers franco-américains et doivent être traitées de façon globale[3]. »

-Si vous le dites.

Il passa la fin du repas à la draguer, sans vergogne, parla de sa propre famille, s’inventa une jeunesse quasi gauchiste. Chemise à fleurs, fumettes… Dans le feu de sa démonstration, il lui toucha la main, le bras, l’épaule, lui fit les yeux calins, le sourire béat, la voix chaude, il sortit tout son petit attirail en peu de temps, elle écoutait et surfait sur les vapeurs du bourbon. Elle imagina, l’espace d’une seconde, le buffle qui lui faisait face allongé sur le fauteuil de volupté, dans la  cales de l’Andante. Elle sourit, il prit sa mimique pour un encouragement, en rajouta dans le rentre-dedans. Soudain elle trouva que le face-à-face avait assez duré et laissa tomber, sa phrase était sèche comme un communiqué de la Cour des Comptes, qu’elle aimait les femmes, elle n’aimait QUE les femmes. Qu’est-ce qui lui avait pris de dire ça ? C’était ridicule. Elle n’aimait que les femmes? Non, elle aimait aussi les femmes… N’empêche, le message fit mouche. Ignacio Zamora sursauta, opina drôlement du chef et… demanda l’addition. Il se reprit, car il fallait rester professionnel, et accompagna Chloé, sur un mode cool, jusqu’à la station Opéra. Il s’excusa de la quitter ainsi, mais l’ambassade était débordée, on attendait une grosse pointure, dit-il.

-Je ne devrais pas en parler… Allez, ce sera mon cadeau de Noël à la journaliste que vous êtes : Kissinger, Henry Kissinger, doit arriver ces jours-ci.

Bises copines sur les joues puis il disparut.

Chapitre 10

C’était la première fois que Chloé Bourgeade visitait la salle Wagram. A deux pas de l’Arc de Triomphe, cette ancienne ginguette ne manquait pas d’allure. Avec ses deux galeries d’étages, ses lustres de bohême, ses balustres et ses colonnades, on aurait pu se croire dans une salle Second Empire. Ça tombait bien, c’en était une. Les Américains présents adoraient. L’ambassadeur rêvait sans doute de se lever pour entamer un quadrille comme un personnage d’« Autant en emporte le vent ». Mais pour l’heure tout le monde restait à table. La FAF, la Fondation Américano Française, tenait sa réunion annuelle.  600 convives, répartis en une cinquantaine de tables rondes sur ce plateau qui fut aussi bien le ring du premier combat de Marcel Cerdan que la salle d’exposition sur « Le Bolchevisme contre l’Europe », du temps de l’occupant nazi.

Une armada de serveurs n’en finissait plus de slalomer entre les tables. Aujourd’hui, il n’y avait que du beau linge. La moitié du CAC 40 au moins tchatchait avec les représentants des plus grandes multinationales yankees.

Chloé se sentait légère, allègre. Elle s’était mise sur son 31, noir de chez noir, robe de soie très décolletée, escarpins bout pointu et haut talon.

Pour se retrouver ainsi au milieu du gratin transatlantique, elle s’était faite passer pour la représentante de L’Auréole, LA marque de parfum française. C’est dans un taxi, tout bêtement, qu’elle avait repéré, sur le siège arrière, le carton d’invitation qui traînait, sans doute tombé du sac à main de la précédente cliente. Aussitôt vu, aussitôt fait, elle avait escamoté le bristol. La véritable destinataire de l’invitation devait être, présentement, en train de faire un scandale à l’accueil de la salle.

La pigiste partageait la table du Vice-Président de la FAF, son voisin de droite. Wagram, lui dit-il, volubile, était très recherché par les soldats américains, après 1945, venus écouter les gourous du jazz, Sidney Bechet, Louis Amstrong, Duke Ellington, puis Lionel Hampton, Bud Powell, Django Reinhardt.

-Ce pays pouvait avoir du bon, réagit Chloé. Le Vice-Président sourit, il n’était pas sûr d’avoir bien compris.

Il voulut la questionner sur les derniers parfums en vogue, les plus subtiles fragrances du moment, les plus exportables aussi. Elle botta en touche et relança le notable sur l’image de la France aux USA ; elle avait entendu parler de certaines campagnes de presse, où l’on imaginait des quartiers entiers de Paris devenus inaccessibles au commun des mortels, véritables coupe-gorges, ou celle des « freedomfries », les frites de la liberté américaine, les frites libres, donc, censées remplacer les « french fries ».

Ce boycott était déjà de l’histoire ancienne, sourit, apaisant, le Président, qui ajouta :

-Les Américains voudraient aimer plus la France. 

-Et qu’est ce qui les en empêche ?

-C’est que les Français ne sont pas assez Américains.

-En effet, ça se tient.

Un ange atlantiste passa.

Le repas commençait à traîner en longueur. Chloé n’était pas sûre d’y trouver son miel. Son voisin de gauche l’intriguait, un autre intrus à sa manière. Cet élu de la proche banlieue voulait nommer une rue de sa ville Mumia Abu-Jamal, détenu afro-américain, condamné à mort pour des faits qu’il réfutait. L’élu n’avait pas compris pourquoi l’association l’avait invité ; pour le faire changer d’avis ? ou voir à quoi pouvait ressembler un Français qui se prétendait en somme solidaire, en 2015, des « Panthères noires » ?

Entre « bêtes-à-part », ils sympathisèrent, forcément. Elle lui parla du dossier des « Papiers Nickelés » sur lequel elle travaillait :

-Alors cela pourrait vous intéresser, lui dit-il, lui confiant une grande enveloppe. Elle voulut l’ouvrir, il l’arrêta :

-Vous lirez ça plus tard, au calme, chez vous.

Chapitre 11

Le départ d’Emile

Boulevard de la Bastille, le boulodrome, en terrasse, surplombait le port de l’Arsenal. Une petite tribu de boulistes s’activait : ici, on la jouait blasé. Les pétanqueurs donnaient l’impression de considérer leur propre sport comme une simple gesticulation. Comme s’ils sacrifiaient à un rite futile, presque en s’excusant. « Faut bien que vieillesse se passe » disaient leurs rares regards aux passants.  Mais en vérité chacun, l’air de rien, mettait toute sa science, qui était grande, toute sa concentration dans ses tirs ou ses manières de placer.

Le jeu les absorbait tellement qu’ils ne remarquaient même plus Charles-Edouard, hiératique, le nez en l’air, passant du trot au galop sur son cheval imaginaire, tout le long du boulevard. Chloé Bourgeade contemplait Racine qui jouait dans une équipe de retraités portugais, petits, placides et efficaces, bérets et pulls tricotés, genre papys tueurs mais froids, des taiseux, contre un trio de longs bellâtres, casquettes de capitaine et petit foulard Hermès, volontiers ricanant. La lutte des classes version pétanque ! Je pointe ? je tire ? Racine hésitait. Tu places, doucement, lui susurra un lusitanien. Il devait se tenir à carreau, ses partenaires étaient au top.

Alors que Racine venait de chambouler le jeu en expulsant le cochonnet au diable vauvert, sans aucune préméditation, Cao se présenta sur le bord de piste. Elle se tenait très droite, ses deux nattes noires dressées vers le ciel, dans un Duffle-coat rouge ; elle était sans âge. On aurait dit un petit chaperon rouge tombé du ciel.

-Vous ici ? la salua Chloé, moyennement hospitalière.

-Monsieur Racine m’avait laissé son téléphone, je l’ai appelé, il m’a proposé de passer.

« Il se fait appeler Monsieur Racine, c’est ridicule ! s’agaça Chloé. Et elle a son téléphone ?! Mais qu’est-ce que la « chinoise » faisait là ? Est-ce qu’elle venait pour le fauteuil de volupté ? Racine était bien capable d’avoir manigancé quelque chose ; ce type décidemment …. »

Le libraire commença par regarder ses chaussures… puis il rassura Chloé, un peu :

-Mme Cao a des problèmes. Avec son mari. Je lui ai suggéré de venir nous voir. J’avais oublié de te le dire, désolé.

-Elle a un mari ?

-Ben oui, quelle question ! C’est si saugrenu d’avoir un mari ? C’est même le cuisinier du Bagel. Enfin, c’était…

-Et alors ? Il s’est tiré ? Qu’est-ce qu’on peut y faire ?

Chloé s’étonnait de sa propre agressivité. Elle se découvrait bêtement jalouse. De son petit taureau Racine ! Elle avait beau regretter le ton employé, les mots lui avaient échappé.

-Des maris qui se tirent, ça arrive tous les jours,  Mme Cao. En général, ils reviennent. Assez vite.

Racine comprit qu’il devait quitter le jeu, ce qu’il fit sous les protestations de ses partenaires qui le remplacèrent illico par un petit bonhomme en jean et chemise blanche, malgré la saison, le sourire figé mais la boule sûre.

Cao encaissait les piques de la journaliste ; elle semblait impavide mais elle ne cessait de se frotter les mains sur son manteau comme pour effacer une tache qui ne voudrait pas partir. Chloé Bourgeade s’aperçut de sa grossièreté et sans transition prit Cao par le bras. Suivi par Racine, ils rejoignirent l’Andante.

La restauratrice expliqua la raison de sa visite : le Bagel avait eu la visite d’un flic américain.

-Un flic américain ? 

-C’est comme ça qu’il s’est présenté.

-Mais il ne sait pas, ce monsieur, qu’on est à Paris ? Il se croit dans un téléfilm ?

-Je n’ai pas retenu son nom,  il ne m’a rien laissé, pas de carte, pas de téléphone.

A sa description, « un géant, plutôt grande gueule », Chloé pensa aussitôt à Ignacio Zamora.

Elle réalisa que depuis son déjeuner au Harry’s Bar, elle avait eu, par moments, le sentiment d’être surveillée, suivie ; mais elle avait mis ça sur le compte d’une tendance parano qui lui était assez naturelle. Le mal partout, derrière tout, tout le temps… Racine la rassurait toujours avec cette sortie, vraie ou fausse, de Lacan : “ Seul le paranoïaque perçoit tout ” . Ce qu’elle percevait, pour l’heure, c’est qu’elle s’était rendue plusieurs fois au Bagel, dernièrement. Pour déjeuner, pour faire parler Cao de quelques recettes à mettre dans le dossier mais aussi pour bavarder avec des clients américains de passage, qui se prêtaient volontiers au jeu, sur leur vie parisienne.

Ce faisant, elle y avait sans doute conduit le buffle de la sécurité de l’ambassade. Qui devait la filocher. Ou la faire suivre. Bravo Chloé!

Sans vergogne, Ignacio Zamora, si c’était bien lui, avait harcelé Cao. Carrément. Il l’avait prise pour une Américaine. Curieusement elle ne l’avait pas démenti. Il avait joué la corde du patriotisme.

-Il m’a questionnée sur vous, Mme Chloé Bourgeade.

-Le fils de pute…. Mais il a pas le droit.

-Il m’a montré des photos de vous, m’a demandé qui vous fréquentiez…Il m’a parlé de gens étranges, de Mowgli, de Capra…

Cao était restée fermée comme une huitre de la baie d’Halong, assura-t-elle, et Ignacio Zamora avait fini par décamper mais Emile…

-Qui ?

-Mon mari.

Emile, de la cuisine, avait du entendre la conversation, Cao l’avait vu ensuite littéralement paniquer, quitter sa tenue de travail, enfiler sa moumoute et se sauver. Il n’y avait pas d’autre mot, il s’était sauvé.

-Il a fait quoi, votre mari, pour s’agiter comme ça ? il a un problème ? avec le fisc américain ?

Racine se voulait désinvolte, il était déplacé. Chloé, gênée, se taisait. Et Cao laissa tomber :

-J’ai peur !

Elle ne comprenait pas ce qui se passait, ce brusque enchaînement des événements la dépassait. Elle se sentait prise dans une sorte de piège où Chloé et Racine devaient probablement jouer un rôle…

-C’est vous qui m’avez attiré des ennuis, non ?

Les deux compères se regardaient, devinaient l’embrouille, une pelote d’embrouilles et mais ils ne savaient pas bien sur quel fil tirer .

