Skip to content
Gérard STREIFF, Auteur, romancier, journaliste.

Gérard STREIFF : journaliste, romancier, historien

Menu
Menu

Ateliers/Jeunesse

Posted on 7 janvier 2025

Ateliers récents

*Mai 2025, au Chateau (Haute Savoie) avec OVAL

*Juin 2025, Belle-Ile en mer, avec OVAL; publication du livret « Belle-Ile-en-jeux »

*Hiver 2024/2025, trois classes de l’école Cachin B de Vitry; publication du livret « Trois histoires noires ».

Et

Belle-Ile, automne 2013

A Belle-Ile-en-mer, deux ateliers avec des 6è du collège Jeanne d’Arc de Brétigny/Orge (91) ont réalisé deux textes, « Poséidon mène l’enquête » et « Vauban et les empoisonneuses » (octobre 2013), publiés dans un recueil « Récits d’hier et d’aujourd’hui », contenant également deux ateliers d’Alain Bellet.

PREFACE

On va dire que cela ressemble un peu à de la magie. Dimanche soir, les jeunes candidat-e-s à l’atelier d’écriture et l’écrivain se font face pour la « plénière » d’ouverture, généralement dans une salle assez vaste, genre salle de spectacle, bibliothèque, théâtre. Jeudi matin, les mêmes se retrouvent pour la « plénière » de clôture. Avec, en plus, cette fois, un livre ! Pensé, écrit, réalisé entre-temps. Le livre des enfants, conseillés par l’auteur. Rien n’a été préparé d’avance, aucun plan préconçu, aucune organisation secrète. Simplement, par la puissance de l’imagination, par l’envie d’inventer des histoires, de créer des personnages, de décrire des décors, de jouer des rebondissements, les élèves, tout naturellement, et tous ensemble, ont lâché la bride à leurs neurones, laisser courir l’imaginaire et écrit ces nouvelles comme s’ils avaient fait cela toute leur vie…
Le résultat est là, quatre récits d’hier et d’aujourd’hui, tournant autour de la majestueuse citadelle Vauban de Belle-Ile-en-mer, mis au point par quatre classes de 6é du collège Jeanne d’Arc de Brétigny. Merci aux enfants pour leur totale complicité. Merci aux enseignantes pour leur cordiale et permanente attention. Merci à l’équipe de Bruté pour son soutien si efficace.

Alain Bellet
Gérard Streiff

POSEIDON MENE L’ENQUETE

Chapitre 1
Alice a disparu

Alice est partie au bunker ; depuis, on ne l’a plus revue.

Alice, 11 ans, est une jeune fille brune aux yeux verts, timide, curieuse, intelligente, plutôt maigre, riche aussi ce qui suscite pas mal de jalousies.
Alice aime bien se promener sur les côtes sauvages de Belle-Ile-en Mer. Sa maman ne veut pas qu’elle sorte seule mais comme Alice est très curieuse, elle prend son courage à deux mains et lui désobéit. Elle aime faire le tour de l’île ; il y a de petites plages où l’on peut se baigner, s’allonger tranquillement …
Tout s’est toujours bien passé jusqu’ à ce jour où elle e a disparu.

Les parents, le père est chirurgien, la mère boulangère, fous d’inquiétude pour leur fille, la cherchent dans tous les recoins mais aucune trace d’Alice ; alors ils appellent l’inspecteur Oval qui est un homme très carré.
– Inspecteur ? demande le père.
– Oui, que puis-je pour vous ? répond le policier.
– Ma fille a disparu.

Alice a un grand frère, Thomas, 14 ans, un blond aux yeux bleus.
Et Thomas, qui entend la conversation, pense lui que les inspecteurs sont tous nuls et il préfère mener l’enquête lui même. Il essaye de téléphoner à sa sœur mais ça ne marche pas ; en fait elle a laissé son portable à la maison.
D’abord il se dit qu’elle jouait peut-être à cache-cache et qu’elle serait tombée dans un trou, un trou profond.
Puis il se demande si elle n’a pas été kidnappé, il pense en effet avoir entendu des hurlements et avoir vu la fenêtre de sa chambre ouverte.

Avec ses amis Lucas et Coralie, du groupe Poséïdon, et leur chien, Rex, ils se mettent à la chercher sans relâche. Lucas dit avoir vu dans le coin un homme tout habillé en noir, il serait passé plusieurs fois dans la rue en lançant des regards bizarres. Coralie, elle, a remarqué un autre homme étrange , cheveux courts, pantalon sale et troué, chaussures abimées.

Thomas sait que sa sœur aime visiter les bunkers ; serait-elle tombée à la renverse dans une trappe ?
– C’est quoi un bunker ? demande Lucas.
Thomas lui tend un dictionnaire ; il lit puis résume :
– C’est un abri où les soldats se protégeaient, comme un mur de béton avec des meurtrières pour laisser passer les armes et des pièces souterraines pour vivre, manger, dormir.

Thomas connait l’adresse du bunker, 3 rue Bruté, Belle-Ile-en-mer, 56360 ; il connait aussi le passage secret pour y accéder.
On raconte que tous ceux qui entrent ici n’en sortent plus mais Thomas n’y croit pas.

Le groupe arrive donc au fameux bunker, il pénètre d’abord dans une salle de réunion, spacieuse, ronde mais très sombre, froide, bref invivable avec, en son milieu, une grande table. Au sol, on remarque des trous de souris, des araignées, il y a même une couleuvre qui s’agite, tout le monde la contourne. Les murs sont très épais et on n’entend aucun son de l’extérieur mais il y a plein de petits bruits, de l’eau de pluie qui dégouline.
Il faut prendre de longs souterrains humides, des couloirs où ça sent plutôt mauvais, comme dans des égouts, une odeur de vase, on traverse des pièces laides, des chambres avec des lits superposés. Partout on trouve de vieilles armes, peut-être des armes chimiques, il y a aussi un ancien canon.

Le groupe crie :
– Alice ! Alice ! où es-tu ?
Personne.
Au bout d’un couloir, une trappe ; sous la trappe, un mystérieux laboratoire sur la porte duquel est inscrit : « Merci de frapper avant d’entrer ! »
Le groupe entre, sans frapper ; Coralie demande :
– C’est quoi cet endroit, l’appartement secret de Hulk ? ou de Spiderman ? ou de Terminator ?
Mais ça ne fait rire personne.

Pas d’Alice, donc, mais on trouve, parterre, une de ses chaussures ! La chaussure gauche.

Aurait-elle pris un passage secret qui va, dit-on, du bunker jusqu’à la prison des enfants, l’ancienne prison fameuse de Belle-Ile-en-mer ?.
Ou peut-être a-t-elle trouvé un trésor, ce qui ne lui porterait pas chance ?
Ou est-ce le « groupe du bunker », dont le chef est un petit rond à lunettes, qui serait responsable de sa disparition, comme le pense Thomas ?
Bref, beaucoup de questions mais peu de réponses. Pour l’instant.

Chapitre 2
Recherches dans Belle-Ile

Le groupe Poséidon continue un long moment ses recherches dans les couloirs du bunker. Ils passent devant deux étranges personnages, tout habillées de blanc, qui murmurent des petites phrases où reviennent les mots « argent », « vol », « koustioul » et « disparition… de bouton sur le nez » !

Un peu plus tard, un petit bruit attire leur attention : l’homme en noir est là. Aussitôt, le groupe se met à le poursuivre. C’est une course déchainée dans les tunnels. Finalement, l’homme en noir bascule et tombe. Et voici que deux corps sortent de la cape noire étalée devant le groupe, deux petits corps d’enfants. Ce n’est pas un homme en noir qu’ils découvrent mais deux jumeaux, l’un juché sur les épaules de l’autre, les deux faux jumeaux de la classe, Manon et Julien Roga.
– Qu’est-ce que vous faites ici ? demande ce dernier.
– On vous retourne la question, répond Lucas, énervé.
– Vous ne seriez pas de la « bande du bunker », interroge Coralie.
– Bien vu, avoue Manon.
Difficile de nier, chacun des deux porte un badge marqué « BB », autrement dit Bande du Bunker.
Mais il suffit d’une seconde d’inattention et les jumeaux se sauvent.

Sur le chemin, Thomas repère au sol de drôles d’empreintes, les marques d’une chaussure droite et d’un pied gauche nu. Il s’exclame :
– Ces traces ! Ce sont les traces d’Alice ; c’est sûr ; elle a perdu une de ses chaussures ; voilà enfin une bonne piste.

Un moment, le chemin bifurque. Le chien Rex part sur la droite, le groupe le suit. Le couloir devient de plus en plus pentu, c’est vite une sorte de toboggan géant qui les conduit hors du blockhaus. Le groupe apprécie de sortir du bunker où il avait la sensation d’être observé.

– Je sais où l’on peut trouver ma sœur, dit Thomas. A la bibliothèque. C’est le coin préféré d’Alice.
Là, ils trouvent en effet ses boucles d’oreille entre les pages d’un livre. Ils demandent à la bibliothéquaire :
– Madame, avez vous vue une petite fille qui se nomme Alice, cheveux bruns, yeux verts ?
– Oui, elle est venue avec un gardien de la prison des enfants.
– Merci, au revoir, répondent-ils.

Ils se rendent donc à la prison des enfants ; le lieu est triste, les murs hérissés de piques et de pointes, les fenêtres cassées ; aucun bruit. A l’entrée, un garde, muni d’un fusil, porte un casque sur ses cheveux bruns, une chemise bleue.
– Est-ce que vous connaissez une petite fille qui s’appelle Alice ? lui demande Thomas.
– C’est pas à moi qu’il faut demander ça, c’est directement au directeur ! dit l’homme.
– On peut entrer ?
– Non, c’est privé !
Par talkie-walkie, il appelle le directeur qui arrive, chemise rose, veste bleue marine, pantalon noir, un ensemble pas du tout assorti : il ronchonne :
– Qu’est ce qui se passe ici ; à cause de vous je vais rater la fin de mon thé.
– Désolé, monsieur, c’était juste pour savoir si vous avez une petite fille appelée Alice Borjon.
– Non, pas d’Alice ici, répond l’autre, ce sera tout ?
– Oui, au revoir et pardon pour le dérangement, s’excuse Thomas.
Le directeur repart sans un mot.

Alors le gardien chuchote :
– Il ment ! Je la connais la petite Alice, elle est arrivée hier.

Chapitre 3
La prison des enfants

Thomas, Coralie et Lucas se regardent. « Alice est arrivée hier ! » vient de leur dire le gardien.
– Vous en êtes sûr , insiste Thomas.
– Oui mon petit, répond le garde .
– On peut la voir ?
– Certainement pas.
– Pourquoi ?
– Arrêtez maintenant avec toutes vos questions !
Voilà que le gardien s’énerve. Ils font semblant de partir, se cachent et cherchent un moyen d’entrer dans le bâtiment.
– Si on assommait le garde ? propose Coralie.
– C’est trop compliqué, pense Lucas.
– On se déguise en gardien ?
– Et Rex, on en fait quoi ?
– On pourrait s’infiltrer de nuit ?
– Ou on se sert d’un grappin et on escalade la façade ?
Mais l’idée ne fait pas l’unanimité.

A ce moment là passe devant eux un lapin. C’est vrai qu’il y en a beaucoup dans la région. Coralie le suit et arrive devant un gros buisson, au pied du mur de la prison. Sous le buisson, un trou. Au bout du trou, un passage, une petite porte, Coralie entre ; elle est à l’intérieur de la prison. Vite elle se dirige vers l’entrée principale.

Les garçons, pendant ce temps, discutent entre eux et n’ont même pas remarqué le départ de Coralie.
– A mon avis, dit Thomas, Alice a du entendre une discussion confidentielle qu’elle ne devait pas entendre, par exemple des gens qui préparaient un cambriolage de la plus grande bijouterie de Belle-Ile. Alice a tout entendu, les voleurs l’ont compris et l’ont kidnappé pour pouvoir organiser leur vol tranquillement.
– Non, dit Lucas, pour moi, Alice a découvert dans le bunker un laboratoire secret ; c’est le laboratoire clandestin du directeur de la prison ; celui-ci l’a su et avec l’aide de la BB, la Bande du Bunker, il a kidnappé Alice.

Coralie, qui est donc à l’intérieur de la prison, croise un garde qui a l’air très aimable. Il se présente :
– Gardien Malcom ! Besoin d’aide ?
– Oui je cherche Alice Borjon. Ça vous dit quelque chose ?
– Oh oui, je l’ai accompagnée à la bibliothèque hier.
– Où est-elle maintenant ?
– ça je ne sais pas ; tout ce que je sais, c’est qu’elle va partir en Algérie d’ici cinq heures.
– Vous n’en savez pas plus ?
– Non, désolé.

Coralie arrive devant l’entrée principale. Personne en vue. Elle ouvre la grande porte et appelle doucement ses amis :
– Venez les garçons, j’ai réussi à entrer !

Thomas et Lucas rejoignent la jeune fille, Rex les suit et semble tout de suite trouver une piste. Il est tout excité. Le groupe Poséïdon suit le chien. Ils arrivent dans le bureau du directeur, frappe à la porte.
– Que voulez-vous ? dit une voix à l’intérieur.
– Entrer, juste entrer.
– Y a rien à voir !
Thomas et Lucas poussent la porte. Deux gardes veulent les arrêter ; Coralie gifle le premier de toutes ses forces. Lucas lance Rex sur le deuxième et le chien lui mord le mollet. Ils les attachent tous les deux avec une ficelle. Le directeur n’a pas le temps de réagir, Thomas lui passe les menottes qui étaient sur le bureau.

– Alice ? crie le groupe.
– Je suis là ! dit une voix.
– Où ?
– Ici !
Il la trouve dans un cachot proche du bureau ; par terre il y a des poupées Barbie.
– Alice ma petite sœur ! se réjouit Thomas

Les enfants demandent des explications au directeur, pourquoi cet enlèvement d’Alice.
– Je voulais me venger de M.Georges, le père d’Alice.
– Pourquoi mon père, s’étonne Thomas.
– Parce que ce chirurgien a raté l’opération sur ma fille Gertrude. En enlevant sa propre fille, je voulais lui montrer le mal que cela fait de perdre son enfant. Je voulais qu’il éprouve la même souffrance que moi. Je voulais lui faire payer son erreur.

Le groupe Poséidon téléphone alors aux parents d’Alice et Thomas, pour leur annoncer la bonne nouvelle de la libération d’Alice. Les parents arrivent aussitôt. M.Georges dit :
– je me souviens très bien de cette opération de Gertrude et de ce jour-là ! Je m’excuse, vraiment mais on ne pouvait pas sauver votre fille, monsieur le directeur, elle avait une maladie très grave.

Tout le monde est ému. Que faire ? Prévenir la police ? ne pas la prévenir ? finalement on ne prévient pas la police. Les parents, Alice et Thomas, le reste du groupe Poséidon ainsi que Rex rentrent à la maison ; tout le monde est fou de joie. Même le chien aboie.
Tout le monde a déjà oublié le directeur et les deux gardes, qui arriveront bien à se libérer tout seuls !
FIN

VAUBAN ET LES EMPOISONNEUSES

Chapitre 1
Message étrange

Mais qui a vu le professeur ?
Les élèves de 6è rouge l’attendent dans la cour avec impatience puis l’inquiétude devient palpable.
La directrice apparaît soudain, quand toutes les classes sont déjà rentrées depuis cinq minutes, et dit :
– Mais voyons les enfants, vous n’êtes pas rentrés ?
La classe répond que non, que M. Vauban, le professeur d ’histoire / archéologie n’est pas là. La directrice est bien surprise ; elle dit qu’il a surement du retard mais au fond d’elle même, elle n’y croit pas vraiment, Vauban n’est JAMAIS en retard.
La 6è rouge entre alors en salle de permanence Et là, on peut lire au tableau cette inscription :
« Si vous voulez revoir Vauban, déposez 150 000 euros sur le pont du Vindilis ». Le Vindilis, c’est le grand ferry de la compagnie Océane, qui stationne au port de Belle-Ile-en-Mer.

Jérôme et Alexandra, deux des élèves, s’interrogent ; Jérôme est petit, maigrichon, des lunettes et des yeux bridés ; Alexandra est grande, cheveux blonds, genre baba-cool.
C’est vrai qu’en ce moment, pensent-ils, Vauban paraissait tout pâle, parfois même il bégayait :
« Euh, on va finalement pas faire le contrôle d’histoire, les enfants car je ne l’ai pas encore préparé !
Cette attitude avait surpris toute la classe, Vauban préparait toujours ses contrôles au moins un mois à l’avance.

Et puis qui peut bien lui en vouloir ? et demander une telle somme d’argent ? sur l’île, la plupart des gens sont sympathiques sauf…

– J’ai des suspects, dit soudain Alexandra ; il y a le maire qui trouve qu’il n’est pas assez bien payé ; il y a le directeur de la citadelle qui ne pense qu’à s’enrichir ( voir ses chambres d’hôtel à 600 euros la nuit !) ; Mme Lepoivre, toujours ronchonne, qui prétend être pauvre, ce qui n’est pas le cas…

Jérôme examine à son tour toutes ces hypothèses, pense de son côté que tous ces gens tiennent plutôt des seconds rôles puis ajoute :
– Ou alors, ils ont créé tous ensemble une association…

Midi : Jérôme et Alexandra rentrent chez eux ; la maman d’Alexandra a préparé des endives au jambon, que la jeune fille a en horreur ; sa maman travaille à la maison mais Alexandra croit plutôt qu’elle est au chômage, qu’elle ne le dit pas car elle aurait un peu honte ; Jérôme lui s’est acheté un pain au chocolat.

L’après-midi : les enfants retournent au collège. On raconte que sur le parking de l’établissement, on a trouvé des bouts de verre, des traces de pneu, sûrement un pick-up ! Qui a bien pu faire ça ?
Vengeance ? Meurtre ? Enlèvement ?
– Posons nous les bonnes questions, dit Jérôme.
N’empêche, leur enquête n’avance pas.

Cette nuit là, tous deux font de mauvais rêves. Jérôme imagine que tous les profs ont disparu, le directeur, le prof d’anglais, le prof de musique, le prof de maths, le prof de français, le concierge, bref tous les adultes ! Les parents ne viennent plus attendre leurs enfants au portail du collège ! Et les élèves affamés ne quittent plus l’école où règne le chaos. Jérôme est bien content de se réveiller.
Alexandra, de son côté, se retrouve en face d’un chat géant, 50 mètres de long, qui attaque Belle-Ile, dévore les bateaux, les gens, les enfants ! Quel cauchemar.
Mais quand elle se réveille, elle voit au plafond de sa chambre, la phrase « Des âmes l’ont kidnappé ! » ???

Le lendemain, ils croisent la directrice qui parle avec Mme Vauban en pleurs.
– Bouuuuh, mon mari a disparu ! Je l’ai même pas entendu partir. Et…et…maintenant je suis perduuuuuuuu ! Bouuuuh !

Elle éclate en sanglots, les enfants sont très impressionnés, ils pleurent même un petit peu.
Ils décident de devenir de vrais détectives, de chercher partout dans Belle-Ile, d’interroger tout le monde. Pour commencer, ils veulent se renseigner pour savoir si une association (entre le maire, le directeur de la Citadelle et Mme Lepoivre) existe, une affiche aurait été mise sur un panneau officiel en mairie. C’est alors qu’ils entendent parler d’un nouveau message adressé à la classe ; ce message était caché derrière le tableau.
« C’est moi qui ai enlevé votre professeur ; je suis une ancienne prof d’Histoire / Archéologie ; ne prévenez pas les policiers si vous tenez à Vauban. Rejoignez moi à minuit tapante, à la Citadelle, cachot des empoisonneuses, sous l’inscription sanglante « Marie » !

Chapitre 2
Mystère de la citadelle

Jérôme et Alexandra ont mis leur réveil à 23h30. C’est l’heure où les animateurs sont couchés. Ils prennent alors leur vélo, direction la Citadelle. Ils n’ont pas l’argent demandé. Comment trouver une telle somme en quelques heures ? Faut-il emprunter à la banque ? demander aux parents ? en leur mentant et en disant que c’est pour la rénovation de l’école ? vendre des vêtements aux enchères ?
Ils n’ont rien trouvé ; pourtant Jérôme part au rendez-vous avec une grosse valise.

Cette nuit là, il fait froid, il y a du brouillard, on ne voit rien à plus de deux centimètres. Ainsi ils ne se rendent pas compte qu’ils sont suivis depuis Bruté par deux autres élèves, Daniel et Camille, qui ne sont pas nés de la dernière pluie.

La citadelle est fermée, gardée. Comment distraire le gardien et passer la porte ? Ils énumèrent les différents moyens : en lui faisant boire du café avec du somnifère, par exemple ? en faisant exploser la poudrière, la salle de poudre à canon, mais c’est risqué ? en grimpant le long du mur ? Alexandra refuse :
– Non, c’est trop dur d’escalader, tu es fou ou quoi ?
– Ou alors en se servant d’appât ?
– D’appât ? s’étonne Alexandra.
– Oui, toi par exemple, tu te mets devant l’entrée ; tu serviras d’appât ; à mon signal, tu feras semblant de t’évanouir ; quand le gardien sortira, je te ferai des petits signaux de lumière, juste avant de lui sauter dessus et de l’assommer. De toute façon, tu ne sais pas te défendre, alors…
– Moi, un appât ? Mais ça va pas la tête ?! s’indigne-t-elle.
Jerôme se dit que son amie est une poule mouillée mais il garde ça pour lui ; il abandonne donc l’idée d’appât et propose d’utiliser un parachute.
– Un parachute !? Alexandra hausse les épaules et ne fait même pas de commentaires.

Finalement, ils entrent sans problème car la porte n’est pas fermée à clé. A l’intérieur de la citadelle, Alexandra se tourne vers Jérôme et lui demande :
– Tu sais où est le cachot des empoisonneuses ?
– Non, pas du tout ; mais on n’a qu’à suivre les pancartes du sens de la visite. Regarde : là, c’est la poudrière, là le puits des moines, là l’hôtel cinq étoiles.
Sur le chemin, ils remarquent, un moment, un grand panneau indiquant que des fouilles archéologiques vont être bientôt menées sur le site de la Citadelle.

– On approche, réagit Alexandra. Mais il fait complètement noir. Jérôme, j’ai peur.

Arrive alors une série d’incidents et ils pensent être tombés dans un guet-apens. Ils doivent fuir des chiens enragés ; puis, descendant des escaliers, il leur faut éviter une chute de boulets de canon. Alexandra se fait mal mais Jérôme, qui a toujours sur lui des plantes médicinales, la soigne efficacement.
– On s’est fait avoir comme des débutants ! regrette le garçon.

Ils atteignent enfin le cachot des empoisonneuses ; des voix, venues d’on ne sait où, se font entendre :
« Venez ici… », « Par ici… », « Vous avez l’argent ? »
Le garçon et la fille ont la chair de poule.
Après le cachot, les voici dans la grotte où l’on peut lire au mur, en lettres de sang : « Marie ! »
Jérôme sort sa lampe torche, tente de l’allumer. Soudain une vidéo est projetée sur le mur, c’est le visage de Vauban que l’on voit et qui semble dire « Au secours ! ». On entend une voix qui résonne dans la grotte :
– Donnez l’argent ! sinon Vauban va souffrir !
La vidéo brusquement s’arrête mais la voix, elle, continue et répète :
– Vous avez l’argent ?
– Oui, répond alors Jerôme et il montre sa valise ; étonnée, Alexandra le regarde faire.
– Laissez la valise ici, reprend la voix, et partez. Tout de suite.

Ce qu’ils font.
En ressortant, Alexandra lui demande où il a trouvé l’argent.
– Ce sont des billets de Monopoly ! dit-il. Et j’ai glissé sur la valise une mini caméra et un GPS.

Chapitre 3
La vérité éclate

Il faut maintenant élaborer un plan pour coincer le coupable, se disent Jérôme et Alexandra. Revenus au centre, ils vont sur l’ordinateur de la direction, branchent la clé USB, ouvre les fichiers « Vidéo » et « GPS ».
La vidéo doit piéger celui (ou celle) qui va venir prendre la valise dans la grotte. Apparaît assez vite un personnage masqué ! Impossible de reconnaître quelqu’un !
– Il ressemble étrangement à Vauban, dit toutefois Jérôme.
– Oui mais Vauban n’a tout de même pas organisé son propre enlèvement, s’étonne Alexandra.
– Tu sais, si ça se trouve, il a fait ça pour avoir de l’argent, pour nourrir ses enfants..
– Mais il n’a pas d’enfants !
– Bon, ben alors pour payer les taxes !

Mais Alexandra est à moitié convaincue. Elle regarde ce que ça donne avec le GPS qu’ils ont intelligemment placé sur le haut de la valise.
Ils découvrent ur la carte, à l’écran, un petit point qui clignote.
– C’est surement notre criminel, dit Alexandra.
Le point clignotant traverse la citadelle, sort du côté de la mer puis longe le sentier côtier et avance, avance puis stoppe.
– Mais où il est passé ? s’étonne Jérôme.

Ils regardent mieux la carte et comprennent : le point qui clignote indique la grotte des sirènes.
– Je connais ! dit Alexandra.
Pas le temps de dormir ; ils enfourchent à nouveau leur vélo, direction la grotte en question.
– On dit qu’elle est habitée de fantômes et de zombis, murmure Alexandra.
– Même pas peur, réagit Jérôme.

A l’entrée, ils tombent sur un énorme site archéologique.
– Il y a plein d’épaves, s’étonne Alexandra.
– Et peut-être, dans ces épaves, des trésors ? interroge Jérôme.

Ils avancent doucement car d’énormes rochers menacent de leur tomber sur la tête.
Plus loin, ils découvrent un vrai bazar ; il y a là une chaise de maître nageur chargé de surveiller les plages ; un haut parleur ; un rideau cassé…
Soudain, des espèces de monstres s’agitent ; pourtant assez vite les fantômes disparaissent, comme si c’était de la buée ; reste un zombi qui gigote, sans doute pour leur faire peur. Et voilà que le zombi se met à transpirer, son maquillage disparaît à son tour et les enfants reconnaissent sous le déguisement…le directeur de la citadelle. Honteux d’être découvert, celui-ci se sauve vite avec, semble-t-il, une valise à la main.

Les enfants continuent de progresser dans la grotte, ils font tomber le rideau et ils voient, ligoté, attaché à un vieux fauteuil , un bâillon dans la bouche…Mr Vauban !

Bien content d’être découvert et libéré, Vauban leur raconte ce qui lui est arrivé :
« Sur le testament de mon arrière-arrière-arrière grand père, il était dit qu’il léguait à son arrière-arrière-arrière petit fils, donc moi, la citadelle de Belle-Ile-en-mer. J’ai donc voulu récupérer mon bien, y entreprendre des fouilles archéologiques. Mais le directeur de la citadelle n’était pas d’accord. D’abord il a voulu bruler le testament. Puis il a réclamé beaucoup d’argent. Jaloux, rapace, il a donc organisé mon enlèvement.

Aussitôt les enfants préviennent la police ; ordre est donné de bloquer les routes et les ports.
Mais on retrouve facilement le directeur ; il s’est enfui avec la valise muni du GPS ; on le localise dans le bagne des enfants et on l’arrête. Il n’a même pas le temps de voir que sa valise est remplie de billets de Monopoly.

FIN

Romans Jeunesse

Proposition de 4 de couv :

Belle-Ile-en-mer est un petit coin de paradis. Mais dans ce décor de carte postale, il y a aussi certains souvenirs qui font tache. Des histoires qui émurent le poète Jacques Prévert par exemple et qu’il vaut sans doute mieux oublier. Sinon gare…

Bal à Belle-Ile

Gérard Streiff

Prologue

Le vieil homme court sur la plage. Plus exactement, il

fait mine de courir. Il se traîne, ahane, souffle, gémit à chaque pas. L’ancien vit un calvaire. Sa tête, étroite, ressemble à celle d’un oiseau rapace, le haut du crâne est dégarni mais des cheveux blancs et raides lui couronnent les tempes. Des yeux comme des soucoupes mangent son visage pâle.

Pieds nus, l’homme porte une chemise à carreaux rouges et noirs, marquée par la sueur, et un pantalon en jean qui entrave ses mouvements. Le sénior est pitoyable. Et apeuré.

Une main a dessiné sur le sable un cercle approximatif d’un diamètre de cinq mètres et le vieillard doit tourner en rond à l’intérieur de cette piste imaginaire. Chaque fois qu’il sort de ce ring, une voix le rappelle sèchement à l’ordre. Il se courbe alors sous la sommation et reprend aussitôt sa place.

La même voix lui intime de tenir la cadence mais l’ancien en est bien incapable. Ses bras partent dans tous les sens, s’affaissent puis se relèvent comme s’il voulait s’envoler, ses jambes flageolent, tout son corps semble désarticulé.

A chaque tour de piste, il redécouvre le même décor, la mer, les falaises, le sentier, son tourmenteur, la mer, les falaises et ainsi de suite. « Alors, c’est où ? » tonne la voix, « C’est où ? Tu parles ? » Le coureur pantelant tressaute, sa tête dodeline puis il repart pour un tour, le regard plein de terreur.

Chap1

Lundi 16 mai

Je ne connaissais pas Belle-Ile-en-mer. J’en avais si souvent entendu parler, bien entendu, comme tout le monde. Et je pouvais fredonner sans peine la chanson de Souchon et Voulzy, avec La Marie Galante et compagnie. Comme tout le monde aussi. Mais je n’avais jamais mis les pieds sur l’île. Or on venait de me proposer d’être moniteur, à la rentrée, et à l’année, dans un centre bellilois.

C’est peu dire que ça me tentait mais comme je suis du genre méticuleux, ou maniaque, si l’on veut, et que j’ai horreur de l’imprévu, j’ai voulu voir le cadre avant de répondre. J’ai donc fait le voyage à la mi- mai. J’avais vu une promotion, sur la vitrine d’une agence en bas de chez moi : une petite semaine tout compris, à l’Hôtel du Phare, à Le Palais, à un tarif inespéré.

Une petite semaine à excursionner, à dormir tout mon saoul, bouquiner, avaler des huitres, faire du vélo, arpenter les sentiers côtiers et repérer le site de mon futur job, le programme me convenait.

J’ai sauté sur l’occasion comme la misère sur le bas clergé espagnol, aurait dit mon grand-père. Pour une fois, je me décidais rapidement. Mon péché mignon, en effet, c’est d’être indécis, hésitant. Je sais que j’agace. Aussi loin que je me souvienne, bébé, enfant, ado, jeune homme, j’ai toujours eu du mal à me prononcer carrément. Choisir a toujours été pour moi une épreuve. J’hésite, j’attends, je tergiverse, je me tâte, je n’en finis plus de voir le pour et le contre, j’appréhende, je chipote. Dans ma famille, à l’école, on m’a collé un surnom : Oui-Mais.  Celui qui doute, qui tergiverse. Oui-Mais. Tout ceci pour redire que, contrairement à ma réputation, je n’ai eu aucune peine à opter pour ce séjour à Belle-Ile. A la grande surprise de mes proches. Et de moi-même.

Certes, la veille du départ, je me suis dit que je n’avais guère le pied marin. J’avais en effet une traversée en ferry au programme. Et si la mer était démontée ? Et si ça secouait dur, et si ça tanguait, un coup à bâbord, un coup à tribord, des vagues de dix mètres ? Je tentais de me faire peur. En vain. Ces esquisses d’hésitation ne me touchaient pas. J’étais en train de changer. De murir, ou de vieillir.

Ce lundi, sur le ferry, un beau bâtiment de la Compagnie Océane, entre Quiberon et le Palais – avec une parfaite mer d’huile, d’ailleurs, je profitais d’un soleil glorieux, comme disent les Anglais, pour m’aérer sur le pont supérieur, me détendre et avaler de grandes goulées d’air. Je devais avoir l’air d’un plongeur sortant d’apnée.

-Fixez bien un point à l’horizon ! me glissa alors quelqu’un à l’oreille. C’est mon voisin qui me donnait ce conseil. Il avait du penser, en me voyant, que je supportais mal la traversée, je suppose. Je l’ai rassuré. Il s’est excusé. On a fait connaissance. C’était un grand gaillard, d’une bonne trentaine d’années, costar trois pièces en jean denim. Signe particulier, une abondante chevelure poil de carotte, genre hirsute. J’ai cru qu’il était décoiffé par le vent du large mais pas du tout, c’était un genre qu’il se donnait, tendance broussaille, ou pétard, ou cactus.

-Louis Roubaud, critique de cinéma et écrivain, se présenta-t-il.

L’homme était coutumier de l’île. Il y conduisait des ateliers d’écriture avec des jeunes gens du continent, des scolaires venus en classe découverte.

Je répondis que j’étais mono en attente de poste sur l’île, et qu’on exerçait grosso modo dans le même secteur.

On bavarda de chose et d’autre, du dernier film qu’il fallait voir, du dernier roman qui valait la peine d’être lu, des restaurants fréquentables, et ouverts, sur l’île. La conversation était facile. Puis notre échange arriva, je ne sais plus trop comment, sur le récit qu’il était en train d’écrire sur les prisons pour enfants de Belle-Ile.

« Une prison pour enfants ?! »

Un instant, je sentis Oui-Mais s’agiter en moi. Belle-Ile-en-Mer, ça rimait avec corsaire ; et voilà qu’on me parlait de bagne, pour minots ? Belle-Ile, le paradis. Oui-Mais l’enfer aussi ? Sur le coup, j’étais si contrarié que j’en eus le vertige. Cela dut se voir :

-Fixez bien un point à l’horizon ! reprit l’écrivain.

Il commençait à m’agacer, le rouquin, avec ses recommandations à la noix mais je me gardais de le lui dire, car son sujet, des prisons d’enfants, finalement, m’intéressait bigrement. C’est vrai que, dès qu’on me parle d’institution genre internat, pension ou orphelinat, j’ai le poil qui se hérisse, la chair de poule, des souvenirs qui se ramassent à la pelle, enfin vous voyez le genre.

-Une prison pour enfants ?! dis-je le plus ingénument possible.

Louis Roubaud connaissait parfaitement l’histoire de l’île. Il me raconta qu’on y avait construit, à la fin du 19è siècle, deux colonies pénitentiaires  pour enfants, une colonie maritime et une colonie agricole. Genre formation professionnelle à la schlague et sur le tas pour transformer des délinquants très mineurs, ou des orphelins à la dérive, en pêcheurs ou en paysans. Les sites avaient changé d’appellations officielles plusieurs fois au cours de leur histoire mais ils demeurèrent, en gros, sur le même format jusqu’au milieu des années 1970. La discipline y était très dure, quasi carcérale, au point qu’une révolte éclata. En 1934. On raconte qu’un jeune détenu, à la cantine, avait voulu goûter le dessert avant l’heure et un gardien enragé l’avait tabassé au point de lui casser une dent. Les jeunes gens étaient déjà à cran, c’était le geste de trop. Ils se révoltèrent, submergeant les matons et s’échappèrent de l’établissement en s’éparpillant dans l’île. Mais les autorités, aidés de « bonnes âmes » – et de vacanciers ! cela se passait en effet au mois d’août – se mirent à la poursuite des fuyards.  Prime à l’appui, s’il vous plaît, pour chaque enfant récupéré. La presse en parla. Cela fit scandale, on s’indigna. Jusqu’à Paris où Jacques  Prévert, mon poète préféré, écrivit son fameux texte « La chasse à l’enfant » : « Bandit, voyou, voleur chenapan… »

Louis Roubaud semblait intarissable. Et j’étais assez fasciné par son histoire. Mais la sirène du ferry mit fin à notre conversation. On allait entrer dans le port de Le Palais.

Le moment avait une certaine solennité pour un terrien comme moi,  peu coutumier du cabotage. Des arrivées de ferry, à Le Palais, il y en avait plusieurs par jour, tous les jours de la semaine, et toutes les semaines de l’année mais pour ma pomme, l’opération était inaugurale, unique. Et je trouvais que le spectacle ne manquait pas d’allure. L’énorme bateau venait tout doucement de virer de bord, dans une sorte de dérapage très contrôlé, et d’accoster docilement le quai. Le capitaine, du haut du château, donnait des ordres brefs, les marins à bord et sur le quai avaient des gestes précis. Les uns lançaient l’aussière par dessus bord, les autres l’attrapaient pour amarrer le navire, tout était rodé, rapide, synchronisé. Un exercice parfait. Les îliens, venus en nombre, saluaient les arrivants ; les touristes, sur les ponts, saluaient les autochtones. Il y avait comme une ambiance de fête éphémère. Un peu l’atmosphère qu’on sent sur les quais de gare, les jours de grand départ.

Et puis le décor pouvait bluffer les plus blasés. A droite, l’immense citadelle Vauban, sur son piton, tel un énorme animal au repos, semblait ne dormir que d’un œil, bienveillante mais vigilante. Si jamais les Anglais voulaient à nouveau attaquer…

A gauche, le port et l’alignement de façades avaient tout de la carte postale. Des goélands voraces mendiaient leur pitance. Les terrasses des cafés étaient noires de monde. Pas de faute de goût, pas de tape-à-l’oeil. Le Palais, malgré son nom, faisait dans le genre sobre, le ton pastel et j’appréciais.

Dans la bousculade du débarquement, je croisais à nouveau Louis Roubaud, déjà au milieu d’une classe d’élèves ; il eut juste le temps de m’inviter à passer le voir au domaine de Doucé, dans le courant de la semaine, si le cœur m’en disait. 

Chapitre 2

Mardi 17 mai

L’Hôtel du Phare, un établissement  modeste, une demi douzaine de chambres, accueil à l’ancienne, se trouvait à la sortie du hameau d’Albertstol. L’établissement, qui figurait dans Le guide du routard, était tenu par Mme Bordenec’h Marie, et son fils.  C’était à dix minutes du port de Le Palais en vélo. J’avais loué l’engin à mon arrivée. Je ne pratiquais plus guère le deux roues à Paris mais, comme on dit, vélo un jour, vélo toujours. Pas de problème donc pour quitter le port, longer le bassin intérieur, passer le pont levis ; ensuite il avait fallu négocier une petite montée pour sortir de la ville puis, sur le plateau, ce fut roue libre ou presque. Je me sentais déjà bien loin de la capitale. Le temps de défaire ma valise et de quitter ma chambre, je fus pris pourtant d’une brève appréhension. ² C’est quand qu’on rentre !² me dis-je. C’était absurde. Tout se passait le plus parfaitement du monde. Pourquoi est-ce que j’allais me torturer ainsi les méninges ? C’est Oui-Mais sans doute qui voulait faire l’intéressant.

Je fis le dos rond, tout comme l’énorme chat qui vint alors se frotter dans mes jambes et ronronner sous mes caresses. J’appris peu après que l’animal, puissant comme un petit fauve, le poil roux sombre tacheté de noir, partageait son existence entre plusieurs propriétés du coin. Il s’appelait Pito. Vite apprivoisé, il me suivit lors d’une petite virée en vélo. Je traversais un village de vacances, qui attendait de pied ferme les premiers estivants, puis une sapinière aux arbres gigantesques et drôlement penchés, comme s’ils se supportaient les uns les autres. Il faisait doux. Et l’air sentait fort le résineux. Pito tenait le rythme. Dans le ciel, un supersonique dessina un trait blanchâtre parfaitement rectiligne. Où s’en allait-il ? Il venait du continent : direction les Amériques ? Quand le chat disparut, je me dis qu’il était temps de rentrer. Je dînai léger puis me couchai comme les poules. Je rêvai, je crois bien, de prison, d’enfants bagnards, de gardiens gueulards, de gamelles et de bidons, de barreaux aux fenêtres, d’avions minuscules et de chats gigantesques, tout un fatras de songes qui s’effacèrent sans peine au réveil.

Ce mardi, pour mon deuxième jour sur l’île, je ressentais déjà les bienfaits du dépaysement. Quoique. Disons que j’avais la tête plus claire mais les jambes cassées. Le peu de vélo que j’avais fait la veille avait suffi pour transformer mes mollets en deux petits blocs de granit.

Je sortis de ma chambre les jambes arquées comme celles d’un vieux cow-boy.

Je m’étais levé tôt, si bien que je n’avais pas de voisins pour prendre mon petit déjeuner dans la minuscule salle de restaurant. Ce moment de la journée a toujours été pour moi un rituel important. Il me faut, outre le café, très noir, sans sucre, et quelques viennoiseries, le journal du cru, « Le télégramme » en l’occurrence à Belle-Ile. Je fis durer le plaisir en parcourant tout le canard, des titres de « Une » jusqu’aux commentaires météo en passant par les annonces nécrologiques et la multitude d’infos locales qui ne me disaient à peu près rien mais dont j’aimais m’imprégner pour sentir le pays, genre concert de cornemuse écossaise, manifestation d’ostréiculteurs, leçons de breton usuel ou concours de badminton. La grande info du jour était la bataille entre Plouhinec (Morbihan) et Plouhinec ( Finistère), chaque commune revendiquant l’exclusivité du nom.

Après ce premier survol des rubriques, je me mis à la recherche des faits-divers. J’ai toujours aimé ça, les faits divers, ces petits incidents de la vie de tous les jours qui peuvent basculer dans la franche rigolade ou dans le drame le plus noir. Des imprévus parfois minuscules qui, tout à coup, changent tout. J’en étais  friand au point d’en faire la collection. Quand je pouvais, je découpais les articulets et je les collais dans un petit carnet. Pour quel usage, je n’en savais encore trop rien.

Par exemple, j’appris ce matin-là qu’à Locmaria, une bourgade proche, une habitante jouait toujours les mêmes numéros au Loto, depuis des années.  La semaine dernière, elle avait tenté cette fois sa chance à EuroMillions, toujours avec ses numéros fétiches. Le soir même, elle constatait que sa combinaison était sortie… au Loto.

Un autre petit titre m’intéressa. On avait trouvé sur une plage de Belle-Ile, l’article ne précisait pas laquelle, un ballot plastifié, de la taille « d’une grosse citrouille » selon un promeneur, anonyme lui aussi, qui avait rapporté le sac à la gendarmerie. Le paquet contenait de la cocaïne ! Il y en avait pour une petite fortune, laissait entendre le journal. Qui avait bien pu oublier un tel magot ? L’explication la plus vraisemblable était que des trafiquants, sur un bateau au large, redoutant une visite des douanes, avait jeté sa cargaison par dessus bord, en catastrophe. Celle-ci avait pu dériver, longtemps, au gré des courants. « Le télégramme » s’interrogeait : y avait-il d’autres ballots dans les environs ? Des îliens avaient-ils fait main basse sur un de ces paquets ? Et l’info était-elle déjà remontée jusqu’aux «grossistes » ? Autant de bonnes questions. Cela expliquait sans doute pourquoi les gendarmes avaient déboulé dare-dare et fermé « la zone », notait le journal qui se gardait bien de dire de quelle « zone »  il s’agissait. Des fois que cela donnerait de mauvaises idées à des lecteurs trop curieux…

J’eus soudain très envie de mettre mon grain de sel dans cette histoire de ballots et de trafic, et de commencer mes investigations par la plage de l’Hôtel du Phare. Elle était à deux pas, disait-on, et elle valait le coup d’œil. C’est aussi ce que m’avait assuré l’agence de voyage.  Oui-Mais, cependant, m’en dissuada. Oui, la plage était certainement belle. Mais tu n’es pas ici pour jouer les enquêteurs. Oui, l’histoire intriguait. Mais cela pouvait vite mal tourner. Oui à l’aventure, mais attention à ces affaires de ballots. Verboten ! Pericoloso ! Oui il y avait bel une crique à deux pas d’ici, mais des criques, des plages, des grottes, il y en avait une multitude sur l’île, réceptacles innombrables eux-mêmes truffés d’une infinité de cavernes où pourraient se nicher ces fameux ballots, bref, autant chercher une aiguille, etc. Tout cela n’était pas faux. Je laissais tomber mon idée de recherche, sans vraiment combattre… Oui-Mais, la voix de la raison, avait gagné.

Mme Bordenec’h, l’hôtelière, me conseillait de faire une longue promenade pédestre le long de la côte occidentale, depuis la Pointe des poulains jusqu’aux Aiguilles de Port Coton, si je m’en sentais la force. Le temps  de soigner mes crampes avec un massage approprié, je me mis en marche. Tout se passa comme dans un rêve.

Je traversais d’abord des prés et des champs squattés par des tribus de faisans, sapés comme des milords avec leur costar de toutes les couleurs et dont l’étrange cri d’alerte, à ma vue, ressemblait au son râpeux d’une trompette bouchée. Ils entrainaient dans leur fuite des nuées de lapins de garenne, sautillant, la queue en forme de pompon blanc, petits panaches qui s’égayaient dans les sous-bois.

 Des heures durant, je longeais des falaises, arpentant une sorte de balcon donnant sur le large. C’était grandiose, je ne trouvais pas d’autre mot, et sauvage. Oui-Mais n’était pas loin, prêt à me rappeler que tout cela était bien beau mais j’étais tout de même sujet au vertige. Je faisais mine de ne pas l’écouter.

J’accédais à de petites plages avant de regrimper vers les hauteurs, enfilant l’air de rien d’impressionnants dénivelés. Avec un peu l’impression, fausse, d’être seul au monde. Du Petit Donnant à la Pointe du Vieux Château, de l’Apothicairerie à Port Kerlédan, de Port Scheul à la plage du Vazen, je passais sans transition du splendide au sublime.

A mi chemin, je croisais un groupe d’élèves qui s’éparpillait sur la lande pour ramasser Dieu sait quoi. L’un d’eux me montra le résultat de sa quête, de minuscules boulettes. « Des crottes de lapin ! C’est délicieux !» m’assura-t-il, à peine moqueur. Aussitôt dit, le gamin en croqua une avec entrain, et malice. Leur monitrice, que je croisais peu après, assurait que les rongeurs ne se nourrissaient que d’herbes parfumées ; ils mangeaient écolo, en quelque sorte, et leur déjection étaient donc 100% îlienne et goûteuse. Elle me proposa de tester une de ces pastilles verdâtres, je déclinais poliment l’offre.

Je sillonnais toute cette côte ouest de l’île avec entrain, dévorant le pique-nique préparé par l’hôtel, sympathisant avec quelques randonneurs. Je m’efforçais de retenir les noms magiques de tous ces lieux-dits.

A Port Coton, je compris que j’avais un tantinet surestimé mes forces. Je rentrais alors à l’hôtel en stop, soudain hébété de fatigue. La première voiture qui passa s’arrêta. Le conducteur était un ornithologue-photographe, ou l’inverse, qui me parla avec fougue de goélands, de mouettes, de cormorans, de fulmars, de craves à bec rouge. Il tenait à me montrer ses clichés tout en conduisant et j’avoue que, paniqué à l’idée de verser dans le fossé, je n’ai guère retenu sa leçon.

A l’hôtel, la propriétaire était toute émoustillée. Elle me fit part de la présence remarquée des gendarmes dans le coin. « Si vous saviez, si vous saviez.. » répétait-elle. Elle ne put m’en dire davantage, on l’appelait en cuisine. J’associais bien sûr ce remue-ménage avec la quête du, ou des fameux ballots de drogue. J’avais bien envie d’en savoir un peu plus mais dans le même temps, Oui-Mais, Oui-Mais,  je titubais vraiment d’épuisement. Et puis, comment le dit si bien la sagesse populaire, demain est un autre jour.

Chapitre 3

Mercredi 18 mai

Le matin suivant, « Le télégramme » faisait sa « Une » sur « Le dernier footing ». C’était le fils de l’hôtelière, Ewane Bordenec’h, qui servait cette fois le petit déjeuner. Il stationnait devant ma table (vous noterez à quelle vitesse on prend des habitudes dans ce genre d’endroit et la table près de l’entrée était donc devenue ma table), en tapotant du doigt le journal comme si je devais lire le papier toute affaire cessante, avant même de prendre mon café. Le jeune garçon avait une bouille avenante. Et terminait presque toutes ses phrases par l’expression « si vous voulez ». Il ne donnait pas l’impression d’être du genre très perspicace mais il faisait preuve d’une grande bonne volonté.

Selon l’article en question, on avait retrouvé le corps d’un vieil îlien sur la plage de port Collen ; il serait mort d’épuisement suite au « footing de trop », au « footing qui tue ». D’où le titre.

-C’est le père Tourelle, si vous voulez, me confia Ewane. Il habitait Alberstol, tout à côté. Ça, il aurait du faire comme Churchill.

Je ne voyais pas bien le rapport avec l’illustre fumeur de cigare mais l’hôtelier poursuivait :

-Vous connaissez pas la devise de Churchill ? Comme on lui demandait le secret de sa longévité, il répondait « No sport ! »

Ewane partit d’un gros rire. J’en profitais pour lire l’article. André Tourelle, notait le correspondant local, un certain Carnac, était bien connu sur l’île. Agé de 89  ans, il avait longtemps présidé l’association « Haute Boulogne » qui s’occupait de l’histoire de Belle-Ile.

– Des mois qu’on ne le voyait plus, le père Tourelle, reprit Ewane. Faut dire qu’il était centenaire, enfin j’exagère un peu, si vous voulez, mais il en était pas loin, de la centaine. C’est que ça conserve, l’air d’ici.

Je voulais reprendre tranquillement ma lecture mais Ewane avait décidé de me commenter l’actualité locale :

-Et pis ça s’est passé là, à Port Collen !

Je réalisais alors, avec un petit temps de retard, que c’était en effet sur la plage de l’hôtel, de « mon » hôtel, qu’on avait retrouvé le corps de l’ancêtre. J’avais failli y descendre la veille, aux aurores, mais je m’étais moi-même mis en garde. Oui-Mais m’en avait dissuadé.

Ainsi le fait-divers, pour le coup, s’était passé « chez moi », sur ma plage et je n’avais rien vu, un comble ! Rien vu, rien entendu. J’avais déambulé toute la sainte journée le long du chemin côtier, site magnifique par ailleurs, mais presque à l’autre bout de l’île alors que les choses importantes se passaient ici. Hier soir, à mon retour, l’hôtelière m’avait bien parlé des gendarmes mais sans plus de précision et je ne m’étais pas montré non plus très curieux, harassé comme je l’étais.

Cette fois, je tenais absolument à me rendre sur ce bord de mer tout proche. C’était décidé. Pas de oui-mais ou de oui-peut-être. J’y allais. Point.

C’est alors qu’Ewane, l’air de rien, me lâcha une sorte de scoop.

-J’lai vu courir, hier, du bateau, le père Tourelle, si vous voulez ! A son âge, quand même !

Le garçon m’expliqua qu’il disposait d’un petit canot à moteur, baptisé L’Andante, stationné à Port Jean, un peu plus à l’ouest sur la côte. Il avait l’habitude de sortir son bateau, le matin, pour aller se ravitailler à Le Palais. Un petit aller-retour vite fait. Il passait donc devant la plage où venait d’avoir lieu « l’incident ». Et hier, il avait repéré, en passant au large de l’hôtel, le papy en train de trotter sur le sable.

-Il devait être dans les dix heures, dix heures trente.

Un silence puis :

-Et il était pas seul, le père Tourelle.

-Ha bon ?

-Non, y avait un autre, à côté de lui, mais qui courait pas, lui.

-Un autre ? un autre homme ?

-Oui, un autre homme, mais qui courait pas et même que je me suis dit : c’est peut-être son boche, si vous voulez.

– ? !

-C’est le boche qui causait et Tourelle qui courait, vous voyez.

-Un Allemand ? Y avait un Allemand sur la plage ?

-Ça je sais pas si c’était un Allemand mais ça m’a pas trop étonné, si vous voulez, parce qu’ils ont tous des boches les sportifs, maintenant. Vous regardez jamais la télé, vous, ça se voit. Car on en cause tout le temps. Encore avec l’Euro…

J’avais besoin de traduire le langage d’Ewane. Boche ? un boche ? un boche de sportif ? Les sportifs ont des boches ? Puis je crus comprendre.

-Un coach ?

-Si vous voulez, un boche, un coach, enfin un gars qui causait, quoi, qui devait entraîner, sans doute, Tourelle. A cet âge-là, c’est vrai, on a sacrément besoin d’encouragement pour courir, non ?

-Attendez, Ewane, je récapitule : Monsieur Tourelle, hier matin, n’était pas seul sur la plage, vous en êtes sûr…

L’article du journal en effet ne mentionnait pas ce « détail », il ne parlait pas d’autre personne présente, il n’évoquait pas de témoin de la course du papy, encore moins de coach. Selon la version du « Télégramme », c’était un touriste qui avait découvert le corps sur la plage en milieu de journée.

-Ewane, vous l’avez dit aux gendarmes ça, qu’il y avait un autre homme avec votre voisin ?

-Ben, ils m’ont rien demandé, les gendarmes, si vous voulez. Mais c’est pas tout…

Tudieu, qu’est-ce qu’il allait encore me sortir ? Ewane faisait durer le plaisir, il me sentait accro, il en profitait :

-C’est pas tout, si vous voulez. Quand je suis revenu de Palais, vers midi, midi et demi, ils étaient toujours là ! Le Tourelle, qui courait plus beaucoup, c’est vrai, mais il était encore debout ; et puis  le coach comme vous dites, qui donnait toujours des ordres, enfin qui gesticulait.

Incroyable. Si Ewane ne me racontait pas des vannes, non seulement le père Tourelle n’était pas seul mais son « entrainement », appelons ainsi la chose pour l’instant, aurait duré près de deux heures ! Pas étonnant que l’ancien finisse par s’essouffler !

-Et ça ne vous a pas intrigué plus que ça ? m’étonnais-je.

-C’est à dire ?

-Ben, vous n’avez pas voulu aller voir ce qui se passait ? vous renseigner ? Leur parler ? C’était bizarre, tout de même, non, ce manège ?

-C’est à dire que le père Tourelle avait la réputation d’un bonhomme pas bien commode, si vous voulez. C’était le genre à vous rembarrer sans problème. Alors je me voyais pas aller lui demander ce qu’il faisait là, il m’aurait envoyé dans le mur, c’est sûr…

-Et vous n’avez rien dit à votre mère ?

-Elle n’était pas là à mon retour de Le Palais. Ensuite, si vous voulez, ça m’est sorti de la tête. C’est ce matin, en regardant votre journal, que tout ça m’est revenu. En vrac, comme on dit…

J’étais abasourdi, et hyper excité aussi. Je ne pouvais pas m’empêcher de lier cet « incident » avec l’info lue la veille sur ces histoires de ballots de drogue, de trafic, de caches, de gendarmes, de secret. J’élucubrais : et si le papy n’était pas mort de « surmenage » sportif ? et s’il avait vu quelque chose qu’il ne devait pas voir ? ou s’il avait trouvé quelque chose qui ne lui appartenait pas ? et si on lui avait demandé des comptes ? et si on l’avait fait taire ? Et si, et si…

Avec des si, on coupe du bois, disait mon prof de français. J’écourtais aussitôt mon petit déjeuner,  j’avalais mon café à la sauvage au risque de m’étrangler, abandonnant même la lecture du journal, chose rare pour qui me connaissait un peu. Il était vraiment temps que je descende sur la plage. Ewane comprit où j’allais :

-Je vous accompagne, si vous voulez, dit-il.

En fait, il ne me demandait pas la permission de le faire, car il avait décidé de me suivre. Ou de me précéder. En vérité, ça ne me dérangeait pas, il était devenu un témoin de premier ordre.

« Y a du café chaud dans la cafetière » griffonna-t-il sur un carton, à la hâte mais sans faute, à l’intention des autres résidants quand ils se mettraient à table.

Comment résister à l’appel du barge qui est en moi, à ce besoin intime de mettre mon nez partout ? 

La publicité du voyagiste parlait d’une « plage au pied de l’Hôtel du Phare ». Ce qui était vrai et pas tout à fait vrai en même temps. Oui-Mais. Info et intox à la fois. Au pied de l’établissement proprement dit, il y avait un vaste promontoire herbeux surplombant la mer, une vue imprenable pour le coup. Grande tache de vert au premier plan et immense tache de bleu à l’horizon, mer et ciel confondus. Mais pour accéder à la petite plage proprement dite, il fallait dévaler un sentier très étroit et pentu, à la droite de l’hôtel. Le chemin sinuait au milieu d’une lande faite d’ajoncs touffus. Aucune indication, aucun panneau. On faisait dans le genre discret. Après une descente de deux ou trois cents mètres, derrière Ewane, j’accédais, c’est vrai, à une très jolie petite plage, encastrée entre deux falaises. La plage familiale si l’on veut. Ou privative. Le rivage devait faire une centaine de mètres. Un coin sauvage, d’un accès peu évident.  Sur les parois rocheuses on devinait des failles, des béances, des grottes. La plage de Port Collen. C’était le nom de cet écrin pour petit bijou touristique.

A cette heure, l’endroit était désert. De l’agitation probable de la veille, du drame et de la visite des gendarmes, il ne restait plus grand chose. Ewane me montra à peu près où s’était passée la scène du « footing ». On devinait des traces de piétinement, tout le long d’un vague cercle dessiné au sol. Puis il me désigna l’emplacement approximatif de son bateau lors de ses deux passages.

-Et ce coach, vous le connaissiez ?

-Jamais vu, si vous voulez. Il faut dire aussi que j’étais au large, j’avais du mal à distinguer. Il m’a semblé qu’il était rouquin.

L’information, allez savoir pourquoi, me procura un étrange chatouillis.

Chapitre 4 

J’avais prévu de visiter Sauzon, petit port situé à l’extrême nord de l’île où se trouvait mon « futur » établissement. Le coin était magique. Et ma décision fut prise en un rien de temps : je serai mono dans ce bout de paradis.

Au retour, je tournicotais, toujours à vélo, du côté d’Albertstol, tout près de l’hôtel. La visite du hameau fut vite faite. Il n’y avait là que trois maisons. On aurait dit des triplées. Ces demeures étaient totalement identiques, basses, blanches, toit d’ardoise décoré d’un même Velux, murs passés à la chaux, encadrement des portes et des fenêtres peint en bleu marine. Chacune avait sa stère de bois coupés alignée près de la porte. Une pensée incongrue me vint : un soir de beuverie, ou d’étourderie, on pouvait facilement se tromper de porte, et de maison non ?

La demeure de Tourelle, adossée à un immense pin, était la première en venant de l’hôtel, du moins c’est ce que disait la boîte aux lettres. Je me croyais sans doute dans un film policier, je m’attendais à trouver des scellés sur la porte mais je fantasmais. Il n’y avait là aucun signe particulier. Personne en vue, j’actionnais la clenche. C’était ouvert, j’entrais. Des meubles vieillots encombraient l’entrée. Et la plus grande confusion régnait dans le salon, chaises renversées, livres et journaux à terre, coussins éventrés, verres brisés. Le papy avait fait la fête ou quoi ? Où chercher dans ce bordel ? et surtout quoi chercher ?

Un bruit de voix m’alerta. Cela venait de la route. Je revins sur mes pas, refermais la porte. Un homme, qui avait tout du jeune retraité déguisé en cycliste, casquette fluo, lunettes de course, combinaison multicolore, chaussures adéquates, tenait son vélo d’une main et piapiatait dans l’autre, plus exactement dans le portable qu’il avait porté à son oreille. Il ne m’avait pas vu sortir de chez le papy. Il était question d’un arrivage de crevettes, de supermarché, d’occasion à ne pas rater. J’attendis la fin de la conversation puis je l’abordais. Je me présentais comme journaliste, lui parlais de l’article du Télégramme, comme si j’en étais l’auteur, et de Tourelle.

-Le nazi ?

-Quel nazi ?

-C’est comme ça que  son fils l’appelle …

-Le fils de qui ?

-Ben du nazi ! Tourelle !

-Parce qu’il a un fils, Tourelle ?

Le cycliste dit habiter le hameau depuis plusieurs années mais il connaissait à peine le vieil homme. Un comble dans un bled de trois foyers. Je croyais que ce genre d’attitude, ignorer son voisin, ne se rencontrait qu’en ville et je m’en étonnais. Tourelle était un ours, répondit-il, il restait caché dans sa tanière.

-Et le fils ?

-Kékél ? Un marginal, vous voyez ? Il vit sur un bateau, l’Arche de Noé, le bien nommé, stationné à Le Palais, le long du quai Gambetta. Vous ne pouvez pas vous tromper, vous verrez , son bateau, si on peut appeler ça un bateau, c’est quelque chose ! Quant à Kékél, c’est un grand rouquin. 

Décidément j’étais cerné par les rouquins. L’écrivain, le chat, le coach, le Kékél, sans parler des meutes de faisans, le rouquin était à la mode à Belle-Ile ? Etait-ce un syndrome propre aux îles celtes ?

-C’est pas tout ça, j’ai mon tour à faire, dit l’autochtone.