– Aidez-moi, s’il vous plaît, reprit simplement la restauratrice.

Chapitre 12

La Tonkinoise

Des hurlements provenaient de la fête foraine toute proche. Des manèges de l’extrême propulsaient des jeunes gens dans les airs. Chloé et Cao regardaient la catapulte et la roue géante qui expédiaient leurs nacelles très loin au dessus du port. L’effet devait être vertigineux. La journaliste, revenue de sa crise de jalousie, prit la patronne du Bagel par les épaules, avec précaution, et l’encouragea :

-Parlez nous d’Emile, de votre mari.

-Pourquoi ?

-Pourquoi, pourquoi ? Vous êtes drôle. Excusez-moi mais si vous voulez qu’on vous aide, faut nous expliquer un peu qui est cet homme. Et pourquoi il s’est sauvé ?

Cao se tut. Puis elle rechercha son portable, fit défiler des images, tendit l’appareil :

-Vous croyez que c’est à cause de ça ?

-A cause de quoi ?

Elle s’était arrêté sur un cliché aux couleurs passées où l’on voyait un militaire, souriant, sur fond de plage et de palmiers. L’uniforme de la marine US.

-Le Vietnam ?

Cao acquiesça.

« Décidemment » se dit Chloé.

-Qu’est-ce qu’Emile faisait au Vietnam ?

-Miles faisait la guerre ; puis il a déserté.

-Miles ou Emile ?

Le mari de Cao se nommait Miles Robeson, citoyen américain, mais il s’était fait faire, peu après sa venue en France, des faux papiers, français, au nom d’Emile Toucher. Miles Robeson n’avait jamais beaucoup parlé de sa guerre, il n’aimait pas ça.

-Ce que je sais, c’est qu’il était plutôt pacifiste et qu’il avait vécu là-bas un vrai cauchemar.

Alors, pour sa première permission, comme il passait par la base d’Augsbourg, en Allemagne Fédérale, il a déserté. Puis en stop, il s’est rendu en France. Arrivé dans la capitale, il s’y évapora. Ce n’était pas bien difficile à l’époque.

-C’était quand ?

-On était en 1971, en juillet 1971.

Les années Pompidou. ça chauffait pas mal dans ce Paris de l’après 1968. La capitale était une ville accueillante pour un homme en fuite comme lui. Miles Robeson était arrivé porte d’Italie, où l’avait laissé la dernière voiture de son périple depuis Augsbourg.

-Il a échoué dans le restaurant que tenaient mes parents, la Tonkinoise où « les animaux sont admis » disait une pancarte célèbre dans le quartier.

Pourquoi là plutôt que dans un autre des mille et un troquets asiatiques du coin ? Mystère. Le destin.

-Mon père était très « HCM ».

-HCM ?

-C’est ce qu’on disait à l’époque : il était très pro Ho Chi Minh. Le portrait de « l’oncle Ho » souriait au milieu des bouteilles d’apéro. Ma mère était plus réservée. Au bar de notre restaurant, Miles Robeson, et pas encore Emile Toucher, était tombé sur une jeune fille au visage d’une pâleur calculée, avec une petite bouche rouge vif, c’était moi !

Cao demanda alors à Miles ce qu’il voulait, elle parlait vite, il ne comprenait rien, sourit, timide.

-Il eut, je crois, un vertige. De l’amour ?

Cao parlait comme on chante. Vertige de l’amour. Elle sourit.

-Mon déserteur était arrivé la semaine de la mort de Jim Morrison, puis de son enterrement au Père Lachaise. Vous vous souvenez de la mort de Morrison ?

La presse une semaine durant ne parla que de ça, elle était plutôt bienveillante même si elle pouvait raconter aussi des bobards incroyables sur le jeune poète américain. Certains disaient que cette mort était une mise en scène, que le cercueil était vide, que Morrison était parti au fin fond de l’Afrique, comme Rimbaud… Miles Robeson était un fan des Doors et surtout des poèmes de Morrison. Il en connaissait un paquet par cœur, comme « La célébration du lézard ».

-Miles me dira plus tard qu’il avait pris la disparition de son archange chanteur et l’apparition simultanée de son ange, moi… , comme un signe, un double signe. Le destin, encore.

Cette fille, cette ambiance, Morrison…, ce ne pouvait pas être, en effet, un pur hasard, pensait celui qui n’était pas encore Emile. Il devait rester ici, il resta. Il ne parlait quasiment pas français mais il sentit qu’il allait se plaire dans cette ville. Cao, de son côté, était très amoureuse. Miles était grand, sexy, doux, timide aussi… Chloé sourit.

-Vous voyez James Stewart, l’acteur ? demanda la restauratrice.

-Vaguement.

-Emile, c’était son sosie.

Il apprit, le français, la cuisine, les faux papiers, la clandestinité : ensemble ils vont tenir le restaurant familial.

-Les Etats-unis ne lui manquaient pas sauf sa cuisine !

-Sans blague ! S’indigna Racine.

-Sans blague ! Il répétait que sans son breakfast à l’américaine, il ne tiendrait pas le coup, sans ce putain de jus de chaussette qu’ils appellent café ; sans ce café filtre qu’on vous sert sans fin, il allait sombrer, prétendait-il. Alors, à la mort de mes parents, on a vendu la Tonkinoise pour ouvrir « Le bagel » et  fabriquer du « jus » à volonté.

Boulevard Bourdon, les parties de pétanque semblaient encalminées depuis que Racine avait abandonné ses partenaires. Une fois, une boule se colla au cochonnet et toutes les autres s’alignèrent à sa suite, à la queue-leu-leu, comme aimantées. Plus tard elles s’agglutinèrent pour former comme une grosse grappe, les tirs s’écrasaient lamentablement à droite ou à gauche du jeu. Rien n’y faisait. Toutes les parties semblaient se ressembler. Les Portugais complotaient avec d’étranges signes de la main, mutiques et sombres. En vain…

Cao ajouta que Miles ne lui disait pas tout ; très tôt, elle comprit qu’il lui cachait des choses, elle était sûre qu’il avait des secrets, une vie secrète. Ce n’était pas une histoire de femme, certainement pas, c’était autre chose. Elle n’avait jamais voulu le forcer, elle le respectait trop ; il aimait jouer à l’homme paisible, sans histoire, mais il recevait régulièrement des coups de fil, laconiques, il fixait des rendez-vous avec un air un peu mystérieux, il s’absentait de temps en temps de longues heures. Elle avait bien essayé de le faire parler mais en vain. Alors elle laissa faire.

-J’ai fait avec …

Quand il n’était pas derrière ses fourneaux, Miles chantait. Il participait à une chorale, le « Gospel Team »,  avec son alter ego, disait-il, un « ami de 40 ans ».

-Remarquez, l’autre avait beau être son ami depuis quarante ans, il n’avait jamais mis les pieds au Bagel, jamais ! J’ai du le voir une ou deux fois à des concerts, c’est tout. Je ne sais pas pourquoi. Ils se voyaient ailleurs. Un certain Bob Finnegan, un vrai nom de polar, non ?

Les deux hommes se rencontraient un mercredi sur deux, l’après-midi, à l’Eglise américaine, quai d’Orsay.

Le boulodrome grondait. C’était la zizanie au sein de l’équipe des « capitaines » qui venait de perdre. Les Portugais avaient le triomphe modeste, et toujours muet. Seuls de petits gestes furtifs trahissaient leur allégresse.

Charles-Edouard passait au trot pour la énième fois et filait à présent vers le boulevard Bourdon. Racine, qui avait des lettres, se souvenait de l’incipit de « Bouvard et Pécuchet » : « Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. » Il oublia Flaubert et revint dans la conversation.

Cao allait repartir. « Le travail ! ». Car elle devait à présent s’occuper, seule, de la cuisine et de la salle. Elle semblait cependant apaisée.

-Je compte sur vous pour m’aider à retrouver mon Miles, d’accord ? C’est vous qui l’avez fait fuir finalement, dit-elle dans un sourire triste. Vous devez me le retrouver.

Ils se quittaient déjà quand Chloé, pure intuition, lui demanda :

-Miles, ou Emile, il faisait des extras ?

-çà lui arrivait, oui. Le Bagel, vous savez, c’est pas vraiment une affaire.

-Au California ?

-Au California et ailleurs, répondit-elle, sans s’émouvoir.

Chapitre 13

Shady

Chloé Bourgeade et Régis Bergeron papotaient sous le portrait de l’incontournable Ernest Hemingway, une tête de loup de mer, barbe grise, gros col roulé. Le redac’chef avait pris dix ans en quelques jours. Il racontait à sa pigiste comment l’écrivain, en août 1944, depuis Rambouillet, à la tête d’une petite armée « privée » de résistants, avait servi d’avant-garde aux chars de la division Leclerc.

La grande salle de la librairie américaine, rue Lamou, se remplissait lentement.

-Angela aimait venir travailler ici, soupira Régis Bergeron.

Il était vraiment malheureux, et frustré ; il ne disposait toujours d’aucune nouvelle officielle sur l’enquête  concernant son ex-femme. Les affaires de cette dernière avaient été saisies dans la chambre qu’elle avait prise au California. Un des flics, qui se méfiait de lui comme de la peste, un journaliste, pensez ! , lui avait pourtant demandé s’il connaissait une personne du nom de Shady. Sans autre précision. Shady ? Quel drôle de nom. Comment peut-on s’appeler Shady. Un homme ? une femme ? Mystère ? Le nom figurait-il dans les affaires d’Angela ? Quelqu’un qu’elle pistait ? Qu’elle avait rencontré ? S’agissait-il de l’individu avec qui elle avait rendez-vous dans la cathédrale, le soir de sa mort ? Car elle y avait rendez-vous, c’est sûr. Avec son tueur ?

Régis Bergeron ne connaissait personnellement aucun Shady. Mais des Shady, rien qu’à Paris, il devait y en avoir des dizaines dans l’annuaire ?!

Racine, arrivé en retard et qui avait pris la conversation en cours de route, sourcilla. Shady, ce nom l’agaçait, ça lui disait vaguement quelque chose mais c’était bien le problème : ça ne lui disait rien de précis. Un peu comme une chanson dont on a oublié les paroles. Shady ? Un nom sans doute lié à ses activités récentes mais comme il s’éparpillait beaucoup, qu’il était un touche-à-tout, dans quel tiroir de sa mémoire devait-il fouiller ? Et où avait-il pu croiser un Shady ? Le brouillard. Il le dit.

-Alzheimer mon vieux , répliqua Chloé, Alzheimer !

-Garce !

-Remarque, cette maladie n’a pas que des inconvénients. Tu sais ce que dit Bedos, elle présente même trois avantages. Un : t’as pas de mauvais souvenirs ; deux : tu vois que des têtes nouvelles ; trois : t’as pas de mauvais souvenirs…

Chapitre 14

L’Affaire Kissinger

Chloé Bourgeade s’était rendue à l’Association France/Etats Unis, avenue de New York, dans le 16e arrondissement, entre l’avenue Kennedy et l’avenue Wilson,  pas très loin de la place des Etats-Unis, tout cela aux pieds de tour Eiffel. Les Américains, se disaient-elles, étaient bien servis, topographiquement parlant.

Arrivée bien en avance, comme à son habitude, elle s’était volontairement perdue dans les rues environnantes. Jusqu’à tomber sur la rue Lauriston ! C’est ici, au numéro 93, qu’avait sévi la Gestapo française. Elle était persuadée, allez savoir pourquoi, que cette rue, au goût de sang et de crapulerie, avait été débaptisée après la guerre ; il n’en n’était rien. Elle  se figea en s’imaginant habiter là, et recevoir du courrier : « Mlle Chloé, rue Lauriston » ! 

La pigiste était à la recherche d’un petit guide du « Paris américain », devenu introuvable ailleurs. Elle pensait le dénicher à l’association. A l’accueil, une réceptionniste répétait, manifestement, à destination de quelques curieux, une rumeur qui scotcha Chloé Bourgeade. La jeune femme parlait en effet de « l’affaire Kissinger ». Qui en fait était devenue l’affaire Zamora !