Nous partîmes de concert mais le voisin pédalait comme un malade, consultant sans cesse sa montre, ou son chronomètre, pour vérifier son rythme et il me distança illico puis disparut vite à l’horizon. Je le laissais filer, je n’avais d’ailleurs guère le choix et je gardais pour ma part mon allure de vacancier, d’autant que la route du port finissait par une longue descente, avec l’océan en perspective.

A Le Palais, des dizaines de bateaux s’agglutinaient dans le petit bassin de plaisance. Les places étaient chères, semblait-il, on stationnait bord à bord sur deux ou trois rangées. Il y avait là des voiliers, des catamarans, des trimarans, des je-ne-sais-trop-quoi mais au milieu de toutes ces embarcations plutôt pimpantes et bien briquées, l’Arche de Noé se repérait tout de suite. L’esquif de Kékél’ avait tout du vilain petit canard. C’était un gabarit modeste. La coque du rafiot venait d’être grattée, on devinait encore sa couleur verdâtre ; je n’étais pas porté sur la navigation mais j’avais lu que les marins, pourtant, se méfiaient du vert, qui leur porterait la poisse, mais passons. Le bastingage et la cabine de pilotage étaient constitués de bric et de broc, c’était un assemblage de bouts de bois ramassés au petit bonheur la chance, bout de porte, plaques de contreplaqué, planches, lattes et ainsi de suite. Un patchwork impressionnant retenu ensemble par une nuée de serre-joints. On devinait certes où le constructeur voulait en venir mais en l’état, le navire n’était vraiment pas prêt à fendre la mer. Le seul aménagement terminé était une niche de chien sur le pont.

Il portait pourtant un bien beau nom. L’Arche de Noé.

Je n’étais pas seul à m’intéresser à l’engin. Deux gendarmes étaient à bord, et un petit attroupement sur le quai cancanait. Ça sentait la bonne affaire, le meurtre, qui sait, le scandale en tout cas. Les uniformes parcouraient le pont, fouillaient la cale, vidaient des caisses, ils ouvraient avec brusquerie des sortes d’armoires, tournant autour d’un grand quinqua bougon et rouquin qui ne pouvait être que Kékél, lequel était suivi dans ses moindres gestes par un chien genre corniaud qui n’avait d’yeux que pour son maître et lui semblait totalement dévoué.

L’inspection dura. Je m’installais à la terrasse d’un bistrot proche, le Marie-Galante, pour déjeuner tout en suivant l’opération. Les pandores firent durer le plaisir,  répétant les mêmes gestes sans vergogne, et j’ouvre ce placard pour la dixième fois, et je redescends dans la cale, etc. Un moment il leur fallut bien admettre que la perquisition ne donnait rien ; les uniformes repartirent bredouilles. Et fiers du travail accompli pourtant. La foule, opportuniste, se dispersa lentement, vaguement déçue. Kékél’ accompagné de son corniaud vint prendre un petit remontant, un double cognac, au zinc du bar-restaurant où je me trouvais.

De ma place, je l’interpelais et me permis de lui offrir une deuxième tournée, histoire de « fêter ça ». Il me regarda, sourit et vint s’asseoir à ma table.

« Ils cherchaient des ballots de drogue, me dit-il. Chez moi ?! De la drogue ! C’est pas là qu’ils vont trouver ça ! »

Je me présentais, lui parlais de son père et lui transmis mes condoléances. Il haussa les épaules, poussa un grognement.

-C’est mieux comme ça, allez.

C’était sobre comme oraison funèbre. Difficile de faire plus court. J’entrepris de le questionner sur son géniteur. Kékél admit qu’il n’avait plus de rapport avec lui depuis une éternité. Le père Tourelle avait été gardien de prison, « la fameuse prison pour enfants » de Belle-Ile.

-C’était un nazi ! laissa-t-il tomber.

-Un nazi, vraiment ?

-Vous le savez peut-être pas mais après guerre, en 1945, sa prison avait accueilli, façon de causer, les jeunes supplétifs de la Division Charlemagne, vous savez, ces Français qui avaient pris l’uniforme allemand, et pas n’importe quel uniforme, celui de la SS.

Là, il fit une drôle de moue avec les lèvres tout en opinant du bonnet et j’eus l’impression, fugace, de voir son corniaud faire exactement le même geste, le même mouvement de tête. Si la bête alors s’était mise à parler, ça ne m’aurait pas étonné plus que ça.

-C’est là qu’il a pris le virus.

-Le virus ?

-Du nazisme. Histoire d’ondes. Les Charlemagne l’ont envoûté. J’en suis sûr. Les ondes, vous y croyez pas, vous, aux ondes ? Les fluides ? Les émanations ? Moi j’y crois, aux ondes. Tenez, vous, ben, vous me dégagez de bonnes ondes là, en ce moment, je les sens bien. Ça va peut-être pas durer, vous me direz, mais en ce moment, oui, c’est bon. Pas pour vous ?

C’était un peu n’importe-quoi.

Je commençais à flotter dans les effluves du cognac, la part des anges comme on dit.

– Je plains les mômes qui tombaient entre ces pattes… 

répéta ensuite Kékél.

-De qui ?

-Ben du père, du nazi ! Vous m’écoutez ou pas ?

Parlant des mômes, je me dis qu’il devait penser aussi à lui.

Au troisième double cognac, Kékél pleurait, le chien aussi. Ces deux-là formaient un duo parfaitement synchrone. Des larmes, du silence et moi j’attendais. Quoi ? Des révélations sur le père Tourelle sans doute. Mais rien ne vint.

Kékél sans transition montra du doigt son bateau, enfin l’esquisse de charpente de bateau qui longeait le quai et se mit à citer la genèse et l’histoire de Noé : « Entre dans l’arche, toi et toute ta famille. » Je ne voyais plus bien le lien entre Noé et ma recherche mais je laissais dire.

A la quatrième tournée – il était toujours au double cognac, je précise, je connaissais tout sur le déluge biblique mais je n’en savais guère plus sur l’ancien Tourelle. Les yeux de Kékél, eux, avaient chaviré. Il n’était plus vraiment là, ne m’écoutait plus, perdu dans ses  songes. Et moi-même, d’ailleurs, je n’étais plus très clair. L’air de la mer ? Les suites de mon escapade d’hier ? Les effluves du breuvage ?

« Bon ben c’est pas tout ça !

Sur ces fortes paroles, Kékél, suivi de son chien, quittèrent le troquet et partirent vers le port. Je n’avais pas vu passer l’après-midi. Je rentrais, en vélo ; j’eus d’abord un peu de mal à trouver, et surtout à garder, mon équilibre sur la bécane. Heureusement il y avait peu de circulation en ce début de soirée. Je mis un temps fou à grimper la petite côte pour sortir de Le Palais, en ne suivant pas forcément une ligne très droite, puis je m’égarais dans des chemins inconnus. J’arrivais sur des plages que je n’avais jamais vues, passait devant des maisons mystérieuses, traversais des hameaux nouveaux pour moi. Quand je rejoignis enfin l’hôtel, l’heure du dîner était largement passée et les services du restaurant fermés.
Chapitre 5

Jeudi 19 mai

On parlait encore de Tourelle dans le journal mais cette fois, c’était dans la rubrique du courrier des lecteurs. Un certain Maë Jounot, d’Auray, rappelait que le défunt avait été longtemps président d’honneur de l’ « Association Haute Boulogne », AHB pour les intimes, ce que je savais déjà ; le lecteur était curieux de connaître ce qu’était devenue la documentation  de cet organisme. Carnac, le correspondant du journal, qui signait déjà le papier la veille sur la découverte du corps, ajoutait après cette lettre une petite note signalant que l’association possédait en effet « des archives de premier main ».

J’interrogeais l’hôtelière à propos de cette association et de la documentation en question. Elle me fit d’abord remarquer, en hochant la tête, que j’avais fait beaucoup de bruit en rentrant, fort tard, la veille, ce dont je n’avais absolument aucun souvenir. Il me restait à peine un petit brouillard persistant entre les tempes. Mme Bordenec’h ajouta, à propos de l’AHB, que le mieux était d’aller voir  Mme Keroulep, Armelle, au Musée de la citadelle.

-Elle vous dira tout ça mieux que moi. Et dites lui bien que vous venez de ma part.

Retour à Le Palais. L’air était léger. On connaissait un microclimat sur l’île alors qu’au loin, sur le continent, le ciel était menaçant. La citadelle était toujours à la même place, gigantesque monstre de granit, surplombant la ville, avec ses murs-falaises, ses ponts-levis, ses ruelles pavées, ses postes de garde et ses canons, ses terrasses et ses jardins, ses mâchicoulis et autres encorbellements.

Au musée, je m’attendais à tomber sur une dame rousse, puisque celte, si j’en croyais son patronyme. Et d’âge mûr. Erreur et préjugé sur toute la ligne. Mme Keroulep était une jeune et charmante brunette aux cheveux coupés très courts, grands yeux gris clair, tailleur bleu pâle, collier de perles. Elle terminait une visite guidée avec un groupe de collégiens qu’elle faisait frémir avec des histoires de cachots, de prisonnières emmurées, de pauvres gens qui s’étaient entredévorés dans des oubliettes il y a bien longtemps. Son topo eut le don de refroidir l’ardeur des enfants qui quittèrent les lieux plutôt pressés et à demi rassurés.

Tout en patientant dans l’entrée du musée, je m’attardais sur la reproduction d’un trois mats qui me faisait penser au trésor de la Licorne quand Armelle Keroulep vint à ma rencontre. Elle était vraiment charmante, son allure, sa silhouette, son regard, son parfum… J’étais troublé et regardais le bout de mes chaussures puis je me reconcentrais. Je l’assurais que je venais sur les recommandations de mon hôtesse puis la questionnais sur l’« Association Haute Boulogne ».

-Comme c’est drôle…, commença-t-elle par me répondre, sans plus de précision. Puis elle m’informa que l’organisation en question, ou AHB donc, disposait en effet d’un local à l’intérieur même de la citadelle. Et son musée allait hériter de fait de cette structure et de toute la documentation qui allait avec, en raison de la disparition de Tourelle, qui en était le seul gestionnaire. Ces archives concernaient essentiellement l’histoire des prisons pour enfants. Tourelle, qui avait été gardien d’établissement, puis gardien chef, s’en était occupé longtemps.

-Il serait plus juste de dire que c’est lui qui avait durablement confisqué l’association.

Elle ne l’avait pas connu personnellement mais l’homme trainait une vilaine réputation, celle de l’avoir joué perso, et de se mettre tout le monde à dos. Les derniers adhérents de l’AHB avaient démissionné il y avait longtemps, l’administration qui avait financé un moment l’organisme s’était retirée. Tourelle ne tolérait aucune visite, aucun chercheur n’avait eu accès à ses fonds.

-Bref, c’était une calamité. Pour les historiens. Pour ses proches, s’il lui en restait. Mais je me disais, en écoutant votre demande, tout à l’heure, que c’était drôle, car figurez-vous que le local a été cambriolé il y a quelques jours seulement. Enfin, quand je dis cambriolé, je vais vite, disons que la porte du local a été fracturée. Quant à savoir si on y a volé quoi que ce soit, je serais bien en peine de vous le dire. C’est un tel bazar, à l’intérieur ! Personne n’a eu le temps d’en faire l’inventaire. On a juste installé, depuis, une nouvelle serrure.

Armelle Keroulep  avait un double des nouvelles clés de cette pièce où Tourelle ne venait plus depuis longtemps. Un jour, quand elle aurait le temps et les moyens, dit-elle, elle rangerait et classerait ce fonds.

-C’est curieux, vous êtes la deuxième personne à vous y intéresser.

-Sans parler du cambrioleur, me suis-je permis d’ajouter.

-Vous avez raison, en effet, sans parler du cambrioleur. Bref, hier déjà, un monsieur, je dois avoir sa carte quelque part, m’a posé les mêmes questions que vous et m’a demandé s’il pouvait voir le local mais bon, j’ai du refuser car je n’ai pas encore le droit de disposer du lieu, vous comprenez ?

Je comprenais et je le regrettais, d’ailleurs. Mais tout en bavardant, je remarquais sur les murs de son bureau des affiches de Belleville. J’appris qu’elle était parisienne, et originaire de ce quartier, rue du chemin vert. Sa famille y résidait toujours, à deux rues de chez moi. Hasard, merveilleux hasard. On était deux « pays », en somme, on avait suivi à peu près le même parcours, fréquenté les mêmes écoles, flirté dans les mêmes lieux, croisé les mêmes personnes. Enfin, à quelques années près. Cette complicité naissante m’autorisa à être audacieux ; je lui demandais, à titre exceptionnel, et confidentiel, et privilégié, en qualité de « voisin », à avoir accès aux archives de l’association. Rien qu’un instant. Un tout petit instant. Elle minauda. Je reparlais de Belleville. Elle me confia la clé, en me faisant promettre dix fois de tout laisser en l’état, de ne rien toucher, rien bouger, rien emporter.

Je lui promis tout ce qu’elle voulait. Et j’accédais au local de l’AHB. Le lieu n’était pas éclairée mais une lampe-torche attendait un éventuel visiteur sur un tabouret, près de l’entrée. C’était une grande salle voûtée, sans fenêtre, où stagnait une odeur étrange, mélange de vieux papier et …de tabac froid.

Tourelle fumait-il ? Mais même si c’était le cas, Tourelle n’avait sans doute plus mis les pieds ici depuis une éternité. Impossible que l’arôme persiste ainsi. Or ce parfum était récent. Un parfum de tabac brun, âcre. C’était bizarre. En même temps, je n’étais pas venu pour m’occuper d’arôme, je revenais à ma recherche. Une grande table occupait presque tout l’espace ; elle disparaissait sous des monticules de paperasses. Je fouillais au petit bonheur la chance avec mon maigre faisceau lumineux. Fort heureusement, je tombais, au sommet d’une pile de dossiers, sur un ouvrage intitulé « Les enfants de Caïn ». Il était daté de 1924 et racontait par le menu la vie de l’établissement pénitentiaire de Belle-Ile. Je le feuilletais en hâte. Je compris tout de suite que je venais de tomber sur ce que je cherchais. L’ouvrage  évoquait en effet les sévices que le personnel de la prison faisait subir aux jeunes internés. Il y avait par exemple la corvée de sable. « Vous traversez le terrain militaire, vous descendez à la côte. Il y a un escalier de cinquante marches que vous remontez avec un sac de sable et de galets de trente kilos. Cela pendant de longues heures ». Je photographiais l’extrait avec mon portable puis tout aussitôt découvris cette autre punition, qu’on appelait le bal : «  Une piste ovale très étroite dans une salle couverte où l’on ne doit pas s’écarter de la corde sous peine de tomber. Il y a entre six et vingt « danseurs ». La ronde commence à 9 heures du matin et ne s’arrête qu’à 5 heures du soir avec une heure d’interruption pour le déjeuner. L’allure normale est de sept à huit kilomètres à l’heure, elle est entretenue par les surveillants, montre et bâton en main. »

Bon Dieu mais c’est bien sûr ! comme aurait dit Raymond Souplex dans le rôle du commissaire Bourrel, quand il arrivait au terme de ses enquêtes et qu’il pensait avoir trouvé la solution de l’énigme. C’était le héros d’une série policière de la télé d’antan que je me reprogrammais les soirs de cafard. Bon Dieu mais c’est bien sûr, le bal !

La torture du bal ?! La punition du bal ! Le bal à Belle-Ile ! Faire tourner en rond des gens pendant des heures, jusqu’à l’épuisement complet ?! Ça me fit penser aussitôt à l’épreuve infligé au papy Tourelle sur la plage de port Collen, au cours de laquelle il avait passé l’arme à gauche.

Je photographiais également ces extraits. Je ne voyais pas bien où tout cela me conduisait mais je sentais confusément que je tenais une piste sérieuse. Bref, je ne regrettais pas d’être venu.

A la fin du livre, l’auteur, parlant des prisons, disait qu’on ne pouvait pas améliorer ce genre d’endroits, ce qu’il fallait, c’était raser les murs.

Un moment, je repérais au sol, sous le rayon lumineux de ma torche, des mégots écrasés qui ne devaient pas être bien vieux. Je connaissais cette marque de cigarettes, des Papyros, une marque russe. Une cigarette avec un embout cartonné très long, que l’on pouvait saisir sans trop de difficultés, avec des gants, l’hiver, par exemple. Une marque plutôt rare sous nos latitudes. Etaient-ce les clopes du voleur ? Le type, ou la fille, aurait donc sans vergogne fumé pendant son cambriolage ? Il fallait être bigrement accro ou manifester un sacré culot ! Ou encore être idiot.

Je continuais de farfouiller un peu. Il était bien sûr beaucoup question, dans tous ces documents, de Haute Boulogne, la prison près de la citadelle, mais aussi du pénitencier de Doucé. Doucé ? Mais c’était le nom que m’avait donné Louis Roubaud. Le site où il pratiquait ses ateliers d’écriture.

CHAP 6

Vendredi 20 mai

Je débarquais à Doucé le lendemain à l’aube. Louis Roubaud était un matinal, il me l’avait dit sur le ferry, et je m’en souvenais. Du coup, je n’avais même pas pris mon petit déjeuner ni lu la presse mais je comptais bien me rattraper plus tard.

L’établissement se situait tout près d’Albertstol. Il me suffisait , en fait, de traverser la départementale qui allait de Le Palais à Sauzon. Ce matin-là, l’aurore était une splendeur. Sur ma gauche, les rayons rasants du soleil levant, couleur rouge sang, enflammaient le paysage. Les ombres de grands châtaigniers se découpaient sur cet horizon incendié. Un peu partout, des trouées de lumière jaillissaient entre les arbres. Perdus dans des restes de brume, un cheval blanc broutait, indifférent. Je me serais cru au premier matin du monde.

Il était sept heures tapantes quand j’arrivais au domaine. Celui-ci se composait d’une série de bâtiments qui encadraient une vaste esplanade. Les plus impressionnants étaient deux très longues maisons de pierre, grises, parfaitement identiques, estampillées 1905, qui se faisaient face, comme dans un effet de miroir. Des grappes d’enfants sortaient de l’une, qui devait accueillir les dortoirs, traversaient la placette, plantée de deux immenses platanes, et allaient prendre leur petit déjeuner dans l’autre habitation, dont le rez-de-chaussée était éclairé.

Lové sur le rebord d’une fenêtre de la cuisine, le chat Pito me reconnut, me sembla-t-il. Je lui trouvais, allez savoir pourquoi, un regard sardonique. Il s’arrondit l’échine dans l’attente d’une caresse que je lui accordais, bien sûr.

On me conduisit à la salle à manger des professeurs. Il n’y avait pour l’heure autour de la longue table que Louis Roubaud, penché sur un grand bol de café noir. Il leva à peine la tête.

-Vous arrivez comme marée en carême, dit-il en guise de bienvenue. Ni bonjour, ni aucune autre forme de salamaleck.

-A Paris, on dit plutôt comme un cheveu sur la soupe.

C’est tout ce que je trouvais à répondre, c’était un peu court.

-J’ai du travail à finir, désolé, ronchonna l’écrivain, mais on peut vous faire visiter le coin.

Ce n’était pas franchement une invitation à rester mais je sautais tout de même sur la proposition.

Un moniteur, jeune homme barbu et affable, me fit alors traverser le réfectoire, qui commençait doucement à se remplir, puis le théâtre et enfin, au premier étage, les salles de classe. Il m’indiqua vaguement la fonction des autres bâtiments, l’immeuble jumeau qui abritait des dortoirs, la « préfecture » ou administration centrale, la « grange » qui offrait quelques chambres d’adultes et l’Oliveraie, longue résidence avec ses dépendances.

Avant que mon jeune accompagnateur ne me quitte, je lui demandais, l’air de rien, si Louis Roubaud fumait. Le mono dut se demander si je travaillais pour les services sanitaires mais il me répondit que Roubaud ne fumait pas.

Je retrouvais peu après ce dernier, toujours penché sur son bol. On aurait dit un type enrhumé qui se faisait une inhalation. Je pensais que le rouquin avait le réveil difficile. On ne me le proposait pas mais j’allais me servir un café et je m’assis en face de mon « hôte ».

-Je dérange ?

-Pas du tout, quelle idée, je réfléchis.

Le ton n’était plus vraiment celui qu’il avait eu avec moi sur le ferry.

J’attendis je ne sais trop quoi. Un professeur passa puis s’éclipsa, un enfant vint prendre son médicament, je commençais à trouver le temps long. Nous étions tous les deux seuls, Roubaud et moi. Alors, sans transition, je parlais de la mort de Tourelle.

-Vous avez vu ce fait divers ? la mort de ce vieil homme, sur une plage ? ça s‘est passé tout près de votre établissement.

-Vous savez, ici, on vit hors du temps, ce job me prend H24. Alors, ce qui se passe dans le vaste monde m’échappe un peu…

-Mais la presse en a parlé.

-Je ne lis pas les journaux.

Je lui résumais l’affaire.

-M. Tourelle, vous connaissiez ?

-Je devrais ?

Nouveau silence. J’ai tenté le tout pour le tout.

-On m’a dit qu’on vous avait vu ensemble, à Port Collen.

-Qui ça ?

-Vous, avec Tourelle.

-Quand ?

-Le jour de sa mort.

-Absurde. Totalement absurde. Et qui m’aurait vu ?

-Quelqu’un.

-Ecoutez, j’aimerais bien trainer sur les plages mais je vous répète, je suis coincé ici et ça suffit à mon bonheur.

-Et le musée de la citadelle ? vous êtes passé au musée de la citadelle ?

-Ma parole, mais c’est un interrogatoire ! Vous vous imaginez jouer dans « Les experts » ou quoi ? Sachez que si j’avais eu le temps, je serais volontiers passé au musée. Pour mon livre. Et si c’était le cas, ce serait un crime ? une faute ? vous allez me dénoncer pour visite de musée, « Monsieur l’inspecteur ou commissaire ou peut-être capitaine » ?

Louis Roubaud élevait la voix. Il était franchement en rogne. Un moniteur de la salle à manger voisine vint voir « si tout se passait bien ». On le rassura.

Je laissais la tension retomber et, sans vergogne,  je repartis à l’assaut :

-Vous savez à quoi j’ai pensé ?

-…

-Non ?

-Dites toujours. Vous avez l’air d’y tenir.

Je lui exposais en quelques phrases mon hypothèse. La mort du vieux Tourelle était un meurtre, et ce meurtre cachait une histoire de vengeance.

-Ah ?

-Oui, une histoire qui remontait au temps de la prison pour enfants. Genre : un fils de prisonnier qui était venu tourmenter Tourelle parce qu’il avait été le gardien de son père, ou de son grand-père, et s’était mal comporté , pour dire vite, avec lui. Un fils ou un petit fils de détenu…

Je parlais vite, craignant à la fois d’être dérangé par la venue des professeurs et d’être coupé par Louis Roubaud. Je reconnaissais que l’explication, cinquante ans après les faits, était difficile à croire mais elle était pourtant possible, vraisemblable.

-Et ce fils de taulard, ce pourrait être moi ?!

Louis Roubaud affichait un drôle de sourire, vaguement méprisant. Il insista :

-C’est ça, c’est ce que vous pensez, non ?

A cet instant, une femme, très vive, très brune, sourire éclatant et allure de danseuse étoile, nous rejoignit. Je compris à la manière dont Louis Roubaud la saluait qu’il s’agissait d’une autre écrivaine. Il ne regardait pas les profs femmes de la même manière.

Elle avait du entendre des bribes de notre conversation.

-Vous parliez de l’affaire Tourelle ?

-Ecoute ça, Maria : Monsieur croit à une vengeance liée à l’ancienne prison pour enfants, ricana Louis Roubaud.

-Vous lisez trop Alexandre Dumas, vous, sourit, malicieuse, la dame. Vous pensez peut-être que le vengeur, comme dans les trois mousquetaires, revient vingt ans après ?

-Vingt ans, tu rigoles, cinquante ans, oui ! grogna Louis Roubaud.  Du délire ! Vous imaginez un fils ou un petit fils de bagnard venir venger son aïeul. Mais tout le monde aujourd’hui s’en tape de ces histoires…Tout le monde sauf notre ami.

-C’est du roman tout ça, ajouta la romancière. Moi, ce que je crois, c’est que le papy –si on pense que sa mort n’est pas normale normale, OK ?-, que le papy, donc, il a vu quelque chose qu’il ne devait pas voir.

-C’est à dire ?

J’essayais de placer mon mot, comprenant que mon face-à-face avec Roubaud était bel et bien compromis.

– Vous n’avez pas entendu parler de cette affaire de drogue à Belle Ile ? reprit la brune Maria. Un ballot de poudre blanche retrouvé sur une plage ? Il pouvait y en avoir d’autres, des ballots, non ? Qui ont pu susciter des convoitises. Imaginons : le papy tombe sur un autre de ces colis. Or il n’est pas seul. Catastrophe. Il est au mauvais endroit au mauvais moment. Pour moi, c’est une victime collatérale du trafic.

Je laissais dire. Ce n’était pas forcément idiot. Ni faux. Elle me sortit alors l’argument massue :

-Et d’ailleurs,  vous n’avez pas lu la presse ?

-Pourquoi ?

-Ben, parce qu’ils ont arrêté l’assassin. Hier soir. Il a pas encore avoué mais ça va venir.

Je n’avais pas vu qu’elle tenait à la main le Télégramme du jour. En Une, on voyait Kékél entre deux gendarmes, sous un gros titre en rouge « Parricide à Belle-Ile ». Suivait un article signé Carnac sur « le monstre » de l’île.

Louis Roubaud ne me laissa pas le temps d’encaisser l’info.

-Bon, c’est pas tout ça, monsieur le commissaire Maigret, c’est passionnant votre histoire mais y a le travail qui m’attend. Le travail, vous voyez ce que c’est ? Allez, à la revoyure.

Et il partit, sa collègue itou. Je me retrouvais, penaud, dans la salle à manger des professeurs désertée.

Je piquais une banane en passant par la cuisine, car je n’avais toujours pas vraiment déjeuné, et je quittais le centre, dépité. Pourtant, je me disais qu’on n’était pas quitte, Roubaud et moi.

Chapitre 7

A l’heure du déjeuner, je retournais au bar-restaurant « Le Marie-Galante ». Il soufflait en ce milieu de journée un petit vent qui n’encourageait pas trop à s’installer en terrasse. Dans la salle, on ne parlait que de « l’affaire Kékél ». J’avais du mal à digérer l’information. Curieusement, quand j’avais appris l’arrestation du fils Tourelle, j’avais d’abord pensé à son chien. C’était la première idée qui m’était venue en tête. Qu’est-ce qu’il allait devenir, le pauvre corniaud ? Je me faisais du souci pour lui. La niche sur le rafiot était vide. Et puis je n’arrivais pas à croire que ce nigaud de Kékél pouvait être coupable. Pas possible, pas crédible. Trop facile. Il avait du se faire piéger, ce grand benêt.

Attablé, je m’offris un copieux plateau de fruits de mer. Ici, cela pouvait rentrer dans mon budget.

Sur le quai qui me faisait face, c’était une procession ininterrompue de passants devant le « bateau » de Kékél, comme si l’embarcation était devenue l’incarnation même du crime, du Mal.

Au bar, juché sur un haut tabouret, venait de prendre place un petit bonhomme à l’air chafouin, chauve, la voix haut perché, habillé d’un étonnant costume de velours rouge. Il faisait tache au milieu d’un public plutôt gris de chez gris. Le bonhomme pérorait, il tenait une conférence sur « l’affaire », parsemée de formules comme « fallait s’y attendre » ou « ça m’a pas étonné ». La salle écoutait, en redemandait, l’interpellait, Carnac par ci, Carnac par là. C’était le localier du quotidien dont j’avais lu les correspondances ces jours-ci. Il paradait, un vrai petit paon. A croire que c’était lui qui avait tout fait, mené l’enquête, ouvert les pistes, arrêté le suspect, « le monstre », et écrit l’article dans la foulée.

-Alors, tu vas mettre Kékél dans ton bouquin ? C’est une célébrité maintenant, ricana un client.

Ainsi j’appris, en direct, comment faire autrement, que le bonhomme rédigeait un guide sur Belle Ile avec une forte partie historique.

Ce type m’agaçait. J’ai une sainte horreur des beaux parleurs en particulier et de tous ceux qui envahissent mon espace sonore en général. J’étais donc déjà un brin énervé quand je me rendis compte que le journaliste fumait au bar. Il fumait et personne ne lui disait rien ! Pas de descente de flics, pas d’alarme incendie, pas de coup de colère de la salle ?! Il ne vapotait pas, il fumait. Et dégageait une épaisse fumée grise qui traversait lentement le bar. Je ne suis pas un gendarme de la cigarette mais dans un café-restaurant, franchement, aujourd’hui, ça ne se fait plus. L’assistance devait redouter ce nain, à commencer par le tenancier, qui risquait l’amende, pour ne pas lui en faire la remarque.

Devenu particulièrement attentif, je notais alors qu’il fumait des « papyros », ces clopes russes dont j’avais trouvé plusieurs mégots dans les archives de l’association. Du coup le bonhomme m’intéressa prodigieusement, au point même d’en oublier mes dernières huitres et mon petit blanc sec.

Carnac jacassait, Kékel ceci, Kékel cela. Mais dès qu’il sentit faiblir l’attention du public, le bavard descendit de son tabouret et sortit, sans saluer qui que ce soit. Le goujat dans toute sa splendeur.

Le serveur me confirma que c’était une « sacrée personnalité », qui, outre son poste au journal, tenait une chronique « environnementale » sur une chaine de la télé locale. Je me demandais s’il fumait en direct pendant ses émissions écolos mais je gardais la réflexion pour moi. Bref, Carnac était un « people », genre insulaire certes, mais « people » tout de même. « Un cumulard alors » dis-je mais le serveur ne réagit pas. Je m’étonnais qu’il fume en salle. « Il fumait ? » répondit l’autre, hypocrite comme pas deux. Ce n’était pas la peine de l’interroger, dans ces conditions, sur la marque de cigarettes. J’avais l’impression de me retrouver dans un fan club de Carnac. Avant de quitter l’établissement, je me rendis au comptoir tabac. Je demandais s’ils avaient des « Papyros ». Le vendeur s’étonna de mon choix, me faisant remarquer que j’avais un solide concurrent en la personne de Carnac, seul client sur l’île, « et sans doute dans tout le Morbihan », pour ce genre de « fourrage », c’est le mot qu’il utilisa, précisant que tout le lot avait été acheté par le plumitif. Lequel devenait, soit dit en passant, mon suspect numéro deux. Car il n’était pas question, pour autant, d’oublier Louis Roubaud.