Elle s’y prenait très bien, on aurait dit qu’elle avait pris des cours de rhétorique.

 Exorde : le bruit avait couru que le vieux Kissinger devait donner, à Paris, une conférence sur la Syrie. On avait même parlé d’une soirée animée par Christine Ockrent.  Beau duo de fantômes. La date, le lieu étaient annoncés. Le grand amphithéâtre de l’Université américaine, un prochain jeudi.

Chloé ouvrait toutes grandes ses esgourdes. Elle repensait à la confidence de Zamora au restaurant, l’autre midi. « A l’ambassade… On a du travail…. La venue de… mais je ne devrais pas vous en parler… Henry Kissinger. »

La journaliste regardait l’employée de l’accueil attaquer à présent la narration. Pour mettre autant d’énergie à médire, l’autre devait certainement avoir des comptes, sérieux, à régler avec le bellâtre de la sécurité. Chloé se demanda un instant si cette femme n’était pas être la mystérieuse créature barricadée dans sa chambre, une certaine nuit, à l’Hôtel St Honoré, par qui le scandale arriva ?

La journaliste était aux anges, elle se faisait tout un roman. La fille de l’accueil qui lui faisait face était une rousse à la peau très blanche, des lèvres très rouges. Un beau brin de fille, très en colère. Si c’était bien la jeune personne de l’Hôtel St Honoré, rêvassait la journaliste, peut-être avait-elle gardé, en guise de trophées, les balles du buffle ?

La commère en était à la division : l ‘annonce du « fameux » débat, disait-elle avec gourmandise, n’avait d’abord circulé que dans un cercle restreint. Quelques initiés étaient au parfum. Puis l’initiative suscita bien vite un intérêt proprement colossal. En effet, l’ancien secrétaire d’Etat de Nixon sortait rarement des Etats-Unis. Il avait bien trop peur de se faire alpaguer par la Justice du Nord ou du Sud, le grigou. Trop de sang sur les mains, trop de gamelles au derrière. Trop de scandales, entre le coup d’Etat au Chili de Pinochet, les bombardements intensifs du Vietnam, les histoires avec les Tamouls, sans parler de ses propres affaires, point trop transparentes, semble-t-il.

La dame de l’accueil tenait à présent un vrai meeting et sidérait son public si convenable. Elle abordait la phase confirmation/réfutation de son topo. Pourquoi donc cette histoire de débat ? La chose avait été totalement montée, fabriquée, inventée de toute pièce par Ignacio Zamora. Celui-ci, disait la rousse, médisant avec plaisir, était à la recherche d’un déserteur, un malade, caché à Paris, et qui prétendait buter les responsables américains de la guerre du Vietnam. Rien que ça ! L’assistance frissonnait, on nageait en plein roman d’espionnage. John Le Carré pouvait prendre des leçons. Henry Kissinger avait été le grand manitou de cette guerre asiatique, le grand ordonnateur du pilonnage. Donc, si on annonçait un débat avec lui, si on avançait son nom, l’autre, le malade, le nuisible, qui se pensait justicier devant l’éternel, allait s’y inviter. C’était automatique.  Le cinglé serait là pour tordre le coup au politicien. Sauf qu’il tomberait dans un piège, tendu par Ignacio Zamora, le malin.

 La dame entama sa péroraison : Las, l’annonce de la venue de Henry Kissinger avait fait trop de bruit. Provoqué trop de vagues. L’ambassadeur avait du intervenir publiquement et, dans un communiqué emberlificoté, il démentit la venue de Monsieur K. Mais il était furieux, l’ambassadeur, et il régla son compte à son responsable de la sécurité, cet Ignacio Zamora qui multipliait les bourdes. Celui-ci avait été rappelé, en urgence, à Washington. Où il se trouvait présentement. « A la circulation » dit méchamment la belle hôtesse. Elle illuminait de bonheur. Si elle avait pu, elle aurait sans doute explosé de rire !

Pause. Précaire. Le topo en effet avait attiré un nouveau public. Qui voulait savoir. Ignacio Zamora ? Henry Kissinger ? Qu’est-ce qui se passait ? La rouquine allait donc remettre ça. Ses lèvres en tremblotaient de plaisir.

« Exit Zamora », se dit Chloé en quittant l’association. Et en oubliant le précieux guide qu’elle était pourtant venue chercher.

Chapitre 15

Gospel team

Le bedeau demanda à Chloé Bourgeade d’attendre, « Il n’y en aura pas pour longtemps ! ». Bob Finnegan était occupé, l’église aussi, «  il y a un mariage japonais mais c’est presque fini ». Elle patienta sagement à l’accueil, feuilleta les dépliants. Les participants à la cérémonie finirent par quitter les lieux, accompagnés du pasteur. Le religieux et ses ouailles allèrent ensemble prendre une série de photos en bord de Seine. Les mariés étaient japonais. Pourquoi étaient-ils venus à l’église américaine ? Parce qu’elle était située quai d’Orsay ? Sans doute une lubie de bobos d’Orient attirés par le gothique décadent, jacassa Chloé.

Le public parti, le chœur resta en place ; il profitait sans doute de l’occasion pour s’offrir une répétition. Il y avait là une douzaine de chanteurs, cinq ténors, cinq voix de femmes, deux basses, une trompette ; tous étaient en habits de ville ; certains devaient être des Antillais, le reste, à en juger par la tenue, était purement américain.

Chloé Bourgeade s’installa discrètement au dernier rang de l’ American Church in Paris, l’ACP pour les intimes. Le groupe « Gospel team », au pied de l’autel, proposa des variations de chant liturgique, les mélodies allaient des murmures aux vocalises improvisées. C’était plaisant, à petites doses.

A la fin de la répétition, le chef de chœur, un vieux black bougon, chauve, costume de velours côtelé marron, la regarda venir. Il ressemblait, se dit Chloé, qui était très mono-maniaque dans ses références cinématographiques, au chef cuistot de Shining, Scatman Crothers.

-Vous me cherchez ?

-Je viens de la part de Cao.

-Connais pas !

-La femme d’Emile, Emile Toucher, je le cherche. Il participe bien à votre chorale, non ?

-En quel honneur ?

-Je ne suis pas de la police, si c’est ce que vous pensez !

-Mmmm… Emile n’est pas venu aux dernières répétitions ; que vous dire de plus ?

Chloé Bourgeade comprit qu’il fallait jouer franco. Elle dit qu’elle connaissait l’histoire d’Emile Toucher, ou de Miles Robeson, si on préférait. Elle était là pour l’aider et aider Cao, sa femme, qui se sentait totalement désemparée.

Bob Finnegan ne la regardait pas, saluait les membres du choeur qui se dispersaient, leur souhaitant bon retour. Un petit mot gentil pour chacun, il savait faire. Puis il laissa tomber :

-Qui vous dit qu’il a besoin d’aide, Emile ? Et puis comment pourriez-vous l’aider ?

-Disons qu’il vaut mieux qu’on le trouve avant les flics, ou les gens de l’ambassade. Vous me comprenez ?

-Je ne sais pas où il est passé, je ne peux rien vous dire.

-Vous le connaissez depuis longtemps ? Cao m’a parlé de son cauchemar vietnamien.

Ils étaient à présent en haut des marches du bâtiment, seuls. Le long du quai, les arbres étaient tout noirs et secs, comme s’ils avaient été foudroyés. Sur la Seine glissait, vers le pont de l’Alma, un large bateau-mouche dont les sièges étaient aux trois quarts vides. Morte saison. Bob Finnegan semblait se détendre un peu.

-Si ça vous intéresse, je peux vous parler de son expérience. Je parle d’Emile, bien sûr. Mais c’est tout ce que je peux faire. Il me l’a racontée un certain nombre de fois, il rabâchait même sur la fin mais je le laissais dire, je sentais que ça lui faisait du bien. Chaque fois, c’était un peu comme un rituel.

1971 : Miles Robeson est affecté à la 101e division aéroportée. Au cours de l’opération dite « Côte d’ivoire », il se trouve dans un hélicoptère, en qualité d’assistant mécanicien du pilote, un certain Bud, Bob Finnegan n’a jamais connu son patronyme. Ils sont dans la région de Quang Ngaï, au centre du Vietnam. Paysage classique de campagne, tout un dégradé de vert, vert tendre du jeune riz, vert mat des palmiers, vert sombre de la forêt, vert noir des sous bois. Bud avait repéré, en bord de jungle, des colonnes de fumée tout près d’un village. Il s’approcha de l’objectif.  Là, c’est comme s’ils étaient au balcon d’un massacre qui se passait en direct : les soldats américains avaient encerclé le hameau, tiraient sur tout ce qui bougeait, humains et animaux, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants. Des marines pulvérisaient au lance-flammes les survivants. Sur un sentier, entre deux rizières, des dizaines de corps de villageois étaient allongés. De l’engin, ils entendaient le staccato des mitraillettes, le feulement du napalm, le hurlement des victimes, la gueulante des bourreaux. Ces bruits avaient envahi toute la plaine. Bud fit descendre son appareil, se posa au milieu du carnage  et aussitôt interpela le chef du commando, un certain Médina, Ernest Médina.

Chloé Bourgeade tressaillit à peine. « Vous avez froid ? Vous voulez qu’on retourne dans le bâtiment ? » réagit le chef de chœur. Elle sourit et l’invita à poursuivre.

Le pilote espérait peut-être arrêter le massacre mais Ernest Médina était déchaîné, drogué sans doute, selon Miles/Eugène. Bud et Médina s’engueulèrent. Ils s’aboyèrent dessus un long moment. Au même instant passa tout près d’eux un villageois avec un bébé dans les bras. Bud aurait pu embarquer au moins ces deux-là, miraculeusement préservés et qui semblaient passer entre les gouttes. Il le proposa à Ernest Medina. Celui-ci s’y opposa, se fit menaçant. Il obligea l’équipage à repartir, à vide. Le « Huey » survola le village incendié alors qu’au loin, un père et son fils, échappant aux balles et au napalm, se fondaient dans la jungle.

Bud raconta l’histoire à son retour à la base, Miles Robeson confirma ses dires. On les traita de paranos, on leur dit qu’ils avaient besoin de repos. Ils continuèrent de dénoncer le crime. Alors on leur conseilla d’écraser, avec une certaine insistance. Bud pourtant se dit prêt à contacter la presse, à faire circuler des photos. Ils furent l’objet de pressions, de menaces. Puis l’armée les sépara, Bud et Miles furent mutés dans des corps différents. Peu après, le pilote se fit descendre dans une opération improbable, et inutile, dite de la « colline steak haché ».

« Une figure de style très américaine, n’est-ce pas, que cette expression de colline steak hachée ? assura Bob Finnegan, qui avait besoin de faire une pause. Devant eux, une interminable péniche, au doux nom d’Atalante, glissait en direction de l’Ouest, chargée de monticules de gravats. Bob Finnegan, ému, poursuivit.

Miles Robeson est resté convaincu qu’on avait voulu faire taire son collègue. Pour lui, la disparition de Bud était un accident qui tombait trop bien !  Naturellement il se dit que son tour allait venir. Vous connaissez la suite. Profitant d’une permission, et d’un passage par l’Allemagne, Miles Robeson déserta peu après.

Chloé avait vu, dans l’opuscule d’Angela Capra, les chiffres des insoumis lors de la guerre du Vietnam, une véritable armée de réfractaires, une vague pacifiste, une foule de hors-la-loi.

-Miles, je fais sa connaissance à Paris, reprit le chef de choeur. Il avait entamé une nouvelle vie, il voulait s’intégrer, devenir un « français moyen », comme vous dites. On s’est revu pour la chorale et baste, la guerre était bien finie ; et lui s’était rangé.

-Sa femme a trouvé qu’il était changé ces derniers temps. Vous confirmez ? Et dans ce cas, selon vous, pourquoi ce changement ? et pourquoi sa fuite ?

Chapitre 16

La jungle

Bob Finnegan marquait toujours un temps avant de répondre, il faisait penser à ces interviewés étrangers, à la télé, qui devaient entendre à l’oreillette la traduction de la question avant de se prononcer.