J’essayais d’ailleurs en début d’après-midi de remettre la main sur l’écrivain, à l’occasion d’une nouvelle visite au domaine de Doucé. Impossible de le déranger, me dit-on alors, il était avec sa classe, à l’étage. Je pouvais toujours attendre mais on me fit comprendre que ça risquait de durer. Pourtant je n’étais pas revenu pour rien. Dans la salle à manger des professeurs, toujours déserte, je remarquais cette fois, punaisé au mur, le planning de la semaine. Louis Roubaud ne travaillait jamais le matin. Ce n’était pas tout à fait ce qu’il m’avait dit. Puis, dans la bibliothèque du centre, à deux pas du réfectoire, on présentait, à destination des enfants, divers ouvrages des écrivains présents, dont les siens. Il y avait aussi quelques coupures de presse. Sur l’une d’elles, il s’agissait d’un vieil article du Télégramme, une photo montrait Louis Roubaud en compagnie de… Tourelle père, à l’occasion de je ne sais quelle conférence historique. Lui qui m’assurait ce matin encore ne pas connaître l’ancêtre.

Décidément c’était un cachotier. Mais ça n’en faisait pas pour autant, ou pas encore, un assassin.

Le vent s’était calmé, je sillonnais les environs en vélo une partie de l’après midi, très excité, et tiraillé, entre Carnac le bavard et Roubaud le retors.

J’effectuais une  nouvelle visite au domaine de Doucé dans la soirée. Cette fois, l’écrivain devait se dégourdir les jambes dans les environs, m’assura-t-on. Et comme il disait ne pas posséder de portable, impossible de le joindre.

A l’hôtel, un petit mot m’attendait avec mes clés. Madame Armelle Keroulep, du Musée de la Citadelle, avait cherché à me joindre. Elle avait retrouvé la carte de visite de l’homme qui avait voulu visiter les archives de Haute Boulogne. C’était Monsieur Pierre Roubaud. Tiens donc ! Quelle surprise.
Chapitre 8

Pour le dîner, j’invitais l’hôtelière à ma table mais elle accepta simplement de partager l’apéritif. Je voulais qu’elle me parle de Carnac. J’évoquais le guide que le journaliste était en train d’écrire, prétendait-il, en lui demandant s’il y mentionnerait son hôtel

C’était une manière comme une autre de brancher la conversation sur ce singulier bonhomme.

-J’y tiens pas plus que ça, répondit-elle.

Manifestement mon hôtesse n’appréciait guère le journaliste.

-A vous, je peux le dire, comme vous nous quittez bientôt, ce sera sans conséquence.

Elle me fit part, sous le sceau du secret ( décidément, il était beaucoup question de secrets ces jours-ci), d’une rumeur qui courait sur Carnac. Il aurait décidé de publier, dans la partie Histoire de son livre, les noms de tous les gardiens des prisons d’enfants de l’île.

-D’abord, comment s’est-il procuré cette liste ? Mystère. Car il paraît que les archives officielles ne donnent pas ce genre d’indications, dit-elle en baissant la voix, presque en chuchotant.

-J’ai ma petite idée, ne puis-je m’éviter de dire mais la dame sembla ne pas m’entendre.

Elle poursuivait.

-A-t-il le droit de publier une telle liste ? personne n’en sait trop rien mais ce qui est sûr, c’est que l’idée n’a pas trop plu à nombre de familles insulaires, pour de multiples raisons. Et alors…

Elle se tut. Elle me savait captif de son discours et elle en profitait sans vergogne, en prenant le temps de déguster son porto.

-Et alors ? la relançais-je, impatient.

-Et alors, Carnac fait à présent le tour des maisons concernées.

-Les maisons ?

-Les maisons des familles de gardiens, d’ex-gardiens quoi, et il aurait de mauvaises manières.

Des mauvaises manières ? Sur cette dernière confidence, Mme Bordenec’h ne voulut pas en dire plus et me planta là, pour mon dîner en solitaire.

Dans la soirée, je tentais de la relancer sur le sujet, elle me suggéra alors d’aller voir mademoiselle Kervic. Celle-ci résidait au hameau voisin d’Albertstol. Comme il y avait trois maisons, et que je connaissais celle de Tourelle père et, de fait, celle de son voisin cycliste, j’en conclus, sagace, que la demoiselle en question résidait dans la troisième et dernière bâtisse.

D’autorité, mon hôtesse lui téléphona pour l’informer de ma visite imminente. Je n’avais plus qu’à m’exécuter.

Demoiselle Kervic était une grande et forte personne,  cheveux mi longs, blond-blanc, visage avenant, rose, et portant un survêtement bleu clair. La quarantaine saine, le teint de ceux qui vivent au grand air. Dans le salon où elle me reçut la télévision était allumée, le son était tonitruant. Mlle Kervic était mal-entendante comme on dit. Je dus me mettre au diapason en haussant le ton. Elle était en train de regarder, sans doute sur une chaîne régionale, un match de tennis entre Larmor-Plage et TC-Vannes.

Elle me prit d’abord pour un ami de Carnac, je la rassurais.

-J’aime mieux ça parce que c’est un drôle, celui-là.

Son père, feu Lorient Kervic, dont on pouvait voir plusieurs portraits encadrés au mur, en civil, en uniforme, au jardin, sur un bateau, avait été gardien de la prison à Belle-Ile, la prison pour enfants. Je lui fis comprendre que je connaissais un peu le dossier.

-Figurez vous que ce monsieur Carnac est venu me voir l’autre mois. Il voulait me parler de mon père, de son métier. Bien, pourquoi pas, après tout. Il savait tout de lui, son grade, son échelon, ses titres, son salaire, ses primes, sa pension. Déjà çà, çà m’étonnait un peu. Puis il me parla de son projet de livre, sur l’île. Et de son intention d’y mentionner les activités de papa. Je n’étais pas pour, ça ne regardait personne, ce qu’avait fait mon père, non ? Bref je lui dis que je m’opposais à ce signalement, si vous voulez. Et voilà que Carnac me glisse :

-On peut arranger ça.

Le journaliste lui fit alors comprendre qu’il y avait moyen d’effacer le nom de Lorient Kervic de la liste, sur le livre ; il suffisait de… payer.

-Payer ?

-Il n’a pas dit ça comme ça mais il a parlé de don. Il retirait le patronyme de mon père contre un don.

-Contre un don ?

-Oui il appelait ça comme ça. Un don.

-Mais c’est du racket !

-Là nous sommes bien d’accord, cher monsieur. C’est comme ça que ça s’appelle, en français ou en breton. Et c’est d’ailleurs ce que je lui ai dit. Du racket. Il est monté sur ses petits chevaux, et on s’est quittés là-dessus.

-Incroyable ! 

-Je ne vous le fais pas dire. J’ai appris par des amis qu’il avait fait la même démarche auprès d’autres familles, et certaines d’entre elles ont cédé, figurez-vous.

-C’est à dire ? Elles ont payé ?

-Elles ne voulaient pas que le nom de leur famille apparaisse. A aucun prix. L’expression en l’occurrence n’est pas très juste mais vous me comprenez.

-Et maintenant ?

-Je ne sais pas. L’affaire ne devrait pas en rester là. Enfin j’espère. Mais que faire ?

La dame hésitait à entreprendre un recours en justice, trop compliqué, trop lent, trop cher sans doute. Et puis à quoi bon, cette publicité ? Je lui conseillais d’attaquer Carnac sur son terrain.

-Son terrain ?

-La presse. Contactez un autre journal que celui de Carnac. Parlez de l’affaire. Ou appelez sa rédaction.

Elle allait y réfléchir, m’assura-t-elle, peu convaincue. Je la quittais alors qu’à l’écran Larmor-Plage et Vanne étaient à égalité.

Chapitre 9

Samedi 21 mai

J’avais passé une mauvaise nuit, rêvé notamment d’un immense damier où les pions étaient autant de cigarettes Papyros, qui partaient en fumée et la fumée prenait la forme d’un gigantesque Carnac qui me menaçait de prison pour enfants ! La fabrique des rêves était décidemment une drôle de machine.

Sur ma table de petit déjeuner, le quotidien local annonçait un nouveau rebondissement dans l’affaire Tourelle. La gendarmerie avait relâché Kékél. On apprenait incidemment qu’il avait été arrêté sur dénonciation mais le fils Tourelle avait un alibi en béton. Le jour de la mort de son père, il était sur un chalutier en pleine mer, le reste de l’équipage pouvait en témoigner. La rédaction s’excusait d’avoir titré trop vite sur un parricide et Carnac était obligé de se fendre d’un article de rétropédalage sur les dérives de l’information moderne. Il était en somme, lui, Carnac, une victime de ce monde où tout allait trop vite, les infos comme le reste. Il se payait le culot d’écrire tout le bien qu’il pensait de Kékél, enfant du pays injustement embarqué dans une histoire qui le dépassait…

On ne disait rien du retour du fils Tourelle, mais on pouvait imaginer qu’il avait retrouvé avec gratitude son corniaud et son bateau.

L’enquête reprenait depuis le début, on reparlait d’une mort naturelle, d’un « footing de trop », du jogging de la mort, des gestes qui sauvent en cas d’accident cardiaque, etc.

Je fis mes adieux à l’hôtelière et à Ewane et j’effectuais ma dernière descente en vélo sur Le Palais. Ça bouchonnait quai Gambetta, le long du bassin de plaisance. Gendarmes, pompiers, une armada d’uniformes s’agitait. Tout le centre ville était dans la rue. Normal, le spectacle était inhabituel. Un petit voilier était en train de couler, à pic. L’eau s’engouffrait déjà par tous les hublots largement ouverts. Des ouvriers du port tentaient d’actionner une pompe mais le bateau sombrait inexorablement. Une tache rouge vibrionnait au milieu de la foule, sautillant, bousculant, beuglant. Je reconnus Tarnac dans son invraisemblable costard garance. Et je compris que le voilier qui prenait l’eau, le « M’as-tu-vu ? », était son voilier.

Il me vit. Alors qu’on n’avait pas été présentés, du moins je ne m’en souvenais pas, le localier m’interpella rageusement :

-Vous pouvez être fier ?!

-Pardon ?

-J’ai appris que vous fustigez mes méthodes d’historien ? c’est pas vrai, peut-être ? que vous poussez des îliens à m’attaquer ? Bravo, voilà le résultat ! dit-il en désignant le naufrage.

Je repérais alors qu’une main vengeresse avait taggué sur la vitre de la cabine du « M’as-tu-vu ? », en grosses lettres majuscules et en rouge vif, le mot « CORBEAU ! »

Le zèbre était en train de me désigner à l’assistance comme le saboteur ! Incroyable. Heureusement, le public était plus intéressé par les efforts des sauveteurs pour tenter de pomper l’eau du navire que par la diatribe du journaliste. Lequel heureusement m’oublia pour se mettre à donner des ordres à droite et à gauche, que personne au reste ne suivait.

Je ne me voyais pas me livrer à une polémique publique avec ce maître chanteur dans de telles conditions. Et pas question de louper le ferry à cause de ce triste sire.

Je rejoignais le port où je rendis mon vélo au magasin de location. Kékél était assis sur un banc du quai Bonnelle, devant l’embarcadère, tournant le dos au drame qui se passait dans le bassin de plaisance. Son chien faisait de même, le regard vers la mer. J’allais féliciter le fils Tourelle pour sa libération.

-Vous savez qui m’a dénoncé, soit disant ?

-Dénoncé pour quoi ?

-Pour la mort de mon père !

– ?!

-Carnac. Ce sont les gendarmes qui me l’ont appris.

Sidéré, je ne trouvais rien à ajouter. Je serrais une fois encore la main de Kékél, puis j’embarquais. Sur la passerelle, je remarquais des traces de peinture rouge sur ma paume. Le temps de me retourner, l’autre avait disparu, et son chien itou.

Je me retrouvais sur le même ferry qu’à l’aller et je m’absorbais dans le cérémonial du départ, les ordres du capitaine, les marins affairés, la récupération des amarres, le bateau qui faisait marche arrière, qui virait de bord, la sortie du port, l’île déjà qui s’éloignait. Je commençais à connaître le protocole.

La traversée s’annonçait plus mouvementée qu’à l’aller. Le navire se balançait pas mal. Des jeunes gens, en grappe, sortaient du grand salon, le teint blafard, pour se précipiter sur le pont arrière, prendre le frais. Certains avaient les yeux révulsés, comme s’ils  vivaient leurs derniers moments, des moniteurs les maternaient. Je découvrais que j’avais le pied marin et j’observais, goguenard, l’hécatombe autour de moi.

Dans cette cohue, je me retrouvais soudain en face de Louis Roubaud.

Chapitre 10

L’écrivain avait terminé son atelier et rentrait dans sa famille. Il semblait de nouveau de bonne humeur, comme à l’aller. Ce type, me dis-je, était un sacré lunatique.

Je savais que la traversée serait courte, que j’aurais peu de temps, une heure à peine, pour discuter, je voulais en profiter au maximum. Personne ne faisait attention à nous, on pouvait se parler franchement.

Je lui racontais l’accrochage que je venais d’avoir avec Carnac. Puis je lui montrais l’article de presse sur Kékel. Il avait vu. Je lui racontais ce que je savais de Carnac, auteur probable d’un cambriolage salle des archives et maître-chanteur de première. Louis Roubaud semblait tout ignorer de ce drôle de journaliste.

J’ajoutais sans transition qu’il ne m’avait pas convaincu, la veille, dans la salle à manger des professeurs. Moi, je le croyais toujours coupable. Je n’avais pas de preuve, c’était de l’ordre de la conviction.

-Coupable ? Mais de quoi?

-De la mort du papy.

-Comme vous y allez ! Le papy, comme vous dites, a succombé à, disons, un «  surmenage », non ?  Trop de sport tue le sportif…

Louis Roubaud semblait sûr de lui, désinvolte. Ou cynique. Info ou intox ? Il m’énervait.

-Vous étiez sur la plage, et vous l’avez tué, de fait, lui balançais-je, provocateur.

Je m’attendais à ce qu’il réagisse violemment. Pas du tout.

-A la rigueur, pour Tourelle, on pourrait parler d’excès d’entrainement, vous voyez. Mais ça ne tombe pas sous le coup de la loi. Non, disons que ça m’apprendra à m’occuper des vieux …

Je me sentais encouragé à poursuivre.

-Ce Tourelle était très probablement un sale type mais si on devait tuer tous les sales types, le monde se dépeuplerait vite…

Il regarda la mer, se tut. J’enchaînais :

-Ce qui m’agace, voyez-vous, c’est que je ne sais pas pourquoi vous avez fait ça ? Si vous l’avez fait…

Il garda le silence. Le bateau continuait de bouger un peu dans tous les sens et autour de nous, ça courait toujours beaucoup. Tout le monde semblait à présent à la recherche de ces fameux petits sacs cartonnés au cas où… C’est au milieu de toute cette agitation que le rouquin se mit à parler. Je ne sais pas pourquoi il se confia alors à moi. Après tout, j’aurais pu avoir sur moi un magnéto branché. Non, je n’ai toujours pas compris ce qui l’a amené à me prendre au sérieux mais peu importe. Il avait peut-être dû se dire que j’étais du genre obstiné, que je ne le lâcherais plus, que j’allais lui coller aux basques, lui pourrir la vie. Peut-être pensait-il cela. Allez savoir. Mais il devait avoir aussi compris qu’au fond, je n’étais pas un mauvais bougre, que j’étais prêt à l’entendre, à le comprendre si besoin. Et surtout, il sentait que je n’étais pas vraiment dangereux, je n’avais aucun moyen légal de le harceler. Je n’étais qu’un petit « mono » en vadrouilles.

Il me regarda, et déclara en souriant, du moins c’est l’impression qu’il me fit :

-Vous aimez les histoires, vous, non ? Je vois bien que vous êtes du genre à aimer ça ?

Et il me parla de cinéma.

Chapitre 11

Le poème de Jacques Prévert de 1934 sur la révolte des enfants prisonniers de Belle-Ile, « Bandit, voyou, voleur, chenapan », avait connu un grand retentissement. Et la chasse à l’enfant suscita une vive émotion dans les milieux culturels et artistiques parisiens. Jacques Prévert et Marcel Carné ( Drôle de drame, Le quai des brumes, etc) décidèrent d’en faire un film. Sur l’île, la prison, les enfants, la révolte, l’attitude des gens. Un film qui s’intitulerait « L’île des enfants perdus ». On était en 1937. Les cinéastes en entamèrent la réalisation mais le film ne vit pas le jour. Pourquoi ? Manque de moyens ? Dispute dans l’équipe ? Pressions venues d’ailleurs ? Mystère.

Puis vint la guerre, l’occupation allemande de Belle-Ile, la Libération. En 1947,  les deux hommes avaient toujours ce projet à cœur et ils repartirent à l’attaque. Cette nouvelle version du film devrait s’appeler « La fleur de l’âge ». Le scénario était prêt, l’équipe aussi. Une ribambelle d’acteurs fameux, à commencer par Arletty, débarqua à Le Palais. On choisit les décors, les plans à prendre absolument, on répéta les dialogues. Et puis, bis répétita, le projet capota. Pourquoi ? mystère encore ? quel genre de complications rencontrèrent-ils?  S’agissait-il de malveillance? de sabotage ? Le fait est que l’on interrompit le tournage, une nouvelle fois, on replia le matériel, on remercia les comédiens, on rentra à Paris. On effaçait tout. Et puis, étrangeté suprême, les rushes disparurent.

Or le père de Louis Roubaud était de la partie. Photographe de plateau, il participait à l’équipe de tournage et avait fixé sur ses clichés les premiers tours de manivelle. Sans ces images, on aurait pu douter de l’existence même de ce projet, de son début d’exécution. Roubaud père avait donc suivi l’équipe et raconté également l’aventure dans une sorte de journal de bord.

-Que j’ai découvert récemment et que je garde depuis sur moi ! dit l’écrivain.

Il me montra un carnet à couverture noire, à spirale et petits carreaux. Quelques pages étaient recouvertes d’une écriture minuscule, compacte, toute droite. Il l’ouvrit à un endroit précis.

-Regardez ! S’il vous plaît.

(…)

20 septembre 1947 : Arletty fait sa diva. A refusé de sortir de sa chambre de la matinée. N’avons rien pu faire par ailleurs, l’éclairagiste se plaint de la disparition des lampes spéciales.

21 septembre : Pas de son imprimé sur la bobine. L’ingénieur constate que son appareil a été manipulé. Tourelle chargé de trouver un électricien sur l’ile.

22 septembre : Tourelle pas revenu de la journée. Encore s’il faisait beau, on pourrait tous descendre sur la plage. Mais il n’arrête pas de pleuvoir.

23 septembre : l’administration pénitentiaire refuse l’utilisation de ses bâtiments pour le tournage, malgré ses engagements précédents.

24 septembre : ça va faire une semaine qu’on n’a rien produit. Germaine, la maquilleuse, a surpris le factotum Tourelle dans un des bureaux de la production où il n’avait rien à faire. Engueulade et compagnie.

25 septembre : un restaurateur du port m’a appris que Tourelle, qui s’était présenté comme guide pour nous piloter dans l’île était en fait un stagiaire de l’administration pénitentiaire.

26 septembre : je sens un climat de plus en plus hostile chez les quelques îliens que je fréquente. Paranoïa ? On dirait qu’ils ont peur de l’image que notre film pourrait donner d’eux. Et qu’ils souhaitent, au fond, qu’il ne sorte pas. C’est ridicule mais qu’y faire ?

27 septembre : C’est un fait, chaque fois qu’il y a une embrouille, une caméra qui tombe à l’eau, un projecteur qui casse, un texte qui se volatilise, Tourelle est dans le coin…

28 septembre : la direction a décidé de virer Tourelle. Il travaille effectivement à la prison.

(…)

Chapitre 12

La pluie s’était mise de la partie, le crachin était tenace mais nous restions stoïques sur le pont, le col de nos veste relevé. On formait une sorte de confessionnal en plein air et aucun de nous deux n’avait envie de bouger. Les rivages de l’île avaient disparu dans le brouillard, qui nous cachait aussi le continent. Nous étions au milieu de nulle part. J’avais rendu à Pierre Roubaud le petit carnet noir. A l’entendre, son père avait l’intime conviction que ce personnage de Tourelle, et d’autres, certains représentants de la pénitentiaire essentiellement, leur avaient mis les bâtons dans les roues. Leur obsession ? Tout faire pour qu’on ne sache rien, ou le moins possible, sur les prisons d’enfants.

-Ces gens-là avaient le culte du secret. Il fallait taire les sévices, dissimuler le « bal », cacher l’épreuve du sac, etc. Le tournage du film leur faisait horreur.

Certes nombre d’articles de presse avaient déjà dénoncé ce mode d’enfermement, c’était de la très mauvaise publicité. Le poème de Prévert n’avait pas arrangé les choses. Mais, avec un film, on changeait de dimension et de public. Le pire était à venir ! Réalisé par des autorités comme Carné et Prévert, avec des monstres sacrés comme Arletty ou Reggiani, et donc assuré d’un succès populaire, c’était autrement dangereux.

-Pour mon père, c’est Tourelle et ses compères de l’époque qui entravèrent le travail des cinéastes, sabotèrent la réalisation, cassant le moral de l’équipe qui finit par croire à une sorte de malédiction et abandonna le projet.

Ce que le carnet ne mentionne pas, c’est la disparition des rushes, des premiers et rares bouts de film tournés. Là non plus, il ne s’agissait pas de malédiction mais de malveillance. Cette « substitution » a pu intervenir lors du rapatriement de l’équipe.  Et pour l’écrivain, Tourelle était dans le coup. Même viré de la réalisation, il devait suivre de loin, avec ses complices, les opérations. Un peu comme ces chiens du désert qui tournent autour de leur future victime, dans l’attente du moment propice pour attaquer.

-Lors de mes récents voyages sur l’île, j’ai repéré les lieux, croisé du monde, interrogé, rencontré et j’ai fini par retrouver Tourelle. Instruit par le carnet de mon père, je suis allé lui rendre visite, lors de ce dernier séjour, en tout début de semaine.

Tourelle, qui était devenu un très vieil homme, n’était pas chez lui. Pierre Roubaud l’avait retrouvé sur la plage. Il s’était présenté, l’autre avait fait l’âne. Il avait joué l’amnésie, s’était prétendu atteint de la maladie d’Alzheimer. Mais c’était une mascarade. Comment le forcer à parler ?

-J’ai repensé soudain à l’épreuve du bal que les gardiens faisaient subir à leurs jeunes prisonniers. J’ai improvisé. A votre tour de danser, Monsieur Tourelle, lui ai-je dit.

Pierre Roubaud n’attendait pas des aveux, il savait Tourelle coupable. Non, ce qu’il cherchait, c’étaient les rushes, les bouts de film dérobés.

-Je n’imaginais pas qu’il ait pu détruire le film. Certes cela aurait été plus logique. Mais la logique dans cette affaire, y en avait pas beaucoup. Pour moi, Tourelle devait avoir caché le film, l’esquisse de film. Comme une prise de guerre. C’était bien son genre.

Pendant que Tourelle tournait devant lui sur la plage, coi, taciturne, l’écrivain se demandait où il avait bien pu planquer le « magot ». Dans les archives de l’association Haute Boulogne ? Mais il n’avait pas eu l’occasion de s’y rendre. A son domicile ? Pierre Roubaud avait déjà tout fouillé avant de retrouver le bonhomme sur la plage. L’avait-il dissimulé dans un des endroits mythiques de l’île, à la citadelle, dans une grotte des aiguilles de port coton, à la pointe des poulains, au sommet d’un phare ?

-J’ai tout envisagé. Et lui restait muet comme une carpe. Têtu, fermé. Il était en guerre. Mais au tout dernier moment, sans doute quand il a senti que son corps le lâchait, qu’il allait calancher, il a lâché un mot. Un seul. Chapiteau. Il l’a même répété à plusieurs reprises, avant d’expirer. Chapiteau. Chapiteau.

-Chapiteau ?!

-Comme vous, je suis resté consterné. Quand j’ai compris qu’il était mort, je suis vite rentré à Doucé. Dépité, ne sachant que faire de mon chapiteau. Quel rapport avec le cirque ? Comme j’avais fait tourner l’aïeul sur une sorte de piste, est-ce qu’il se croyait au cirque, tel un clown ? Bref, c’était le grand n’importe quoi. Puis, sur le chemin, je crus comprendre ; il me parlait plutôt du chat Pito. Vous avez vu l’animal, une belle bête qui tient plus fauve que du minet. Il se partage entre l’Hôtel du Phare et le centre de vacances. Qu’est ce que Tourelle voulait me dire ? Et qu’est-ce que ce chat pouvait m’apprendre ?

Alors, l’écrivain se mit à surveiller l’animal ; de son bureau ou, tout en assurant ses ateliers d’écriture, de sa salle de classe, il regardait, toute la journée, par la fenêtre, le va-et-vient du félin. C’était un peu ridicule, il l’admettait, mais il n’avait, de toute façon, pas d’autre piste. Le matou avait ses petites habitudes. Quand il ne chassait pas, il restait près de la fenêtre des cuisines ; le garçon chargé de la plonge lui donnait volontiers des restes de repas.

-Mais sa couche, son palanquin, devrais-je dire, se trouvait derrière la « préfecture », là où des employés du centre allaient griller une cigarette. Pito dormait toujours à la même place, dans une sorte de panier, sous un auvent. Profitant d’une de ses absences, je m’aperçus qu’il dormait en fait sur un puits comblé, fermé par une grille.

Un soir de cette semaine, comme personne ne le voyait, l’écrivain se mit à secouer les barreaux. Rien à faire, tout était rouillé mais c’était du solide, et scellé dans la pierre. Pourtant il sentait bien que sous le grillage, un objet, rond et plat, un paquet était enterré. Il dut mettre au courant le directeur du centre. Avec son aide, ils ont scié l’obstacle, promptement. Et là, enveloppée dans un vieux ciré de pêcheurs, tout emmaillottée, saucisonnée, ficelée, une boîte ronde, et dans la boîte les bobines. Au sec!

-J’ai demandé au directeur de garder le secret le temps de vérifier la qualité de la pellicule puis on annoncerait, ensemble, lui et moi, à la presse la grande nouvelle : on a retrouvé le film « maudit » de Carné et Prévert.

D’un geste du menton, Louis Roubaud me montra à ses pieds un sac marin qui avait l’air bien rebondi.

-Il est là ! Je ne sais pas dans quel état on va le retrouver mais ça, c’est une autre histoire. Si c’est potable, on va le restaurer vite et le montrer. Avec Carné et Prévert à l’affiche, c’est un succès garanti. Voilà, vous savez tout, faites ce que vous voulez.

La sirène, qui signalait le passage des balises et l’entrée imminente dans le port de Quiberon, mit fin à notre discussion. Il bruinait toujours. Louis Roubaud me salua, chargea son sac sur l’épaule et descendit lentement l’escalier du pont sans plus se retourner. Je le laissais s’éloigner.

Puis, comme je posais le pied sur le quai, je sentis comme un remuement intérieur, une petite turbulence mentale. Bon, je fais quoi maintenant ? Je parle ? Je vais voir les gendarmes ? Car enfin Pierre Roubaud est un assassin. Il vient de m’en faire l’aveu. Oui mais, disons que je lui trouvais pas mal de circonstances atténuantes. Oui mais, il n’en demeurait pas moins coupable. Oui mais, j’avais pas envie de le harceler. Oui mais, j’étais alors un bel irresponsable, un bohême, un dilettante, un amateur. Oui mais, c’était comme ça, je ne dirai rien.

Au bout du quai, sous un ciel qui se dégageait lentement, m’attendait l’autocar.

FIN

P.S. : Il y a dans ce récit un peu de vrai et beaucoup d’invention. Comme toujours dans les romans. Ce qui est vrai, c’est l’existence de bagnes d’enfants durant un siècle (1880/1977) notamment à Belle-Ile ; ce sont les méthodes violentes à l’égard des jeunes détenus, y compris l’épreuve du sac de sable et le « bal » ; c’est la double tentative, avortée, de MM. Prévert et Carné, de réaliser, sur l’île, un film sur le sujet, en 1937 (L’île des enfants perdus) puis en 1947 (La fleur de l’âge) avec une palanquée d’acteurs prestigieux : Arletty, Serge Reggiani, Anouk aimée, Martine Carol, Jean-Roger Caussimon, Paul Meurisse, etc ; c’est la disparition des rares bobines de ce film maudit ; c’est l’existence de clichés d’un photographe de plateau, Emile Savitry ;  ce qui est vrai, encore, c’est que Belle-Ile  est un lieu splendide et que l’aurore à Doucé y est éblouissante.

Tout le reste, c’est de la fiction, de l’imagination, du rêve.

La chasse à l’enfant

Poème de Jacques Prévert (1934), mis en musique par joseph Kosma,  chanté par Marianne Oswald en 1936, puis par les Frères Jacques.

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux

Tout autour de l’île il y a de l’eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu’est-ce que c’est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens

Qui fait la chasse à l’enfant

Il avait dit J’en ai assez de la maison de redressement

Et les gardiens à coups de clefs lui avaient brisé les dents

Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Maintenant il s’est sauvé

Et comme une bête traquée

Il galope dans la nuit

Et tous galopent après lui

Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens

Qui fait la chasse à l’enfant

Pour chasser l’enfant pas besoin de permis

Tous les braves gens s’y sont mis

Qu’est-ce qui nage dans la nuit

Quels sont ces éclairs ces bruits

C’est un enfant qui s’enfuit

On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Tous ces messieurs sur le rivage

Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent

Au-dessus de l’île on voit des oiseaux

Tout autour de l’île il y a de l’eau.

Bibliographie sommaire :

*Les colonies pénitentiaires pour mineurs : des « bagnes » pour enfants. L’exemple de Belle-Ile-en-mer (1880/1977). Par Camille Burette, site Crimino/Corpus

*Une maison de correction. La colonie de Belle-Ile-en-mer 1880/1945. Par Jacques Bourquin. In « Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière ».

*« Les vauriens », film de Dominique Ladoge, 2006

* « La chasse aux enfants » de Jean-Hugues Lime, Ed. Le cherche midi, 2004

*« Le jardin » de Jacques Castan, La Mirandole, Ed. Pascale Dondey, 1992.