-Miles avait changé, c’est vrai. Cet été. Vous n’allez sans doute pas me croire mais c’est à cause d’un film, un petit film, un documentaire sur Internet. Attendez…

Pendant  que son partenaire manipulait son portable, Chloé Bourgeade repéra sur le muret qui leur faisait face, le long des quais, cette inscription : « la barricade ferme la rue mais ouvre la voie ». Un tagueur qui recyclait des slogans de 1968, sans doute. Le père de Chloé collectionnait des clichés de l’époque, il faudrait qu’elle vérifie.

Bob Finnegan avait trouvé les images qu’il cherchait, il tendit son appareil à la jeune femme :

– Regardez ça, c’est pas long.

Le petit écran était devenu vert, un vert presque noir. Le vert d’une végétation très dense, traversé par un trait rouge, le sillon d’un étroit chemin forestier. Il n’y avait pas de son mais l’image était parfois sous-titrée ; un homme apparut, de face, son nom était écrit en bas, à droite, « Le fils, Ho Van Lang » . Quasiment nu, il portait simplement un pagne ; son corps était musculeux, fin, il avait le teint cuivré ; assez jeune d’allure, une chevelure noire, épaisse, la coupe au bol, de grands yeux en amande. Sa bouche restait entrouverte, on aurait dit qu’il mâchait quelque chose ; il semblait hébété, comme si le ciel lui était tombé sur la tête, hébété et résigné en même temps. Dans un plan un peu plus large, on distinguait à présent une dizaine de personnes autour de lui, certainement des paysans du coin qui, tous, le regardaient comme une bête curieuse. A sa droite, un jeune  villageois portait un tee-shirt de la marque Pirelli, fabricant de pneus, à gauche un gamin exhibait une casquette estampillée FBI !

L’image se brouilla, la caméra amorçait un mouvement tournant puis, séquence suivante, elle visait un vieil homme tout recroquevillé au fond d’un hamac, porté à dos d’hommes. La toile, qui évoquait une tenue de camouflage, était attachée à un épais bambou. « Le père, Ho Van Thanh » précisait l’incruste. Le film était daté, et localisé : 7 août 2013, région de Quang Ngai, centre du Vietnam.

Bob ajouta :

-Thanh, le père, et Lang, le fils ont vécu cachés quarante ans dans la jungle ! Une sacrée quarantaine, non ? Ils vivaient, ou survivaient, dans une cabane perchée dans un arbre, à six mètres de hauteur, pour tenir à distance tous les prédateurs, fauves ou humains. Ils se nourrissaient, a-t-on appris, de maïs et de manioc, de baies ou de produits de la chasse. Le père, jadis, avait fui, terrorisé, la guerre et leur village, rasé par les Américains ; il s’était échappé avec son dernier fils, âgé à peine d’un an. On venait de les retrouver. Quarante ans après !

Chloé Bourgeade ne connaissait pas cette affaire. Elle avait le vague souvenir d’histoires proches, celles de soldats japonais, perdus dans des îles du Pacifique, ignorant que la guerre était finie, repérés des années après le conflit, toujours sur leur garde ; ou cette famille russe de « vieux croyants », les Likhovi, membres d’une secte religieuse, partie au fin fond de l’immense Sibérie, oubliée de tous durant des décennies et retrouvés par des géologues. Les Robinsons vietnamiens lui semblaient plus incroyables encore, certes noyés dans la jungle mais toujours en marge du monde des humains, proches et invisibles.

Selon Bob Finnegan, ce documentaire sur les retrouvailles du père et de son fils a sidéré Miles, ou Emile. Au sens fort : accablé, choqué, consterné, médusé. Ces deux-là, se persuada-t-il, Lang et Thanh, étaient, ne pouvaient être que l’homme et son bébé qu’ils n’avaient pu embarquer, il y a bien longtemps, dans leur hélico, lui et Bud. Par la faute d’Ernest Médina. Ces fantômes, ces revenants étaient bel et bien ceux-là mêmes qu’ils avaient vu fuir, Miles y croyait mordicus. Même date de disparition, même lieu, dans la zone de Quang Ngai précisément. Il se trompait peut-être, il pouvait s’agir d’autres personnes ayant échappé à d’autres massacres, à d’autres moments. Mais ce n’était pas la peine d’en discuter avec lui, sa religion était faite. Il y tenait.

« Miles ne me parlait plus que de ça ces derniers temps. »

Ces images avaient provoqué chez l’ancien déserteur un terrible déclic ; c’était comme s’il sortait d’un long sommeil, qu’il se réveillait au monde, comme si toute une histoire ancienne repartait pour un tour, comme s’il revenait quarante ans en arrière. On efface tout, on recommence ? Sa culpabilité, énorme, refoulée, était aussi de retour. Il n’avait pas pu aider les villageois en 1971, il n’avait pas osé affronter Ernest Médina et embarquer les deux rescapés. Tout ça lui tournait sans fin dans la tête. Comme une mauvaise rengaine.

-J’avais beau lui dire, «  Miles, la guerre est finie ! », le mouton était devenu enragé.

Le bouchon avait sauté, le djinn ne voulait plus retourner dans la bouteille. Vous comprenez ? Miles ne savait plus où il en était, il croyait  avoir enterré sa première vie et tout lui revenait en pleine face. Vous avez, vous Français, une expression, « ne plus savoir où on habite », non ? C’était exactement ça, Miles ne savait plus où il habitait…

La dernière fois où Bob Finnegan l’avait vu, Miles/Emile était perdu. Dans tous les sens du mot. Il était égaré, et ne réagissait plus aux sollicitations de son ami. Le musicien avait bien essayé de l’aider, ses efforts n’avaient servi à rien. Peu après, le cuisinier du Bagel avait disparu, volatilisé ! Depuis, on était sans nouvelles.

Au bas de l’église, le Quai d’Orsay bouchonnait. Le musicien avait rendez-vous, Chloé Bourgeade et Bob Finnegan se séparèrent. Tout en longeant la Seine, elle retrouva le documentaire sur son portable ; le film était en bonne place sur les réseaux. Elle fit un arrêt sur image sur le quadra. Penchée sur le minuscule écran, elle réalisa que Lang, le fils, était le sosie, le jumeau en tout cas, de Mowgli, l’enfant de la jungle!

Chapitre 17

Le pagne

La porte du salon, donnant sur le pont de l’Andante, était ouverte. Chloé Bourgeade pensa à Cao qui avait promis de passer mais la restauratrice n’avait pas les clés. Et Racine était en déplacement en Italie, toujours pour la BNF. Pas de lumière, personne en vue. La journaliste entra, perplexe. Un morceau d’étoffe trainait sur le canapé. Une serviette ? Un torchon ? Chloé Bourgeade eut un peu de mal à l’identifier : c’était un pagne ! Elle traversa l¹étage, descendit discrètement vers les cabines. Tout était éteint mais des hublots tombait une petite lumière mordorée, qui venait sans doute des réverbères du boulevard Bourdon. Le roulis du bateau se faisait à peine sentir. Ça craquait bien un peu ici et là, mais ces bruits n’avaient rien d’inquiétant. La chambre était vide. La libraire poussa la porte suivante, celle qui donnait sur la pièce du fauteuil de volupté. Le siège était occupé. Par…Mowgli. Nu.

L’homme des bois lui souriait, lui tendait la main, ombre perdue dans la pénombre, et l’invitait à le rejoindre. Impossible de résister. Elle venait à peine de s’installer à ses côtés, sur lui en vérité que le fauteuil se transforma en vespa. Mowgli, toujours dans le plus simple appareil, conduisait à bonne allure l’engin, dans une avenue vietnamienne sillonnée en tous sens par des milliers et des milliers d’autres vespas. Le couple quitta finalement la cohue, puis la ville, la route traversait une forêt; Mowgli s’arrêta au pied d’un arbre gigantesque. Là il aida la jeune femme à grimper le long d’un tronc colossal pour accéder à une plate-forme de planches, dans les hauteurs. On surplombait jungle.

Comme un tomber de rideau, le soleil se couchait vite fait ; il semblait pressé de clore cette journée, accompagné par un invraisemblable concert d’animaux de toutes sortes, batraciens ou rongeurs, toute une faune de noctambules qui ricanait, gloussait, caquetait, c’était assourdissant.

A la recherche de Mowgli, Chloé glissa de la passerelle et dégringola… au point de se réveiller. Elle fut très décue de ne trouver aucune trace de pagne sur le sofa où elle s’était assoupie.

Chapitre 18

Le rapport

Cao avait promis d’améliorer l’ordinaire. Du poisson, réclamait Racine. C’était la condition sine qua non pour sa venue au Bagel. Mais il faisait semblant de gronder car la seule vue de la restauratrice lui aurait fait traverser Paris sur les mains. Et puis, il vivait, comme Chloé Bourgeade, ces repas comme autant de gestes de solidarité avec la compagne de Miles/Emile.

Cao était toujours sans nouvelle de son déserteur. Elle ne l’avait pas remplacé en cuisine. Par superstition, en partie. Elle pensait que si elle engageait un nouveau  cuistot, cela signifierait la disparition définitive du mari.

Le libraire était de retour de Rome ; il semblait avoir souffert de son séjour express en Italie. Il manquait de sommeil et l’épaisse chevelure crépue dont il était si fier était plutôt ramollo. Mais le débit de sa voix était inchangé, légèrement enroué mais toujours cadencé comme une mitraillette.

Ce jour-là, il était déchainé. Contre l’Amérique. L’Empire. Il avait emprunté à Chloé le texte qu’elle-même avait ramené de sa soirée au Wagram. C’était un document tout ce qu’il y avait d’officiel de la Délégation parlementaire au Renseignement, DPR. Qui s’ouvrait sur un propos de Napoléon adressé au maréchal Soult :” Ni la bravoure de l’infanterie, ni celle de la cavalerie ou de l’artillerie, n’ont décidé d’un aussi grand nombre de batailles que cette arme maudite et invisible, les espions ”.

On y parlait du pillage économique, par voies légales, où les Américains étaient les champions, des procès qu’ils engageaient à tour de bras contre les firmes concurrentes, des procédures leur permettant de caser leur espion au sein même des firmes, des “ moniteurs ” ayant accès à toute la documentation stratégique.

-Ecoute ça, s’agitait Racine, je cite :“ En clair, le droit (leur) sert de bélier pour forcer la protection et les espions passent derrière pour siphonner le savoir-faire français ”. Ou encore : « Nos principaux partenaires peuvent aussi être nos meilleurs adversaires dans le domaine économique ».

Cao lui coupa son élan en leur proposant son nouveau menu : un burger de truite à la ciboulette, oignon rouge aigre-doux ou/et un burger de filet de bar, sauce mayo basilic lemon ! Ils ne choisirent pas et prirent les deux plats.  Racine ne fit qu’une bouchée de sa truite et repartit à l’attaque.

-Encore mieux. Le rapport souligne « l’intensité de l’agressivité (américaine) à l’égard de notre pays. (…) Le fait que la France soit une cible pour les Etats-Unis ne constitue pas une absolue nouveauté. Reste qu’apprendre que la NSA cible ses alliés et ses adversaires avec le même niveau d’intensité opérationnelle, et que son espionnage a pris des dimensions industrielles constitue un accroc notable dans nos relations avec ce pays. » Et la conclusion : « Un tel comportement rappelle sans doute utilement que les Etats-Unis n’ont en réalité ni amis, ni alliés et qu’ils ne conçoivent leurs relations qu’en termes de vassalité ou d’intérêts. » Pas mal, non ?

Chloé Bourgeade appréciait. Elle pensait que ces données devaient figurer dans son dossier des Papiers Nickelés. Peut-être dans un  chapitre “ France/USA : échanges divers ”…

Au moment du café, elle parla à Racine de sa rencontre avec Bob Finnegan. Le libraire fit mine de se concentrer tel Sherlock Holmes mobilisant ses neurones dans un intense effort de déduction.

« Moi, je vois les choses comme ça, suggéra-t-il.

En écoutant la version de Chloé sur le chanteur black, il avait échafaudé le scenario suivant : quelques semaines après avoir découvert le documentaire sur la sortie de la jungle vietnamienne du père et du fils, Emile/Miles se retrouvait au California. Travail alimentaire, comme on dit. Job bien payé, au noir, passons. Et là, il tombait sur… Ernest Médina ! Hasard incroyable qui n’existe que dans des romans de gare et pourtant, c’était bel et bien Médina qui était assis à une des tables de l’hôtel-restaurant parisien. Miles/Emile n’avait rien prémédité, rien préparé, et pour cause. « Pur hasard », Racine répéta ce mot. Le mari de Cao ne savait pas qu’Ernest Médina serait là, bien sûr ; il ne savait même pas que Médina vivait toujours. Quarante années avaient passé mais l’autre avait probablement assez peu changé et Miles l’identifia tout de suite.

-Et il comprit aussi, le coupa Chloé Bourgeade, qu’Ernest Médina ne l’avait pas reconnu.

-Certainement. Alors germa dans sa tête hantée, ou fêlée, ce piège improbable : « venger ». Venger Mowgli et son vieux père. Venger leur exil intérieur, dans un arbre ! Venger Bud aussi, son ancien pilote du « Huey ». Et se venger de son propre exil à lui ! Se venger, oui mais comment ? Se venger de manière à ce que l’autre entende le message, comprenne, souffre. Se venger avec du napalm, même de pacotille.

« Et là, Miles, qui se croyait pacifiste, Cao l’a confirmé, et qui s’était toujours vécu ainsi, se comporta soudain comme un parfait tueur. Tu me suis ? »

L’explication de Racine se tenait. Mais Chloé était ailleurs et ne répondit pas illico. Elle contemplait une photo, encadrée et récemment posée au mur du Bagel ; le cliché représentait Cao et Emile défilant au milieu d’un groupe compact de manifestants. Tous portaient le badge « Je suis Charlie ». Il avait été pris lors de la marche parisienne du 11 janvier. Marche que  l’Amérique officielle avait boudée. Obama n’était pas venu. La presse avait parlé de maladresse du Président US. « Foutaise, songeait la pigiste. La plupart des Yankees ne savent même pas que la France existe ;  ou alors ils nous prennent pour des attardés… »

Tout à sa rêverie, elle n’avait pas réagi à la question de Racine. Vexé, le bibliothécaire se renfrogna. Il n’était pas bavard de nature mais quand il parlait, il fallait qu’on l’écoute. Sinon…

Le fil entre eux était rompu. Du moins pour le restant de la journée. Ça leur arrivait de temps en temps, ces brusques coupures de courant, ils faisaient avec.

Plutôt que de se chamailler, Chloé Bourgeade repartit à la rédaction des Papiers Nickelés. En chemin, elle se demanda ce qu’elle allait faire de « leur » découverte ! S’il se confirmait que Miles était bien le criminel, l’incendiaire disons, comment allait-elle se comporter ?! Franchement, elle n’en savait rien. Garder ça pour elle ? Se taire, être complice ? En parler aux flics ?

Dans l’entrée du journal, elle buta sur Régis Bergeron et lui raconta leur version de la soirée au California. Il tiqua :

-Je vous entends. Apparemment ça tient la route. Pourquoi pas, en effet : Miles crame Médina. Mais… que vient faire Angela dans cette affaire ? Que Miles ait voulu buter le marchand de canons, peut-être, mais pourquoi il s’en serait pris à Angela Capra ?

-Peut-être qu’elle avait été témoin de la scène du crime au California ?

-Mouais…

-Elle était sur place, tu sais.

-Mouais…

Régis Bergeron hésitait. La conversation glissa sur  Bob Finnegan, qu’il connaissait, de réputation.

Accro de musique et de jazz, le redac’chef appréciait le parcours du «  gospel team ».

-Tu sais que Bob Finnegan, c’est un pseudo ?

Etonnement de Chloé.

-Le vrai nom du chef de choeur est Paul William Ryan.

-Un ancien du Vietnam, je parie ? Risqua la jeune femme.

-Je ne crois pas. A mon avis, il n’a pas fait cette guerre. Enfin c’est pas ce qu’on dit.

-Et on dit quoi ?

-Il mena une autre guerre. On dit qu’il fut un leader du Black Power, mouvement radical noir des années 70. On dit qu’il a dû se tirer des USA en catastrophe ! Voilà ce qu’on dit !

Chloé Bourgeade encaissa, tout en trouvant qu’il y avait beaucoup de pseudos, et de masques, dans cette histoire. Elle devait revoir Bob Finnegan ; ou Paul William Ryan ? Allez savoir avec ce bonhomme. La seule chose, au fond, dont elle était sûre, c’est que c’était un sacré cachotier.

Chapitre 19

Bataclan

Bob Finnegan était devenu injoignable. A la réception de l’ACP, l’American Church in Paris, une virago envoya la journaliste dans le mur,  répondant qu’elle n’était pas la secrétaire de « Mister Gospel », qu’il était juste chef de chœur occasionnel, qu’il venait un peu quand ça lui chantait.

Texto : quand ça lui chantait… C’était plus que de la mauvaise volonté, de l’obstruction, du mensonge. Et une bonne couche de mépris pour le pauvre Finnegan. Mais Chloé Bourgeade avait retenu que les répétitions du gospel avaient lieu toutes les deux semaines, le mercredi.

Ce mercredi là, elle arriva tard quai d’Orsay. La réunion de la rédaction de Papiers Nickelés avait été interminable. Régis Bergeron, qui sortait sans doute d’un repas d’affaire, rouge comme une pivoine, pérorait, tapait du poing sur la table, coupait la parole. Méconnaissable ! Et lassant. Il y eut une prise de bec avec le chef graphiste. Ça n’en finissait plus. Chloé ne supportait pas la réunionite aiguë qui sévissait au journal, comme ailleurs. Elle venait de lire dans un journal, ou entendre à la radio, qu’un cadre moyen passait près de seize années en réunion durant une carrière de quarante ans. L’angoisse. Seize ans en réunions. Au secours! A la limite, elle aurait encore préféré quarante ans dans un arbre, comme Mowgli. Mais sans son père…

La soirée était frisquette. Les portes de l’église étaient fermées mais des échos de la répétition lui confirmèrent qu’elle était venue le bon jour. Le groupe répétait une chanson de Mahalia Jackson, « Sometimes I feel like a Motherless child » ( parfois je me sens comme un enfant sans mère). Chloé pensa qu’aborder Bob Finnegan de front ne donnerait probablement rien. Aussi décida-t-elle de le suivre dès qu’il apparaitrait. Elle trouvait ça un peu ridicule mais tout à fait excitant. Elle cacha son visage sous un foulard à la mode Audrey Hepburn 1963. S’il la remarquait, elle pourrait toujours dire que le hasard faisait bien les choses…

Vingt-deux heures, le chœur sortit et s’éparpilla. Bob Finnegan grilla une cigarette sur le parvis de l’église puis s’en alla prendre le RER, pour Chatelet, puis le métro, ligne 4, jusqu’à Château d’eau. La filature amusait Chloé Bourgeade, elle avait l’impression de jouer dans un film noir. Il y avait encore du monde dans les transports, des touristes notamment ; se dissimuler ne fut donc pas trop compliqué.

A la sortie du métro, elle comprit que l’homme se rendait rue des Petites écuries. C’était la rue où fut assassinée Dulcie September, militante anti apartheid et « ambassadrice » de l’ANC de Mandela, en 1988, songea Chloé Bourgeade. Mais Finnegan manifestement n’était pas là pour commémorer le crime ; il se dirigea vers le New Morning, où l’invité d’honneur, ce soir-là, était le patriarche Archie Shepp.

Bob Finnegan disparut vite à l’intérieur du club de jazz, à l’évidence il avait ses entrées. Chloé Bourgeade sortit sa carte magique. Elle avait fait, récemment, deux ateliers d’écriture dans une prison de Normandie. Pour ses visites, on lui avait délivré une carte au titre du Ministère de la Justice, barrée d’un beau bleu-blanc-rouge. La carte était périmée mais il suffisait généralement qu’elle l’exhibe vite fait, avec une mine de circonstance, sous le nez des gorilles en tout genre pour qu’ils se mettent au garde à vous ! Le tricolore, ça restait une valeur sûre. L’entourloupe fonctionna une fois encore.

Quand elle accéda à la salle, Bob Finnegan était au bar. Elle s’invita à ses côtés. Cette arrivée semblait parfaitement improvisée. Le musicien resta impavide. Ou presque :

-Encore vous ?

-Menteur, répliqua-t-elle, amusée.

-Vous voulez quoi ? prendre un selfie avec moi, c’est ça ? Et déjà il prenait la pose, se collant à la jeune femme.

Elle l’écarta, décidée :

-Mytho !

-Vous savez que le harcèlement tombe sous le coup de la loi ?

-C’est quoi ce nom de Bob Finnegan ?

-Ça vous regarde ?

-Dissimulateur et menteur : vous me parliez du Vietnam comme si vous l’aviez fait !

-J’ai jamais dit ça ; en plus, vous écoutez mal. Je parlais des mésaventures de mon ami Miles.

-Vous venez en fait du Black power, non ?

-Pardon ?

La salle se mit à applaudir. La longue silhouette d’Archie Shepp traversait la scène. La démarche de l’artiste semblait hésitante. Le vieux manitou à l’immense sax souriait. Timide, modeste, humble, un vrai, un grand. Il attaqua très vite le morceau « Attica blues » sous les vivas d’un public averti.

Une bonne demi-heure plus tard, alors que l’artiste faisait une pause, Bob Finnegan provoqua Chloé Bourgeade.

-Attica, bébé, z’étiez pas née au moment d’Attica ! Une révolte de prisonniers sauvagement réprimée, c’était en 1972.

Une pause. Il reprit :

-J’avais animé un mouvement de soutien aux mutins ! 1972…

-Bébé ?! Ça fait ringard, comme compliment, si c’est un compliment, Mister Bob Finnegan qui ne s’appelle même pas Bob Finnegan pour de vrai !

-Bébé ou pas, vous allez m’expliquer pourquoi vous me pistez, et je reste poli. Vous êtes amoureuse ou quoi ? Vous cherchez du noir ? Vous voulez une autographe, c’est ça ?

Elle le prit au mot et lui fit signer la facture que le barman leur apportait, ajoutant :

-Vous savez, Mister Bob Finnegan qui s’appelle pas Finnegan, que Miles -qui lui s’appelle pas Emile- risque d’être accusé d’un double meurtre ?

Il ne réagit pas.

-J’ai l’intime conviction qu’il a agressé Ernest Médina, vous savez, l’incendié du California ! Et qu’il s’en est pris aussi à une journaliste américaine, Angela Capra.

Archie Shepp était revenu des coulisses, accompagné du pianiste cubain Chucho Valdes et ensemble, ils enflammèrent aussitôt l’assistance. Bob Finnegan et Chloé Bourgeade devaient crier pour s’entendre.

-Mais pourquoi vous n’allez pas voir la police ? Allez leur raconter vos petites histoires ! C’est pas à moi qu’il faut dire tout ça !

-Je veux pas la mort du pècheur.

Elle se sentait soudain pleine de miséricorde.

Chahuté par le rythme, le duo se tut jusqu’à ce que Bob Finnegan relance :

-Ridicule !

-Quoi ?

-Capra ! Angela Capra.

-Elle est morte, merde !

-C’est pas Miles. C’est pas Miles qu’a fait ça. Impossible.

-Pourquoi ?

-Il a un alibi.

-C’est-à-dire ?

-Il était parti, il était déjà parti.

-Où ?

-Je sais pas mais je sais qu’il était parti quand Angela Capra est morte. Ça serait facile à prouver. Mais ça vous regarde pas.

-Et qu’est-ce qui me regarde ?

-Bonne question !

Fin de la séquence américano-cubaine. Archie Shepp entamait « The stars in your eyes ». La mélodie, plus douce, semblait pousser à la confidence. Chloé Bourgeade regardait Finnegan/Ryan, insistante ; il flancha :

-Ecoutez, pour Ernest Medina, vous avez peut-être raison. Je dis bien : peut-être, j’étais pas là, moi ! Miles, dites vous, l’aurait croisé, par hasard, au California, et pour leur malheur à tous les deux. Il aurait fait alors une grosse connerie. C’est ce que vous dites ?