*Carole Aurouet, 1895, décembre 2005, « De L’île des enfants perdus à La fleur de l’âge ».

–      Battue au loup

                                                     

1.

Un labyrinthe ! Max se sentait piégé comme dans un labyrinthe. Le chemin où il s’était engagé coupait une multitude d’allées : laquelle prendre ? Il commençait sérieusement à paniquer.

« Attends-moi ici, j’en ai pour cinq minutes », lui avait dit son grand frère, André, en le laissant à la croisée de plusieurs sentiers de montagne. Mais cela faisait plus d’une heure qu’il avait disparu.

N’y tenant plus, Max s’était donc remis en route, sur les pas d’André. Il le regrettait. Cependant, au lieu de rebrousser chemin, il fonçait tête baissée. Au hasard.

Pour tromper sa peur, il se serait bien mis à courir, mais le lieu était escarpé ; et puis il y avait ce sac à dos, qu’il trouvait de plus en plus lourd.

Il avançait ainsi péniblement, lorsqu’il entendit le vrombissement d’un moteur. Il faillit tomber nez à nez avec un 4×4 de couleur kaki, plutôt déglingué. Malgré l’étroitesse de la piste, le véhicule dévalait vers lui à tout allure. Il allait écraser le garçon ! Celui-ci se jeta sur le bas-côté pour éviter le choc. Son barda valsa dans les futaies. Quand il se releva, la voiture était déjà loin.

« Un fou furieux ! » grinça Max, qui n’avait guère eu le temps de voir le chauffeur.

Au bout du raidillon que venait de descendre la Jeep, il y avait un bout de ciel gris, comme une trouée de lumière pâle.

« Le col du Boussou », se dit-il.

André avait prévu d’y faire escale. Max reprit courage et finit par déboucher sur un replat herbeux. Une vision d’horreur s’offrit à lui.
 

2.

Le col était un vrai champ de bataille. De part et d’autre d’une bergerie en ruines, une demi-douzaine de moutons gisaient çà et là. Leurs têtes étaient terribles à voir, les yeux exorbités, le cou déchiqueté. Du sang maculait la laine et rougeoyait l’herbe alentour.

L’une des bêtes, sur le flanc, poussait une plainte déchirante. Ses pattes arrière tressautaient avec frénésie, comme si elles voulaient fuir, ou se défendre contre un ennemi fantomatique.

Une brume nappait les lieux. Elle donnait au spectacle un aspect irréel. Ce léger nuage blanchissait le pré ; il s’épaississait à l’horizon. Au-delà d’une cinquantaine de mètres, on n’y voyait plus rien. Tout se perdait dans une ouate opaque.

Max imagina, plus qu’il ne le vit, le reste du troupeau affolé qui s’éparpillait aux quatre coins. Il n’osa pas s’approcher trop près des bêtes. Leur vue lui était insupportable.

Le garçon était haletant. Il ne comprenait pas comment la balade avait pu se transformer en cauchemar.

Depuis une petite semaine, il accompagnait son grand frère dans cette randonnée à travers le Mercantour ; il n’avait que douze ans et ses parents avaient hésité à le laisser partir. Mais Antoine, déjà rompu à ce genre d’exercice, s’était porté garant de la sécurité du cadet ; ils s’étaient engagés à donner chaque jour de leurs nouvelles.

Il aurait été plus simple de prendre un portable, mais ils avaient promis de téléphoner aux parents des villages qu’ils traversaient. 

Tout s’était parfaitement passé jusqu’à ce matin-là : les deux marcheurs avaient perdu la trace de leur sentier, ce point rouge dans un carré blanc qu’ils retrouvaient de loin en loin, peint sur des arbres ou des rochers.

Pour une raison simple : la forêt qu’ils traversaient avait dû être en partie incendiée peu de temps auparavant. Le paysage était inquiétant, presque hostile, un décor rabougri, desséché, noirâtre. C’était d’autant plus impressionnant que le feu avait détruit une immense châtaigneraie. Là où il y avait eu des arbres puissants, avec des troncs massifs et d’amples  ramures, ne restaient plus que des carcasses géantes qui tendaient leurs bras suppliciés comme pour implorer le ciel.

Ils s’étaient égarés dans cet endroit sans vie, sans bruit, sans odeur. C’est à ce moment-là qu’Antoine avait décidé de partir en reconnaissance, mais il n’était pas revenu..
 

3.

« Antoine ! ? » appela Max. Sa voix était éteinte. Nul écho ne lui répondit. Pas question de rester une minute de plus dans ce lieu sinistre. Il choisit de retourner au village qu’ils avaient traversé en début de matinée.

Il redescendit du col comme un automate, dépassa la forêt calcinée et, par chance, retrouva plus bas les balises du chemin. Pourtant, il n’arrivait pas à retrouver son calme. Il pressait le pas. Un moment, il se sentit surveillé ; il se dit qu’il était trop nerveux et tenta d’effacer cette impression ; mais il n’avait guère envie de traîner.

Le sentier, à présent, le conduisait tout droit vers une forêt de sapins. Comme à l’aller, l’obscurité du sous-bois le mit mal à l’aise.

Les arbres, de très haute taille, étaient serrés les uns contre les autres ; ils formaient presque un mur.

Par endroits, leurs cimes se touchaient, masquant la lumière, et on pouvait alors se croire en pleine nuit.

Le chemin, étroit, se frayait difficilement un passage. Max devait repousser de la main des branchages qui semblaient vouloir le retenir.

Le sol était jonché d’un tapis d’aiguilles et de brindilles sèches. Chacun de ses pas faisait un bruit exagéré, comme un crépitement d’allumettes. Le garçon s’amusait presque de ce crissement cent fois répété.

Lorsqu’il s’arrêta pour réajuster son sac, il ressentit cependant une drôle de sensation : il lui avait semblé que le bruit de pas continuait ! Il tendit l’oreille. Tout était silencieux. Alerté, il reprit sa marche, puis s’immobilisa soudainement. C’était net : le bruit continuait un temps puis s’arrêtait à son tour.

Quelqu’un le suivait ! Il se mit à trembler.

« Il y a quelqu’un ? » dit-il machinalement, d’une voix mal assurée.

Il savait bien qu’on ne lui répondrait pas. Il regarda autour de lui. Les sous-bois étaient obscurs, impénétrables. Il repartit en hâtant le pas.

Il était à présent affreusement inquiet. Pour Antoine. Pour lui. Il devinait une présence. Alors qu’il venait de dévaler une petite pente, il se retourna brusquement ; c’est alors qu’il le vit.
 

4.

Le loup était là. Max se dit qu’il faisait un mauvais rêve, qu’il devait vite se réveiller. Mais non, l’animal était bel et bien là, à une vingtaine de mètres. Il était dressé sur ses pattes, la tête dans les épaules, le dos rond, la queue entre les jambes. Ses petits yeux étaient braqués sur le garçon.

Celui-ci était pétrifié. Une douleur vive lui tordait le ventre. La peur lui hérissait les poils : 

« Comme un animal», se dit-il en frissonnant.

Il avait froid, puis il avait chaud. Il n’osait pas faire le moindre geste, de crainte d’une réaction de la bête. Ce loup était-il seul ? Que faire s’il attaquait ?

Jamais Max n’avait eu aussi peur de sa vie.

L ‘animal demeurait absolument immobile. Ils se regardaient l’un l’autre avec une terrible intensité. Et cela dura longtemps.

Le loup avait le poil en bataille ; le pelage de la tête et du dos était gris, et blanc celui des pattes, du ventre et de la queue. Un léger trait de poils noirs courait du museau aux oreilles, contournant au passage les yeux bridés, comme pour lui dessiner des lunettes. Il semblait haut sur pattes, maigre, vif.

L’animal parut se détendre. Il s’assit sur le postérieur, tendit ses pattes avant de part et d’autre de son corps dressé bien droit et releva la tête. Il avait un peu la posture de certains animaux qu’on peut voir sur les hiéroglyphes égyptiens.

Ce calme relatif devint contagieux. Doucement, très doucement, Max s’adossa à un arbre et de détendit à son tour. Il restèrent ainsi encore un long moment à s’observer. Le loup, la tête légèrement inclinée, semblait à présent en paix. Max eut envie de lui parler mais il s’en garda bien.

Fit-il un geste déplacé ? L’animal fut-il dérangé par un bruit qui échappa au marcheur ? Le fait est qu’il se releva, s’étira… et disparut. Un moment, cette rencontre lui fit presque oublier les mésaventures de la matinée, la disparition de son frère, la voiture, les moutons.

Max se retrouva à la fois enchanté et frustré, ravi de cette incroyable visite, triste déjà de n’avoir pu approcher l’animal.

Il reprit la route en se disant que jamais ses parents, ses amis ne voudraient le croire… Aussi, il se promit de ne raconter cette histoire à personne. Ce serait son secret !

Peu à peu, des sons lointains mais familiers – le bruit d’une tronçonneuse, le Klaxon d’une voiture, l’aboiement d’un chien- lui indiquèrent qu’il approchait du village, un hameau appelé L’Herbage. Une vingtaine de maisons étroites, d’un étage, serrées les une contre les autres, s’accrochaient à flanc de colline.

Le sentier, qui devenait route, contournait les bâtiments ; mais un escalier descendait à travers les habitations ; il emprunta ce raccourci. Les villageois qu’il croisait répondirent à peine à ses bonjours : méfiance ? timidité ? pudeur ? Il se sentait dévisagé, épié.

Il aboutit à une petite place ; l’unique commerce faisait à la fois café et épicerie ; un panneau annonçait : Téléphone. Une grosse dame épongeait le zinc ; le seul client, assis à une table, était plongé dans la lecture de son journal.

Max appela ses parents. La cabine, à l’entrée de la salle, était ouverte, ses voisins l’entendirent. Il tomba sur son père, affolé : André, aussi, venait de se manifester ; l’aîné s’était égaré, il avait dû contourner la montagne ; il se trouvait dans un village voisin, Saint-Agnan.

Max lui dit ce qu’il avait vu au col, oubliant dans la précipitation de mentionner l’épisode de la voiture.

Après avoir raccroché, il demanda s’il y avait un moyen de transport pour Saint-Agnan. Mais la matrone, au lieu de lui répondre, s’exclama :

« Doux Jésus ! Le loup est revenu ! »

5.

Elle se signa, quitta précipitamment son magasin et traversa la place, répétant, affolée :

« Le loup est revenu ! »

Le client, un visage rond encadré d’une courte barbe, replia tranquillement son journal et invita le garçon à s’asseoir à sa table.

« Tu as l’air exténué », dit-il.

De fait, Max était abasourdi. Trop d’événements en si peu de temps !

« Je suis l’instituteur. Je m’appelle Manuel.

  • Max, répondit le garçon.
  • Faut pas lui en vouloir, ajouta l’homme en désignant la tenancière. Le village vit dans la hantise du loup. »

Les autorités en effet avaient réintroduit dans la région des loups en liberté. Cela avait suscité des débats interminables parmi les habitants . Le village était divisé.

  • Il y a les pour et les contre.
  • Et vous ? demanda Max.
  • Jusqu’à maintenant, disons que j’étais plutôt pour. Mais ce que tu racontes va drôlement relancer la polémique ! »

Il se tut, contrarié. Puis reprit :

«  On dit n’importe quoi sur cet animal, tu comprends ! Ce serait une bête sanguinaire, le diable, quoi ! Je ne dis pas que c’est un ange. Mais je ne crois pas que ce soit un tueur. C’est une bestiole intelligente, curieuse. Cela dit, va raconter ça à des gens qui ont peur. Ils ne t’écoutent pas ! En plus, je ne suis pas d’ici. On me prend pour un rêveur, quelqu’un de la ville… c’est tout dire.  » 

L’instit haussa les épaules, fataliste. Max le regardait avec sympathie. L’homme poursuivit :

« Des bergers s’étaient plaints de la disparition de quelques bêtes, ces temps-ci. Alors, ça devait forcément être un coup du loup. Mais on n’a jamais pu le prouver. Et pis, pourquoi il aurait besoin d’égorger tous ces moutons… Encore un, à la rigueur – disant cela, Manuel avait baissé d’instinct la voix…, s’il était affamé. »

Max eut presque envie de lui parler de sa rencontre de la sapinière, mais il n’en eut pas le loisir.

La dame du café, toujours aussi émue, venait de réapparaître, suivie de plusieurs personnes  qui parlaient fort.

« Moi je dis : il faut tuer le loup ! » hurla l’un d’eux, l’accent rocailleux.

C’était un vieil homme en costume de toile bleue qui regardait l’instituteur droit dans les yeux, comme pour le défier. 

L’ambiance, dans le café, devint vite torride

Tout le village sembla s’y être donné rendez-vous, la salle était bondée. Chacun voulait dire son mot. Un rouquin massif à la carrure de joueur de rugby, les sourcils broussailleux, la chemise ouverte sur un torse velu, semblait intéressé par Max. Ses mains intriguèrent le garçon, qui ne comprit pas de suite qu’il y manquait deux doigts, le pouce et l’index.

De sa voix tonitruante, l’homme au costume bleu s’exclamait :

« On n’est pas des moutons, nous ! On va pas attendre de se faire égorger. Il faut tuer ce monstre. Je propose qu’on organise une battue, tout de suite !Qui vient avec moi ?

  • Attendons la venue des gendarmes, dit timidement l’instit. Ils doivent passer ce matin, on verra avec eux…
  • Monsieur l’ami des bêtes, moi, à votre place, je  me ferais oublier », lui répondit le personnage.

Manuel, isolé, se tut.

S’adressant au public, l’orateur continuait :

« Tes gendarmes ? Ils sont pour les loups ! »

Sa voix se perdait dans le brouhaha. Les gens, excités, opinaient à ses propos.

« Alors, qui vient avec moi ? »

Moi ! moi ! moi ! Deux, trois, cinq mains se levèrent. Ces volontaires s’éparpillèrent à travers le village. Ils revinrent peu après devant le café, chacun armé d’un fusil, et s’engouffrèrent dans plusieurs véhicules. Les portières claquèrent, les moteurs rugirent, les roues patinèrent. Puis la caravane prit la route du col.
 

6.

Il ne restait que la patronne, Max, Manuel et le rouquin. Celui-ci s’approcha de leur table.

« Paraît que tu dois descendre à Saint-Agnan ? dit-il en regardant Max.

  • C’est vrai. Qui vous l’a dit ?
  • Ma mère. Et il désigna la femme du café. J’y vais justement, au village. Si cela te dit ? »

Max sauta sur l’occasion, prit congé de l’instituteur et suivit le rouquin jusqu’au parking, qui se trouvait à l’entrée du hameau, en contrebas.

En arrivant près des voitures, le garçon eut un choc en y apercevant un 4×4 kaki.

Son chauffard de ce matin était donc quelqu’un du village ! Il allait le signaler au rouquin quand il vit, avec effroi, ce dernier s’arrêter devant le véhicule et l’inviter, fermement, à y prendre place. Il voulut rebrousser chemin, mais l’autre, déjà, lui saisissait le bras.

« Laissez-moi partir ! dit Max.

  • Lai-ssez-moi-par-tir ! » répéta l’homme en prenant une voix traînante et nasillarde pour se moquer de lui. Il sentait la sueur et avait mauvaise haleine.

La main difforme de l’homme se refermait sur lui comme une pince. D’une torsion terrible, il bloqua Max et le projeta sur le siège avant. Puis, avec une agilité surprenante pour sa taille, il s’installa au volant.

Ils venaient à peine de démarrer qu’ils croisèrent la fourgonnette des gendarmes, qui arrivait au village. Tout à sa douleur, le garçon, cloué sur le dossier, fut incapable de faire le moindre geste.

« Alors, tu viens espionner les gens ?

  • Je n’espionne personne !
  • C’est ça, je te crois.
  • Je fais de la randonnée.
  • Qu’est-ce que tu as vu au juste, là-haut ?
  • Je l’ai déjà dit ! Des moutons égorgés, une demi-douzaine de moutons !
  • Et puis ?
  • Et puis quoi ?
  • T’as rien vu d’autre ?
  • Laissez-moi descendre sinon je hurle !
  • Tu peux hurler tant que tu veux ! Il n’y a personne à des kilomètres à la ronde ! A part les loups ! »

Antoine se tut.

« Tu m’as vu, hein, là-haut ? Avoue !

  • Je ne comprends pas ce que vous dites, fit le garçon.
  • Tu l’as dit à quelqu’un, au village ? »

Le jeune marcheur se dit que cet homme était bête. Bête et méchant.

« Tu l’as dit à quelqu’un au village ? répétait l’autre, menaçant.

  • Qu’est-ce que vous me voulez, à la fin ?
  • Te moque pas de moi, morveux, ou tu vas subir le même sort que les moutons ! »

Max était terrifié. Pourtant, quand il vit approcher le virage, il n’hésita pas.

De ses deux pieds joints,  il écrasa avec une rage phénoménale celui du conducteur, qui était encore sur l’accélérateur. Le moteur hurla, la voiture bondit.

Surpris, l’autre n’eut le temps ni de se dégager ni de corriger sa trajectoire. La dernière image que le garçon vit fut celle de la voiture qui basculait dans le fossé.
7. 

« Tu m’entends ? »

Max émergeait d’une sorte de vertige. Sa tête lui faisait mal. Il reconnut la voix puis distingua les traits de l’instituteur.

« Heureusement que ce n’était pas un ravin, dit Manuel. Vous n’avez dévalé que deux mètres en contrebas. Mais cela a bien suffi pour vous assommer tous les deux. Quant à la voiture, n’en parlons pas. Tu vas ramener une belle bosse du Mercantour ! »

Penché sur lui, l’instit lui tapotait les joues.

«Pardonne-moi de t’avoir laissé partir avec lui. »

Max  vit, sur sa droite, la voiture bleue de la gendarmerie ; des képis s’affairaient autour du rouquin, étalé face contre terre, menotté.

« C’est lui le loup ! dit Manuel.

  • Je l’avais compris », sourit tristement le garçon. Puis il se reprit :
  • « Il est pire qu’un loup ! »

Pendant que les militaires hissaient le rouquin dans leur camionnette, l’instituteur poursuivait :

« Les gendarmes se sont rendus au col pour constater les dégâts. En inspectant les parages, ils sont tombés sur un couteau, genre couteau de boucherie, ensanglanté, qui pouvait très bien être l’arme du crime/ ils sont revenus au village. Ils ont interrogé la commerçante. La grosse dame a craqué. Et elle a tout raconté . »

Max se mettait péniblement debout.

« Son fils, continuait Manuel, s’était mis en tête de construire sur le col un hôtel, voire un parc de loisir, un projet complètement fou.  Mais le lieu, déjà occupé par les troupeaux, était devenu un site protégé avec la venue des loups. Je comprends pourquoi le gaillard était un des militants les plus acharnés contre l’animal, même s’il n’avait rien dit tout à l’heure .

  • Tu croyais qu’il voulait venger le petit chaperon rouge ? »

L’instit’ aida Max à prendre place dans le véhicule.

« Avec sa macabre mise en scène, le rouquin pensait faire d’une pierre deux coups : faire peur aux bergers, qui fuiraient ce territoire et discréditer les loups, qui seraient interdits dans la région. Mais il n’avait pas prévu que quelqu’un, ce matin, serait au col. Et c’était toi. Car tu as dû croiser un 4×4 là-haut ? »

Le randonneur hochait la tête.

« Tu ne me l’avais pas dit. Je m’en veux de t’avoir laissé partir avec lui.

  • C’est rien, dit Max.
  • N’empêche ! Quand on a réalisé que vous étiez ensemble, on a eu drôlement peur pour toi, bonhomme. Tu étais devenu un témoin gênant, pour lui. On s’est aussitôt mis à ta recherche. Et voilà ! »

La camionnette approchait du village. Le gendarme qui conduisait se tourna vers son voisin.

« A mon avis, chef, il n’y a pas plus de loup dans la région que de crocodile !

  • Peut-être bien que t’as raison », grommela l’autre.

Scrutant les sous-bois, Max souriait.

Fin

Texte jeunesse

Sophie n’avait pas l’intention de mener l’enquête sur la mort de monsieur Lok, retrouvé dans la Seine, quai du Pré aux loups, à Rouen. Elle désirait simplement annoncer l’affreuse nouvelle à Gomé, son ami collégien et filleul du vieux commerçant chinois.

Ce que jeunes gens ignoraient alors, c’est que monsieur Lok était en possession d’un secret que voulait absolument récupérer une bande d’enragés, et leur chef qui se faisait appeler « Tête de serpent ». De quel secret s’agissait-il ? Et qui était au juste « Tête de serpent » ?

Le plus sage pour Sophie et Gomé aurait été de ne pas se mêler de cette affaire mais ils n’avaient pas le choix, il leur fallait affronter le mal. C’était pour eux une question de survie.

Mots clés : Rouen, la Seine et ses péniches ; le quartier chinois ; la police criminelle ; des trafics, de drogue ?d’êtres humains ? de faux-papiers ? Un atelier de peintre. Et une partie de karaoké.

                                                    Tête de serpent

                                                         Gérard Streiff

1.

 « M’enfin, c’est quoi ça ? bredouille Sophie, mal réveillée. 

Depuis le hublot, à droite de son lit, elle découvre une agitation inhabituelle le long du quai du Pré aux loups. De l’autre côté de la Seine, en effet, une vedette de la brigade fluviale, petite embarcation bleue nuit, longe lentement la berge opposée puis s’immobilise. Un marinier a dû repérer quelque chose car il jette à l’eau une bouée de signalisation. Intriguée, la jeune fille se lève en coup de vent.

Sa chambre est un vrai bazar, genre étalage de vide grenier, un entassement de vêtements, de bouquins, de bibelots, de CD, de sacs à dos ouvert, de chaussures et compagnie. Et l’inventaire est incomplet. Reste pourtant que sur le rafiot de son père, Eric, c’est le seul coin un peu civilisé. Le reste du bateau est en chantier, au propre comme au figuré.

Les parents de Sophie sont séparés et la jeune fille, une semaine sur deux, rejoint son père qui est installé sur l ‘Andante, une péniche, en plein Rouen.

En ce début d’été, elle comptait attaquer en douceur sa première journée de vacances mais là, il y a le feu.

Sophie enfile un short rouge, un débardeur noir, des espadrilles et se précipite sur le pont pour mieux suivre les opérations.

Les cheveux roux, courts, le corps tout élancé, Sophie ressemble, selon son père, à un « flamant », bizarre échassier d’ordinaire debout sur une patte. D’où les surnoms dont il l’affuble, Flamant, Flamme ou Flafla… Petit signe distinctif de la jeune fille, et nous en aurons fait le tour pour l’instant : elle présente un signe distinctif : sur l’épaule droite, un petit tatouage, provisoire assure-t-elle, qui représente une licorne. Une licorne sur un flamant, quel bestiaire !

Sophie émerge sur la coursive, encombrée de tubulures, de planches, de bâches dépliées et d’outils divers. Son père est en train d’ajuster de longs tuyaux de canalisation en plastique. Il semble parfaitement indifférent à l’agitation sur l’autre quai.

-Z’ont peut-être trouvé du pétrole ! laisse-t-il tomber en guise de bonjour.

Là-bas, à la proue de la vedette, un scaphandrier s’apprête. Il vient de revêtir sa combinaison, fixe ses bouteilles, installe son masque.

-Même pas drôle, bougonne la fille qui embrasse vite fait son bricoleur de père.

Sophie n’apprécie guère les « plaisanteries » d’Eric. Elle ne comprend pas comment il peut rester si placide alors qu’un événement, à l’évidence, se déroule sous leurs yeux. Elle hausse les épaules et, les mains en visière pour mieux distinguer, elle reprend son observation.

Un imposant remorqueur, tout hérissé de treuils et de cabestans,  vient de rejoindre la vedette. Le scaphandrier, lui, a disparu. On peut cependant deviner son itinéraire sous-marin car un long tuyau, une « ligne de vie », le relie au petit bateau de la brigade. Sur le quai du Pré aux loups – Sophie adore ce nom, le quai du Pré aux loups, on peut en imaginer des choses avec un nom pareil-, des gens commencent à se rassembler. L’attente n’est pas trop longue. Le plongeur réapparaît, brandissant l’extrémité de sangles que récupère un marin du remorqueur. Ce dernier fixe les courroies à une grue hydraulique. Le temps pour le scaphandrier de prendre ses distances et l’appareil se met à tracter. Les sangles se tendent, un gros bouillonnement apparaît à la surface du fleuve. Peu à peu une carcasse émerge. C’est une voiture, une vieille Renault 4 blanche, enfin blanche, façon de parler. C’est un engin de type utilitaire. Les sangles traversent le véhicule de part en part à la hauteur des vitres avant. La grue soulève lentement la fourgonnette

A présent,  on ne voit plus que le dessous noir du châssis. L’eau dégueule de partout. Ça cascade, ça dégouline. L’élévateur pivote lentement puis dépose la Renault toujours ruisselante sur la berge.

Sophie est estomaquée. Son père l’interpelle

  • Flafla, t’as pris ton petit dej’ ?

Quel blasé, se désespère-t-elle. Il se passe sur l’autre rive des choses incroyables et lui, il pense au petit déjeuner de sa fille. Enfin il faut dire qu’il n’insiste pas trop.  Le voilà déjà reparti poursuivre son installation dans les entrailles de la péniche. Elle, pour rien au monde, ne veut rater la suite du spectacle.

Elle traverse la passerelle, saute à terre et se précipite vers le pont Corneille.

Tout en courant, elle ne quitte pas des yeux le véhicule. Quelque chose la tracasse. Elle se dit qu’elle A DEJA VU cette voiture.  Mais où ?

2.

Sophie redescend sur le quai opposé et rejoint le fameux Pré aux loups. Du pré et des loups il ne reste pas grand chose, rien qu’un nom, c’est déjà ça.

Sorte d’ovni blafard, la camionnette blanche continue de dégorger son eau sale. Une voiture de police est là. Un agent, un homme de haute taille, les bras en croix, l’air jovial malgré tout, tente de maintenir les badauds à distance. Il est trop grand ou son costume trop petit, mais le bonhomme est de toute évidence à l’étroit dans son uniforme. Avec ses mains dressés, on dirait qu’il tend un écran, un rideau imaginaire pour cacher le décor. Un autre policier s’efforce d’ouvrir la porte du conducteur. «  Il y a quelqu’un dedans» s’énerve-t-il. « Y a quelqu’un ! » répète une partie du public. La carrosserie du véhicule est toute cabossée, le flic s’acharne, à grands coups de pied, sur la tôle pour décoincer la portière. Laquelle finit par céder dans un affreux couinement. Un corps s’affaisse en partie sur la chaussée. « Ooooh ! » crie l’assistance.

A l’évidence quelque chose maintient feu le conducteur à l’intérieur de la voiture. Le grand flic est partagé. Il fait toujours barrage de son corps mais sa tête est tournée vers son collègue, avec l’air de s’ébaubir.

Sophie contourne l’assistance et réussit à s’approcher de la scène. Elle remarque que la main droite du conducteur est retenue au volant par une paire de menottes. Un ouvrier du remorqueur, appelé à la rescousse, s’emploie à l’aide d’une longue pince à casser la chaîne qui emprisonne le malheureux. Pendant qu’il travaille, le hayon de la fourgonnette se redresse, tout seul, comme par magie. Glisse sur le sol un impressionnant poisson dont la gueule écartée laisse voir deux rangées de petites dents pointues. D’instinct, la foule recule, un peu, partagée entre la crainte et la curiosité. Un voisin de Sophie crie :

  • Un silure !
  • Un quoi ?

Pète-sec, un monsieur-je-sais-tout pérore :

  • Un silure ! Vous ne savez pas ce que c’est qu’un silure ? 
  • …
  • C’est un poisson carnassier, il peut atteindre les deux mètres.
  • Dans la Seine?
  • Ben oui, la preuve !
  • ça attaque l’homme ?
  • Tout de même pas. ça ne bouffe que les grenouilles.
  • Les canards ?
  • Peut-être. Mais les petits, alors.

Le dialogue pourrait s’éterniser mais un policier y met fin en rejetant l’animal, du bout de son godillot, dans le fleuve.

 « Reculez, il n’y a rien à voir ! » continue de dire contre toute évidence son collègue, le grand pandore de faction. Il a du mal à convaincre les badauds. Il règne sur le quai une ambiance étrange. Des passants sont apeurés, d’autres compatissent et d’autres encore ont l’air de croire qu’il s’agit du tournage d’un film. L’un d’eux demande même :

  • C’est pour quelle chaine ?

Le grand flic, dépassé, hausse les épaules.

Sophie ne perd pas une miette de ce qui se passe là. Elle se faufile presque jusqu’au véhicule. On vient de libérer le conducteur et de l’extraire de son siège. Il est allongé sur le dos. C’est un homme d’un certain âge, pas très grand, rond de taille, chauve et portant un costume de toile bleu marine.  Sophie tressaille. Elle connaît le noyé.

Ses traits sont bien un peu troublés par le séjour dans l’eau mais il n’y a guère de doute possible, c’est l’épicier du quartier ! La fourgonnette est bien sa voiture.

  • Vous savez qui c’est ?

Sophie sursaute. La voix qui l’interpelle est celle d’un jeune officier de police, cheveux longs, visage pointu, yeux cernés et manteau de cuir. Il a surpris le regard affligé de la collégienne et la questionne sans façon.

  • Alors ? vous savez qui c’est ?
  • Oui, avoue-t-elle… C’est Monsieur Lok, un commerçant chinois. Monsieur Lok San.

L’homme résidait à deux pas, dans un vieil immeuble, le dernier bâtiment à avoir survécu à la rénovation sans nuance du quartier. Le capitaine Lebailly, c’est ainsi qu’un des agents vient d’appeler le flic au long manteau, note le nom et l’adresse que lui indique Sophie. Il prend aussi les coordonnées de la jeune fille. Elle désigne la péniche paternelle.

Puis, un peu KO debout, elle assiste à tout un remue ménage autour de la victime. Différentes équipes se succèdent, on palpe le corps, on prend des notes, on le photographie. Tous ces gens qui s’affairent là ont l’air de bien se connaître, de se livrer à une sorte de routine, où chacun a un rôle bien particulier à tenir. Le temps passe. Finalement, une ambulance emporte le corps. Une dépanneuse, un peu plus tard,  se charge de la camionnette. La police se retire. La foule se disperse. Sophie reste seule. Il est presque midi.