-Exact.

-Si c’est le cas,  il a du vite réaliser sa bêtise et il le paie cher.

-Vous trouvez ?

-Oui, il a foutu sa vie en l’air, la petite vie bien tranquille qu’il s’était fabriquée, franco-française, après pas mal d’efforts, je vous assure.

-Vous semblez d’accord avec moi, à présent. C’est bien. Et Angela Capra ?

-Angela Capra ? Alors là, dites moi, pourquoi il aurait tuée Angela Capra ? ça tient pas debout. Et puis surtout, je viens de vous dire qu’il n’était plus à Paris quand le crime de la cathédrale a eu lieu.

Archie Shepp présentait un jeune saxophoniste dont Chloé Bourgeade n’avait pas retenu le nom, « la relève » disait-il, laquelle relève saluait, toute intimidée, le public et entama Steam, un vieux morceau du vieux Shepp.

– Miles n’a rien à voir avec Angela Capra, ils ne se connaissaient pas, d’ailleurs, j’en suis convaincu. Ou alors pas vraiment. Moi je l’avais rencontrée, Angela Capra.

-A la cathédrale ? lâcha la pigiste, regrettant tout aussitôt sa  provocation.

-Idiote !

-Désolé. Continuez !

-Angela Capra,  c’était une belle personne, je comprends pas bien ce qui lui est arrivé.

-C’est elle qui avait voulu vous rencontrer ?

-Oui.

-Pourquoi ?

-Dans le genre moule accrochée à son rocher, vous êtes pas mal !

L’image plaisait modérément à Chloé Bourgeade mais elle passa.

-Pourquoi je devrais vous répondre ? Reprit le chef de choeur.

-Je pourrais vous dire : pour calmer Cao, mais Cao, c’est pas votre problème. Disons que j’attends votre réponse parce que je ne veux pas, dans mon article, écrire de bêtises sur la « filière ».

-C’est quoi, ça ?

-Vous faites l’âne mais vous n’aurez pas de foin. Ou de son, je ne sais pas ce que vous préférez. Angela Capra travaillait sur une filière. OK ? Or elle vous a rencontré. Puis elle avait probablement rendez-vous avec un certain Mr Shady. Shady, ça vous dit quelque chose ?

Le regard de Bob Finnegan sur Chloé Bourgeade changea, comme s’il commençait à prendre au sérieux la journaliste.

-De toute façon, je vais écrire mon papier, insista-t-elle, alors autant que je ne dise pas trop de conneries, non ? La chorale, c’est un paravent ? C’est ça ? Certes, vous chantez, mais derrière, y a quoi ?

-Je ne peux pas vous empêcher d’écrire. Et je veux bien vous répondre. Mais à UNE condition : vous oubliez mon existence dans votre copie. Je n’existe pas.

Le jeune saxophoniste terminait son exercice ; il avait réussi son examen de passage mais le public réclamait le retour de son chouchou : Archie ! Archie !

L’Amérique a l’art d’attirer autant que de rejeter, confia Bob Finnegan. Ce pays, créé par des refoulés, sait bien refouler à son tour. Il y a toujours eu des Américains en froid avec leur mère patrie, et toujours eu des bonnes âmes, dans le monde, pour leur donner l’hospitalité, les cacher, leur assurer des faux papiers si besoin.

-Les filières ?

Il opina.

-C’était ça, la filière dont parlait Angela Capra ?

-Je ne sais pas. Probablement. Et ça remonte à loin…

Déployant l’un après l’autre ses longs doigts, il énuméra toutes les familles de proscrits, de bannis, d’exilés, ceux qui ont fui le racisme, le maccartysme, le puritanisme, les homos, les blacks, les déserteurs. Du Vietnam, comme Miles. Ou d’Irak.

Chloé Bourgeade se garda d’imaginer le sort d’un black homo et déserteur… Et revint à l’essentiel :

-Bref, Miles, il est où ?

-Au vert.

-Où ?

-Au vert, je vous dis, ne vous inquiétez pas.

-Je peux le dire à Cao ?

-Vous pouvez.

-Angela Capra aussi l’avait compris ?

-Quoi ?

-Que Miles était au vert!

-Certainement.

-Elle serait morte parce qu’elle allait l’écrire ?

-Non, non, je ne crois pas ça, vraiment pas.

-Et Shady ?

-Connais pas. Ça ne me dit rien.

-Bon, ben, je vais écrire. Angela Capra n’est plus là, c’est en quelque sorte à mon tour, non ?

-De toute façon, je crois que j’aurais du mal à vous en dissuader.

-Sauf à me tuer ?

-Foutaises. Mais c’est promis : si vous écrivez, vous m’oubliez, OK ? JE N’EXISTE PAS !

Les morceaux de Blasé que Shepp reprenait alors semblait conclure la soirée.

-Vous n’existez pas dans mon papier, c’est entendu. Ceci dit, vous, dans la filière, vous faites quoi ?

-J’ai pas dit que je m’occupais de ça ; j’ai jamais dit ça. Moi, j’écoute, j’entends des choses, c’est tout.

-Et vous entendez quoi en ce moment ?

-Que le réseau a beaucoup de boulot.

-Pourquoi ?

-Les whistleblowers

-Les quoi ?

-Alors là vous me décevez ; vous êtes sûre d’être journaliste ? ne me dites pas vous n’êtes pas au courant. L’affaire Snowden ? Les whistleblowers, les lanceurs d’alerte ?

-J’avais pas fait le lien, désolé, ça doit être votre accent.

-Qu’est-ce qu’il a, mon accent ? Réagit Bob Finnegan, vexé.

Sans transition, le musicien s’était lancé dans un petit topo sur les « lanceurs d’alerte » qui dénoncent la surveillance des masses par les entreprises et les gouvernements, prennent la défense de l’intégrité « inviolable » de l’individu, bafouée par l’accès aux données personnelles issues des portables, des mails, des recherches sur Internet. Il connaissait son laïus par cœur. Un peu langue de bois mais beaucoup de conviction.

-Ils militent, les lanceurs, pour le droit à l’intimité sans encombre. Vous comprenez ? Ils prennent des risques, le risque d’être poursuivi, pourchassé. La semaine dernière, encore, un certain Barrett Brown, d’Anonymous, en a pris pour cinq ans ! Il faut donc les aider, les protéger, vous me suivez toujours ?

-Ils sont Américains ?

-Pas mal sont Américains, oui !

-Vous croyez que je pourrais en rencontrer un ?

-Pourquoi ?

-Pour mon enquête !

-C’est un genre à part, vous savez ; ils sont paranos sur les bords. Je vais voir. Si l’un d’eux veut jouer le jeu, je vous le dis. OK ? Mais je vous préviens, avec eux, ni téléphone, ni ordinateur, ni portable. Si l’un d’eux accepte, c’est lui qui me fera signe, et je vous ferai passer le message. Si ça marche. Mais méfiez vous, tout de même. Angela Capra aussi a voulu en croiser un. Vous savez comment ça s’est terminé.

Chapitre 20

Ska

« Il » l’attendrait devant l’entrée principale de l’Hôpital américain, à Neuilly, lui avait dit Bob Finnegan quelques jours plus tard. C’est lui qui allait la reconnaître. Lui, c’était le lanceur d’alerte qu’elle voulait rencontrer, le whistleblower. Comme prévu, ni téléphone, ni portable, rien qui aurait pu être appelé, repéré, lui redit le chef de choeur.

Anxieuse de nature, on l’a dit, Chloé Bourgeade arriva à Neuilly une bonne demi-heure en avance, comme d’hab, et déambula, faussement nonchalante, le long de l’entrée, dévisageant les rares passants. C’était un petit matin venteux, les gens n’avaient pas trop envie de s’attarder ; et puis le coin n’était pas particulièrement accueillant.

Son rendez-vous s’appelait Ska. C’était un diminutif, un raccourci de Sacha Klajnbaum. Le bonhomme était donc clandestin mais pas anonyme. Ou alors il voyageait sous une fausse identité, Chloé Bourgeade n’en savait trop rien, en fait. Cet internaute US d’une trentaine d’années était réfugié en Europe ; pour l’heure, il était simplement « de passage » à Paris, avait précisé Bob Finnegan, et bénéficiait de réseaux d’aide.

« Ska, c’est un bon ! avait dit le choriste. On parlait d’ailleurs de lui cette semaine dans la presse européenne. Il venait en effet de soulever un drôle de lièvre. Il avait apporté la preuve qu’un jeu vidéo, dérivé d’une fable de La Fontaine !, Renards et corbeaux, succès planétaire téléchargé plus d’un milliard de fois, était piraté par la NSA, la National Security Agency, surnommé aussi No Such Agency, l’Agence-qui-n’existe-pas…

La NSA interceptait ainsi les données personnelles d’une armée de joueurs. Ska montrait que le simple fait de télécharger une application était à risque. En effet, l’éditeur du jeu pouvait géolocaliser un smartphone, connaître les déplacements du propriétaire, regarder ce que contenait sa mémoire, relever ses appels téléphoniques, obtenir la liste des « comptes » connus ( services de stockage, réseaux sociaux, etc), créer ce qu’on appelle des « sockets réseaux ». L’application, démontrait encore Ska, établissait une connexion permanente entre l’appareil et un ou plusieurs serveurs qui envoyaient des requêtes et collectaient des données à volonté. Bref, c’était une vraie prise de contrôle du téléphone. L’enquête de Ska indiquait que ce n’était pas le créateur du jeu qui s’était « donné » à la NSA mais les agences de publicité auxquelles il avait revendu ces données, confidentielles, sur les joueurs. Lesquelles agences, américaines, filiales de Google, avaient été tout particulièrement « approchées » par la NSA.

Ska avait déjà signalé, quelques mois plus tôt, que la NSA plaçait des boîtiers espions sur des câbles reliant les serveurs de Google, faisait ainsi circuler chez les fabricants de jeu des logiciels connectant les téléphones à ses serveurs ou encore distribuait des jeux programmés pour moucharder.

Non loin de l’entrée de l’Hôpital américain, Chloé Bourgeade attendait. Le temps passa. Un quart d’heure, une demi-heure. Au bout d’une heure, excédée, frigorifiée, elle se cassa. Direction, la station de métro Louise Michel. Louise Michel à Neuilly, c’était plutôt rigolo, non ? Elle descendit, courbaturée, la rue Victor Hugo quand une voiture passa à sa hauteur, ralentit, se gara sans arrêter le moteur. Le chauffeur ouvrit la vitre côté passager, se pencha vers elle.

« Mademoiselle Chloé ? »

Le conducteur ne portait pas de masque d’anonymous mais elle comprit que ce ne pouvait être que lui. Ska. Il semblait incroyablement jeune. Un ado attardé. Joufflu, propret, cheveux noirs ondulés. Pas le look de combattant qu’elle s’attendait à voir, couturé, fripé, rapeux, mais celui d’un fils de bonne famille tombé dans un monde crapoteux.

-Excusez-moi, dit-il en souriant, alors qu’elle prenait place. La place du mort.

De quoi voulait-il qu’on l’excuse ? De son retard ? De la vétusté de la voiture, une Renault 5 préhistorique ? Du bordel qui régnait dans la cabine ? De l’odeur lourde de tabac blond ? Où avait-il dégoté un pareil engin ?

Bob Finnegan avait dit à la journaliste que Ska s’était d’abord engagé, il devait être bien jeune, pour Wikileaks, le site de publication de documents secrets de Julian Assange dont il fut le porte-parole.

Ils filèrent sur le périphérique qu’ils ne devaient plus quitter tout le temps de la conversation. Avant même qu’elle eut posé la moindre question, il se présenta, dans un français maîtrisé, sans accent : il était un des fondateurs du projet TOR, un réseau de serveurs clandestins permettant de naviguer sur Internet sans se faire repérer.