3

Pour Sophie, c’est un meurtre, cela ne fait aucun doute. Un meurtre ! Bien sûr on peut aussi se suicider de cette manière, se dit-elle. Mais  monsieur Lok, l’épicier, n’avait rien d’un dépressif. Il était plutôt du genre malicieux, voire facétieux. Il avait toujours un petit mot drôle pour chacun de ses clients. Or il y a dans cette mort, songe la jeune fille, une sorte de mise en scène macabre : une voiture à l’eau, ces menottes sur le volant, cela ressemble à une exécution. Comme dans les films, s’étonne-t-elle. Une mort terrible pour la crème des hommes. La boutique de monsieur Lok était ouverte en permanence. Un vrai service public. Il était là tôt le matin, jusqu’à tard le soir, l’été comme l’hiver. Le commerçant n’était pas avare en sourires, en conseils aussi.

 On trouvait de tout chez lui. Il y avait un rayon de « chinoiseries » bien sûr, porcelaine, parfum, vêtement, mais aussi de l’alimentation générale. En fait tout ce que l’on pouvait désirer, Monsieur Lok l’avait. Il dépannait toujours ses clients, même les plus exigeants. Les rares moments où il quittait l’échoppe, c’était pour faire ses livraisons à domicile. C’est lui d’ailleurs qui passait une ou deux fois par semaine à la péniche, chaque fois qu’Eric lui passait commande. C’était toujours un peu la même chose, des œufs, des pates, du thé, des pommes de terre, des bouteilles de gaz, le minimum pour tenir à bord.

.

L’homme vivait seul…avec Gomé, bien sûr.

« GOME ? ! ». Sophie tressaille en prononçant ce prénom. Elle l’avait complètement oublié. Gomé. C’est le jeune cousin de l’épicier. Cheveux noirs en brosse, yeux sombres, visage rond, ce grand gaillard est arrivé au collège de Sophie dans le courant de l’année. Un bosseur, d’humeur toujours égale, genre placide.

Autant Sophie bouge en permanence, autant il est de la famille des calmes. Pour parler, elle fait travailler le visage, la tête, les bras. Alors que lui s’exprime comme un Bouddha impavide. Il est plutôt bavard, ceci dit, sauf quand il s’agit de son passé. Là c’est motus et bouche cousue. Comme s’il n’avait pas d’histoire. Il vient d’où, Gomé ? Mystère. On ne lui connait pas d’autre famille que son oncle.

Les premières semaines, il s’est fait chahuter pour son prénom. Il faut dire que s’appeler Gomé, ça fait drôle. Pourquoi pas effacé ou zappé ? Ou encore éliminé, un mot à la mode. Tout le monde, un temps, le charia. Lui écouta, sourit et désarma ses moqueurs. La classe finit par l’adopter. Car Gomé est un séducteur. Et une sorte de « surdoué ». Il parle un français à peu près parfait ; il lui arrive même de corriger telle ou telle faute d’expression de ses camarades, l’air de rien. Il a cependant cette fâcheuse habitude de commencer souvent ses phrases par « C’est clair… ». Comme un tic. C’est aussi sa façon de dire oui.

  • ça va, Gomé ?
  • C’est clair.

Sophie l’a d’ailleurs surnommé « Céclair ». Dès le début, dès sa venue dans la classe, elle l’a protégé, enfin façon de parler car le garçon la dépasse facilement d’une tête. « Tu l’as à la bonne parce qu’il est fort en maths » ont  dit les mauvaises langues. Ce n’est pas faux, songe Sophie, mais enfin il n’y a pas que les maths dans la vie. Les deux enfants se sont trouvés pas mal de points communs. Ils aiment les mêmes films,  ils courent les mêmes concerts, ils s’amusent aux mêmes représentations de hip hop, lisent les mêmes revues pleines de potins sur les gens en vogue et partagent une même détestation pour « les marques ». « Pour ne pas faire comme les autres » déclarent-ils fièrement. C’est peut-être vrai. Ce qui est sûr, c’est qu’ Eric, tout comme monsieur Lok,  étaient des opposants farouches à ce genre de mode. « Pas de marques à la maison » ont dit l’un et l’autre. Les enfants se sont adaptés.

Le temps d’une boom, ils ont même un peu flirté ensemble. La romance n’a pas eu de suite. Mais depuis ce soir-là, « Céclair » appelle son amie « Licorne ». Pourquoi ? Pour la beauté du mot ? Trouve-t-il que la jeune fille sort tout droit d’une fable ? Il n’a pas expliqué son choix, elle l’accepta. Et comme par hasard, elle se fit faire les jours suivants un tatouage…de licorne !

Sophie sort de sa rêverie et décide de se rendre à l’épicerie.

Le magasin est adossé à une énorme bâtisse plutôt délabrée, intitulée «  les docks », titre  qui est peinturluré au fronton de l’immeuble. Au milieu des constructions de verre futuristes du quartier, alignement de quadrilatères proprets et tous identiques, ces vieux bâtiments semblent une pièce rapportée. Elles forment, dans cet ensemble ultramoderne qui n’en finit plus de sortir de terre, un vestige de temps oubliés, la dernière trace d’un continent perdu.

4

Le magasin de Monsiur Lok est fermé.  Les étagères, sur le trottoir, ont disparu. Le rideau de fer est tiré sur la devanture.

Pourtant la porte du couloir mitoyen est entrouverte. Sophie pénètre dans un long corridor. L’endroit est noir, humide. D’une voix mal assurée, elle appelle :

  • Gomé ?

Pas de réponse. Elle insiste :

  • Gomé ? Céclair ?

Un bataillon de petits chats gris, tous identiques, on aurait dit des clones, les oreilles en pointe, les yeux dorés, le poil lisse, la queue touffue, s’égaille dans l’entrée. Elle reprend, un peu plus fort :

  • Gomé, c’est moi, Sophie.

Au milieu du couloir, une porte latérale d’accès au magasin est béante. La jeune fille entre ainsi dans l’arrière boutique. Elle n’est pas rassurée. Sur sa gauche, un escalier de bois en colimaçon conduit à l’appartement privé du premier étage. Sophie n’a pas la force de pousser plus loin son expédition. Elle va rebrousser chemin quand elle croit entendre murmurer dans son dos son prénom. Elle n’est pas sûre d’avoir bien entendu, hésite.

«  Sophie ?

  • Céclair, c’est toi ?

Le garçon se dresse maladroitement dans l’encadrement de la porte de la réserve. Sophie le rejoint. Il est au milieu d’un capharnaüm de sacs de riz et de caisses de bière, une caverne d’Ali Baba pleine d’épices et de sucreries. Ça sent le thé et le soja,  le miel et les champignons, le poisson séché et le caramel, un mélange infini des genres à donner le vertige.

Gomé est défait, il tremble.

  • Ton oncle…commence-t-elle.
  • C’est clair.

Il chuchote. D’instinct, elle l’imite, continue à voix basse :

  • Tu sais ?
  • J’étais sur le quai.
  • Je ne t’ai pas vu.
  • J’avais peur.
  • Qu’est-ce qui se passe ?

Il se met à renifler, il sanglote. Sophie est totalement désemparée. Ces larmes lui font perdre pied. Elle attend. Après un long silence, le garçon reprend.

  • Lok San…
  • Oui ?
  • Lok San… m’a demandé hier soir de fermer la boutique ; il avait rendez vous en ville.
  • Il t’a dit où il allait ?
  • Il voulait se rendre chez un ami de la famille, le docteur Li. Je crois bien que c’est la seule personne qu’il fréquentait, enfin…de temps en temps. Avant de partir, il m’a confié sa sacoche.

Gomé écarte les bras qu’il tient repliés sur sa poitrine et désigne un vieux cartable de cuir rouge serré tout contre lui.

  • J’ai voulu attendre son retour, poursuit le garçon, mais je me suis endormi. Ce matin,  ce sont les sirènes de la police qui m’ont réveillé. Mon oncle n’était pas rentré. J’ai eu un sale pressentiment.

Gomé se remet à pleurer.

-J’ai couru vers le port ; et là j’ai vu.

  • Les mariniers ? qui retiraient la voiture… ?
  • Oui… Alors, depuis, je me cache.
  • Mais pourquoi ?

Il ne répond pas.

  • Pourquoi ? insiste Sophie.
  • Ils vont me tuer.

5

  • Qui, ils ? s’affole la jeune fille. Tu dis quoi, là ?

Gomé ne répond pas. La jeune fille se sent contaminée par son trouble. Comme si une onde de peur irradiait du jeune homme et l’enveloppait.

Ils se font face quand ils entendent des pas dans l’entrée. Un visiteur. Il semble avancer prudemment. Gomé saisit Sophie par la main, l’attire vivement vers le fond de la réserve.

Il y a là, dans ce hallier qui n’en finit pas, tout un fatras de broderies et d’ombrelles, de soies peintes  et d’articles en bambou. Ils s’accroupissent derrière des casiers métalliques chargés de fruits exotiques que Sophie est en peine de nommer : des litchis ? du longan ? des kumquat ? L’homme continue d’avancer. Il visite méthodiquement la maison. Il traverse le magasin, monte dans les chambres, redescend, rejoint la remise où il s’arrête un instant.

Les jeunes gens échappent à la vue de l’intrus. Mais eux peuvent le distinguer. C’est un chinois d’une trentaine d’années, costume noir, polo gris, l’allure sportive. Un visage étroit, osseux, une longue moustache pendante, à la Gengis Khan. Il tient étrangement ses mains dans le dos.

Le visiteur les dépasse, traverse la remise. Sophie remarque qu’il cache un objet étrange, brillant, comme une plaque d’acier. Sophie finit par reconnaître l’instrument ; c’est une « feuille de boucher », un hachoir de forme rectangulaire. La collégienne sent grandir dans sa poitrine un pincement douloureux, une vague violente qui lui court tout le long de l’épiderme. Jamais elle n’a eu aussi peur. L’homme inspecte le hallier, fait demi-tour et sort lentement dans le couloir.

Sur le pas de la porte, il échange quelques mots avec un compère qui l’attendait là. Sophie croit entendre encore le martèlement de son pas. En fait c’est le battement de son propre cœur qui n’en finit plus de s’affoler. Les jeunes gens attendent longtemps avant de sortir de leur cache. Midi doit être passé depuis belle lurette. La jeune fille, sidérée, murmure à l’oreille de son ami :

  • C’était qui ?

Gomé ne répond pas. 

  • Mais enfin qu’est-ce qui se passe ici?
  • Je peux pas t’expliquer.
  • En tout cas, faut pas rester, il va revenir!
  • Et alors ?
  • On se tire ? !
  • Où ?
  • Chez moi !
  • Sur la péniche ?
  • Oui, sur la péniche.
  • Et après ?
  • Après, après…On verra bien. Faut déjà partir !

Leur visiteur fait les cent pas devant le magasin. Impossible de fuir par ce côté.

  • Passons par la porte des livraisons.

Ils quittent précipitamment l’épicerie par une cour arrière qui donne directement sur les docks. Gomé s’agrippe toujours au sac rouge de son oncle comme à une bouée.

« Filons chez Kechichian » lâche Sophie.

6

« Les docks » est un immeuble hybride. Cet ancien silo à grains forme un bâtiment monstrueux, bâtard. De face on dirait une cathédrale industrielle, élancée, froide ; de profil il ressemble à un château baroque, aux toits pointus et aux fenêtres étroites. Ce site sert à présent de squats pour des artistes, des peintres surtout. La jeune fille a eu l’occasion de visiter avec sa classe le lieu, en compagnie de Gomé,donc, pour la journée « Portes ouvertes » organisée par les locataires.

Il faut le vouloir pour résider là. La bâtisse a quelque chose d’inquiétant, d’inhospitalier. L’entrée fait penser à une tourelle, un poste d’observation qui aurait été désertée par ses soldats. Les grandes portes d’accès sont béantes ; il n’en reste que l’encadrement de fer, les vitres ont explosé. Les murs bétonnés du hall accentuent cette allure de bunker. Les parois sont recouvertes de tags; leurs auteurs pensent égayer le coin mais tout est si sombre que ces dessins ont l’air triste. Il n’y a pas d’ascenseur mais un escalier métallique, torsadé, relie les cinq étages du bâtiment. Les pas des visiteurs sur ces marches d’acier font un sacré boucan. A chaque étage,  trois corridors étroits, hauts et voûtés donnent, miracle!, sur une multitude de petites pièces, basses, chatoyantes, tapissées : les ateliers d’artistes. L’endroit ressemble en somme à un arbre monstrueux qui aurait donné des fleurs magnifiques.

Kechichian réside au deuxième étage.

Ce vieux peintre adore l’Asie. Parisien de souche, il n’a pourtant jamais quitté la France. Mais il n’en finit plus de représenter des paysages de carte postale, avec des temples perchés, des cascades, des pommiers en fleurs, des élégantes avec ombrelle. C’est curieux pour un artiste des bords de Seine mais c’est ainsi. En règle générale, il agrafe au bord du tableau une petite photo qui lui sert de modèle et répète le même motif. Enfin presque le même.

Kechichian a une belle tête, solide, les cheveux blancs en brosse, le regard moqueur, une fossette au menton.

Il fréquente le magasin de monsieur Lok ; c’est là qu’il a retrouvé les adolescents, après leur visite guidée, et qu’ils ont sympathisé.

L’atelier est ouvert. L’entrée explosive des collégiens le surprend en pleine sieste :

  • Monsieur Kechichian, faut nous aider !
  •  !?
  • Ils ont tué l’épicier chinois!
  • Quoi? Quoi ? bafouille-t-il.

Il doit se demander s’il est en train de faire un cauchemar.

  • Oui, on l’a noyé.
  • Vous délirez ?

Kechichian vient d’atterrir ; il réalise.

  • Non, sa voiture a été retrouvée ce matin dans la Seine…
  • …et lui était dedans, enchaîné !

Le peintre est abasourdi. C’est trop, trop de mots, trop d’informations, trop d’horreurs d’un seul coup. Il passe sa main sur son visage, sur son crane, il tente de reprendre pied, de raisonner ses visiteurs, de dompter cette tornade qui s’invite dans son petit monde.

  • Ecoutez,  on se calme, d’accord ? On se calme et on raconte tout depuis le début.

Tourneboulé mais précautionneux, il les invite à passer dans le coin réception de son atelier, un tapis, une banquette, quelques poufs, à demi décousus. Il a aménagé là une sorte de petit salon de thé. Il sort des verres d’un petit meuble, puis ouvre la fenêtre : retenues à des clous, des cordelettes descendent le long de la façade. Il tire sur l’une d’elles. Une bouteille d’eau gazeuse finit par apparaître.

  • Désolé, je n’ai pas de frigo…

Toujours surexcités, les enfants remarquent à peine son astuce. Il fait pendre à l’extérieur ses provisions afin qu’elles prennent le frais.

Sophie reprend toute l’histoire puis se tait. Gomé rebondit et avoue, la voix cassée :

  • Moi, je connais le tueur.

7

Sophie et Kechichian dévisagent le jeune homme, les yeux comme des soucoupes.

  • Tout est de ma faute ? ! poursuit-il.
  • Pourquoi tu dis ça ? ça va pas, la tête ?
  • C’est clair. Je n’aurais pas du venir.
  • Ici ? s’étonne Kechichian.
  • Non, pas ici, chez toi, mais en France.
  • Mais qu’est-ce que tu racontes, enfin ?
  • Je raconte qu’en venant dans ce pays, j’ai fait le malheur de mon oncle, et demain celui de ma famille, restée là bas.

Ses deux amis se demandent s’il n’est pas en train de délirer.

  • Gomé, arrête ! On comprend rien. C’est quoi, cette histoire ? tonne l’artiste.
  • Je suis arrivé en France à la fin de l’an dernier…
  • C’est ton oncle qui t’a fait venir ?
  • Oui…

Le peintre a une intuition ; il demande :

  • Tu es entré clandestinement ?
  •  ? !
  • Tu peux nous parler, on n’est pas de la police, tu sais ?
  • Vous ne me dénoncerez pas ?
  • Ca va pas, non ? Pour qui tu nous prends ? On veut t’aider, c’est pas vrai, Sophie ?
  • Gomé le sait bien, répond la jeune fille.
  • Mais il faut tout nous dire.

Gomé, désespéré, se frotte les mains comme s’il avait froid. Il est au bord des larmes mais quelque chose le retient. Finalement, il confesse :

  • C’est vrai…, je suis entré clandestinement en France. Mon oncle a utilisé un réseau de passeurs. Il a du payer très cher le voyage. Lok Sang m’a parlé de 20 000 euros.
  • Les escrocs !
  • Je suis arrivé de Pékin à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Vous voyez ?
  • -On connaît, ça va.
  • Là,  je n’avais pas de vrai document officiel. Juste des papiers bidons qui m’avaient permis de quitter la Chine. A Roissy, le réseau m’a contacté en zone de transit. Quelqu’un m’a remis un faux passeport. J’ai pu passer la douane. Aussitôt, « ils » m’ont récupéré et j’ai été conduit – retenu plus exactement – dans une villa de Seine-Saint-Denis. Trois jours. Là, mes « accompagnateurs » ont exigé de l’oncle l’autre partie de la somme. Il avait payé pour ma sortie de Chine, il fallait à présent payer les papiers.
  • Ce qu’il a fait ?
  • Naturellement. Il s’y attendait et il croyait l’histoire réglée. Lok Sang est venu me chercher en région parisienne. Avec sa voiture ! Et je me suis installé dans le quartier, ici. J’ai pris mes marques au collège, je me suis fait des amis, n’est-ce pas Sophie ?

La fille tente un sourire.

  • Et puis ?
  • Et puis, la semaine dernière, Lok Sang m’a dit que quelqu’un était revenu le voir.
  • Qu’est-ce qu’il voulait ?
  • De l’argent, toujours de l’argent. L’oncle avait du payer pour le voyage, pour les papiers. A présent, il fallait acheter leur silence…Si Lok Sang refusait de le faire, disaient-ils, ils se débrouilleraient pour me dénoncer à la police.
  • -Mais ils se dénonçaient eux-mêmes alors, comme passeurs ?
  • -C’est vrai mais ça ne semblait pas les déranger. Et mon oncle, lui, se sentait piégé.
  • C’était la même équipe ?
  • Absolument.
  • Tu reconnaîtrais ces gens ?
  • Dans ma « prison » près de Paris, ils changeaient tous les jours. Mais leur chef, impossible de l’oublier. Une vraie sale gueule. Tout le monde parlait de  «  tête de serpent ».
  • C’est celui qu’on a vu au magasin.
  • C’est clair, c’est lui que j’ai déjà vu là-bas.

« Tête de serpent ? ! ».

Le peintre accuse le coup. Ce nom lui est connu.

8

« L’affaire est sérieuse » se dit Kechichian. Il a lu dernièrement sur le bonhomme des reportages à faire dresser les cheveux sur la tête. Un big boss de la mafia chinoise qui se serait imposé dans le milieu en terrorisant ses adversaires. Un type cruel, redoutable, redouté. Et mystérieux : tout le monde en parle mais personne ne l’a vu. En tout cas, personne n’est capable d’en faire le portrait. Chaque semaine ou presque, on peut suivre à la trace, à la rubrique des faits divers des journaux, les méfaits du gaillard ou des gens de sa bande.

Le peintre se sent soudain nerveux. Il se lève d’un bond, met un doigt devant sa bouche, pour intimer à ses hôtes le silence, ouvre la porte. Il jette un œil dans le couloir.

  • Excusez moi, j’ai cru entendre quelque chose…

La tension dans l’atelier monte d’un cran. C’est à devenir parano. Le peintre reprend :

  • Ce que je ne comprends pas bien, c’est pourquoi on a tué Lok Sang? Pourquoi tuer quelqu’un que l’on veut faire payer ? Lui faire peur, à la limite, on peut comprendre. Mais le tuer..

Les jeunes gens ne réagissent pas.

  • A mon avis, il a peut-être découvert quelque chose, …quelque chose qu’il n’aurait pas du voir. Ou savoir.

Un ange noir passe. Kechichian prend un air faussement débonnaire, dodeline de la tête, frappe dans ses mains :

  • Bon, alors, voilà ce que j’ai décidé. Gomé est mon hôte, il va se cacher ici. Cette nuit en tout cas. Demain sera un autre jour, il sera toujours temps d’aviser. Simplement, il faudrait qu’on mette nos forces ensemble. Toi, Gomé, tu n’as pas d’autre connaissance sur Paris ?
  • Non. Enfin si, il y a peut-être le docteur Li..
  • C’est qui ?
  • Un ami de Lok Sang. C’est un médecin réputé, quelqu’un de gentil, qui l’a dépanné plusieurs fois, m’a-t-il dit. Mais je ne le connais pas personnellement.
  • Appelle le !
  • Oui, je dois avoir son numéro.
  • Et toi, Sophie, tu devrais faire signe à ton père.
  • Le pauvre, je suis sûre qu’il stresse à mort ! répond-elle, nerveuse. J’ai pas l’habitude de disparaître comme ça…

Le peintre l’interrompt :

  • Problème !
  • Encore ?
  • J’ai pas le téléphone.
  • Même pas un portable ?
  • Désolé.

Anticonformiste de nature, Kechichian a pris en grippe cette mode universelle qui veut que tout le monde soit en contact avec tout le monde, tout le temps et partout. Il a horreur de cette manie de se téléphoner, de se S.M.Ser, de se tweeter, de se mailer à tout bout de champ. Tous ces gens qui n’en finissent plus de parler dans leur petite boîte, dans la rue, dans le métro, au volant, au restaurant, dans l’ascenseur ou les toilettes, l’agacent terriblement. « Qu’ont-ils donc à se dire de si urgent ? Tout cela ne peut pas attendre un peu? » bougonne-t-il.

 Lui est un adepte du silence, de la solitude, de la lenteur. Autrement dit un martien. Ou un naufragé dans cet île déserte qu’est son atelier.

  • Mais s’il y a le feu, ajoute l’artiste, il y a un téléphone public au rez-de-chaussée, dans le hall d’entrée.

Les jeunes gens se regardent. Ils se lèvent. Kechichian retient le garçon.

  • Gomé, j’aimerais mieux que tu ne te montres pas trop pour le moment, OK ?

9

Sophie regarde son ami toujours désespérément accroché à son cartable rouge. Elle ne peut retenir sa question :

  • Gomé, c’est quoi ce sac ?
  • Pourquoi ?
  • Je te vois le tenir comme une relique depuis notre rencontre, tout à l’heure. Tu as l’air d’y être drôlement attaché, non ? Excuse ma question, elle est peut-être indiscrète ?
  • Non. C’est Lok Sang qui m’a confié la sacoche, je te l’ai dit. Hier soir, juste avant de partir… Il m’a dit de garder ce sac précieusement. C’est tout.
  • Tu… tu as pu regarder ce qu’il y avait dedans ?
  • C’est clair. Il n’y a rien, ou presque. Une pub pour un Institut de formation, à Rouen. En langue française, je crois. Formation en langue française, je veux dire. Il y a aussi une liste d’élèves du centre. Des photos de l’administration. Des bricoles. Mais Lok Sang devait y être attaché pour des raisons à lui, que j’ignore. Regarde…

Il lui montre un dépliant de l’école, quelque part en centre ville, des portraits d’élèves, de professeurs, de collaborateurs.

  • …quelques adresses, deux ou trois papiers avec des chiffres. Rien de bien important, mais j’y tiens, tu comprends. J’ai l’impression que Lok Sang pourrait revenir, me demander son sac. Il serait très déçu de ne plus le trouver. C’est idiot, mais c’est comme ça.

 Le garçon confie à Sophie les coordonnées du docteur Li.

La jeune fille les quitte, descend rassurer son père.

Elle n’a pas son portable mais il y a une cabine de téléphone qui est nichée sous les premières marches de l’escalier, un peu en retrait. Elle s’y enferme. C’est tout juste si elle peut repérer les chiffres du cadran, tant il y fait sombre. Elle compose d’abord le numéro d’Eric. Il répond illico. Comme s’il n’attendait que ça. Il est fou d’angoisse : sa fille a disparu depuis le matin. Il hurle :

  • Où tu es ? Nom de Zeus, Flafla, t’es folle ?
  • Ecoute moi…
  • C’est pas croyable, ça ? !
  • Papa, je…
  • Tu pouvais pas m’appeler plus tôt, non ?

Elle ne l’avait jamais entendu aussi remonté. Il ne lui laisse pas le temps de répondre.

  • Je me suis fait un sang d’enfer. J’ai cru que t’étais tombée de la péniche, ou qu’on t’avait kidnappé. J’ai pensé aux pires choses. En plus les policiers…

Mais Sophie ne l’écoute plus.

 Deux ombres viennent d’entrer dans le hall des docks, tout près d’elle. Ils semblent se diriger vers la cabine mais finalement ils empruntent l’escalier. On dirait qu’ils vont lui marcher dessus, tant ils sont proches. Leurs pas tambourinent au dessus de sa tête. Mais ce n’est pas leur présence ni le bruit qui la gênent. Elle a reconnu l’homme qui ouvre la marche. C’est le tueur de l’arrière boutique ! «  Tête de serpent ». Un homme l’accompagne.

  • Allo ?

Eric redouble de colère

  • Sophie, répond moi, allo, c’est pas possible, ça… ! ?

Mais la jeune fille laisse pendre l’écouteur et se faufile hors de la cabine. Elle quitte en catastrophe l’immeuble. L’appareil se balance dans le vide. A l’autre bout du fil, Eric crie :

  • Sophie ? Tu es là ? Sophie ???

10

La jeune fille court si vite qu’elle arrive à la péniche alors que son père vient à peine de lâcher le téléphone. Il la regarde, complètement dérouté. Sa fille disparaît, l’appelle, s’évanouit, réapparaît. Elle prend à peine le temps de s’expliquer et l’implore :

  • Papa, il faut prévenir la police. VITE !

Gomé ne sera pas content, se dit-elle, mais tant pis.

Les policiers,  justement, avaient rendu visite à Eric en milieu de journée, un certain capitaine Lebailly. Sur le coup, son père avait cru qu’il venait lui parler de sa fille et paniqua. Mais le flic était là pour lui apprendre la mort de l’épicier et le témoignage spontané de Sophie qui avait été la première à reconnaître le corps, sur le quai. Eric tombait des nues, il ignorait tout, s’excusa auprès du capitaine.

Ce dernier visita la péniche, « par principe », puis lui laissa son numéro de téléphone.

Eric appelle. Il tombe sur un agent placide, au débit lent, à croire qu’il s’économise.

  • Le capitaine est en ligne, je vous demande de patienter.
  • Ecoutez, c’est urgent ! Coupez le, s’il vous plaît ! Allez le voir, dites lui que c’est grave ! Une question de vie ou de mort ? !

Le batelier s’énerve mais  le pandore ne l’écoute déjà plus. En fait il a mis leur appel en attente, sans couper le micro. Eric et Sophie entendent donc les conversations qui se déroulent dans le commissariat.

  • …Et celui qui avait les pieds dans une cuvette de ciment, tu te rappelles ?

Des policiers échangeaient leurs souvenirs des plus beaux suicides dans la Seine.

  • Tu imagines le gars sur le pont qui se prépare son petit béton, il y trempe ses petons, attend que le ciment durcisse. Et quand tout est prêt, quand il est bien sûr de couler à pic, il saute dans l’eau…
  • Faut vraiment avoir envie d’en finir, non ?
  • Tu sais qu’on en repêche pas mal dans le coin, chaque année, continue l’homme au lent débit.
  • Vrai ?
  • Vrai.

 Sophie est folle de rage.

– On s’en fout de vos histoires, passez nous votre chef ! hurle-t-elle dans l’écouteur. En vain. Ses paroles s’envolent. La jeune fille se sent coupable ; elle a l’impression d’avoir lâché ses deux amis aux docks, de les avoir abandonnés. Mais que pouvait-elle faire d’autre ? Devancer les deux Chinois, prévenir les autres? Impossible. Les retenir, les affronter ? ridicule.  Les suivre ? Inutile. Elle tente de se rassurer en disant que les gangsters étaient là par hasard, qu’ils ne savent où se trouve Gomé. Mais elle ne croit guère à ce qu’elle se raconte.

Les flics semblent les avoir oubliés ; ils continuent leur bavardage macabre.

  • Des fois, on les retrouve entiers, des fois en morceaux…

 « Capitaine Lebailly, j’écoute ? ».

Enfin ! L’interpellation les fait sursauter. Eric, fébrilement, explique : la rencontre de sa fille avec le neveu du commerçant chinois, la présence d’intrus au magasin, la fuite des jeunes gens aux docks, l’atelier de Kéchichian, l’arrivée de deux lascars, les risques encourus par Gomé et leur ami peintre.

Tout en parlant, Eric se demande si l’autre va le croire. Il redoute soudain qu’on ne le prenne pas au sérieux. Et s’il passait pour un farfelu ? Il paraît que le commissariat reçoit des appels de déjantés à longueur de journée. Mais le capitaine réagit au quart de tour.

  • Je passe vous prendre.

11

Dans les minutes qui suivent, deux voitures, sirènes hurlantes, pilent au pied de la péniche. Eric et Sophie s’engouffrent dans le véhicule de Lebailly, laquelle file vers les docks. Le chauffeur fait hurler le moteur, grimpe sur le trottoir, grille un feu rouge, frôle un autobus. Le capitaine bombarde Sophie de questions : « Tête de serpent »? Ton père m’a parlé de « Tête de serpent » ? Tu l’as vu ? A quoi ressemble-t-il ? sa taille ? sa tête ? son gabarit ? son âge ? sa façon de s’habiller ?

Elle lui fait part de sa vision : un visage étroit, des moustaches tombantes, la trentaine, l’allure sportive, le costume noir. Le hachoir aussi. Le capitaine est fébrile. Il donne l’impression de ne pas vraiment écouter les réponses ; il hoche la tête.

  • T’es sûre ?
  • Je l’ai vu comme je vous vois. Deux fois, même.
  • Non, je veux dire : t’es sûre que Gomé t’a dit que c’était « Tête de serpent ? »
  • Oui. Pourquoi ?
  • Parce que c’est pas ça.
  •  ? !
  • On n’a pas réussi encore à mettre un visage sur leur chef, ça devrait pas tarder. Par contre, le gugusse dont tu me parles, lui on le connaît. C’est « le mandarin », son homme de main. Remarque : il ne vaut certainement pas mieux, genre sadique et compagnie. Mais c’est pas le chef, voilà !

Sophie regarde Eric, se tait.

  • Et puis ce peintre, ce Katchatourian…
  • Kéchichian !
  • Oui, c’est pareil ! Il ne pouvait pas avoir le téléphone, l’artiste ? Nom de Dieu,  c’est malin, ça, de se moquer du progrès ! mais des fois, ça sert, le progrès, non ?

Le commando déboule devant l’entrée des docks. Une vraie tornade. Crissements de pneus, passagers qui jaillissent, portes qui claquent, bousculades dans l’escalier. Lebailly recommande de faire le moins de bruit possible mais c’est peine perdue. Déjà la rambarde de fer grince, crisse, hurle.

Au deuxième étage, ils font une halte. Armes au poing, les policiers avancent à la queue leu leu, Sophie et Eric suivent. Le lieu semble calme. Un peu trop, même, alors qu’il y a pourtant du monde dans le couloir. Alertés par cette arrivée massive, des voisins se tiennent sur le pas de la porte de leur appartement ; Lebailly les invite à rentrer chez eux. La porte de l’atelier de Kechichian est entrouverte. Le capitaine regroupe ses hommes près de lui. Du pied il pousse le battant et s’immobilise devant le spectacle offert. L’atelier est sens dessus dessous. Tréteaux, toiles, peintures, tout est éparpillé. Les meubles sont ouverts, dévastés. Même les poufs ont été éventrés.

Au beau milieu de ce désastre, assis sur une chaise à haut dossier, Kéchichian trône, comme un roi déchu ou plus exactement comme une momie dans ses bandelettes : il a été en effet empaqueté de la tête aux pieds, saucissonné, avec un ruban adhésif,  de ces larges rubans bruns dont on se sert pour les colis. Ce baillon lui ferme aussi la bouche, le nez. Du peintre, on ne voit plus que les yeux, exorbités, rouges de sang, avec encore, tout au fond, comme une expression de terreur. Kéchichian est mort, étouffé. Gomé a disparu, ses ravisseurs aussi.

12

Les voisins de l’atelier n’ont pas vu grand chose. L’un d’eux prétend avoir entendu des cris mais il pensait que Kechichian faisait la fête ! Les malfrats sont introuvables, Gomé également. Il y a de toute façon trois entrées, donc trois sorties, aux Docks.

Sophie a à peine le temps d’apercevoir le peintre martyrisé. Les policiers ont rapidement camouflé le corps. Mais elle ne peut s’empêcher d’imaginer le cauchemar enduré par le bonhomme. On l’a tué par pure cruauté. Elle se sent mal. Lebailly les raccompagne, elle et son père, à la péniche.

Le capitaine est catastrophé, ce qui le rend bavard. Le crime est signé, dit-il. « C’est un coup du mandarin ! ». L’autre n’a pas laissé sa carte de visite mais c’est tout comme. Le flic reconnaît son « M.O. » comme on dit dans la police, son « mode opératoire » : une violence déchaînée, une manière bien à lui de tout casser , un sens de la mise en scène, des meurtres sadiques, notamment par « saucissonnage » ou ligotage systématique de la victime , un enlèvement enfin.

L’enquêteur est doublement abattu. Parce qu’il n’a pas pu empêcher la mort du peintre et aussi parce que ce drame bouscule ses plans.

«  Vos plans ?  s’étonne Eric.

  • A vous je peux le dire, on a « Tête de serpent » dans le collimateur depuis des semaines. D’après nos informations, ce type dirige une bande de lascars sans foi ni loi, un réseau de passeurs qui marchande comme du bétail les immigrés clandestins. Mais le type est malin, invisible, je dirais. Il nous échappe à chaque fois. Pas moyen de l’identifier. On ne sait même pas à quoi il ressemble. On connaît bien par contre son lieutenant, ce fameux « mandarin », celui que vous avez pris pour lui, pour le chef. Ce moustachu, un tueur, sert souvent de garde du corps au boss. Un type particulièrement dangereux. Gare à ceux qui ne jouent pas le jeu. Il est capable de vous couper en morceaux, au hachoir, avec le sourire en prime. On a repéré ses habitudes, ses petites manies, son domicile aussi…

Lebailly tente de le suivre depuis des semaines, persuadé qu’il va le conduire un jour ou l’autre à son patron. Le capitaine attendait son heure pour intervenir. Plusieurs fois, ces derniers jours, « le mandarin » a failli se faire pincer par des policiers, une fois pour une bagarre dans un bar du centre ville, une seconde fois pour un carambolage de voitures au Petit Quevilly. Mais chaque fois Lebailly est discrètement intervenu pour qu’on laisse filer son gibier. « C’était trop tôt pour le serrer » répète-t-il,  il fallait que l’autre le conduise dans le nid du serpent.

  • Mais maintenant, je ne peux plus attendre. Avec les meurtres du commerçant chinois – car le mandarin est dans le coup, c’est sûr- puis de Kechichian, voire l’enlèvement du jeune Gomé, je dois intervenir. Et vite.

Le flic les informe de la suite des opérations et sollicite la collaboration de Sophie.

  • Tu n’es pas obligée de venir. Normalement je ne devrais même pas te parler de cette affaire. Mais tu es un témoin précieux pour nous, tu connais bien Gomé, tu as vu à deux reprises les tueurs. Tu peux nous accompagner, si monsieur votre père le permet bien sûr?

Sophie se sent vidée. Elle est toute abasourdie d’entendre la proposition du flic. En même temps, l’espoir de retrouver Gomé la maintient tendue, pleine d’une incroyable énergie. Elle accepte. Son père ne dit rien.

13

Le dragon, gueule ouverte,  écailles rouge et or, a finalement un air plutôt débonnaire. Un dragon de carton pâte. Une quinzaine de jeunes gens hilares, survêtement jaune et bottes noires, tiennent son interminable carcasse au bout de longs  bouts de bois. Ils courent en dressant ou en abaissant leur bâton tout en zigzagant aussi. Le monstre rigolard ondule et serpente aux pieds de l’hôtel.

  • Ce sont des étudiants et la communauté chinoise de Rouen. Ils s’entraînent pour un prochain défilé rituel, dit Lebailly à la cantonade. On est dans l’année du chien de terre brun, je suis sûr que vous ne le saviez pas.

Les policiers viennent de garer leurs voitures devant l’immense complexe « Pekingora ». On est à dix minutes du centre ville, par les quais, depuis le lieu de stationnement de l’Andante.

En bord de Seine, le centre commercial a des allures de palais impérial. Il regroupe entre ses murailles blanches une demi-douzaine de bâtiments au toit de tuiles vertes et rouges.

Selon l’équipe du capitaine, ce serait le dernier domicile connu du Mandarin.

Les policiers évitent la grande porte et s’engouffrent dans l’entrée de service. Le bonhomme se paierait une suite  sous un pseudo. Au premier étage, les hommes de Lebailly tombent sur un employé terrorisé par ce qu’il vient de voir. Malgré la demande de « Ne pas déranger » affiché sur la porte d’une chambre, il avait voulu, dit-il, faire le ménage dans l’appartement. Et il assure y avoir vu… un pendu. D’émotion, il n’a même pas refermé la porte.

Lebailly entre, Sophie suit. Dans le salon, en effet, un homme pend, la tête en bas ; il est retenu par les pieds au crochet qui d’ordinaire tient le lustre au plafond. La fille hurle. C’est Gomé.

Il a les mains liés dans le dos et retenus à la ceinture. Sa bouche est recouverte du même adhésif que celui qui a été utilisé aux « Docks » sur le peintre Kechichian. Le visage du jeune homme est rouge marbré.

– Il est vivant ! constate tout de suite un inspecteur.

On décroche le garçon avec précaution, on le libère de son bâillon. Il commence par vomir, de la bile. Puis Gomé reprend lentement ses esprits, son visage retrouve un teint plus normal. Et il se met alors à ruer dans les brancards, pousse des cris de fureur, pense avoir toujours affaire à ses ravisseurs. On le maîtrise. Il reconnaît enfin ses sauveurs.

Avant de répondre aux questions qu’on lui pose –comment ça va ? est-ce qu’il a mal quelque part ?- il regarde, stupéfait, Sophie.

Le moment de sidération passé, il demande à son amie des nouvelles de Kéchichian. La jeune fille lui ment, assure avec aplomb que le peintre se remet de ses émotions.

  • Ils avaient très envie de me tuer, murmure-t-il.
  • Ils ?
  • Tête de serpent…

Lebailly et Sophie se regardent.

  • … Mais ils avaient surtout envie encore de récupérer le sac rouge de Lok Sang.

Le garçon soupire, reprend son souffle, continue.

– Voilà pourquoi ils m’ont traîné ici ; j’avais 24h pour leur dire où était cette sacoche…

En fait, le jeune homme avait eu le temps de cacher le cartable juste avant que les malfrats ne fassent irruption dans l’atelier. A peine Sophie partie, sur une intuition, il avait accroché le sac au bout d’une ficelle et il pendait à présent, depuis une des fenêtres du deuxième étage, au milieu des bouteilles de Kéchichian. En plein air. Les tueurs avaient mis le lieu à sac mais ils n’avaient pas eu le réflexe de regarder par la fenêtre.

  • Sais-tu où ils sont partis ? lui demande le capitaine.
  • Je les ai entendu parler d’un restaurant.
  • Son nom ?
  • J’ai pas vraiment retenu. Genre Normandie-quelque chose…
  • Asie-Normandie- ??
  • Oui, c’est ça, Asie-Normandie.
  • Je vois, dit Lebailly.

Le capitaine connaît d’autant mieux les lieux qu’il a un « informateur » sur place, un certain Dave, un jeune animateur technique, qui sert à l’occasion de D.J..

14

L’immense vitre sans teint permet de voir sans être vu. Le local de Dave donne sur la grande salle des banquets. Le garçon a à sa disposition deux platines géantes et gère le fond sonore de la salle. Il peut aussi bien organiser des bals que des karaokés. C’est justement le temps du karaoké. Soirée Claude François, semble-t-il.

« Alexandrie, Alexandra… »

Il y a foule ce soir . Toutes les places de l’Asie-Normandie sont occupées. Et tout le monde chante de bon cœur. Une noria de serveurs passent entre les tables, servent, desservent, proposent, plaisantent, avec des gestes très professionnels. Potage pékinois et soupe au nid d’hirondelle, canard laqué et crevettes sauce piquante, bière, vin, thé : le défilé est incessant.

« Alexandrie, Alexandra… »

Le brouhaha doit être à son comble mais le local où se trouve Sophie et les policiers est parfaitement insonorisé. On voit, de l’autre côté du miroir, les gens s’agiter et ouvrir de grandes bouches comme les poissons dans un bocal : en silence.

Indifférent à la cuisine et à ce remue-ménage, Lebailly se concentre sur « le mandarin » et son équipe. Il a tout de suite repéré leur tablée. Des notables et des hommes de main mélangés. Il connaît bien cette habitude des mafieux chinois : plutôt que de se cacher pour réunir leur troupe, ils se fondent au milieu de grands rassemblements, des fêtes, des anniversaires, des mariages. Sans que personne ne s’étonne de ces invités de dernière minute. La tablée chantonne, ou fait semblant.

Au milieu des siens, le mandarin a l’air parfaitement à l’aise. Ce tueur a décidément le sang froid, très froid même. Il vient d’assassiner Lok Sang, de martyriser Kéchichian, de torturer Gomé. Et il parade sans le moindre état d’âme.

Le capitaine négocie avec ses équipiers la meilleure façon d’arrêter le personnage sans que cela ne tourne à l’émeute.  Ensemble, ils décident d’attendre une pause entre deux sessions de karaoké.

Ils conviennent avec Dave d’organiser bientôt un break. On réduirait les lumières, on lancerait quelques slows. Profitant de l’intermède, les policiers fonceraient sur leur proie.

Sophie repense soudain au docteur Li dont elle a le numéro de téléphone. Elle avait complètement oublié de prévenir le vieil ami de Lok Sang de la tournure des événements. Elle veut profiter de ce temps d’attente pour l’appeler, lui donner des nouvelles de Gomé, et du commerçant. Le docteur n’est certainement pas au courant du drame.

Elle emprunte le portable de Lebailly et appelle Li. Au même moment, dans la salle, à la table des malfrats, un vieil homme, non loin du mandarin, saisit son téléphone.

La jeune fille s’amuse de ce hasard. Mais elle fait une mauvaise manipulation et la ligne est interrompue. Elle recommence aussitôt. Le même scénario recommence : l’homme, à table, qui avait rangé son appareil s’en saisit à nouveau et s’apprête à répondre. Sophie arrête aussitôt son geste, coupe cette fois d’instinct la communication. Elle reste figée, sonnée plus exactement comme si elle venait de prendre un poing en plein visage. Lebailly remarque le manège. Il cesse sa conversation avec ses adjoints, s’approche lentement de la jeune fille.

  • Refais ce numéro, s’il te plaît.

La jeune fille prend peur. En recomposant l’indicatif, elle regarde le vieil homme, là bas. Sa tête ne lui dit rien. Un visage de notable, les cheveux blancs rasés, un sourire vague, des lunettes rondes. Ce sourire, pourtant…

Cette fois encore, l’homme, à présent agacé, reprend  son appareil. Elle entend sa voix autoritaire dans l’écouteur. Lebailly, l’œil allumé, se lève, reprend le portable et ferme d’autorité la ligne.

« Alexandra » continue de chanter la salle.

Le vieil homme, à présent, est inquiet. Il regarde furtivement autour de lui, comme s’il devinait une menace, un piège.

  • Je crois qu’on va aller poser quelques question au bon docteur Li, dit, décidé, le capitaine.

15

« Alors quoi, on n’a plus le droit de faire la fête ? On est dans un pays libre, non ? ». Li, car c’est bien lui en effet, peste d’indignation.

Comme convenu, les policiers ont profité de la pause du karaoké pour s’inviter dans la salle, encadrer la tablée mafieuse et procéder à une vérification d’identité.

Monsieur Li et le mandarin sont conduits dans les loges, Lebailly se réserve le docteur.

  • Vous êtes en drôle de compagnie, docteur ?
  • Je ne connais pas ces messieurs ! ment effrontément le vieil homme. Le service m’a mis à cette table. C’est interdit ?
  • Nous verrons cela plus tard, réplique le capitaine Lebailly. En attendant, j’aimerais vous parler d’un sac rouge.

L’autre ne bronche pas.

  • Ainsi, docteur, vous vous occupez d’un centre de formation ?
  • Et alors ? Vous voulez suivre mes cours ? Appelez ma secrétaire.
  • C’est que votre centre est un peu spécial, non ?

Le capitaine vient d’ajuster dans sa tête les morceaux du puzzle. Il pense tout haut et fait partager ses découvertes à ses adjoints, et à Sophie. Sous couvert de donner des cours de langue, explique-t-il, ce centre invitait en France des jeunes chinois. Mais une fois arrivés, ces « élèves » s’évanouissaient dans la nature. Devenus clandestins, ils tombaient alors aux mains d’une mafia qui les taxaient, eux et leurs familles, contre l’obtention de papiers officiels. Avec des complicités bien placées, la machine était rodée et rapportait des sommes colossales à ses organisateurs.

  • Et le premier de ces organisateurs, si j’en crois le sac rouge, c’était vous, docteur Li !  Adepte des aller-retour Paris-Pékin, médecin respecté, vous meniez une drôle de vie, non ? C’est ce que Lok Sang a finalement découvert, n’est-ce pas ? Et ça, vous ne lui avez pas pardonné. Je me trompe ?

Sophie regarde le vieil homme. Elle sait à présent où elle a déjà vu ce visage rond, ce grand front tacheté, ces yeux à demi fermés, ce nez large, ce sourire froid : l’homme figure à plusieurs reprises parmi les photos contenues dans le cartable de l’oncle de Gomé, comme honorable patron d’une institution franco-chinoise, mais aussi avec des personnages moins recommandables.

  • Voilà pourquoi vous teniez tant à récupérer ce sac rouge ! reprend Lebailly.
  • Vous délirez ! rugit l’autre.
  • Nous verrons bien. Mais moi je crois que le bon docteur Li, défenseur du pauvre et « Tête de serpent » sont une seule et même personne.
  • Ridicule !

Peu après, Sophie regarde s’éloigner le docteur « Double face » encadré par deux agents. Elle se sent vidée, épuisée, réalise qu’elle n’a en fait rien mangé de la journée. Le capitaine lui prend le bras :

  • Bon, maintenant faut s’occuper de votre fiancé !
  • Mon fiancé ?
  • Vous ne voyez pas de qui je veux parler ?
  • Gomé ?
  • Ce clandestin de Gomé, faut-il dire…
  • Vous savez qu’il a très peur de la police.
  • Il a raison!
  •  ? !
  • Non, je rigole.
  • Chapitre 16

On fêta la régularisation de Gomé, obtenue grâce à l’amicale pression de Lebailly, à bord de l’Andante. On avait dressé une table pour les victuailles entre une bétonnière et des sacs de sable. « C’est encore un peu en chantier mais j’avance » s’excusait Eric en accueillant ses invités.

Roman jeunesse

Train de nuit blanche

Gérard Streiff

Chapitre 1

De grosses gouttes de pluie tambourinaient sur le toit de la voiture. Comme des milliers de petits poings rageurs. « Demain, fini la neige », se dit tristement Elodie en regardant par la vitre. Le déluge était tel, la nuit si noire, qu’on ne distinguait même pas le quai. Elle venait de passer une semaine à la montagne avec sa classe.

En gare de Saint-Gervais, les vacanciers, accompagnés par Chantal, leur professeur, et deux monitrices, avaient juste eu le temps de sauter de l’autorail qui les amenait de Chamonix et de grimper dans le train de nuit qui allait les conduire à Paris.

Il régnait une grande agitation dans la voiture-couchettes. Engoncés dans leurs parkas, entravés par les paires de ski, traînant d’énormes valises, enfants et adultes bouchonnaient dans le couloir encombré. Il fallait poireauter avant d’accéder aux cabines. Une coupure de courant électrique plongea momentanément la voiture dans le noir, ajoutant à l’énervement général.

 » Mais pousse-toi!

  • Lâche mon sac!
  • On se calme, dit Chantal, chacun aura sa place. »

La lumière revenue, les passagers s’engouffrèrent dans les cabines. De nouvelles chamailleries éclatèrent entre les enfants quand il fallut choisir son lit.

 » Je prends celui du haut!

  • Camille, viens en face de moi!
  • La couchette du bas est à moi! »

Chacun casa sa valise comme il put. Chantal obtint un peu de silence et procéda à l’appel.

 » Ivan?

  • Oui.
  • Elodie?
  • Ici. »

Quand arriva le tour d’Antoine, personne ne répondit.

« Antoine? » s’impatienta le professeur.

Silence. Les enfants, à présent muets, se regardaient.

 » Antoine? »

Pas d’Antoine.

Chapitre 2

Le train venait de partir. L’averse redoublait.  » Antoine? » Les enfants couraient dans le couloir en criant son prénom. Toujours pas de réponse.  » Z’avez pas vu Antoine? » demandaient-ils aux autres voyageurs. Chantal, avec son portable, téléphona au moniteur de Chamonix, qui les avait accompagnés jusqu’au train. Il certifia avoir vu monter tout le groupe.

 » Même Antoine?

  • Oui, même Antoine, j’en suis certain. »

De fait, on venait de retrouver un sac abandonné dans l’entrée du couloir; c’était bien le sien. Un contrôleur passait par là. Alerté, il procéda à une inspection systématique de la voiture.

En partant de la porte du couloir, six cabines étaient occupées. Les quatre premières l’étaient par les collégiens; dans les deux suivantes, on trouvait une famille étrangère puis un couple de personnes âgées. Les autres compartiments étaient inoccupées.

Le contrôleur visita chaque cabine, sous les lits, dans les coffres à valises au-dessus de l’entrée. Il fouilla les toilettes, le lavabo. A l’entrée de la voiture, avant le couloir, un petit local pour le personnel du train était fermé. Le responsable SNCF eut vite fait le tour des lieux: il n’y avait personne.

Chantal l’accompagna dans les autres voitures pour poursuivre les recherches. Pendant ce temps, Odile et Lise, les deux accompagnatrices, couchèrent les enfants. Cette cérémonie était d’ordinaire l’occasion de belles bagarres de coussins et de polochons. Ce soir, tout le monde était calme, grave même. Personne ne parlait; lorsqu’on  s’interpellait, c’était sur un ton feutré, en sourdine.

Chapitre 3

« Comment peuvent-ils dormit? » se demandait Elodie. Elle occupait la quatrième cabine après la porte. La banquette du milieu. Le compartiment était plongé dans le noir. Le lit de Chantal, en dessous du sien, était vide. Les quatre autres petits passagers, aussitôt couchés, s’étaient assoupis.

La journée avait été longue et riche en émotions. La pluie torrentielle qui s’écrasait sur le train lancé à toute vitesse formait un bruit de fond qui finissait par vous assommer.

« Tout de même, dormir, alors qu’Antoine a disparu! » Elle s’était promis de le chercher et de le trouver. C’était sa mission, un point, c’est tout.

En fait, elle l’aimait bien, le « disparu ». Elle le trouvait vif, drôle. Il était maladroit aussi, c’est vrai, mais elle aimait mieux ça que le genre m’as-tu-vu ou le monsieur-je-sais-tout, une catégorie qui était représentée dans la classe par quelques beaux spécimens. Elle était aussi amusée par sa passion pour les trains. Antoine était un vrai mordu. En classe de neige, il s’était régalé en prenant le petit chemin de fer à crémaillère pour monter jusqu’à la mer de glace. Il avait chez lui une collection de locomotives miniatures, des vrais petits bijoux, comme la 141R: il en parlait tout le temps, Elodie avait tout retenu. C’était un modèle d’après-guerre, constitué d’une longue chaudière toute ronde et montée sur quatre paires de roues, une petite cabine à demi découverte pour le conducteur et une réserve à charbon. Un monstre noir, coquet sur les bords, avec un petit liseré rouge qui parcourait toute la machine.

Elodie réalisa qu’elle commençait à parler d’Antoine au passé. Comme si… Elle avait le visage contre la fenêtre qui donnait sur le couloir. Aux aguets, elle maintenait légèrement écarté un pan du rideau. Des petites veilleuses éclairaient de loin en loin, modestement, la coursive. C’est alors qu’elle vit passer un homme, très grand, barbu, qui tirait par la main un enfant.

Chapitre 4

Elodie se dressa comme si elle avait vu le diable en personne. Ses mains étaient soudainement devenues moites; son cœur battait la chamade; elle avait un peu de mal à respirer. Elle faillit réveiller ses compagnons. Elle n’en fit rien, pourtant. Doucement, elle quitta sa banquette, entrouvrit la porte avec d’infinies précautions et sortit de la cabine. Le corridor était sombre. Le ciel semblait toujours en colère. De grosses larmes de pluie, écrasées et tremblotantes sous l’effet de la vitesse, dégoulinaient le long des vitres. Elle eut tôt fait de repérer ceux qu’elle cherchait: le hublot de la porte des toilettes était éclairé. Elodie passa prudemment devant et se tapit dans l’ombre de l’entrée de la voiture, partagée entre la peur et la curiosité.

Elle attendit longtemps; enfin l’homme et l’enfant sortirent. Pendant le bref instant où ils quittèrent les lieux et refermèrent la porte, ils furent en pleine lumière. Elodie reconnut la famille étrangère qui occupait le compartiment voisin. Le père, un véritable géant, et l’enfant stationnèrent un moment dans le couloir. Malgré l’impressionnante différence de taille, ils se ressemblaient terriblement. Ils regardaient défiler le paysage. Mais ils ne devaient pas voir grand-chose…

Tout était uniformément noir, et l’obscurité était  à peine trouée de vagues lumières, tout au loin.

Mais peut-être ne regardaient-ils que leur propre reflet dans cette sorte de miroir. L’homme caressait doucement les cheveux de l’enfant en prononçant des mots étranges, gutturaux et tendres en même temps, des mots incompréhensibles pour Elodie. Pourtant, elle sentit que l’enfant était inquiet. Avait-il fait un cauchemar? Avait-il peur des trains? De la nuit? De la pluie? L’adulte s’efforçait  de le calmer. Leur chuchotement devint plus détendu. L’enfant  sembla apaisé. Ils se dirigèrent vers leur cabine. Elodie les laissa réintégrer le compartiment. Elle s’apprêtait à faire de même, quand, vers le milieu de la voiture, elle remarqua un étrange manège: une porte coulissait, puis se refermait,  glissait à nouveau, claquait encore. Comme si deux forces s’affrontaient, l’une pour ouvrir la cabine, l’autre pour l’en empêcher.

Chapitre cinq

Ce drôle de va-et-vient l’intrigua. Elle se rappela que ce compartiment était occupé par un couple de vieilles personnes. Lentement, elle s’en approcha. Elle tremblait légèrement. Etait-ce de frayeur? Ou de froid, à force d’entendre ces incessantes trombes d’eau s’abattre sur le train?

La porte continuait son drôle de mouvement, s’ouvrant, se refermant. Elodie distingua une main décharnée qui dépassait fugitivement de la cabine, s’agrippant à la cloison mobile. Quand elle parvint, presque malgré elle, à la hauteur du compartiment, elle eut un sursaut de peur. Les deux voyageurs étaient assis face à face, sur chacune des banquettes inférieures. Ils la regardaient avec étonnement. Leurs visages étaient pâles. La vieille dame était aussi petite et ronde que l’homme était grand, tout recroquevillé pour ne pas heurter la couchette supérieure.

D’une voix douce, la vieille dame s’excusa.

 » On vous a réveillée? Pardon. »

Un silence se fit. Puis elle tint à s’expliquer. Ils étaient tous deux insomniaques.

 » Et je ne supporte pas le train-couchettes, je l’avais bien dit! » ajouta le monsieur d’un air furieux. Bref, ils n’arrivaient pas à fermer l’œil. Ils s’étaient disputés. Lui avait l’impression d’étouffer, il voulait absolument ouvrir la cabine. Elle trouvait cela ridicule et refermait aussitôt la porte.

Ils se comportent comme des enfants, pensa Elodie, qui se garda de le leur dire. La dame l’interrogea, voulut savoir son nom, d’où elle venait, où elle allait, avec qui elle voyageait. Elodie parla d’Antoine.

 » Vous n’avez pas lu le journal? Demanda le vieux monsieur. On ne parle que du tueur du train.

  • Tu dis des bêtises! Gronda sa compagne.
  •   Une jeune femme a même été précipitée sur la voie, insista-t-il.
  • Arrête donc! Excusez-le, mademoiselle » dit la dame.

Pendant qu’ils parlaient, l’adolescente, debout dans le couloir, eut une étrange impression. Quelque chose d’indéfinissable, d’imprécis. Comme la sensation d’une présence du  côté des cabines, en principe inoccupées, sur sa gauche.

Chapitre six

 Doucement, en faisant mine de discuter avec ses vis-à-vis, Elodie tourna son regard vers cette partie du couloir, crut voir bouger un rideau. Elle s’efforça de prévenir discrètement le couple de voyageurs.

« Y a quelqu’un », murmura-t-elle, écarquillant les yeux, inclinant légèrement la tête sur sa gauche et mimant un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace. Mais si elle articulait la phrase avec insistance:  » Y-A-QUEL-QU’UN »,  c’est à peine si un son sortit de sa bouche.

  • Qu’est-ce que vous dites? Interrogea la vieille dame.
  • Y-A-QUEL-QU’UN, redit-elle à peine plus fort, craignant d’être entendue par le quelqu’un en question.
  • Qu’est-ce qu’elle dit? » insista le vieillard.

Finalement, Elodie entra dans leur cabine, referma la porte et expliqua, clairement cette fois,  qu’elle avait vu quelque chose bouger dans une cabine, sur leur gauche.

  • Et alors? Dit la dame.
  • Alors? Selon le contrôleur, cette partie de la voiture est vide!
  • C’est peut-être quelqu’un qui est monté depuis? Suggéra le vieil homme.
  • Qu’est-ce que tu racontes? Le train est direct de Saint-Gervais à Paris! » répondit vivement sa compagne.

Ils se turent.

La vieille dame semblait avoir l’âme aventurière: elle proposa à Elodie de l’accompagner pour voir ensemble ce qu’il en était.

 » Je viens avec vous, déclara le monsieur. J’ai un passe.

  • Un quoi? Demanda Elodie, qui le vit brandir un petit outil d’acier.
  • Une clé passe-partout. Je l’ai toujours sur moi. »

« Drôle de grand père! » songea la jeune fille. Et le trio se mit en route. Le vieux bonhomme ouvrait la marche, la fillette suivait, la dame protégeait les arrières. L’aïeul eut tôt fait d’ouvrir la porte du compartiment suspect, qui semblait inhabité. Les lits étaient vides.

Pourtant, un bruit furtif venait d’une couchette supérieure. Le trio gravit quelques barreaux de l’échelle, dans la travée. Ils découvrirent un jeune homme apeuré, le regard farouche, adossé à la cloison. Il gardait le silence.

 » Que fais-tu là, petit? Interrogea le vieillard.

  • S’il vous plaît, soyez sympa,  ne me dénoncez pas. J’ai pas de ticket! »

Il comptait voyager gratis. Il s’était fait voler ses affaires dans la station de ski, disait-il. Fauché, il voulait rejoindre des amis à Paris.

 » Ne me dénoncez pas, hein? »

 Il avait déjà l’air moins tendu, il avait dû sentir que ses visiteurs ne lui voulaient pas de mal.

 » Vous êtes un S.T.F.? », lui  demanda en riant le vieil homme.

L’autre ne comprenait pas.

 » Un sans-ticket-fixe!

  • Tu n’es pas drôle, protesta la dame. »

Elodie changea de sujet et voulut savoir s’il n’avait pas vu passer un jeune garçon; elle lui décrivit rapidement Antoine. Il assura qu’il n’avait  rien remarqué ni vu personne. Il leur sembla sincère. La trio battit en retraite, quitta la cabine et ferma la porte sur le jeune rassuré.

La pluie, infatigable, continuait de tomber. Le ciel grondait à présent.

Chapitre sept

Elodie retrouva sa banquette. Chantal n’était toujours pas de retour. Les autres petits vacanciers, eux, dormaient sagement. Elle pensait à ce que lui avait dit le vieux monsieur. A l’entendre, il se passait de drôles de choses dans les trains, ces temps-ci. Il exagérait sans doute.

Elle se laissa bercer par le double bruit des roues et de la pluie. Ils finirent par se confondre et former ensemble un ronronnement monotone. Il lui semblait entendre répéter: où est Antoine? Où est Antoine? Où est Antoine….