« Ma politique, dit-il, et le mot semblait bien grand dans sa bouche, ma politique, c’est préserver la libre circulation de l’information sur le Net, assurer la protection des données personnelles des citoyens et imposer aux administrations la transparence intégrale des données publiques. »

Joli programme, pensa-t-elle, pour un jeune homme en fuite, au volant d’une voiture pourrie, et un tantinet sur le qui-vive.

Angela Capra ? Il connaissait. Il l’avait même rencontrée. Ils n’avaient parlé ni du Vietnam ni même du réseau d’aide aux clandestins de toute nature. Angela Capra avait compris, pensait-il, le mode d’emploi du dit-réseau mais ne voulait pas déranger, ne posant aucune question à ce propos. Selon Ska, elle devait se dire, peut-être inconsciemment, qu’un jour ou l’autre, elle aurait à son tour besoin de ce genre de service. On ne sait jamais. « Son sujet, c’était l’espionnage, enfin l’écoute de masse, le stockage d’infos sur la vie de tout le monde par la NSA. Et sur un tel sujet, vous savez, on s’attire forcément des contrariétés. A la longue…

S’attirer des contrariétés ? L’expression était jolie, un peu limite ; elle aurait dit plus simplement : s’attirer des ennuis. Mais à ce détail près, le jeune rebelle parlait un français vraiment parfait.

Sur Angela Capra, il ne pouvait pas en dire beaucoup plus que ce que Chloé Bourgeade connaissait déjà :

« Elle était de l’école de l’investigation à l’ancienne, celle qui cultive les sources, étudie les documents officiels à la loupe, poursuit le gouvernement en justice et exploite toutes les failles. » Ses reportages, déjà anciens, sur la base militaire de Ford Meade, Maryland, où la NSA a son siège, avait fait du bruit.

Ska quittait rarement la file de droite, scrutant tout en parlant les voitures qui le doublaient, titillant sans cesse le rétroviseur. Il proposa à Chloé une cigarette qu’elle refusa. Sur la NSA, il était intarissable, et impitoyable. Des malades espionnant tout le monde ; des irresponsables, forts de l’impunité que leur donnaient les gouvernants ; des parasites, stockant des montagnes de données mais infoutus de voir venir les pirates de l’air de 2001, par exemple. Ils mettaient Merkel sur écoute mais rataient les auteurs de l’attentat contre le marathon de Boston. Des mégalos construisant le plus grand ordinateur du monde en plein désert de l’Utah, consommant autant que la ville de Washington. Des revanchards aussi qui l’avaient poussé à fuir les Etats-Unis pour éviter d’être arrêté.

La voiture avait déjà fait deux fois le tour du périphérique quand Ska prévint la jeune femme qu’ils allaient se quitter, porte Maillot. Ska semblait surbooké. Il lui avait consacré plus d’une demi-heure, le temps était écoulé. Il filait vers de nouvelles aventures. L’Américain se rangea en double file devant une brasserie dont elle ne retint pas le nom quand elle eut le réflexe de lui demander : Shady, ça vous dit ?

Chapitre 21

C’est louche

Bingo ! Shady, ça lui disait.

C’était le surnom d’un casseur de code, un surdoué, hyper-connu dans le milieu ; il paraît qu’il avait fait un malheur lors d’une rencontre internationale, il y a peu.

-Un surnom ? C’est pas son nom ?

-Un surnom, oui.  Shady, en anglais, vous savez, ça veut dire louche…

Ska, à présent, semblait pressé de repartir. Chloé, déjà sur la chaussée, allait refermer la porte, lui souhaiter bonne chance ; le conducteur précisa alors qu’il n’avait jamais rencontré le personnage mais il connaissait sa bobine. Elle avait circulé il y a quelques mois sur le net, un look canaille, cheveux longs, marron clair, catogan, boucles d’oreille, petit collier de barbe. Signe distinctif : fort strabisme divergent à l’œil gauche.

L’entretien s’acheva sur cette demi énigme, ou cette énigme à demi résolue. Shady = louche. Mais encore ?

Quand, ce soir-là, Chloé Bourgeade retrouva Racine au Bagel et lui rapporta l’entretien, le libraire reçut l’info comme s’il venait de prendre une rame de métro en pleine poitrine. Il tressaillit, bondit de sa chaise, gesticula. Un vrai pétard qui n’attendait plus que son allumette.

-Shady !!!  Bordel de merde, OK, Shady le louche ! Shady qui louche, aussi. A Bruxelles ! Ouais. J’y suis.

Racine s’en voulait de n’avoir pas réagi plus tôt. C’est la description du bonhomme, non pas le côté canaille dont parlait Ska mais l’évocation de son regard, ce regard de loucheur, qui venait de l’ébranler.

-Un type qui te regarde de l’œil droit, l’autre se promenant ailleurs, ça fait drôle, je te jure. Et ça s’oublie pas. Doit pas y en avoir des tas dans le milieu.

Il y avait un loucheur, redoutable, au symposium international de Bruxelles auquel avait participé Racine, qui y représentait la BNF François Mitterrand. Son nom ? Son vrai nom ? Le bibliothécaire, fébrile, mit la main sur son agenda, retrouva les pages correspondantes à son voyage en Belgique. Le nom était inscrit en marge. Shady-le-louche s’appelait en vérité Bacri. Etienne Bacri.

-Un frenchie ?

-Un Français de chez Français, absolument.

-Tu le connais d’où ?

-De Bruxelles, je te dis !

Dans la famille des hackers, il avait une réputation de casseur de codes hors norme. Il était patron d’une société, française, basée à La Défense, une start-up  en sécurité informatique et cryptographie, nommée Buvar.

C’est très certainement lui qu’il avait croisé là-bas. Tous les grands du Net, tous les  opérateurs qui comptaient étaient présents, les Américains, Google, Facebook, Apple, Microsoft, Twitter, Yahoo !, les autres aussi. Des Chinois notamment. Tous proposaient à un cercle étroit d’experts, ou de pirates, c’était selon, de tester leur propre système de sécurité, leurs codes d’accès, leurs mots de passe. Opération transparence et vérité. Lui, Etienne Bacri, Bacri-shady-qui-louche, parvint, en un temps record, à pulvériser toutes les règles internes, tous les protocoles secrets. A poil, ils étaient. Tous ! Et à genoux devant ce demi-dieu capable de se balader dans leur intimité sans la moindre gêne. Tous lui avaient alors offert des ponts d’or pour qu’il se mette à leur service, pour refaire leur machinerie, retapisser tout leur intérieur. Chaque firme surenchérissait sur la voisine pour avoir ses doigts de fée. Il avait refusé. Tout refusé. Toutes les propositions. Il l’avait joué incorruptible, indifférent, hautain. Personne n’avait vraiment compris.

-Et alors ? quel rapport ? avec notre histoire. Et avec Angela Capra ? Demanda Chloé Bourgeade.

-Peut-être qu’elle a compris…

-Quoi ?

-Pourquoi Bacri a refusé toutes ces propositions.

-Je pige pas.

-J’ai mon idée, lâcha-t-il à une Chloé Bourgeade un brin dépassée. On va aller lui poser la question.

A la Défense, la société Buvar occupait une tour de taille réduite comparée aux géants des alentours. Sa façade vitrée, bleu parme, élégantissime, retenait pourtant tout de suite l’attention.

A l’accueil, Racine demanda à voir le chef, prétextant la réalisation, avec son assistante, « Chloé Bourgeade, ici présente », d’un documentaire pour Arte sur « les casseurs de code ». La standardiste refusa carrément de l’appeler. « Il » était en réunion, « il » ne voulait pas qu’on le dérange. Point. Ils firent le forcing. Nouveau refus. Ils sortirent toute une série de cartes plus ou moins officielles, crièrent, menacèrent. L’employée, débordée, bougea enfin. Elle appela le boss ; ils entendirent l’autre aboyer au bout du fil. Vulgaire. « Chier.., rien à secouer, j’ai demandé qu’on me foute paix, je comprends pas, merde, etc. »

Racine sortit le grand jeu :

-Dites lui que c’est de la part d’Angela Capra !

L’hôtesse transmit. Les visiteurs n’entendirent pas si Bacri-Shady avait réagi ; ils eurent plutôt l’impression d’un grand blanc. Qui dura. Puis la réponse tomba :

-J’arrive.

Il descendit peu après. Rien à voir en effet avec la description qu’avait faite Ska du hackeur. Mais Racine reconnut son homme de Bruxelles, le look BCBG, les cheveux noirs, courts, propres, lissés sur la droite. Pas de boucles d’oreilles. Il était glabre, la chemise blanche sortait du polo chic. Une bouche mince. Seul problème : quand il vous regardait, l’œil droit vous perçait, le gauche, lui, partait ailleurs.

Après les salamaleks d’usage, le libraire attaqua :

-Vous connaissiez Angela Capra ?

Il se fit répéter le nom, hésita, toussota puis lâcha :

 -C’était votre amie ?

-Pourquoi « c’était » ?

-Pour rien. Histoire de dire.

-Alors ?

-On a pu se croiser pour des raisons professionnelles, sans doute. Le nom me dit vaguement quelque chose mais je ne me souviens plus très bien, je vous avoue. C’était une commerciale ?

-Non pas du tout, c’était une journaliste d’investigation.

Il opinait, faisait l’âne. Long silence dans le hall d’accueil. La standardiste tentait de suivre.

Racine changea de sujet, déclara qu’il avait vu Etienne Bacri à Bruxelles, que celui-ci avait été brillant.

-Ha, vous étiez là ? Merci, assura-t-il, vaniteux.

-Un sacré casseur de code. Tous les codes fameux, même le code mythique de Waterloo. Vous les avez tous possédés, bravo ! Et puis vous avez refusé toutes leurs offres de collaboration, disons.

-Exact, c’est exact.

Etienne Bacri retrouvait de l’allant, on sentait qu’il aimait ces caresses.

-C’est sidérant, reprit Racine. D’ailleurs personne n’a compris. Vous n’avez pas des besoins, même de petits besoins, ne serait-ce que pour faire vivre votre société ?

-Merci, on se débrouille. Bon, chers amis, j’ai à faire. C’était un plaisir…

Déjà il repartait, trop heureux de s’en sortir à si bon compte.

-Mon petit doigt me dit, lâcha soudain Racine, que quelqu’un a du vous faire une offre autrement colossale que tous les petits tas d’euros proposés à Bruxelles par les uns et les autres.

-Vous vouliez me voir pour me parler de votre petit doigt ? ricana l’autre, tout en continuant de s’éloigner.

-Quelqu’un vous aurait-il donné une montagne d’euros, ou de dollars ? Quelqu’un qui a les reins plus solides qu’une entreprise ? Un Etat par exemple, un Etat « allié » ? poursuivait le libraire.

Le maître des lieux avait ralenti son allure.

-L’Etat américain pour ne pas le nommer ? Ou son maître-espion, la NSA ? Je me trompe ? Vous bossez maintenant pour la NSA ?

Etienne Bacri rosit, ça ne lui allait pas. Son œil valide tournicotait.

Il s’était arrêté. Touché, pas coulé. Comme un gosse mal élevé, il se curait une narine avec l’index. Son drôle de regard partait dans tous les sens, comme s’il cherchait de l’aide.

Chloé, sur la lancée de son compagnon et brutalement inspirée, insista :

-Et quelqu’un avait compris ça, ce deal, avant nous, non ? Angela Capra par exemple. Elle avait compris que Big Brother pourrait s’immiscer encore mieux, encore plus, dans toutes nos petites données « perso », grâce notamment à une technologie française, la vôtre. On se trompe ? Vous ne dites rien ?! Ho, Bacri, vous dormez ?

Son œil droit était revenu sur ses visiteurs mais sans les voir réellement, le gauche semblait implorer la standardiste, qui n’avait pas l’habitude de voir son patron si lymphatique. Il avait l’air d’être débranché.

-Et la publicité qu’aurait pu vous faire Angela Capra, ça ne vous arrangeait guère, pas vrai ? poursuivait la pigiste. D’où ce rendez-vous avec elle à la cathédrale. Pour lui demander de se taire ? ou l’obliger à se taire, si besoin ?

Etienne Bacri, soudain, se reprit, atterrit. Il attira le duo loin de la standardiste :

-Vous voulez combien  ?