Elle ne réagit pas immédiatement lorsqu’elle vit deux bras maigres se glisser dans la cabine. Quand ceux-ci la saisirent fermement, elle hurla. Aucun son pourtant ne sortit de sa bouche.

Des mains puissantes l’arrachèrent du lit. Elle se sentit comme portée hors de la cabine. Ainsi maintenue, elle se vit traverser le couloir. Elle tenta bien de s’agripper au moindre obstacle. En vain. Une fenêtre était grande ouverte.

Les mains la dirigèrent vers ce trou noir et s’efforcèrent  de la précipiter dans le vide. Elle s’accrocha au rebord, de toutes ses forces. On la poussait.

Elle résistait. On la bousculait tant et si bien qu’elle se réveilla….

Elle avait fait un méchant cauchemar. Elle soupira, soulagée. Un petit jour pâlot se devinait derrière la vitre. Mais la pluie n’avait pas cessé. Elle était toujours aussi dense. A prèsent, elle était accompagnée d’éclairs qui jetaient par moments une lumière froide, comme un flash, dans la cabine.

C’est alors, seulement, qu’elle réalisa que quelqu’un était effectivement en train de la secouer. Elle distingua l’importun: c’était Antoine!

Chapitre huit

 » Mais où étais-tu, imbécile? Dit-elle, pleinement réveillée cette fois. On t’a cherché partout. Tout le monde était paniqué. T’es dingue ou quoi? »

Antoine s’était « simplement » – le mot était de lui- caché dans la cabine de service, à l’entrée de la voiture.

 » Mais elle était fermée! Et la porte était sans poignée…

  • Pas quand on est montés. On faisait du surplace, tu te rappelles? J’ai tout de suite repéré ce local. Il était vide, avec la porte qui brinquebalait au moindre mouvement du train. Quand la lumière s’est éteinte, je n’ai fait ni une, ni deux. J’y suis entré. Il y avait de grands placards. Je m’y suis enfoui sous un paquet de couvertures. A ce moment-là, le train a freiné, la porte de la cabine s’est refermée toute seule. Et voilà.
  • Mais…pourquoi tu as fait ça?
  • J’avais trop honte.
  • De quoi?
  • D’avoir perdu les bijoux de la prof.
  • Les bijoux? »

A Chamonix, lors de leurs expédition à la mer de glace, les enfants avaient visité une galerie creusée dans un rocher, près de la petite gare. On y exposait les minéraux fabuleux que des cascadeurs allaient arracher aux entrailles de la montagne. Ils portaient des noms magiques: l’œil du tigre, une géode, la fuchsite…

Chantal avait récupéré de superbes pierres, de couleur violette, des améthystes. On aurait dit des grappes d’aiguilles, taillées en forme de pyramides.

 » Des obélisques miniatures » avait dit le professeur. Sur le chemin du retour, elle avait confié ces pierres  Antoine, car il était le seul à avoir les mains libres. Et il les avait égarées… Il s’en était rendu compte le jour du départ. Il en était profondément humilié. Un camarade de voyage, Ivan, à qui il avait parlé de cette disparition, en avait rajouté en lui affirmant que ces bijoux valaient une fortune. Antoine, franchement paniqué, n’avait plus osé croiser le regard de son professeur et il redoutait d’avoir à s’expliquer avec ses parents.

Il aurait voulu entrer dans un trou de souris, disparaître, se volatiliser. C’est alors qu’il s’était précipité dans la cabine de service. Il voulait cacher sa honte. Il y avait ruminé toute la nuit. Impossible de fermer l’œil. Les pensées les plus noires l’avaient turlupiné. Il s’était maudit, en avait même pleuré. Et puis, voici qu’au bout de cette nuit blanche, il ne savait plus très bien ce qu’il devait faire. Il était venu demander conseil à son amie Elodie.

 » On s’est moqué de toi, Antoine, affirma-t-elle. Tes amétystes, c’étaient des cailloux. De jolis cailloux peut-être mais des cailloux tout de même. On en achète une poignée pour dix francs dans toutes les boutiques de Chamonix.

  • Tu es sûre?
  • Mais oui! Ivan t’a fait une mauvaise  blague; il ne pensait pas que tu le prendrais comme ça. »
  • AAAHH!

Un cri terrible emplit alors le couloir. C’était Chantal. Elle avait passé elle aussi une nuit blanche, à fouiller le train en compagnie du contrôleur, à téléphoner aux gares du parcours, à contacter les autorités. Epuisée par ce marathon nocturne,  angoissée à la perspective de rencontrer tout à l’heure les parents du petit disparu,  elle s’en retournait dans sa cabine et venait d’apercevoir Antoine.

Elle criait. Elle avait beau mettre les deux mains devant sa bouche. On entendait son cri dans toute la voiture. Cri de colère, de rage et de joie tout à la fois! Un cri achevé en un rire saccadé de bonheur. Chantal colla deux grosses bises sur  les joues du garçon.

Pour les passagers, ce fut un réveil en fanfare. Tout le monde vint aux nouvelles. En découvrant Antoine, toute la troupe l’acclama. Le chahut fut communicatif. La famille étrangère s’approcha, histoire de voir ce qui se passait. Le couple de vieilles personnes congratulait déjà Elodie. Oubliant sa peur du contrôle, le jeune homme sans billet s’était mis aussi de la partie.

Alors qu’on approchait de Paris, l’enthousiasme était à son comble. Même la pluie, à présent, en s’écrasant sur la voiture, avait l’air d’applaudir. Et c’est à peine si les passagers remarquèrent que le train était arrivé gare de Lyon.

Sur le quai, les parents, incrédules, virent une bande d’hurluberlus sauter du train et entonner une danse frénétique, brandissant skis et bâtons comme des lances autour d’Antoine. Ce dernier n’était pas en reste pour se trémousser. Il ne s’aperçut même pas qu’il semait ainsi autour de lui une petite pluie de cristaux de couleur violette tombés d’une poche de son sac.

 » Tes bijoux! » lui dit Elodie.

FIN

Roman jeunesse

Les malabars de Gibraltar

Gérard Streiff

Chapitre un

Alexis aperçut au loin des jeunes gens qui jouaient sur la plage. D’ordinaire, à cette heure, il y était seul. Depuis une semaine, en effet, il avait pris l’habitude de s’y promener de bon matin. Il ne se lassait pas de cet endroit, une large crique, où ses parents avaient loué un bungalow.

La plage se trouvait aux portes de Tarifa. Sur la carte, qu’il avait regardée souvent en rêvant à ces vacances, l’endroit n’était pas difficile à trouver; il suffisait de laisser le doigt glisser tout en bas de l’Espagne; c’était la ville la plus au sud du pays, à deux pas de Gibraltar, en face de l’Afrique, là où se rencontrent la mer Méditerranée et l’océan Atlantique.

Aléxis étonnait sa famille: lui qui avait tant de mal à se lever le reste de l’année, quand il s’agissait d’aller au collège, était ici le premier debout pour aller se balader le long du rivage.

Le paysage offrait un beau dégradé de bleus:  la mer était d’un bleu foncé, au premier plan; puis venait un bleu très clair, presque blanc;  à l’horizon, on devinait les côtes du continent africain; enfin le ciel, d’un bleu azur, couronnait le tout.

Ce matin-là, il faisait déjà chaud; dans quelques heures, ici même, ce serait la fournaise et la foule. Alexis ne quittait pas des yeux ces jeunes qui se chamaillaient, là-bas. A mesure qu’il approchait, il réalisait que ce n’était pas des rires qu’il entendait, mais des cris. En fait, ces gens ne jouaient pas, ils se battaient. Pour de bon. Il les distinguait mieux à présent. Ils étaient quatre, deux contre deux. Mais le combat était inégal. Deux malabars avaient le dessus, frappant sauvagement leur vis-à-vis, qui étaient à terre.

C’est alors qu’à l’autre bout de la plage, l’arrivée bruyante d’un groupe compact de touristes dérangea les agresseurs, qui prirent la fuite. Dans leur débandade, ils passèrent à vive allure devant Alexis; mais le regard terrible qu’un des fuyards lui lança lui sembla interminable; il avait un visage hargneux en lame de couteau, et une vilaine balafre au menton.

Chapitre deux

Alexis attendit qu’ils s’éloignent puis il se précipita vers les deux corps allongés. Il se rappela soudain que ce coin de paradis était en ébullition. La veille, des enfilades de voitures de police et d’ambulances avaient patrouillé sans cesse sur la route qui va vers la ville, sirène hurlante et gyrophares affolés. Il y avait même eu un hélicoptère qui était passé à basse altitude.

Des vacanciers d’un bungalow voisin qui revenaient de Tarifa parlaient de bagarres dans les faubourgs de la ville, de chasse aux « Maures », d’émeutes raciales où il y aurait eu des blessés et même des morts.

« La chasse aux morts? S’étonna Alexis.

  • Les Maures, répondit son père, en épelant le mot: M.A.U.R.E.S. C’est un terme très ancien qui désignait, en Espagne, les gens venus du Nord de l’Afrique. Aujourd’hui, c’est devenu une insulte. »

Alexis apprit que les « Maures », il y a bien longtemps, au Moyen Age, avaient débarqué en Espagne, conquis ce pays et vécu là, en Andalousie notamment; puis la guerre avec les Espagnols avait repris, les Maures étaient repartis.

« La guerre continue? Demanda Alexis.

  • Non, la guerre est finie depuis des siècles. Seulement aujourd’hui les arrière-arrière-arrière… petits-enfants des « Maures » reviennent, mais pour travailler cette fois. Dans les fermes des environs par exemple. Et cela ne se passe pas toujours bien entre les gens du pays et ces « étrangers » . Des bagarres ont éclaté; des histoires de jalousie; des vieux réflexes de haine ont réapparu. »

Cette discussion lui revint en tête alors qu’il s’approchait des corps ruisselants d’eau, allongés devant lui sur le sable; l’un était un homme maigre, recroquevillé sur lui-même, comme pour se défendre, inerte; un mince filet de sang coulait de sa bouche. L’autre était un très jeune homme, pieds nus, vêtu d’un ensemble de toile bleue comme en portent les Chinois. Celui-là respirait; Alexis s’accroupit.

Il  avait les cheveux bouclés, un front immense, le visage joufflu, la peau mate. Soudain, le jeune homme ouvrit un œil et fixa Alexis avec terreur; puis, d’un bond, comme un ressort, il se redressa et s’enfuit à toutes jambes.

Chapitre trois

Bouleversé, Alexis regagna le bungalow. C’était une maison de bois, d’un seul niveau, élevée sur pilotis. Il se laissa tomber dans un fauteuil de la véranda; ses parents l’y trouvèrent, grelottant, quand ils se réveillèrent.

Il raconta son aventure; tous trois se rendirent sur la plage. Elle était à présent envahie de vacanciers et de baigneurs. Le va-et-vient des vaguelettes avait lissé le sable, effaçant toute trace des incidents.

Personne n’avait rien vu.

Alexis ne voulut pas s’avouer vaincu; il passa la journée à sillonner la crique, à escalader l’amoncellement des rochers aux pieds de la falaise, à contourner les bungalows, à traverser une petite palmeraie, à parcourir la plage dans tous les sens.

En vain. Aucune trace du jeune homme de ce matin. Maussade, il se coucha tôt ce soir-là et s’endormit très vite.

Dans son sommeil, il se vit poursuivi par des tueurs à la mine patibulaire, auxquels il échappait à grand-peine. Puis il arpentait le rivage dont le sable ondulait, formant de petits cratères, d’où surgissaient des doigts, des mains, des bras qui se tendaient vers lui comme pour l’appeler à l’aide; toute cette gesticulation s’accompagnait d’un bruit si étrange qu’il se réveilla… et entendit quelqu’un marcher sur la terrasse.

Et ce n’était pas en rêve, cette fois.

Chapitre quatre

Les craquements du plancher étaient à peine audibles. Entre chaque bruit, il y avait un long silence; comme si le visiteur prenait d’infinies précautions, voulait se faire oublier: mais il avait beau faire, il heurtait des meubles, il bousculait des chaises; il devait chercher quelque chose: on l’entendait froisser des sacs en papier qui étaient restés sur la table du dîner.

Qui était là? Un animal, un prédateur affamé, un chient errant, un hérisson, pourquoi pas? Ou un homme comme le balafré? A cette idée, Alexis prit peur. Il devait à tout prix rejoindre ses parents. S’approchant doucement de la véranda, il repéra, grâce à une clair de lune qui blanchissait un peu tout le paysage, qu’il y avait bel et bien un homme, un voleur près de la table où la famille avait pris son repas. Electrisé, le jeune garçon ne pouvait quitter des yeux cet intrus et il finit par mieux distinguer la silhouette: c’était le jeune homme en bleu de la plage!

Rassuré, comme heureux de retrouver son fugitif, il en oublia ses craintes; spontanément, il s’avança vers lui, la main tendue, et dit, un peu bêtement:

« Bonjour! »

Estomaqué, l’autre se figea; il ne s’attendait manifestement pas à cette rencontre; puis, d’un bond spectaculaire, il franchit la balustrade et disparut dans la nuit.

Alexis n’eut pas l’ombre d’une hésitation: il se lança à sa poursuite. Il n’était pas question de le perdre de vue une nouvelle fois. Le fuyard descendait du coté de la mer, il le suivit. Ils coururent un long moment.

Le garçon était un peu plus grand que lui; pourtant, il sembla se fatiguer le premier et perdre du terrain. Alexis fut bientôt à sa hauteur et se jeta dans ses jambes, réussissant un superbe plaquage. Tous deux roulèrent sur le sable. L’autre se débattit. Ils s’agrippèrent, s’emprisonnèrent l’un l’autre, se jaugèrent. Puis, ils se fixèrent droit dans les yeux, comme pour se défier, se découvrant longuement. Il y avait surtout dans leur regard comme une immense curiosité. Ils finirent par esquisser, ensemble, un sourire. Et ils se séparèrent. Sans même se le dire, ils venaient de faire la paix.

Ils demeurèrent ensuite un long moment côte à côte, haletants, allongés sur le sable, la tête dans les étoiles.

Chapitre cinq

« Comment tu t’appelles? » demanda Alexis, brisant un interminable silence.

L’autre se taisait. Le jeune vacancier se dit qu’il ne comprenait peut-être pas le français.

« Moi, c’est Alexis. »

Toujours pas de réaction.

« Tu as faim? »

Alexis lui tendit une barre de chocolat qu’il avait gardée sur lui. L’autre hésita.

« C’est pour toi! » insista Alexis.

Le jeune garçon s’en empara et n’en fit qu’une bouchée: il semblait affamé.

« Attends moi ici, je reviens tout de suite », lui dit Alexis en lui faisant signe, de la main, de ne pas bouger.

« Tu me le jures, hein,! Tu restes là, cette fois!! »

Sans attendre de réponse, il fila au bungalow chercher de quoi manger. Il avait tellement peur de voir le jeune homme disparaître une nouvelle fois qu’il effectua l’aller et retour en un temps record. Il avait juste ramassé en hâte quelques fruits et des gâteaux qui traînaient sur la table. Il les tendit au jeune homme. L’autre, avec méthode, dévora le tout.

« Moi, c’est Bachir » dit-il finalement.

Il y eut encore un silence, puis l’autre s’expliqua dans un français parfait.

« J’ai presque treize ans et je viens du sud du Maroc. Ma mère est veuve, et elle a cinq autres enfants, trois frères, deux soeurs. Il y a un mois, elle m’a avoué qu’elle n’arrivait plus à nourrir toute la famille; elle m’a dit que je devais aller en Europe pour y gagner ma vie.

« C’est comme ça que je me suis retrouvé à Tanger, la grande ville au nord du Maroc, accompagné d’un lointain cousin, Omar, qui voulait aussi partir. Comme je n’avais pas les papiers nécessaires pour ce voyage, ma famille m’a payé un « passeur ». C’était un homme rondouillard, mais brutal, que tout le monde appelait « sultan ». Il devait nous conduire clandestinement jusqu’aux côtes espagnoles. Des côtes qu’on voit à l’œil nu depuis Tanger, tu sais. Je dis « nous » parce qu’on était au total dix passagers. Sultan prenait cher; on lui avait donné, chacun, de quoi se payer là-bas une voiture, t’imagines! Je n’aimais vraiment pas ce trafiquant d’hommes. »

Bachir se tut. On le sentait plein de colère. Les deux enfants regardèrent la plage, tout un dégradé de gris et de noir entre le sable, la mer, le ciel. Tout au loin –  était-ce encore l’Espagne? ou bien déjà le Maroc? peut-être étaient-ce des bateaux?  ou alors des étoiles? –  quelques petites lumières clignotaient.  Bachir reprit:

« Pendant des jours et des jours, entassés dans une chambre d’hôtel, nous avons attendu son bon vouloir. La journée, ne sachant trop quoi faire, je retrouvais parfois une petite colonie de gens qui rêvaient d’Europe: des Africains, des Sud-Américains, même des Chinois ».

Des Chinois, à Tanger, pour venir en Europe! Alexis imaginait l’incroyable tour du monde qu’ils avaient dû accomplir…

« Certains avaient été particulièrement malchanceux. Plusieurs fois déjà, ils avaient tenté de traverser, et chaque fois ils s’étaient fait prendre et refouler. Je me rappelle d’un grand Nigérian, qui s’appelait Desmon. A longueur de journée, il scrutait avec une vieille paire de jumelles les côtes espagnoles et ce détroit de Gibraltar qu’il n’arrivait pas à passer, il ne cessait de répéter: Maudit détroit! Maudit détroit! »

Chapitre six

Cette histoire remontait à deux jours à peine mais ces souvenirs du pays semblait si loin, déjà. Mélancolique, Bachir avait du mal à mettre des mots sur le reste de son récit. Il hésita, s’interrompit. Alexis, ému, respecta son silence. Comme s’il comprenait le drame qu’allait lui raconter le jeune marocain. Finalement, ce dernier poursuivit:

« Un soir, il y a deux jours donc, mes compagnons et moi, nous nous sommes glissés dans une petite barque de pêcheurs, qu’on appelle une « patera ». J’avais gardé avec moi dans un sac en plastique des affaires, un peu d’argent, des sandales. Après une longue attente le long des quais, pour bénéficier de la plus complète obscurité, nous sommes partis en pleine nuit. Le début de la traversée a été sans problème; on voyait s’éloigner les lumières de Tanger, on commençait à deviner celles de Tarifa. La mer était agitée, mais le passeur avait dit qu’il préférait le mauvais temps pour ce genre d’opération, car la douane sortait rarement quand ça tanguait trop fort. C’est ce qu’il disait! »

La voix de Bachir devint plus grave, son élocution plus lente.

« Un peu plus tard, on a soudain entendu les sirènes d’une vedette de la police espagnole. Elle scrutait la mer avec un puissant projecteur et semblait venir droit sur nous. Le passeur a paniqué. Il nous a alors ordonné de sauter dans l’eau et de finir la traversée à la nage. On n’était plus très loin de l’Espagne, quelques centaines de mètres peut-être, mais on n’avait pas pied, bien sûr. Et puis ces ténèbres partout, traversés des éclats de lumière de la douane, c’était terrifiant ».

Alexis, fasciné, imaginait le désarroi des passagers de la barque.

 » Plusieurs de mes voisins ne paraissaient pas comprendre ce disait Sultan. Il y eut tout un temps un grand désordre à bord; des passagers sont tombés à la mer. Certains y ont été jetés sauvagement. Moi, j’ai plongé avec mon cousin. J’ai perdu tout de suite mon sac et mes affaires. On s’est mis à nager comme des forcenés. Cela a duré, duré…La côte pourtant semblait toute proche mais on avait l’impression qu’on y arriverait jamais. On a fini par toucher le rivage et ont s’est affalé sur cette plage. On s’était endormis quand deux voyous nous ont agressés. Omar, mon cousin, a tenté de s’interposer; il a été frappé à la tête et il est sans doute mort. Je crois bien qu’ils m’auraient tué aussi si tu n’étais pas arrivé ».

Chapitre sept

« Tu crois qu’ils vont revenir? »

Bachir était sur ses gardes, comme s’il s’attendait à voir surgir à tout instant du néant ses agresseurs. Alexis essayait de se mettre à sa place et partageait la détresse du jeune garçon. Sa famille était loin. Son cousin était mort. Il était sans nouvelle des autres passagers. Que faire? Repartir? Il était sans argent. Rester? Il était sans papiers.

Le petit Français proposa, tout de go, au naufragé de venir chez lui. L’autre refusa.

 » Qu’est-ce que tu vas faire, alors?

  • Je vais me cacher.
  • Mais tu ne peux pas vivre comme ça! »

Bachir ne répondit pas. Il y eut un nouveau silence, à peine troublé par le va et vient des vagues. Puis l’adolescent marocain esquissa un petit sourire malicieux:

  • Tu veux voir ma cachette?
  • Affirmatif!

Alexis était  trop content de changer de sujet. Il pensa que la fameuse cachette devait être rudement difficile à trouver, car il avait passé des heures, la veille, à sillonner la crique dans tous les sens, à fouiller les plus petits recoins, à la recherche de tout ce qui pouvait servir d’asile.

Bachir s’était calmé, son visage s’était adouci, on avait l’impression qu’il jouait. Il redevenait l’enfant qu’il avait dû être il n’y a pas si longtemps. Il se redressa et, d’un pas décidé, il conduisit son nouvel ami jusqu’au… bungalow de ses parents!

Il contourna la demeure. A l’arrière du bâtiment, il se baissa et se glissa, entre deux planches disjointes, sous la maison. Alexis, bluffé, le suivit. Ils se trouvèrent dans un étroit espace clos, si ce n’est l’ouverture qu’ils venaient d’emprunter, de la hauteur des pilotis soit à peu près un mètre cinquante, et d’une surface égale au plancher de la villa. Dans cette cache s’entassaient, à même le sable, des sacs de toile vides, qui avaient dû servir de lit cette nuit, des bouts de bois, des outils. Les deux enfants se mirent à chuchoter, comme s’ils étaient dans des catacombes. C’est Alexis qui commença:

« Mais…, tu es…, tu dors…

  • Hé bien oui, tu vois, je vis chez toi!
  • Sois le bienvenu, alors! »

La nuit était déjà bien avancée lorsqu’ils se séparèrent. Bachir, pour la première fois depuis longtemps, s’endormit avec une sorte de sourire aux lèvres. Alexis, lui, eut du mal à trouver le sommeil; il était ému en pensant à cet ami caché…sous le plancher.

Chapitre huit

Le lendemain, au réveil, il éprouva cependant une certaine gêne. Il ne se décidait pas à parler à ses parents de la présence du jeune Marocain. Que redoutait-il au juste?  Il ne le savait pas, lui qui n’avait pas de secrets pour les siens. Il se disait que parfois les adultes lui semblaient un peu compliqués, qu’ils ne comprenaient pas toujours les choses comme il le voulait, lui. Et puis il n’osait pas non plus avouer à Bachir qu’il était sur le point de partir, que les vacances touchaient à leur fin. Il avait l’impression d’abandonner son nouvel ami et cette idée lui était très pénible.

Il subit une autre contrariété. Ce matin-là, en effet, Alexis fut obligé de suivre ses parents en ville, à Tarifa. Il avait réussi les jours précédents à éviter ce genre de « corvée » mais cette fois, ils avaient tellement insisté qu’il avait dû céder. Il se montra cependant grognon tout au long de la visite, l’esprit ailleurs. Au désespoir de sa mère, il n’apprécia que modérément les belles églises fortifiées, les petites ruelles pittoresques, les jardins secrets pleins de charme et les guinguettes guillerettes d’où s’échappaient des airs de flamenco. « Bof bof » semblait-il marmonner.   

Sur le parking, toutefois, alors qu’il rejoignait la voiture avec ses parents, il ressentit comme une décharge électrique: il venait de voir, quelques véhicules plus loin,, le balafré! L’homme de la plage l’avait également reconnu, il en était sûr. A peine s’étaient-ils croisés que l’autre avait déjà disparu.

Durant tout le trajet du retour à la villa, sous le regard agacé de son père, Alexis ne cessa de se retourner, scrutant les véhicules qui s’approchaient, se tassant sur son siège à chaque engin qui les doublait. Arrivé au village de vacances, il commença à se détendre. A tort. Car c’est à ce moment qu’un 4×4 barra brutalement la route à leur voiture. Un homme cagoulé en sortit, comme un diable de sa boîte, les menaçant d’un pistolet. Le gangster fit comprendre à Alexis qu’il devait descendre du véhicule. Son père était blême. Sa mère se mit à hurler mais son cri se figea dans sa gorge: un nouveau coup de théâtre venait de changer du tout au tout la situation. Deux fourgonnettes de la garde civile avaient surgi à leur hauteur. Tétanisés par la soudaineté de l’action, par la lumière froide et bleutée des girophares, par l’aboiement des sirènes, par les armes braquées sur eux, les gangsters, l’homme à la cagoule et son chauffeur, se laissèrent arrêter.

Chapitre  neuf

En vérité, ce n’était pas pour les malfrats que la police était là. Elle avait été appelée par des voisins de la « villa des Français » qui avaient cru voir un voleur rôder près de chez eux.

C’est ainsi qu’Alexis repéra, aux pieds du bungalow, Bachir entre deux agents de sécurité du village de vacances,

.

« Ce n’est pas un voleur, c’est Bachir, c’est mon ami! » protesta-t-il. Les policiers ne voulurent rien entendre. Ils embarquèrent le balafré, car c’était bien lui qui se cachait sous la cagoule, son comparse et Bachir. Voleur ou pas, dirent-ils, de toute façon, il n’avait aucun papier d’identité.

Emu aux larmes, Alexis eut juste le temps d’embrasser son compagnon, qu’il regarda partir dans une fourgonnette. Peu à peu, les gens se dispersèrent. Seuls, Alexis et ses parents étaient restés sur place.

« Faudrait peut-être que tu nous expliques! » demanda son père.

Alors Alexis raconta. Tout: sa rencontre avec Bachir, l’histoire de ce dernier, sa tragique traversée, la bagarre avec le balafré, l’hébergement improvisé sous la maison…

« Tu aurais pu nous en parler, reprit sa mère.

  • J’avais peur.
  • De nous?  » s’étonna-t-elle.

Ses parents connaissaient bien la question des « boat people », ces immigrés qui tentaient d’entrer en Espagne en cachette. Bachir était loin d’être un cas isolé. Ils étaient des centaines, chaque jour, à tenter de se faufiler entre les mailles du filet. De mille manières. En barque, comme le jeune homme. Ou passagers clandestins de bateaux qui traversent le détroit en deux heures. Ou encore cachés sous les camions qui prennent le ferry. Beaucoup étaient interceptés par les douaniers. D’autres perdaient leur vie dans l’aventure, on parlait de cinquante morts par mois, sans doute plus…Quant à ceux qui parvenaient à passer tous les obstacles, ils étaient souvent accueillis ici à coups de gourdin!

« Faut aider Bachir, supplia Alexis, faut pas le laisser tomber.

  • C’est promis » répondit son père.

Chapitre dix

Le lendemain, Alexis et ses parents se rendirent à la police. L’enquête avait permis de reconstituer l’agression de la plage. Les bandits étaient sous les verrous et allaient y rester.

Les visiteurs plaidèrent la cause de Bachir. Ils étaient prêts à l’adopter, dit même la mère. Mais malgré leur insistance, ils ne purent voir le garçon. Il avait été placé dans un centre de transit où étaient regroupés les clandestins. Ils apprirent qu’il ne serait sans doute pas expulsé; il était mineur, il avait droit à une certaine protection. On leur dit aussi que s’ils voulaient se porter garants de lui, cela serait versé à son dossier. Ce qu’ils firent. Ils purent enfin rédiger une petite lettre à son intention et le policier qui les recevait leur promis qu’elle serait transmise au jeune homme.

Le lendemain, ils quittaient l’Espagne. Les vacances étaient terminées, il fallait rentrer à Paris. Le vol fut sans histoire, pourtant les passagers étaient maussades. Le chagrin qui habitait Alexis depuis qu’il avait vu Bachir partir entre deux policiers ne le quittait pas. Et  ses parents, compatissants, se demandaient de leur côté s’ils en avaient fait assez en faveur du jeune homme.

Puis ce fut la rentrée, les copains retrouvés, les programmes chargé, les entraînements sportifs… Les images de l’été s’estompèrent.

Post-Scriptum.

Un jour, on devait être début novembre, Alexis reçut une lettre. D’Espagne. Etonné et ravi, il l’ouvrit. C’était Bachir! D’une belle écriture, régulière, il donnait enfin de ses nouvelles:

« Mon cher Alexis, comment vas-tu? Comment vont tes parents? Je t’écris ce petit mot pour te donner de nos nouvelles. Je dis « nos » parce que moi, ça va, et mon cousin Omar, tu sais, celui qui s’était fait agresser sur la plage, hé bien, il s’en est finalement sorti! Il n’a rien de cassé mais le pauvre, il a été renvoyé au Maroc. Moi, j’ai été pris en charge par la Croix Rouge, une chance. Je vais à l’école. Il paraît même que je me débrouille pas trop mal, a dit le professeur espagnol qui s’occupe de notre groupe d’enfants africains. Peut-être aurai-je bientôt des papiers. Inch allah, comme on dit chez moi. Je sais que ton père a fait des démarches pour moi. Dis lui bien que cela a été efficace et remercie le de ma part. Ta maman aussi. Merci à toi enfin pour tout. J’envisage de venir un jour en France. On se verra? Je repense souvent à nos discussions sur la plage, puis sous ta maison, tu t’en souviens. On ne s’est pas vu longtemps mais ça me fait pourtant plein de bons souvenirs. Et puis je crois qu’on se comprenait même sans se parler! Ecris moi, s’il te plaît, mon adresse est sur l’enveloppe. A bientôt, petit frère. Bachir. »

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles récents

  • Festival du roman noir
  • Archives
  • Histoire
  • Echos de presse
  • Bio/Biblio

Commentaires récents

  1. GerardStreiff sur Festival du roman noir

Archives

  • avril 2026
  • mars 2026
  • mars 2025
  • février 2025
  • janvier 2025
  • décembre 2024
  • mai 2024

Catégories

  • Atelier d'écriture
  • Essais
  • Fiction
  • Jeunesse
  • Journalisme
  • Nouvelles
  • Polars
©2026 Gérard STREIFF, Auteur, romancier, journaliste. | Design: Newspaperly WordPress Theme