Ecoeurés, les visiteurs se retirèrent, se sauvèrent plus exactement. Etienne Bacri était salissant, même à distance.

Chapitre 22

PACS

La publication du dossier des « Papiers nickelés » sur « La communauté américaine de Paris, réseaux et filières », fit du bruit. Moins que l’affaire Cahuzac mais tout de même… Chloé Bourgeade avait masqué les noms des bons et donné sans vergogne ceux des nuisibles, dont Etienne Bacri.

Cette publicité fut fatale à ce dernier. En ces temps de défiance généralisée, et malgré l’atlantisme ambiant, sa réputation d’espion supplétif coula sa boîte en un rien de temps.

Dans la foulée, d’autres, côté Police Judiciaire, s’intéressèrent au bonhomme et ressortirent le dossier Angela Capra.

Cao avait reçu un message de Miles. Il était à Berlin, hébergé par le CCC, le Chaos Computer Club, des hackers qui avaient, là-bas, pignon sur rue. Sur la photo qui accompagnait son mot, on le voyait poser devant une affiche « Asile pour Snowden ». Cao comptait vendre le Bagel et le rejoindre. Elle pensait déjà ouvrir un « chinois » vers Pankow.

Sur le pont de l’Andante, Chloé Bourgeade et Racine regardaient, songeurs, la cavalcade infernale de Marc-Edouard, boulevard Bourdon. Tout en regrettant déjà le prochain départ de Cao, Racine venait de proposer à son amie journaliste de se pacser. Celle-ci, indécise, repensait à Mowgli, sur son fauteuil et tardait à répondre.

FIN

Annexes, sources, bibliographie

Le chapitre 1 s’inspire en partie d’une nouvelle intitulée « Rouge sur blanc » aux éditions Krakoen, collection Petit noir.

Sur la NSA : « Puzzle palace », « La fabrique de l’ombre » et « Body of secrets » de James Bamford ; « James Bamford, prophète en NSA » de Corine Lesnes, Le Monde, 5/12/2013.

Sur l’espionnage américain en France, lire le « Rapport relatif à l’activité de la délégation parlementaire au renseignement pour l’année 2014 », Assemblée Nationale, 18 décembre 2014.


[1]          Déclaration du chef d’Etat-major américain

[2]          Comparaison utilisée par le patron de la NSA devant les parlementaires américains quand on lui parla des remous provoqués en France par le scandale des écoutes.

[3]          Dixit l’ambassadeur américain dans un entretien au Figaro du 21 novembre 2013mercredi 19 février

  • AFFAIRE BATTISTI (2019)
  • Brochure Val d’Orge
  • Cognac
  • D’Arsene Lupin à Fred Vargas
  • Divers intitulés de la conférence
  • Européennes 2019
  • Histoire totale, version 2017
  • Ivry-ma-ville, septembre 2011
  • Manchette/doublon
  • Patrick Manchette aurait 70 ans !
  • Polar et jardin (2016)
  • Polar russe/Salon Cognac 2017
  • Polar versus néo-polar
  • Quelques noms
  • Tapuscrit (7 août 2014)

La conférence « Histoire du polar, d’Arsène Lupin à Fred Vargas » a été donnée, en différentes versions ( de une à six séquences) à 24 reprises (vérifier période 2013/2016) à ce jour (février 2017) :

*devant le CCE de la Scnf
*à l’Université populaire de Bobigny, 93 (six séquences)
*au CE d’EDF à la Défense
*à l’Université populaire des Hauts de Seine (six séquences)
*au salon polar d’Esquelbeq
*à la Maison d’arrêt de Nanterre
*à la bibliothèque de Saintes
*à la Maison d’arrêt de Nanterre (2)
*à la Snecma des Hauts de Seine ( quatre séquences)
*au salon de Cognac ( octobre 2009)
*à la médiathèque de St Denis de La Réunion, oct 2009
*à Antony (6 séquences) 2010
*à la médiathèque de Rungis, 2010
*au salon du polar de Templemars (59), 09/2010
*au salon de La Bresse (Vosges), novembre 2010
*à Nantes, Humacafé, printemps 2011
*au salon polar d’Ivry (septembre 2011)
*à la bibliothèque de Cognac (octobre 2011)
*à Eaubonne, invité par l’association Ulysse (avril 2012)
*à Ste Croix en Jarez (soirée privée, juin 2012)
*à l’université populaire 92 (Gennevilliers, 6 séquences (hiver 2012/2013)
*à la Bibliothèque de Ste Geneviève des Bois (printemps 2013)
*Université Inter-Ages de Boissy/St Léger (94), janvier 2014
*Festival Argentat, juillet 2016 (Laurent Gervereau)
*Faculté Histoire/Géo (Corine Luxembourg), février 2017

Il y a des variantes nationales de l’exposé ( Polar irlandais ; scandinave ; japonais…)

Européennes 2019

Le polar avec Brossat
Auteurs de polars avec Ian Brossat le 26 mai : Didier Daeninckx, Hervé Le Corre, Roger Martin, Philippe Pivion, Philippe Paternolli, Michèle Pedinielli, Antoine Blocier, Chantal Montellier, Gerard Streiff notamment.


AFFAIRE BATTISTI (2019)

Lire sur www.parismatch.com/people-A-Z/Cesare-Battisti “Pourquoi Cesare Battisti reste mon ami” par Gilles Martin-Chauffier
PETITION Janvier/février 2019
L’écrivain Cesare Battisti vient d’être livré à l’Italie après plus de trente années de cavale à travers le monde. Incarcéré dans une prison de Sardaigne, il risque d’y terminer sa vie en application d’une condamnation à perpétuité prononcée en son absence. Les faits qui lui sont reprochés s’inscrivent dans une période noire de (…)


Histoire totale, version 2017

22/10/17
(483 pages)
chalumeau ?!
(charles williams vivement dimanche truffaut)
actualisé 18/2/15 (vérifier fichier cn ?)
sommaire auteurs français remonter anciens de 250>235 environ
Histoire du roman policier d’Arsène Lupin à Fred Vargas Une conférence de Gérard Streiff
Une évocation chronologique de ce genre littéraire, en six séquences : les grands ancêtres, de la moitié du 19è siècle à 1914 ; l’entre deux guerres, avec le roman-problème britannique, les « durs à cuire » (…)


Polar russe/Salon Cognac 2017

Conférence sur le polar russe Salon polar de Cognac, 21 octobre 2017
Polar Stroganov et vodka/Russie
Universalité du polar aujourd’hui.
Remarque préliminaire sur le mode emploi prénoms/noms : premier prénom +second prénom qui évoque père + nom ; parfois seuls les deux prénoms en marque de respect
Polar russe est assez peu connu Il est plutôt jeune (vingt ?quinze ans), plutôt féminin, et il prospère A. pourtant du policier russe dès 19è dostoievski pas un auteur de roman policier, (…)


Polar et jardin (2016)

Polar et jardin Conference-lecture au Festival “Passages”, Argentat, Corrèze, 23 juillet 2016 (Projet)Laurent gervereau m’a proposé de faire une longue conférence (courte conférence) sur le thème « polar et jardin » Drôle d’idée proposer un tel sujet et drôle d’idée surtout de l’accepter
je parlerai du polar papier ; polar film>tout un continent aborderai pas
Mon exposé se fera en quatre temps :
PREMIERE QUESTION Est-ce que le jardin est un lieu prisé par auteurs de polar et plus (…)


Divers intitulés de la conférence

180 signes
Histoire du roman policier, d’Arsène Lupin à Fred Vargas Une conférence de Gérard Streiff Une évocation chronologique de ce genre littéraire, avec lecture de quelques extraits.
340 signes
Histoire du roman policier, d’Arsène Lupin à Fred Vargas Une conférence de Gérard Streiff
Une évocation chronologique de ce genre littéraire, en six séquences : les grands ancêtres ; l’entre deux guerres ; les décennies 50/60 ; 1968 ; la littérature policière (…)


Tapuscrit (7 août 2014)

Mise à jour 8/8/14
Histoire du roman policier d’Arsène Lupin à Fred Vargas Une conférence de Gérard Streiff
Une évocation chronologique de ce genre littéraire, en six séquences : les grands ancêtres, de la moitié du 19è siècle à 1914 ; l’entre deux guerres, avec le roman-problème britannique, les « durs à cuire » américains, la touche française ; l’après guerre, avec la force de frappe US, la vitalité et la diversité française ; 1968 et le néo-polar ; la littérature policière aujourd’hui (…)


Manchette/doublon

Mon Manchette de A à Z
Gérard Streiff
A comme Art
« C’est la vieille chanson de la mort de l’art. Je crois en effet que l’art est mort, qu’il ne peut plus y avoir que de la répétition, des références, du pastiche.(…) Parfois je prends des notes, comme si je pensais, et je les déchire après ma séance de travail parce que ce n’était pas la peine de les garder sur du papier. » ( In Encyclopédie de Mesplède)
B comme Balle
« La balle du 22 fit un petit trou dans la toile. La détonation (…)


Cognac

Histoire du roman policier, d’Arsène Lupin à Fred Vargas
Gérard Streiff
Le cycle intitulé « L’histoire du roman policier, d’Arsène Lupin à Fred Vargas » est une évocation chronologique de ce genre littéraire, organisée en six grandes parties : – les grands ancêtres, de la moitiè du 19è siècle à la déclaration de guerre de 1914 (Wells, Gaboriau et sa double descendance, Leroux et Leblanc, Conan Doyle, Fantômas..) – l’entre deux guerres, avec le roman-problème britannique d’Agatha Christie (…)


Brochure Val d’Orge

Publication, sous l’égide de la bibliothèque François Mauriac de Ste Geneviève des Bois et des médiathèque du Val d’Orge, en juin 2013, d’une brochure intitulée « Bibliographie. Le roman policier des origines à nos jours », qui présente (couv et résumé) un peu moins d’une centaine d’ouvrages de référence dans le genre.


Patrick Manchette aurait 70 ans !

L’écrivain Patrick Manchette, père du néo-polar, aurait 70 ans…. Hommage.
Mon Manchette de A à Z (ou presque)
Gérard Streif
A comme …art
« C’est la vieille chanson de la mort de l’art. Je crois en effet que l’art est mort, qu’il ne peut plus y avoir que de la répétition, des références, du pastiche.(…) Parfois je prends des notes, comme si je pensais, et je les déchire après ma séance de travail parce que ce n’était pas la peine de les garder sur du papier. » ( In Encyclopédie de (…)


Polar versus néo-polar

http://flicorse.kazeo.com/polar/neo-polar-versus-polar,a558948.html


Quelques noms

Quelques noms évoqués dans la conférence
Edgar poe
Paul feval
Emile gaboriau
Conan doyle
Gaston leroux
Maurice leblanc
Fantomas
Zigomar
Nick carter
Agatha cristie
Dashiel hammett
Horace mc coy
Raymond chandler
Simenon
Steeman
Pierre very
Boileau narcejac
William irish
Ed mc bainchester himes
David goodis
Jim thomson
Peter cheyney
James hadley chase
Leo malet
Jean meckert-amila
Japrisotlebrun
Coatmeur
Simonin
Le breton
Giovanni
Frederic dard
Jerome charyn (…)


Ivry-ma-ville, septembre 2011

http://www.ivry94.fr/actualites/ivry-ma-ville-en-ligne/ivry-ma-ville-n424-septembre-2011/
Où il est question des ateliers d’écriture à Makarenko, de la conférence sur le polar et du salon d’Ivry.


D’Arsene Lupin à Fred Vargas

*Histoire du roman policier, d’Arsène Lupin à Fred Vargas*
*Gérard Streiff*
Le cycle intitulé « L’histoire du roman policier, d’Arsène Lupin à Fred Vargas » est une évocation chronologique de ce genre littéraire, organisée en six grandes parties :
*
les grands ancêtres, de la moitié du 19è siècle à la déclaration de guerre de 1914 (Wells, Gaboriau et sa double descendance, Leroux et Leblanc, Conan Doyle, Fantômas..)
*
l’entre deux guerres, avec (…)



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